‹ La TourChapitre 5 sur 31 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Rapports de La Tour avec J. J. Rousseau.

La Tour dut faire appel à toute sa politique en matière de portraits lorsqu'il entreprit de peindre Jean-Jacques ; il est vrai qu'en 1753 l'auteur du Devin de village, âgé seulement de quarante et un ans, ne voyait pas la civilisation en noir avec ses corruptions. Jean-Jacques avait alors en vue l'Opéra plus que les réformes sociales; il acceptait volontiers le patronage de M. de La Popelinière, fermier général, et si l'opéra des Muses galantes eût été représenté à la cour, comme le désirait le duc de Richelieu, qui sait si la carrière dramatique, s'ouvrant large et glorieuse pour le poète, n'eût pas refoulé les inquiétudes et les soucis de cette nature tourmentée ?

On a donc à cette époque un portrait de Jean-Jacques « offrant à la fois je ne sais quoi d'aimable, de fin, de touchant », ainsi que l'écrivait plus tard Bernardin de Saint-Pierre.

Il faut noter toutefois que la notice de l'Exposition de peinture de 1753 porte cette mention quelque peu ambitieuse dans sa simplicité : Rousseau, citoyen de Genève. Ce mot de citoyen, très nouveau à Paris en 1753, n'est-il pas gros de revendications humanitaires? N'indique-t-il pas bien des bouillonnements d'esprit, bien des révoltes qui ront se faire jour à quelque temps de là ?

Qui pouvait mieux comprendre les aspirations de Jean-Jacques que La Tour, lui-même d'une nature inquiète? Les êtres nerveux sont reliés entre eux par la délicatesse de leur machine qui en fait des alliés, presque des parents; mieux qu'un médecin ils suivent sur leur physionomie la trace de souffrances morales qui échappent au vulgaire. La Tour, difficile et exigeant pour ses modèles de cour, se montra certainement plein de condescendance et de pitié pour le philosophe pauvre. Le peintre, qui n'a laissé de portraits ni de Grimm, ni de Mme d'Epinay, ni de Diderot, ni du baron d'Holbach, quoiqu'il connût intimement ce groupe, semble avoir penché vers le futur auteur de YEmile. Sans s'inquiéter des coteries littéraires peu favorables au citoyen de Genève,

Fac-similé réduit d'une gravure de A. de Saint-Aubin,

La Tour alla droit à Rousseau ; aussi est-ce avec une plume tant soit peu aigre-douce que Diderot a parlé de ce portrait :

M. de La Tour si vrai, si sublime d'ailleurs, n'a fait du portrait de M. Rousseau qu'une belle chose, au lieu d'un chef-d'œuvre qu'il en pouvait faire. J'y cherche le censeur des lettres, le Caton et le Brutus de notre âge; je m'attendais à voir Epictète en habit négligé, en perruque ébouriffée, effrayant par son air les littérateurs, les grands et les gens du monde; et je n'y vois que l'auteur du Devin de village bien habillé, bien peigné, bien poudré et ridiculement mis sur une chaise de paille; et il faut convenir que le vers de M. Marmontel dit très bien ce qu'est M. Rousseau, et ce qu'on devrait trouver et ce qu'on cherche en vain dans le tableau de M. de La Tour.

On ne s'explique pas bien comment Diderot, un des premiers qui aient montré la valeur de la recherche de la nature dans les œuvres d'art, s'offusque de voir un poète « ridiculement mis sur une chaise de paille »; c'est que Rousseau ne fait pas partie de la coterie d'Holbach et qu'il convient de lancer un trait en passant à ce philosophe jeune encore, mais dont le sourire est déjà voilé par les amertumes de la vie qui devaient plus tard pousser l'homme au suicide.

On a, dans les Confessions , une preuve de la reconnaissance que Rousseau voua à La Tour à propos de ce portrait :

Quelque temps après mon retour à Mont-Louis, dit Jean-Jacques, La Tour vint m'y voir et m'apporta mon portrait en pastel qu'il avait exposé au Salon il y avait quelques années. Il avait voulu me donner ce portrait que je n'avais pas accepté; mais Mme d'Épinay, qui m'avait donné le sien et qui voulait avoir celui-là, m'avait engagé à le lui redemander. Il avait pris du temps pour le retoucher1.

S'étant brouillé avec Mme d'Epinay, Rousseau garda le portrait et en fit cadeau plus tard à M. de Luxembourg.

