CHAPITRE IX
La marquise de Pompadour.
Qui dit Pompadour évoque, pour un certain nombre d'esprits, une période historique charmante : le joli nom de la marquise, qui semblait devoir se faner avec la favorite, au contraire s'est agrémenté avec le temps. De nom il est devenu mot et a pris place dans la langue ; introduit comme caractéristique de formes particulières dans l'art industriel, il donne une idée presque précise de cette chose si impalpable, le goût, d'un petit goût assez contourné, il est vrai, dans les premières années de la seconde moitié du xvme siècle.
C'était alors la véritable époque de la femme, et Mme de Pompadour eut la bonne fortune de naître à l'heure où elle était appelée à assister au grand mouvement social et philosophique imprimé par quelques esprits hors ligne. Alors de multiples aptitudes semblèrent le lot naturel des femmes, qui devinrent savantes, poètes et encyclopédistes.
Voltaire, Diderot, Jean-Jacques vivent entourés de femmes de tous les mondes et de toutes les conditions; elles font partie du même groupe, qu'elles soient impératrices, courtisanes ou bourgeoises. Les Confessions de Rousseau, la Correspondance de Voltaire, les Lettres de Diderot dénotent les aspirations d'un certain nombre de cénacles, de salons au milieu desquels la femme domine, prête son appui aux lutteurs, les entoure de soins empressés, se préoccupe non seulement des lettres et des arts, mais de mathématiques, d'astronomie et de métaphysique.
Rien ne paraît ardu à la femme, qui étudie jusqu'à l'économie politique pour ne pas être déplacée dans la société des philosophes qui préparent une si grande révolution dans l'ordre social ; un tel accord existe entre les deux sexes que ce siècle, si sceptique qu'il nous apparaisse, accepte la femme pour collaborateur sans jamais la railler. C'est ce qui explique l'empire de Mme de Pompadour sur les arts de son temps. Dans un ordre plus bourgeois, Mme d'Holbach, Mme d'Epinay,
Mmc Gcoffrin rendaient des arrêts et régentaient leur petit cercle. Mme de Pompadour n'eut pas de peine à faire accepter sa puissance par les encyclopédistes, les poètes, les peintres , et les graveurs, elle qui protégeait les philosophes, cultivait les arts et eût volontiers prêté le concours de son talent de graveur à l'ornementation de VEncyclopédie.
Je ne veux pas entrer dans l'enchaînement des circonstances qui la rirent presque monter sur le trône. Son rôle politique a été jugé par de plus autorisés. J'essaierai de montrer la favorite planant au-dessus des arts de son temps et leur imprimant, à l'aide de son frère, une direction qui fut en effet bien marquée.
Mme de Pompadour était reine. Elle voulut être peinte par les rois de la peinture de son temps; c'est pourquoi elle s'adressa au plus en vue, au plus célèbre, à celui qui accrochait une légende à chacun de ses portraits, à La Tour. Non pas que la cour manquât d'autres peintres en renom, un Vanloo, par exemple, admis déjà à l'honneur de retracer l'image de la favorite ; mais, outre que leurs pinceaux semblaient grossiers à côté de la délicate poussière de couleur qui donnait la vie, ces peintres de portraits, pour la plupart rompus aux pratiques de cour, pratiquaient honnêtement leur besogne, venaient quand on les appelait, se mettaient au jour dit à leur chevalet, livraient leurs produits à la date fixée, se regardant comme trop honorés de peindre les courtisans.
Avec La Tour, un portrait tournait au drame. A son habile pratique de pastelliste, il manquait rarement de joindre une tragi-comédie dont était victime le modèle. Il ne ménageait ni princes ni grands seigneurs. Il avait tenu la" dragée haute même à la Dauphine. Les gens de cour méprisent les complaisants, et n'ont d'égards que pour ceux qui ne se soucient pas d'eux.
En ce sens, La Tour était bien le peintre qui devait attirer l'attention de la favorite. Fantasque, bizarre, libre dans ses propos, il avait conquis malgré tout une telle réputation qu'il fallait se résoudre à subir les caprices de cet homme exigeant.
On pourrait même ajouter que la fortune de La Tour, en tant que peintre de portraits de femmes, tint à ses caprices et à ses exigences; il en avait, en eftet, à revendre à ses modèles. Princesses de cour et princesses de théâtre ne sont pas des personnes d'un commerce facile
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dans la vie habituelle. La Tour se montra plus capricieux qu'elles, non pas tant par système que par son humeur naturelle. Et ce sont ces alternances de caractère qui font le mieux comprendre la réputation considérable du pastelliste et le prix que ses contemporaines attachaient à être peintes par lui. Il était seul à rendre les femmes telles qu'elles voulaient être représentées; elles bravaient les angles du bizarre personnage, faisaient autant de pas qu'il l'exigeait et lui laissaient le dernier mot.
Tout ce que les ramasseurs d'anecdotes du temps ont recueilli sur les rapports de La Tour avec Louis XV et Mme de Pompadour semble exact à la lecture de pièces authentiques, que les recherches dans les archives du passé nous mettent à même d'étudier. Il faut lire la correspondance de Marigny, frère de Mme de Pompadour, avec le peintre, pour se rendre compte de la diplomatie qu'exigea la mise en œuvre du portrait de la favorite et son achèvement.
Marigny était alors directeur général des bâtiments, jardins, arts et manufactures royales. Par ce billet, daté du 26 février ij5 2, il est à supposer que les négociations avec La Tour étaient déjà entamées :
A Versailles, 26 février 1752.
Ma sœur voudroit sçavoir, monsieur, dans quel temps vous comptés faire son portrait. Je me suis chargé de vous en écrire; vous me ferés plaisir de me le mander par votre réponse, que j'attendrai demain et que je pourrai recevoir de bonne heure, si vous voulés bien me la faire tenir par la voye des voitures de Versailles. Je suis, monsieur, etc. »
Une lettre de La Tour semble répondre à ce billet : Monsieur,
J'ai mille remerciements à vous faire sur les bontés que vous avez pour mon bon ami Restout, et sur ce que vous avez bien voulu répondre de mon zèle à made la marquise de Pompadour. Il est tel que je partirois sur le champ, si les portraits n'avoient grand besoin d'être préparés icy pour réparer le dommage qu'ils ont souffert; je ne sçais le temps qu'il me faudra parceque le chagrin que j'en ay eu m'a furieusement dérangé la cervelle, mais vous pouvez compter que je feray tous mes efforts pour me haster : les bontés du Roy, et la manière obligeante dont vous m'annoncez cette grâce, me pénètrent