CHAPITRE VI
Témoignage de Mariette dans l'enquête sur La Tour.
La Tour ne manqua pas de panégyristes de son vivant ; mais certains étaient intéressés à faire parade de leur enthousiasme dans ce champ clos où se débattait la réputation du peintre. Un témoignage posthume plus réservé a permis, un siècle après la mort de La Tour, de contrôler jusqu'à un certain point son caractère, sa façon d'agir à la cour et à la ville. En ce sens, ils offrent un réel intérêt les documents manuscrits laissés sur l'artiste par Mariette1. Sans doute ces notes sont un peu longues, quelque peu séniles et de mauvaise humeur; mais à la suite d'une instruction, alors que le tribunal attend la vérité d'un débat contradictoire, un témoin disert et prolixe n'apporte pas moins sa part de faits intéressants s'il a été en relations suivies avec l'accusé dont on veut connaître le passé; aussi les écrits de Mariette, considéré comme témoin, restent-ils d'une utilité indéniable dans ce qu'on pourrait appeler la cause La Tour.
Un des premiers qu'il [La Tour] y ait mis sous les yeux du public, en 1745, fut le portrait de M, Duval d'Epinoy, secrétaire du roi, qui vivait alors avec lui sur le pied d'ami, et c'est ce qui l'engagea à faire graver sur la bordure de son tableau ces deux vers :
La peinture autrefois naquit du tendre amour, Aujourd'hui l'amitié la met dans tout son jour !
sentiments fort nobles, mais que l'amour du gain démentit bientôt; car, lorsqu'il fut question du paiement, il fallut batailler et se quitter mécontents l'un de l'autre. Le portrait fut trouvé excellent; il était plus grand que ne le sont ordinairement les portraits au pastel; la figure se présentait jusqu'aux genoux, mais ce fut La Tour qui l'avait voulu ainsi. Était-il juste de payer si chèrement ses caprices?
On le verra bientôt jouer des scènes encore plus singulières; mais si cette conduite a fait trop souvent tort à son cœur, la perfection de ses tableaux ne
1. Mariette, grand amateur d'art, avait chargé de notes les marges de YAbecedario pittorico d'Orlandi; au milieu de quelques peintres qui se trouvent mêlés aux graveurs dans l'exemplaire conservé au Cabinet des Estampes, on trouve la biographie de La Tour.
lui en a pas moins fait une réputation durable et méritée. Il n'y a jamais mis cette fraîcheur et cette facilité de touche avec laquelle la Rosalba, en suivant la même carrière, s'est rendue si recommandable ; mais il est plus précis qu'elle, il dessine mieux, et, ce que l'Italienne n'a jamais fait, il n'a presque jamais manqué une ressemblance. Ses pastels ont toujours fait l'honneur des expositions; on y a vu avec admiration les portraits des peintres Dumont et Restout, qu'il a faits pour ses morceaux de réception à l'Académie. Ceux du président Bernard de Rieux et de la marquise de Pompadoar, figures entières, et d'une grandeur où l'on ne croirait pas que le pastel pût atteindre; ceux du Roi, de la Reine et de toute la famille royale; et, pour le dire en un mot, les portraits de tout ce qu'on connaît de plus distingué par leur naissance et par leurs talents.
Il avait entrepris le mien, et je crois qu'il lui aurait fait honneur. Tl me fit souffrir, car il y employa un si grand nombre de séances que je n'ose le dire. Le malheur a voulu qu'il en ait fait choix pour essayer s'il pouvait parvenir à fixer le pastel à l'imitation de Loriot, qui prétendait en avoir trouvé le secret, et qui refusait de le lui communiquer. On m'a assuré que le tableau en avait tellement souffert, que de dépit il l'avait jeté au feu. Je ne sais si l'on m'a dit vrai, mais il est certain qu'il n'en a plus été question entre nous, et, de là, je juge qu'on m'a dit vrai1.
Ce n'est pas la seule fois qu'il en a agi ainsi avec ses propres ouvrages. Il serait à souhaiter qu'il se fût défait de cette mauvaise prétention, qui lui a fait croire que l'expérience lui a fait acquérir des connaissances qui lui manquaient dans le temps de sa plus grande vigueur, et qui lui fait regarder de mauvais œil des ouvrages où les plus difficiles ne trouvent qu'à louer. Il est juste qu'un peintre soit son critique, et il ne l'est même jamais assez : la paresse, l'amour-propre fournissent trop fréquemment des excuses sur des défauts qu'on reconnaît et qu'on veut oublier. Mais il est tout aussi pernicieux de se dégoûter mal à propos de ce qui est sorti de ses mains, quand on le pousse à un certain degré d'excellence; car, comme il n'est pas donné à l'homme d'atteindre à une entière perfection, il ne faut pas croire que quelque ouvrage que ce soit puisse être exempt de défauts. Le meilleur est celui qui en a le moins, et, presque toujours, quand on ne sait pas se retenir, on détériore une première production au lieu de l'améliorer. Le plus sûr est d'aller en avant, et supposé que l'on ait aperçu quelques parties faibles dans un ouvrage sur lequel on s'est épuisé, de s'en corriger dans celui qui vient ensuite; ce serait sans doute la conduite qu'aurait dû suivre notre peintre. Il en a pris une autre plus courte, mais qu'on ne lui peut pas pardonner; il a détruit par humeur d'excellents morceaux, uniquement parce qu'ils lui déplaisaient, et il est arrivé, ce que j'ai déjà remarqué, que ce qu'il a jugé à
I. Ici Mariette laisse passer le bout de l'oreille. Il n'a pas eu son portrait auquel il semble tenir, et il rend a La Tour avec quelque aigreur ce qu'il tient pour la monnaie de sa pièce.