CHAPITRE X
La demoiselle Camargo.
Poursuivi par le souvenir de l'étude piquante qu'a tracée La Tour de la Camargo, je me suis permis un léger crochet et je pense qu'on voudra bien me le pardonner, tant le portrait est séduisant.
Qui ne s'est senti l'idée de recourir aux biographies après avoir contemplé la mystérieuse et romantique Joconde du musée du Louvre ! Dans un ordre plus profane et moins voilé, Marie-Anne Camargo mérite qu'on s'occupe de sa personne, de sa beauté, de sa race.
La danseuse ne sortait pas du commun, comme la plupart de ses camarades. Son père, Joseph de Cuppi, né en Italie, était écuyer, issu d'une ancienne famille de Rome qui, à l'en croire, donna à l'église un archevêque, un évêque et un cardinal. Il avait ajouté à son nom celui de sa mère, Camargo, qui elle-même sortait d'une illustre maison; mais comme sept enfants naquirent de son mariage et que les titres nobiliaires ne remplacent pas la fortune, Cuppi-Camargo fit étudier à ses enfants la musique, la peinture, la danse, et ce fut ce dernier art qui consacra pendant près de quarante ans le nom de Camargo et lui communiqua un accent particulier.
Après avoir paru sur les théâtres de Bruxelles et de Rouen, Camargo fut admise à faire ses débuts à l'Opéra, en 1746. Un triomphe que le pas qu'elle dansa ! La danseuse fit révolution. Tous les esprits d'ailleurs étaient portés au nouveau, en philosophie, en drame, en musique. Et quel jury que celui composé de Diderot, de Grimm et de tout le cénacle des encyclopédistes !
Il en est malheureusement de l'art de la danse comme de celui du comédien. On ne note pas un jeu de physionomie, l'allure séduisante d'une femme dont chaque mouvement est un charme. On peut toutefois se faire une idée de la danse de Mlle Camargo par deux vers d'une publication légère, VAlmanach des Demoiselles de 1746. Ce badinage fait presque comprendre la nature du talent de la danseuse :
Elle capriole, elle pirouette, Elle saute comme un caprit.
LA TOUR 5g
Ces vers sont d'accord avec ceux de Voltaire, dans le Temple du Goût:
Légère et forte en sa souplesse, La vive Camargo sautait A ce; sons brillants d'allégresse Et de Rebel et de Mouret.
Le jeu de la Camargo n'en était pas moins plein de retenue. Suivant Grimm, fort au courant de ces matières, MlIe Camargo ne faisait jamais « la gargouillade », alors très à la mode parrîii les danseuses. « Mlle Camargo ne la trouvait pas décente; c'était à peine si on lui voyait le bas de la jambe. »
Grâce à ces quelques mots, à propos d'un art si fugitif, j'entrevois Mlle Camargo apportant dans l'art français une sorte de fougue espagnole qu'elle devait tenir de sa mère, et sachant corriger par un piquant imprévu le trop de matérialité de son art.
L'entrée de la Camargo à l'Opéra fut marquie par diverses aventures qui devaient la mettre en lumière. D'abord ses débuts et le dépit qu'ils excitèrent chez une danseuse, Mlle Prévost, qui lui avait donné des leçons sans se douter qu'elle parait une rivale de fleurs et lui tressait les premières couronnes.
M1Ie Lecouvreur en a dit un mot : « On joua Roland. MIlc Prévost, quoiqu'elle se surpassât, eut des applaudissements médiocres en comparaison d'une nouvelle danseuse nommée Camargo, dont le public est idolâtre, dont le grand mérite est la jeunesse et la vigueur »
De si brillants débuts ne passèrent pas sans conteste. On ne révolutionne guère plus impunément la danse qu'on ne révolutionne un pays.
Les polémiques des journalistes, des chroniqueurs et des connaisseurs, étaient loin de nuire au succès de la jeune danseuse. Un scandale survint qui acheva de la poser tout à fait. Il y avait deux ans qu'elle enthousiasmait les abonnés de l'Opéra, lorsque le comte de Melun l'enleva un soir, avec sa sœur, et les enferma dans son hôtel de la rue Culture-Sainte-Catherine. La Camargo passe encore, elle avait dixhuit ans, mais sa sœur, une enfant de treize ans ! Le Parc-aux-Cerfs faisait école.
D'où la requête de M. de Camargo, envoyée en mai 1728 au cardinalministre à propos de l'enlèvement de ses filles; c'est dans cette pièce que 1. Portefeuille d'un académicien : Repue contemporaine, i85G.
6o LES ARTISTES CÉLÈBRES
le maître à danser établit que sa famille a donné à l'église un archevêque de France, un évêque d'Ostie et le cardinal de Saint-Jean, doyen du Sacré-Collège sous Léon X. Le père demande que le dommage causé à sa fille du fait du comte de Clermont soit réparé par un mariage, les titres nobiliaires existant de part et d'autre 1 ; de même la cadette de treize ans devait être dotée par le ravisseur.
On ne voit pas que le roi se soit ému de cette grave affaire; mais les gazettes s'en occupèrent suivant leurs attaches et le mot d'ordre que les rédacteurs recevaient. Dans une lettre du 24 mai 1736, des Nouvelles à la main, il est dit :
On commence à espérer que l'on reverra Mllc Camargo sur le théâtre de l'Opéra; l'enlèvement dont on avait parlé est une retraite volontaire de part et d'autre, qui s'est faite avec toutes les grâces de deux personnes qui sacrifient leur inclination à leur devoir.
Ceci semble une note que pourrait bien avoir payée le ravisseur. Et celle-là n'est-elle pas d'un ami du comte qui voudrait jeter quelque ombre défavorable sur la conduite de la danseuse dans cette affaire ?
Camargo fait tous ses efforts pour remonter sur le théâtre, et le comte de Clermont s'y oppose toujours avec la même opiniâtreté : il en est si amoureux qu'il est jaloux même des plaisirs que le public partage avec lui en la voyant danser; c'est pousser la délicatesse bien loin, c'est cependant là son seul motif. Elle s'est bien fait payer le sacrifice. M. le comte de Clermont vient de vendre au roi son duché de Châteauroux deux millions six cent mille livres, et il lui a fait [à Camargo] un présent de cent mille francs2.
Le plus certain est que la danseuse reparut peu après à l'Opéra, bénéficiant du bruit que ce scandale avait causé à la ville.
Sans vouloir entamer la vertu de Mlle de Camargo avant l'audacieuse entreprise du comte de Clermont, on peut faire remarquer qu'elle avait de brillantes connaissances parmi les hommes titrés. En 1 73 r , M. de Cupis ayant eu un enfant, le parrain fut le comte de Melun et la marraine Marie-Anne de Cupis, c'est-à-dire la Camargo. Un nouvel enfant naquit dans la même famille en 1732; cette fois le parrain fut
1. Les titres du père de la Camargo dans les actes de l'état civil sont: « Sieur Ferdinand-Joseph de Cuppis, alias Camargo, écuyer, seigneur de Renoussar et d'( )pperzielen. »