‹ La TourChapitre 16 sur 31 · MADAME DE POMPADOUR · texte numérisé non relu

MADAME DE POMPADOUR

Étude au pastel de La Tour. — Musée de Saint-Quentin. Dessin de H. Patrice Dillon.

cents livres, cela fait douze mille six cents livres. Encore, ajouta Chardin, chaque artiste donnait-il un petit tableau aux marguilliers en charge. »

La Tour se tut. Il sentait combien le bonhomme Chardin avait raison.

Toutefois, ces misères de la vie artistique ne sont rien en face de l'œuvre. Le portrait est resté. Chacun peut le voir au Louvre. C'est la plus grande page de pastel qui ait été laissée. On sent que, bridé et à demi vaincu par le charme de la favorite, La Tour a fait de grands efforts pour se surpasser. L'œuvre a été analysée de telle sorte par Sainte- Beuve qu'il faut se contenter ou de quelques traits qui ne rendront jamais le pastel, ou détacher de l'étude sur Mme de Pompadour ce morceau étudié de près :

Mme je Pompadour est représentée assise dans un fauteuil, tenant en main un cahier de musique, le bras gauche appuyé sur une table de marbre où sont posés une sphère et divers volumes. Le plus gros de ces volumes, qui touche à la sphère, est le tome IV de l'Encyclopédie; à côté se trouvent rangés un volum2 de l'Esprit des lois, la Henriade et le Pasto?' fido, témoignage des goûts à la fois sérieux et tendres de la reine de ces lieux. Sur la table encore, au pied de la sphère, se voit un volume bleu renversé qui porte inscrit au dos : Pierres gravées; c'est son œuvre. Une estampe se détache au pied, qui représente un graveur en pierres fines au travail, avec les mots : Pompadour sculpsit. A terre, au pied de la table, est un carton de gravures et de dessins, marqué à ses armes ; on a là tout un trophée. Au fond, entre les pieds de la console, s'entrevoit un vase en porcelaine du Japon, pourquoi pas de Sèvres1? Derrière son fauteuil, et du côté opposé à la table est un autre fauteuil et une ottomane avec une guitare. Mais c'est la personne même qui est de tout point merveilleuse de finesse, de dignité suave et d'exquise beauté. Tenant en mains le cahier de musique avec légèreté et négligence, elle est tout à coup distraite. Elle semble avoir entendu du bruit et retourne la tête. Est-ce bien le roi qui vient et qui va entrer ? Elle a l'air d'attendre avec certitude et d'écouter avec sourire. Sa tête ainsi tournée laisse voir le profil du cou dans toute sa grâce, et ses petits cheveux très-courts, délicieusement ondés, dont les boucles s'étagent et dont le blond se devine encore sous la demi-poudre qui les couvre à peine. La tête nage dans un fond bleu clair qui, en général, est celui de tout le tableau. L'œil est partout satisfait et touché ; c'est de la mélodie plutôt encore que de l'harmonie. Une lumière tamisée et bleuâtre descend et glisse sur tous les objets.

i. On sait que M"0 de Pompadour eut une grande part dans rétablissement de la Manufacture royale de porcelaine à Sèvres.

Sainte-Beuve a terminé cette agréable description par un joli trait : « 11 n'est rien dans ce boudoir enchanté, dit-il, qui-ne semble faire sa cour à la déesse; rien, pas même l' Esprit des lois et V Encyclopédie. »

Puis, laissant de côté les accessoires du tableau, le critique arrive au costume et à la figure de la marquise :

La robe de satin à ramages laisse place dans l'échancrure de la poitrine à plusieurs rangs de ces nœuds qu'on appelle, je crois, des parfaits contentements et qui sont d'un lilas très clair. Elle-même a les chairs et le teint d'un blanc lilas, légèrement azuré. La soie, ces rubans, cette robe, tout cet ensemble se marie harmonieusement ou plutôt amoureusement. La beauté brille dans tout son éclat et dans sa fleur épanouie. La figure est jeune encore, les tempes ont gardé leur jeunesse et leur fraîcheur; la lèvre est fraîche également et n'a pas encore été flétrie, comme on difqu'elle le devint, pour s'être trop souvent froncée et mordue en dévorant la colère ou les affronts. Tout dans la physionomie, dans l'attitude, exprime la grâce, le goût suprême, l'affabilité et l'aménité plutôt que de la douceur, cet air de reine qu'il a fallu prendre, mais qui se trouve naturel et qui se soutiendra sans trop d'efforts.

La description est complète et traitée avec une délicatesse que n'ont point toujours les écrivains dont le métier est d'analyser des tableaux. Sainte-Beuve ajoute encore : « Je pourrais continuer et décrire bien de jolis détails; j'aime mieux m'arrêter en renvoyant les curieux devant le modèle : ils y verront mille choses que je n'ose effleurer. »

Ces détails, que le critique est loin d'avoir négligés, sont plus sensibles au musée de Saint-Quentin qui possède deux esquisses de la tête de Mme de Pompadour, peintes d'après nature, de telle sorte que la pose et les ajustements pussent être traités plus à fond à l'atelier que d'après le modèle. Avant d'entreprendre cette œuvre capitale, La Tour fit donc plusieurs études, et ce sont sans doute ces esquisses, le soin qu'il y prenait, qui donnèrent lieu aux difficultés avec Marigny.

