LE TOMBEAU DE LA GLOIRE
C'EST, parmi le feuillage, un ancien pavillon Où, çà et là, la pluie a creusé des sillons. Ce qu'il a d'ornements archaïques respire Le goût du Directoire et du premier Empire. Tout l'ensemble présente un carré régulier, Deux sphinx à tête d'homme encadrent l'escalier. La façade sourit de figures de plâtre, Dans leur niche, arborant un geste de théâtre : Velléda, qu'un court linge empêche d'être nue, Terpsychore allongée en long chignon pointu, Et le joueur de flûte, exténué à force D'avoir le doi^t levé sur son tuvau d'écorce.
Dans le jardin, parmi des cercles de gazon, Sous des fronts d'homme on a figuré les saisons :
Le printemps, ceint de fleurs d'amande et de jonquille, L'Eté, qui laisse pendre un croissant de faucille, L'Automne, qui élève un panier de raisin, Et l'Hiver qui ramène un manteau sur son sein.
Au matin, lorsque tremble une jeune lumière, A midi, lorsque flotte une chaude poussière, Au soir, quand le soleil — ô demeure ! — à tes flancs Jette une pourpre ensanglantée en s'en allant, Ou la Nuit, quand l'azur d'étincelles fourmille, Chaque fois que mon pas me ramène à ta grille, J'éprouve, dans mon âme, un tremblement nouveau. Chaque fois différent, tu me semblés plus beau, Et la variété de l'heure multiplie L'aliment que tu sers à ma mélancolie : Telle une femme, avec des bijoux empruntés, Renouvelle sans fin ce qu'elle a de Beauté.
Je veux dire, ô demeure, en strophes cadencées De quel ravissement tu saisis ma pensée.
Tu fécondes ma veine, ou soit qu'un tiède encens
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De violette annonce un avril renaissant, Ou soit que la glycine en fleurs te fasse voûte, Oue du feu des sorbiers tu te rougisses toute, Soit que la treille amie, au clair feuillage d'or, D'un bel ambre agrémente, en riant, ton décor, Ou soit que, tout au bout de l'allée effeuillée, Tu te dresses muette et pensive et rouillée.
Oui dirait, à le voir, tant il semble endormi, Oue, sous son toit, la Vie, autrefois, a frémi ? Mais tu ne laisses rien percer de ton mystère.
Qui t'habitait ? — Peut-être un procureur austère Qui traduisait Horace en rentrant du palais, Et mettait les Amours d'Ovide en triolets, Sans savoir que, nouant une intrigue secrète, Dorival à sa fille écrivait en cachette. On entendait, dans la cage de l'escalier, L'horloge, qui battait de son pouls régulier. La vie heureuse là n'avait, pour aventure, Parfois qu'une visite imprévue en voiture. Deux fois l'an, on donnait un dîner de gala; Tout ce qui porte un titre à la Ville était là. On servait dans des plats de faïence dorée, Puis un peu de musique achevait la soirée.
gg LA TOUR D'IVOIRE
La langoureuse Irmine, en renversant les yeux,
Lamentait sur la harpe « Harald aux longs cheveux ».
Autour d'EUe, en couronne, on voyait Auréiie,
Paméla, Eiodie, Hortense, Coralie,
Tandis que, cravatés à la Royer-Collard,
De vieux messieurs s'offraient une prise à l'écart.
Une ancienne à Barras, achevée en dévote,
S'y employait — possible ! — à faire ses compotes
Et, près du feu, causait de lointains émigrés,
En jouant au besigue avec un vieux curé.
(Largiihére, en Hébé assise sur ia nue
L'avait peinte, une aiguière à la main, demi-nue.
Peut-être, entretenant des filles d'Opéra,
Chanta t Landerirette et Traderidera,
Scandalisant tous les bedeaux du voisinage,
Un ancien gentilhomme y menait grand tapage ;
Ou bien un philosophe, ami des jeunes gens,
En folle orgie, y but ce qu'il avait d'argent ;
Peut-être il y vécut, séquestrée, une folle
Qui à sa sœur absente adressait la parole,
Un prince détrôné ; de sombres amoureux
Romantiques, filant un amour ténébreux,
D'ossements entassés, d'urnes, de mausolées
Et d'orgue entretenant leurs âmes désolées !
La veuve d'un tout jeune officier de dragons,
LA TOUR D'iVOIRt 89
A Leipsig, emporté par un coup de canon,
Qui à son fils aîné indiquait, sous un verre,
La croix d'honneur, dernier vestige de son père ;
Un vieux paralysé ; le père Goriot
Dont deux enfants cruels traversent le repos ;
Une riche orpheline aux mains d'un oncle avare ;
Ou, laissant, désolé, pendre au mur sa guitare,
Un doux poète poitrinaire qui se meurt
Et qui s'assied à la fenêtre avec langueur.
Peut-être on y a vu des duels, des adultères,
Une enfant violée évanouie à terre,
Un vol â main armée et des hommes masqués,
Comme dans les romans de Ferdinand Uugué.
Tant de peine, suivant la règle de Nature, Et de joie alternée au cœur des créatures, Tant de vie exaltée et tant de mouvement N'était-ce que pour aboutir à ce néant ! De tant de chair crispée, émue et frémissante, Il ne reste, parmi la cendre blanchissante, Qu'une lettre jaunie où l'encre est sans couleur, Au fond d'un vieux tiroir de commode, et la fleur Qu'en mémoire du grenadier aux yeux de cuivre, Rosalie avait mise à sécher dans un livre !
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Ah ! laisse-moi rêver à ton ombre, ô château ! Temple du Souvenir, immobile tombeau, Image de mon âme où languit solitaire Plus d'or qu'on n'en pourrait déloger de la terre, Qui gardes verrouillé de Silence et de Nuit, Du Passé dissipé le luxe évanoui !
Sous tes volets impénétrables, j'imagine
Des vases peints dont l'anse imite un col de cygne>
Des chandeliers assis sur trois pieds de griffons,
Des portraits d'Isabey sous de fins médaillons :
Marie- Adélaïde et Marie- Amélie
De gaze aérienne et de rose embellie,
Mon aïeule Victoire à l'âge de seize ans,
En robe transparente et les cheveux luisants,
A la Royale, ornés d'un blanc panache à plumes ;
Un écuyer de l'Empereur en grand costume,
Quelque ami de Cuvier penché sur un bureau
Tandis que, soulevé par derrière, un rideau
Montre un parc ombragé ruisselant de fontaines
Où des bêtes de toutes sortes se promènent.
Et j'y devine aussi des ornements guerriers,
Des dolmans frémissants d'orrerie et d'acier,
Des pistolets et des sabres en panoplies,
Des shakos à cocarde, où l'aigle se déplie,
Des boules où la gloire en bronze ouvre son vol, La croix d'honneur en mosaïque sur le sol, Tout un luxe où, parmi l'acajou et le cuivre. L'éclat de l'Abbaye-aux bois semble revivre, Et qui ajoute encore à ce qu'il a d'attraits Celui d'être invisible et de rester secret.