CHAPITRE III
L'art des crayons de couleur avant La Tour.
Sans vouloir donner un historique de l'art du pastel, non plus qu'un aperçu biographique des peintres qui employèrent ce procédé avant La Tour, encore faut-il établir la filiation qui facilita sa tâche; il serait injuste de parler du maître sans tenir compte des travaux de ses devanciers. En ce sens, Daniel Dumoustier et Lagneau, quoiqu'ils ne soient pas des pastellistes proprement dits, n'en ont pas moins, par leurs crayons de couleur, sincères et robustes, préparé la voie aux dessinateurs qui suivirent. Il n'est pas de collection de dessins qui ne montre en première ligne, comme au musée du Louvre, les traits de personnages de cour de Henri IV et de Louis XIII, ainsi que les physionomies bourgeoises de la même époque qui forment plus particulièrement le lot de Lagneau. La gravité des figures, particulière à ces règnes, la franchise et la bonhomie parlantes des modèles s'accommodaient de la simplicité de touche de peintres qui, sous le coup de renseignement des vieux maîtres, ne trichaient pas avec leurs crayons.
Sous Louis XIV, Le Brun et Largillière ne dédaignèrent pas le pastel, plus expéditif que la peinture; Vivien en fit une spécialité, car il exposait dix-huit pastels au Salon de 1704. De même Robert Nanteuil, le célèbre graveur, crayonnait d'après nature les grands personnages de la cour avant de les traduire sur le cuivre.
A cet art du crayon peut se rattacher encore Watteau par ses élégants dessins à la sanguine. Mais le véritable pastel, tel que nous comprenons le mot aujourd'hui, vint d'Italie, apporté à Paris en 1720 par la Vénitienne Rosalba Carriera. Ses aimables crayonnages troublèrent toutes les têtes des femmes. On sortait de la vieillesse de Louis XIV, de l'austérité quelque peu prude de Mme de Maintenon; la jeunesse était fatiguée de ces Madame Pernelle, coiffées de revêches et altières fontanges. Une réaction galante devait se produire sous la Régence, avec un prince qui ne demandait qu'à humaniser les belles. La cour
Appartenant à Mme Becq de Fouquières. — Fac-similé d'une eau-forte de M. Alph. Leroy.
i2 LES ARTISTES CÉLÈBRES
accueillait volontiers les beautés aimables et faciles; Mme de Parabère, Mme de Prie donnaient le ton et ouvraient à deux battants les portes à la galanterie, qui allait faire irruption sous Louis XV.
La Rosalba fit merveille à Paris; les femmes se disputaient l'honneur de se faire inscrire en tête de sa liste de modèles. Ces tendres crayons arrivaient à leur heure et offraient un tel charme que les regardeurs de près ne s'inquiétaient pas plus qu'il ne convenait de la construction des têtes non plus que du modelé des traits. Des crayons si délicats séduisirent jusqu'aux membres de l'Académie de peinture ; peu de temps après l'arrivée de la Rosalba à Paris, elle était reçue à l'unanimité de l'Académie.
Divers peintres essayèrent de ce moyen si goûté, Charles Coypel entre autres; mais la Rosalba, si elle livrait les secrets matériels de son crayonnage, ne pouvait communiquer son essence féminine et vénitienne, sa saveur étrangère, cet aimable frottis de décadence qui répondait à la décadence des peintres du règne de Louis XV.
La Tour, encore jeune, vit certainement les peintures en pastel de la Rosalba ; il put constater son succès à la cour et à la ville. A dixsept ans de là, mûri par l'étude, il exposait au Salon de 1737 ses premières poussières de couleur, en apportant dans ses portraits un dessin plus viril et plus serré que celui de la Rosalba.
Dès lors le pastel eut sa place marquée dans l'échelle des arts. Les émules ne manquaient pas : Perronneau, Liotard de Genève, Lundberg le Suédois. Des peintres tels que Chardin, Boucher, Fragonard, employèrent le procédé, plutôt pour s'en rendre compte que pour le pratiquer habituellement. Ducreux, Drouais, Mme Roslin, Mme Guyard, allèrent demander des conseils à La Tour; plus tard, Prudhon et Mme Le Brun suivirent le sentier tracé par le maître.
Et aujourd'hui, de jeunes artistes prouvent aux expositions que ce fragile procédé, que n'a pas dédaigné Eugène Delacroix,^ sa durée. C'est qu'il n'existe pas de petits moyens en art, et qu'un homme de talent met sa griffe à tout ce qu'il touche.
Mais, avant de donner une idée des travaux de La Tour et de leur action sur l'opinion, il faut interroger l'écho qu'ils trouvaient dans l'esprit de quelques hommes considérables de l'époque.