Je donne les deux lettres de Jean-Jacques qui ont rapport à son second portrait. Le première est adressée à M. Le Nieps et datée de Motiers,du 14 octobre 1764 :

Puisque, malgré ce que je vous avais marqué ci-devant, mon bon ami, vous avez jugé à propos de recevoir pour moi mon second portrait de M. de La Tour, je ne vous en dédirai pas. L'honneur qu'il m'a fait, l'estime et

1. Au risque de passer pour pédant, je souligne les difficultés de la langue française en relisant la phrase ci-dessus. Jean-Jacques, si soucieux de la pureté de son style, emploie, sans y prendre garde, huit fois le mot avait en quatre lignes.

l'amitié réciproques, les consolations que je reçois de son souvenir dans mes malheurs, ne me laissent pas écouter dans cette occasion une délicatesse qui, vis-à-vis de lui, serait une ingratitude. J'accepte ce second portrait, et il ne m'est point pénible de joindre pour lui la reconnaissance et l'attachement. Faites-moi le plaisir, cher ami, de lui remettre l'incluse, et priez-le, comme je fais, de vous donner ses avis sur la manière d'emballer et voiturer ce bel ouvrage, afin qu'il ne s'endommage pas dans le transport.

Employez quelqu'un d'entendu pour cet emballage, et prenez la peine aussi de prier Mme Rougemont de vous indiquer des voituriers de confiance...

Vous ferez, s'il vous plaît, une note de vos déboursés...

Je suis impatient de m'honorer en ce pays du travail d'un aussi illustre artiste, et des dons d'un homme aussi vertueux.

La seconde, écrite le même jour, est adressée à La Tour.

Oui, monsieur, j'accepte encore mon second portrait. Vous savez que j'ai fait du premier un usage aussi honorable à vous qu'à moi, et bien précieux à mon cœur. M. le maréchal de Luxembourg daigna l'accepter, madame la maréchale a daigné le recueillir. Le monument de votre amitié, de votre générosité, de vos rares talents, occupe une place digne de la main dont il est sorti. J'en destine au second une plus humble, mais dont le même sentiment a fait choix. Il ne me quittera point, monsieur, cet admirable portrait qui me rend en quelque façon l'original respectable : il sera sous mes yeux chaque jour de ma vie : il parlera sans cesse à mon cœur : il sera transmis après moi dans ma famille : et ce qui me flatte le plus dans cette idée, c'est qu'on s'y souviendra toujours de notre amitié.

Je vous prie instamment de vouloir bien donner à M. Le Nieps vos directions pour l'emballage. Je tremble que cet ouvrage, que je me réjouis de faire admirer en Suisse, ne souffre quelque atteinte dans le transport.

Deux ans après, en 1766, Rousseau fut mené par l'historien David Hume chez le peintre anglais Ramsay qui désirait faire son portrait.

On fait mettre à Jean-Jacques, dit Rousseau qui s'isole de lui-même et qui raconte ses aventures comme s'il s'agissait d'un autre, un bonnet bien noir, un vêtement bien brun, on le place dans un lieu bien sombre, et là, pour le peindre assis, on le fait tenir debout, appuyé d'une de ses mains sur une table bien basse, dans une attitude où les muscles, fortement tendus, altèrent les traits de son visage. De toutes ces précautions devait résulter un portrait peu flatté, quand il eût été fidèle. Vous avez vu ce terrible portrait

Rousseau voyait là dedans une sorte de conspiration pour rendre « aux yeux du public l'original aussi noir que la gravure ». Car on avait 1. Rousseau juge de Jean-Jacques, second dialogue.

fait graver à la manière noire le portrait de Ramsay. A Paris on publie une gravure d'après le buste de Jean - Jacques, d'après Le Moine, « dont la figure est hideuse ». Et quelque temps après parut le portrait « grimacier » de Rousseau, gravé par Ficquet.

Les deux lettres de Jean-Jacques montrent qu'il ne reconnaissait comme vrais que les portraits de La Tour : le peintre, qui ne se montra jamais complaisant envers les princes et les favorites, s'était fait volontairement le courtisan d'un homme aigri et souffrant qui se plaignait de ce que ses ennemis avaient fait disparaître la gravure d'après le pastel, pour forcer le public à acheter l'image d'un Jean-Jacques peint en « cyclope affreux ».

Page 1