CHAPITRE XI
Autres portraits de femmes.
Si je me laisse volontiers aller à analyser les portraits de princesses de théâtre plutôt que ceux des princesses de cour, c'est que la série des premiers me paraît la plus importante et que, dans ces préparations au pastel, La Tour triomphe et règne en maître ; dans ses études dominent, avec une exquise sobriété, des traits de premier jet, obtenus peut-être avec plus de recherche qu'ils n*en font paraître. La Tour avait vu de près, fréquemment, ces séduisantes personnes en face du public et dans les coulisses; il les avait regardées avec leurs mines, leurs airs de tête, leurs moyens de séduction; mais contrairement à la manière de Boucher, qui ne fit nul effort pour rendre dans ses toiles galantes autre chose qu'un type féminin unique, agréablement sensuel, mais monotone, La Tour se piqua d'approfondir la diversité des modèles qui s'offraient à lui ; d'après chacun de ses croquis de tête, pour la plupart poudrés, on peut déterminer la véritable couleur de la chevelure, la grandeur de la taille et presque deviner les gestes. Le peintre ne se contentait pas de peindre d'agréables « poupées » plus ou moins séduisantes : il entendait les représenter dans leur nature, avec la vérité qu'eût apportée un Holbein du xvme siècle, placé dans les mêmes milieux.
Je sens quel archaïsme sépare Holbein de La Tour, le xvie siècle du xvme, les dessins de Windsor des pastels du musée de Saint- Quentin ; mais j'estime que le vrai de La Tour jaillit de la même source que le vrai d'Holbein.
Avec les femmes de la cour le peintre subit mille exigences que ne pouvait imposer une actrice. Une princesse entendait être représentée entourée des riches accessoires que commande une toilette d'apparat, et il fallait, pour relever le tout, un somptueux cadre relevé d'or en bosse. Ce n'était pas une étude que commandaient la reine et la dauphine, mais un portrait en pied avec de savantes terminaisons que le pastel ne comporte guère. Ici un arrangement théâtral, sans intimité, un asservissement de
Musée de Saint-Quentin.
Dessin de H. Patrice Dillon.
t-RÀN'CË. — PEINTRES.
crayon cher aux courtisans, maintes observations faites par un entourage de cour, c'est-à-dire à mille lieues de la nature, qui devaient amener des retouches pénibles dans les frottis du peintre.
Les œuvres achevées sont souvent gâtées par le trop bien; elles font comprendre le mot d'un humoriste : « Quand j'ai l'intention, disait-il, d'aller à la Comédie-Française, je suis souvent arrêté en chemin par le théâtre du Palais-Royal. »
Il m'en est arrivé parfois de même au musée du Louvre ; en face des portraits des souverains peints par La Tour, je revoyais en esprit les merveilleuses préparations du modeste musée de Saint-Quentin ; c'est là bien plus que dans ses portraits officiels qu'il faut admirer le maître.
Les reines et les princesses payaient le peintre en argent ; d'autres femmes d'un rang moins élevé le payaient en prévenances et en attentions. Témoin les billets suivants, que je ne cite ni pour leur tour d'esprit, ni pour leur orthographe.
Une dame Barbaut-Gelly écrit en 1753, du château de Beauregard, à La Tour :
1e1' septembre 1753.
Vous avez élevé mon portrait au comble de la perfection ; c'est l'admiration et le plaisir de tout Paris. Le bruit en a retenti jusque sur ma montagne [le château où demeure la dame] ; aussy vai-je la quitter un de ces jours, pour aller au Louvre montrer ma figure au public, joindre mes acclamations aux leurs, les assurer et les convaincre [les gens] que, de leur vie, ils n'ont jamais eu tant de raison.
Je puis pourtant vous protester, mon très cher illustre, que je n'avois que faire de tout ce tracas pour me persuader que vous aviez fait de moy un chefd'œuvre. . .
Il y a longtems que vous estes mon héros et que je désirois vivement destre à vous ou de n'estre à personne ; c'est de quoy puis vous asurer votre très humble et très obéissantte servante,
Barbaut-Gelly.
Un autre billet de Mme Thellusson 1 est du même ordre; on y voit une personne qui, toute ravie d'être entrée en possession de son portrait, en témoigne une vive reconnaissance à La Tour.
1. Son mari, le célèbre financier, était le banquier de la reine.
Monsieur,
Ce n'est que depuis deux heures que je jouis de la satisfaction de voir le plus admirable de touts les portraits pour la ressemblance et pour toutes ses autres parties. .
Mon mari part demain mattin et vous feres, Monsieur, une très bonne œuvre en me faisant l'amitié de venir dîner avec moi...
Vous ne sauries croire, Monsieur, l'embarras où nous sommes pour placer le second moi-même : nous ne trouvons point de place digne de lui et nous attendions vos bons avis. Vous voudrez bien excuser tout ce grifonage; il mest permis d'avoir des distractions car je ne peut pas leverlesyeux sans voir vottre ouvrage.
J'ai l'honneur detre, Monsieur, avec la plus grande estime, votre très humble servante.
Thellusson.
Mercredi, 19.
La Tour dut recevoir bon nombre de lettres dictées par la même effusion et le même sans-souci d'orthographe; elles prouvent combien il avait l'art de rendre les femmes de son temps telles qu'elles le souhaitaient.
Parfois, indépendamment de ces remerciements, un poète de coulisses payait La Tour en petits vers qui trouvaient place dans les gazettes de l'époque.
Le Mercure de France de 1750 contient la « poésie » suivante du sieur Pesselier :
A M11' Sylvia, chef M. de La Tour, un jour qu'elle était allée y faire peindre
son portrait.
Les grâces que vous possédez, De La Tour est fait pour les peindre.
Vous mettez la critique à bout Par cet ouvrage où l'art au naturel s'allie : Pour nous rendre si bien Thalie 11 nous fallait le Dieu du Goût.
Ces fadeurs constataient la renommée de l'artiste et de semblables marques publiques d'enthousiasme, quelle qu'en soit la banalité, n'en satisfont pas moins l'artiste plein de gloire; il sait qu'elle est presque aussi fragile et éphémère que la beauté des femmes.
Les plus dévoués critiques se lassaient toutefois de prodiguer des
éloges, et en lisant leurs quelques lignes de complaisance a propos îles derniers Salons, on pense au refrain de la ronde populaire :
La Tour, prends garde, La Tour, prends garde De te laisser abattre.
Le peintre eût été relevé d'ailleurs, à ce moment critique, par une femme de cœur qui entoura La Tour d'une véritable affection et lui rendit moins pénible la descente des marches qui conduisent l'homme a la vieillesse.