CHAPITRE IV
La Tour peint par Diderot.
Ce fut en 1737 que La Tour exposa pour la première fois en public ; pendant trente-sept ans, c'est-à-dire jusqu'en 1773, il envoya aux divers Salons cent cinquante pastels environ. La nomenclature de ce gros travail serait d'autant plus intéressante que tous les modèles étaient des personnages en vue; aussi en ai-je dressé un catalogue aussi complet que possible, mais ces recherches feraient longueur dans la biographie du maître et on les trouvera en appendice à la fin de cette étude.
Les Salons de peinture, dans la première moitié du xvme siècle, n'offraient pas le caractère d'engouement quelque peu banal de l'époque actuelle; on ne parlait pas alors d'art avec tant de complaisance qu'aujourd'hui. Les peintres faisaient honnêtement leur besogne, sans croire que Yart était la cinquième roue du char de l'État. M. de Marigny remplissait courtoisement ses fonctions de surintendant; les ministres s'en rapportaient à sa compétence.
La critique peu développée était insuffisante pour attirer la foule dans les galeries du Louvre; les exposants envoyaient tout au plus trois ou quatre cents toiles et sculptures, ce qui ne ressemblait en rien au déluge de nos foires aux tableaux annuelles.
Une polémique discrète, contenue dans quelques numéros du Mercure de France et d'autres Revues d'une mince portée, s'attachait seulement aux principales toiles exposées, et les artistes alors ne se doutaient guère que leurs petits-fils mettraient plus tard en branle, pour le moindre de leurs produits, tout un monde de poètes, d'esprits philosophiques, obligés de gagner leur vie en tournant la roue du journalisme.
Un homme hardi, prime-sautier, aventureux, qu'on peut appeler un touche-à-tout de génie, ouvrit résolument la tranchée. La franchise de sa nature fut activée surtout par le caractère quasi-confidentiel de la Correspondance que Diderot, incité par Grimm, envoyait à un prince allemand, désireux d'être renseigné sur le mouvement littéraire et artistique qui se produisait en France.
Trois peintres alors se partageaient la faveur du public à divers degrés : Chardin, Greuze et La Tour; celui qui attira le plus vivement l'attention du philosophe fut La Tour, esprit tourmenté, qui n'était pas sans rapport avec quelques-uns des personnages bizarres dont Diderot se plaisait à reproduire les paradoxes.
Le morceau qui suit est d'autant plus précieux qu'à travers les développements esthétiques particuliers au philosophe, on sent les idées de La Tour en matière de portraits :
De La Tour travaillait, je me reposais; en me reposant je l'interrogeais, et il me répondait. Je lui demandai pourquoi dans un morceau aussi parfait que la Petite fille au chien noir de Greuze, où l'on voyait le talent difficile des chairs porté au suprême degré, l'artiste n'avait pas su faire du linge ; car le bout de chemise qui couvre un des bras de la figure est un morceau de pierre sillonné en forme de plis. — L'origine de ce défaut, me dit-il, l'est aussi d'une infinité d'autres plus essentiels. Cela vient de ce qu'on prêche de trop bonne heure aux enfants d'embellir la nature, au lieu de la rendre scrupuleusement. Ils se livrent à ce prétendu embellissement avant de savoir ce que c'est; en sorte que quand il s'agit d'imiter servilement, comme il faut s'y résoudre dans ces petites choses, ils ne savent plus où ils en sont.
Je voulais savoir ce qu'il entendait, lui, par embellissement, et j'eus la satisfaction de voir qu'un homme qui avait vaincu une nature ingrate qui s'opposait à ses progrès, et qui n'avait excellé qu'à force de travail et de réflexion, était précisément dans les mêmes idées que moi.
— Les professeurs de notre école, me dit-il, font deux fautes graves : la première, c'est de parler trop tôt aux enfants de ce principe; la seconde, c'est de le leur proposer sans y attacher aucune idée. D'où il arrive qu'entre les enfants, les uns s'assujettissent en esclaves aux proportions de l'antique, à la règle et au compas, d'où ils ne se tirent plus et sont à jamais faux et froids, et que les autres s'abandonnent à un libertinage d'imagination qui les jette dans le faux et le maniéré, d'où ils ne se tirent pas davantage.