A consulter les contemporains, la volonté plus que la nature avait modelé la physionomie de Mmc de Pompadour. « Elle rachetait des traits irréguliers et une nature lymphatique par un teint d'une grande blancheur, des regards pleins de langueur et de flamme, un délicieux sourire, une taille admirablement prise, des mains parfaites; mais un charme indéfinissable, c'était sa physionomie changeante, capricieuse, sans cesse renouvelée. »

De peur de me laisser influencer par le portrait de la favorite, dont

le rôle politique pourrait porter ombre sur la physionomie de la femme, j'ai voulu contrebalancer mon sentiment par celui d'un tiers désintéressé, c'est-à-dire qui ignorât que ce portrait fût celui de la marquise de Pom-

padour. Mme d'E 1, une des dernières grandes dames de ce temps-ci,

qui juge avec sa bienveillance et toutefois sans illusions celles que le hasard met en présence, m'écrivait : « Le n° 2 a de la distinction et de la finesse. (Pour mieux déguiser la qualité de mes héroïnes, j'avais remplacé les noms de quelques-uns des portraits de femmes de La Tour par des numéros.) La bouche, admirablement dessinée, quoique un peu forte, semble faite pour parler d'amour, tandis que l'œil et le nez ont de la décision et de la fierté. Le tour du visage, un peu gras, un peu mou, tempère heureusement l'éclat d'acier de l'œil gris qui devait entrer comme une lance dans le cœur de l'être sur lequel il s'arrêtait, non sans quelque dédain. Ce n'est point là une nature simple; il devait y avoir mille contradictions dans l'esprit de cette charmante personne, nullement facile à aimer. »

C'est en regardant les esquisses du musée de Saint-Quentin qu'on comprend le mieux la favorite, qui apparaît en négligé, telle qu'elle est pour ainsi dire, et dont les traits sont plus nettement rendus que dans le grand portrait d'apparat qui suivit. La physionomie est aimable, délicate, fine, se préparant déjà à sourire pour le peintre; je vois toutefois, derrière ces gracieuses études, le « combat perpétuel » dont la marquise se plaignait dans l'intimité, combat que les nécessités de sa situation créaient tous les jours à la favorite.

Pauvre femme, que cette personne, que nous jugeons si heureuse à travers le renom de « joli » qu'elle a imprimé à son époque ! La marquise avait des chagrins auxquels rien ne pouvait remédier. Si l'on en croit Mme du Hausset, femme de chambre de Mme de Pompadour — et quelle est la femme de chambre qui ne connaisse les secrets les plus intimes de sa maîtresse ? — la favorite se plaignait de ne pas être pour le Roi la maîtresse qu'il lui fallait. « Que je voudrais lui être agréable ! disait-elle. Hélas! quelquefois il me trouve une macreuse *. Je sacrifierais ma vie pour lui plaire ! »

1. On employait à cette époque ce mot plus volontiers qn'aujourd'hui comme synonyme de flegmatique. « Il a un sang de macreuse, c'est un homme froid qui ne s'émeut de rien », écrit Mirabeau. Qu'un marin par passe-temps tue une macreuse, le cuisinier du bord, malgré toute son habileté et les condiments qu'il introduira dans cet oiseau de mer, n'en tirera jamais qu'un plat médiocre.

Pour continuer à régner, Mme de Pompadour prenait des breuvages excitants qui la rendaient malade ; elle voulait séduire le roi et paralysait le peu qu'elle avait de séductions. Obligée de constater combien sa nature se refusait à lui permettre de s'acquitter de son emploi de favorite, elle créa le fameux Parc-aux-Cerfs, pour tenir en bride le sultan royal.

Ces détails fussent-ils tenus secrets par la femme de chambre, on ne saurait les cacher à des rivales. Elles connaissent le défaut de la cuirasse de celles qui les dominent. Des yeux la femme déshabille celle qui se croit le mieux protégée par l'épaisseur des voiles de sa toilette. Toute personne que la femme a intérêt à étudier, fùt-elle sur le trône, couverte du manteau royal et tenant un sceptre majestueux en main, est mise à nu par celles qui semblent lui témoigner le plus de respect. Il n'y a plus ni impératrice ni reine; la femme, égalitaire sans le savoir, veut voir la femme.

Le secret surpris par des jalouses se répandit bien vite parmi les hommes. Ce fut ce qui détermina l'exil de Maurepas, en 1749, pour avoir méchamment envoyé à la favorite un bouquet trop parlant où manquaient les fleurs colorées.

C'est dans l'étude de La Tour m° 84 du Catalogue du musée de Saint-Quentin), étude de figure un peu pâle, qu'on retrouve la véritable marquise de Pompadour ; c'est d'après un tel portrait qu'un physiologiste pourrait juger de ce « combat perpétuel » que la favorite livra contre elle-même, contre sa propre nature qui ne ressemblait guère aux petits vers de Voltaire :

Sa vive allure et son vrai port de reine, Ses yeux fripons s'arment de majesté.

Page 1