CHAPITRE XII
Mademoiselle Fel.
Marie Fel, la chanteuse, qui devait jouer un si grand rôle dans la vie de La Tour, naquit à Bordeaux en 1716. Les renseignements manquent sur la jeune fille jusqu'à son entrée à l'Opéra en 1734, à l'âge de dix-huit ans, et on ignore à quelle classe de la société elle appartenait, ainsi que les noms des professeurs qui lui enseignèrent son art.
Heureusement un coin de la biographie de la maîtresse du peintre a été découvert par les recherches du magistrat intelligent, qui a recueilli avec un soin filial tout document ayant trait à La Tour, son compatriote. Par ses publications, M. Charles Desmaze a rendu faciles les travaux de ceux qui suivent le même sentier que lui ; il est toutefois d'autres endroits qui ouvrent un champ au chercheur et doivent fournir quelques épis à la gerbe des documents, déjà si bien fournie. Ce sont les archives de l'Opéra, qu'en matière de personnel de la maison il est bon de consulter. Classés aujourd'hui avec soin par M. Nuitter, les registres et les états du temps sont rarement muets sur les figures du théâtre, même les plus effacées. Tel n'est pas le cas de Mlle Fel, dont le talent et les aventures remplirent de bruit les coulisses, donnèrent pâture à l'indiscrétion des chroniqueurs et fournirent quelques pages à Jean-Jacques.
De Mlle Fel le greffier, chargé de tenir, pour les administrateurs de l'Opéra, un registre sommaire de leurs pensionnaires, dit avec sa sécheresse administrative : « Entrée à l'Opéra en novembre 1734, à i,o5o livres d'appointements sans gratification. A signifié son congèle 18 juillet 1735 et a quitté ledit jour. Est rentrée à Pasques 1736 sur le pied de 1,200 livres et 3 00 livres de gratification. A quitté l'Opéra en 1759. Son traitement comme premier sujet s'élevait à 3, 000 livres d'appointements et 1,000 livres de gratification. A été mise à la pension de 1,000 livres et 5oo livres de gratification annuelle. »
De ces chiffres se dégage pourtant l'idée d'une chanteuse dont le succès s'affirma assez pour qu'elle restât vingt-cinq ans sur les planches
7o LES ARTISTES CÉLÈBRES
où elle avait débuté. Peut-être les appointements de 4,000 francs par an paraîtront minces aux chanteurs d'aujourd'hui. Le taux habituel était rarement plus considérable alors : les artistes de toutes les classes, littérateurs, peintres, comédiens, se contentaient des plus modestes rémunérations. De même le titre qu'ils prenaient était moins ambitieux. Une femme attachée à l'Opéra était dite chanteuse et non cantatrice; les comédiens n'étaient pas sacrés artistes dramatiques ; leurs talents n'en étaient pas moins honorés.
A sa tenue de livres administrative, le greffier de l'Opéra joignait quelques notes sur le physique et le moral des pensionnaires de l'établissement. Notes presque aussi concises que celles d'un employé aux passeports. A quel usage servaient de tels documents, c'est ce qu'on devinera peut-être en lisant les lignes suivantes :
« Fel, petite fille, mais grande musicienne, chantant fort bien l'italien. Elle n'est point jolie, cependant on la dit maîtresse de M. le duc de Rochechouart 4. »
Il était bien rare à cette époque qu'une femme sans protecteurs fût admise à débuter à l'Opéra. D'où sans doute l'intervention du duc de Rochechouart. Toutefois la « petite fille » sut se tenir sur les planches ; du fond des coulisses, où tant de jolis yeux jaloux cherchent plutôt à divulguer les faiblesses qu'à les empêcher, aucune rivale ne put préciser un fait sur les mœurs de la débutante. « On la dit maîtresse du duc de Rochechouart », écrit le greffier de l'Opéra. Cet on, plus indiscret qu'affirmatif, témoigne que MIle Fel ne s'afficha pas au début ; si plus tard la femme fut mise en lumière, c'est qu'elle avait troublé quelques cerveaux de poètes, gens d'habitude compromettants en matière de passion.
Il serait facile d'établir le répertoire lyrique à l'aide duquel la chanteuse put donner essor à son talent de « grande musicienne ». Elle attacha son nom au rôle de Colette du Devin de village et, en 1754, elle chantait aux Tuileries le Daphnis et Alcindor de Mondonville. Ces deux opéras, le nom de leurs auteurs, amis de La Tour, indiquent l'époque où, par sa vie de coulisses, ses relations avec Jean-Jacques Rousseau, la fréquentation de l'intérieur de Mondonville, le peintre put approcher de près et faire intime connaissance avec celle qui devait désormais remplir son cœur.