— Voici donc ce que j'entends, continua-t-il, par embellir la nature. Il n'y a dans la nature, ni par conséquent dans l'art, aucun être oisif. Mais tout être a dû souffrir plus ou moins de la fatigue de son état. Il en porte une empreinte plus ou moins marquée» Le premier point est de bien saisir cette empreinte, en sorte que s'il s'agit de peindre un roi, un général d'armée, un ministre, un magistrat, un prêtre, un philosophe, un porte-faix, ces personnages soient le plus de leur condition qu'il est possible; mais comme toute altération d'une partie a plus ou moins d'influence sur les autres, le second point est de donner à chacun la juste portion d'altération qui lui convient, en sorte que le roi, le magistrat, le prêtre, ne soient pas seulement roi, magistrat, prêtre de la tête ou du caractère) mais soient de leur état depuis la tête jusqu'aux pieds!
Ajoutez à cette étude longue, pénible, difficile, à ce goût qui n'est pas si déterminé qu'il ne laisse à la fantaisie de l'artiste une assez grande marge, un peu d'exagération, assez pour que la scène et les personnages qui la composent soient merveilleux, et l'on dit de vos figures comme de celles de Raphaël, que, quoiqu'elles n'existent peut-être nulle part, il semble pourtant qu'on les ait toujours vues.
Combien sont accentuées par la touche ardente de Diderot les idées sur l'art de La Tour que ses quelques lettres nous montreront si confuses! L'esthéticien ajoute :
La Tour me confia que la fureur d'embellir et d'exagérer la nature s'affaiblissait à mesure qu'on acquérait plus d'expérience et d'habileté, et qu'il venait un temps où on la trouvait si belle, si une, si liée même dans ses défauts, qu'on penchait à la rendre telle qu'on la voyait : penchant dont on n'était détourné que par l'habitude contraire et par l'extrême difficulté qu'on trouvait à être assez vrai pour plaire en suivant cette route
Mais venons aux morceaux de cet artiste. Savez-vous ce que c'était? Quatre chefs-d'œuvre renfermés dans un châssis de sapin, quatre portraits. Ah! mon ami, quels portraits, mais surtout celui d'un abbé! C'était une vérité et une simplicité dont je ne crois pas avoir encore vu d'exemples; pas l'ombre de manière, la nature toute pure et sans art, nulle prétention dans la touche, nulle affectation de contraste dans la couleur, nulle gêne dans la position. C'est devant ce morceau de toile grand comme la main que l'homme instruit qui réfléchissait, s'écriait : Que la peinture est un art difficile I... Et que l'homme instruit qui n'y pensait pas, s'écriait : Oh ! que cela est beau 1
C'est évidemment pour faire acte de suzeraineté que La Tour avait exposé ces têtes; c'était pour nous montrer l'énorme distance de l'excellent au bien, et il est sûr qu'au sortir du coin où on l'avait relégué, il était difficile de regarder d'autres ouvrages du même genre.
Une leçon pour la critique d1art moderne qu'un tel morceau ! En 1767 Diderot écrit :
C'est donc un grand mérite aux portraits de La Tour de ressembler, mais Ce n'est ni leur principal, ni leur seul mérite. Toutes les parties de la peinture y sont encore. Le savant, l'ignorant les admirent sans avoir jamais vu les personnes; c'est que la chair et la vie y sont; mais pourquoi juge-t-on que ce sont des portraits, et cela sans s'y méprendre ? Quelle différence y a-t-il entre une tête de fantaisie et une tête réelle ? Comment dit-on d'une tête réelle qu'elle est bien dessinée, tandis qu'un des coins de la bouche relève, tandis que l'autre tombe; qu'un des yeux est plus petit et plus bas que l'autre; et que toutes les règles conventionnelles du dessin y sont enfreintes dans la
i6 LES ARTISTES CÉLÈBRES
position, les longueurs, la forme et la proportion des parties? Dans les ouvrages de La Tour, c'est la nature même, c'est le système de ses incorrections, telles qu'on les y voit tous les jours. Ce n'est pas de la poésie, ce n'est que de la peinture.
