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Archives nationales

FRANCE. — PEINTRES

5o LES ARTISTES CÉLÈBRES

Je reconnaissance et de tous les sentiments que vous devez inspirer à ceux qui aspirent à l'honneur de votre estime, et j'ose dire amitié, comme celuy qui est très-respectueusement

Monsieur,

Votre très-humble et très-obéissant serviteur, De La Tour .

A Paris, ce i3 juillet 1752.

Je ne suis plus si fâché d'avoir ignoré l'heure de la poste, puisque je puis, dans cette même lettre, vous faire part de ma situation. Je ne sçay pas si ce sont les efforts que j'ay fait hier après la lecture de votre lettre ou la complication d'idez différentes, mais je me trouve dans un abattement, un anéantissement qui me fait craindre la fièvre, la teste roide étonnée et tout le corps brisé. Je ne sçais que devenir, j'ay cru que le lit réparerait mes forces; il n'a rien opéré, je dois essayer si l'air me fera du bien, car je suis bien pressé de répondre au plus vite aux marques d'amitié dont vous m'honorez. »

Cette lettre me trappe par deux détails : son post-scriptum et le renversement de l'idée paradoxale, chère à Diderot, citée plus haut : « J'ai vu peindre La Tour, dit-il ; il est tranquille et froid, il ne se tourmente point, il ne souffre point, il ne halète point, etc. »

Dites que La Tour est inquiet, passe sa vie à se forger de troublantes chimères, qu'il est mécontent de son modèle, de lui-même, des procédés restreints de son art, qu'il se tourmente, qu'il est battu par ses nerfs comme le voyageur en rase campagne l'est par la tempête, et vous approcherez de la vérité. Heureusement Diderot, qui, un jour, a par hasard trouvé La Tour calme, ajoute : « Voilà ma pensée pour le moment, sauf à revenir de mon erreur si c'en est une. »

L'erreur du philosophe me semble bien prouvée par les diverses lettres qu'on a du peintre et celle adressée à Marigny, que je viens de citer. Peut-être, dira-t-on, cette cervelle tracassée, cet abattement, cet anéantissement, cette fièvre, sont une comédie.

Le post-scriptum d'une lettre qu'un observateur recommandait de méditer comme contenant la véritable pensée de celui qui écrit, est ici des plus caractéristiques ; il ne contient pas seulement l'adjonction de quelque fait omis; c'est uns seconde lettre, greffée sur la première, qui donne des pousses considérables, insiste sur le point principal en le développant et atteste l'état chagrin de l'âme du signataire.

D'une telle lettre et de bien d'autres moins saines, un physiologiste jugerait qu'il a affaire à un homme dont le système nerveux est loin d'être en parfait état d'équilibre. L'insistance avec laquelle un être se plaît à peindre son état moral tourmenté est déjà un commencement de maladie. Je ne suis pas médecin, et je ne me prononcerais pas si facilement sur l'idiosyncrasie habituelle de La Tour, si divers post-scriptum de ses correspondances, qui s'allongent outre mesure et donnent à la lettre le caractère d'un billet avec une queue démesurée, hors de toute proportion avec le corps, joints aux divers traits excentriques rapportés par les biographes, n'accusaient un caractère excessivement inquiet.

Aussi le portrait de Mme de Pompadour ne s'achevait-il pas sans tiraillements. Témoin cette nouvelle lettre de Marigny :

Monsieur de La Tour, peintre de V Académie, aux galeries du Louvre.

A Compiègne, ce 24 juillet 1752.

Lorsque je reçus votre lettre du 1 1 de ce mois, monsieur, je la communiquai à ma sœur, à qui il fut aussi impossible qu'à moy d'en interpréter le sens du post-scriptum. Elle me dit de vous écrire pour savoir déterminément si vous voulés venir ou non, et je l'eusse déjà fait si je n'en avais trouvé l'interprétation désirée dans la lettre que vous avez écrite à M. Gabriel. Quoy, monsieur, vous lui faites part du chagrin que vous avés des accidents arrivés en conséquence aux deux portraits de ma sœur, et vous ajoutés que j'en suis la cause innocente! Pour innocente, cela est très-certain, mais expliquez-moy, je vous prie, en quoy j'ay pu en être la cause? Je comptois, je vous l'avoue, un peu plus sur votre amitié, et je me flattois que vous auriés recours à moy pour faire cesser des chagrins que j'aurois pu occasionner; vous me déviés, monsieur, cette marque de confiance. Je me pique d'être juste et sensible. Vous êtes l'un et l'autre. Je laisse à votre cœur le soin de vous faire sentir combien je dois être blessé d'un pareil reproche de la part de quelqu'un à qui je n'ay cessé de témoigner amitié.

Ayés agréable, monsieur, de m'écrire quels sont les griefs que vous pouvés avoir et quels sont les moyens que vous désirés que j'employe pour y remédier; vous devés compter sur tout le cas que je fais de vos talents et sur le plaisir que j'auray de vous le prouver en vous faisant justice. Ma sœur peut-elle compter d'être peinte par vous? Elle est impatiente de voir finir son portrait. Faites honneur aux sentiments dont vous faites profession en venant au plus tôt terminer ce portrait pour la satisfaction de ma sœur, à qui vous devés de la reconnaissance, et pour celle de son frère, à qui vous déviés plus d'amitié. Je suis, monsieur, etc.... J'attends votre réponse... 1

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