De l'œuvre Diderot passe à l'ouvrier.
J'ai vu peindre La Tour; il est tranquille et froid, il ne se tourmente point; il ne souffre point; il ne halète point; il ne fait aucune de ces contorsions du modeleur enthousiaste sur le visage duquel on voit se succéder les orages qu'il se propose de rendre, et qui semblent passer de son âme sur son front, et de son front sur la terre ou sur la toile. Il n'imite point les gestes du furieux; il n'a point le sourcil relevé de l'homme qui dédaigne, le regard de la femme qui s'attendrit; il ne s'extasie point; il ne sourit point à son travail; il reste froid : cependant son imitation est chaude. Obtiendrait-on d'une étude opiniâtre et longue le mérite de La Tour? Ce peintre n'a jamais rien produit de verve; il a le génie du technique; c'est un machiniste merveilleux. Quand je dis de La Tour qu'il est machiniste, c'est comme je le dis de Vaucanson, et non comme je le dirais de Rubens. Voilà ma pensée pour le moment, sauf à revenir de mon erreur si c'en est une.
Il semblerait, d'après ces passages, que seuls la volonté et le travail avaient fait progresser La Tour dans son art. a C'est un machiniste merveilleux », dit Diderot. Ici je ne suis pas tout à fait de l'avis du philosophe qui ne rend pas le peintre tel que je le vois : nerveux, irritable, moqueur, taquin, bon, arrogant, modeste, impressionnable, fantasque à l'excès, enfin avec les mille défauts qui ne sont pas donnés par l'art, qui poussent au contraire un homme à faire de l'art. Un homme n'est pas né pour devenir artiste, poète, musicien, grand comédien ; mais c'est un être rangé, dont la vie de demain ressemble à la vie d'hier, qui vit tranquillement en ménage. Par circonstance, il est arrivé que cet homme s'est jeté dans Part ; peut-être y voit-il un chemin plus facile de faire fortune que dans l'industrie. Un tel peintre de portraits, à force de travail sans doute, arrivera à une certaine exécution honnête et propre ; il a tellement envie de s'enrichir qu'il en devient presque intelligent. Il saisit le côté faible des gens qui veulent être vus beaux quand ils sont laids, jeunes quand ils sont vieux, sans rides alors qu'elles commencent à s'emparer du visage d'une coquette. Joignez à un pareil pinceau menteur des manières polies qui ne se ressentent pas du sans gêne de l'atelier, une toilette à la mode telle que le
maître de la maison en porte, une conversation insignifiante et doucereuse, voilà le peintre de portraits favori, l'homme patient qui n'était pas doué, voilà celui qui marchera à grands pas à la fortune et atteindra, à l'aide des riches, une grande réputation de son vivant. Mais La Tour n'était pas ainsi ; après les éloges que Diderot lui a donnés, il n'est pas possible d'admettre un moment son machiniste merveilleux. L'homme qui raisonne avec cette intelligence de l'art que Diderot a traduite à la suite d'une conversation, cet homme n'est pas un machiniste.
D'ailleurs il faut prendre garde à cette froideur, à cette prétendue tranquillité de La Tour pendant son travail; le philosophe a pu se tromper, entraîné par le dada favori qu'il développera plus tard avec complaisance dans le Paradoxe sur le comédien. Diderot veut que le grand comédien soit un être froid qui calcule tous ses effets d'avance et les reproduit chaque soir avec symétrie, sans les varier. C'est un paradoxe, un vrai paradoxe. Pour moi, La Tour était préoccupé avant et pendant son travail (les biographes le disent), l'esprit inquiet, mécontent de son œuvre, et sa figure ne manquait pas de réfîéter ces combats intérieurs. Rien de plus facile à prouver avec les quelques lettres de cet « artiste illustre, systématique en tout, en médecine, en religion comme en peinture », a dit très justement M. de Ghennevières.
FRANCE. — PEINTRES