C.HAIII.KMAGhF t'AHTAVT POIR
affection. Se trouvant à Tours avec lui, elle voulut se livrer à sou plaisir favori. Chaque matin elle parlait, escortée d'une cour nombreuse, pour la forêt la plus
UO LA TOURAhNE
proche, et ne rentrait que fort tard le soir. Un jour, à ia suite d'une chasse à laquelle l'empereur avait pris part, et où Luitgarde s'était plus fatiguée que d'habitude, elle fut atteinte de tranchées qui prirent tout d'un coup un caractère de gravité tel qu'en moins de quelques heures « elle passa de vie à trépas. » Charlemagne « pleura amèrement » sa mort. Il la fit inhumer dans la basilique de Saint-Martin, et présida lui-même à ses funérailles, pour lesquelles on déploya une magnificence împériale.
On pense que c'est à la suite de cet événement, qui fit naître en lui de sombres et misanthropiques réflexions, qu'il rassembla à la hàlc tous les principaux seigneurs de son empire, résolu à pourvoir devant eux au partage entre ses trois lils des vastes États que lui avait conquis son épée. Quoiqu'il en soit, cette grande et solennelle disposition prise, plus tranquille pour l'avenir, il congédia une partie de ses leudes et s'occupa de son départ. Son plus grand désir eût été d'emmener avec lui Alcuin : il se rendait à Rome pour se faire couronner empereur et pour défendre le pape Léon III, à qui ses chanoines, notamment le primicier Pascal et le sacellaire Campule, blessés sans doute de ne plus jouir auprès de lui de la même faveur qu'auprès de son prédécesseur, voulaient crever les yeux et couper la langue ; or, les conseils de son mailre favori, dans cette conjoncture , eussent encore été h Charlemagne d'un grand secours. Mais Alcuin se refusa constamment à ses instances, et comme le monarque persistait, lui faisant un reproche de ce qu'il préférait les toits enfumés de Tours aux palais dorés de la ville éternelle :
— Nous jouissons ici, lui dit le fondateur de l'école Palatine, de la paix que vous nous avez procurée ; souffrez que je reste dans ma S()litude. Je suis si vieux d'ailleurs, si cassé, si infirme, que j'ai plus que jamais besoin de repos.
Avant de sortir de la ville, Charlemagne voulut recevoir la communion. Elle lui fut donnée, ainsi qu'à ses fils Louis et Pépin, par Alcuin, dans l'église de Saint-Étienne, dépendance de Saint-Martin dont il ne reste plus de traces aujourd'hui.
Alcuin mourut à Tours le jour de la Pentecôte (19 mai 80A), dans la soixantedixième année de son âge, laissant des iécrits qui, sans être nombreux, et sans valoir à leur auteur les éloges qu'on leur a donnés, ne doivent pas moins le faire considérer comme le premier qui se soit occupé de rendre aux lettres leur éclat. On y trouve de l'incorrection, de la rudesse, une forme ambitieuse et obscure, mais beaucoup de bonne foi , de nobles pensées et d'indépendance. Suivant ses dernières intentions, il fut enterré dans la basilique de Saint-Martin, où on lui éleva un mausolée, et ses trésors furent affectés, partie aux besoins des pauvres, partie à l'entretien des abbayes, des écoles, déjà riches, qu'il avait fondées ou dont il était abbé.
Ln des chagrins de cet homme éminent avait été le relâchement des communautés. Ce fut bien pis après lui. De son vivant on le craignait, et c'était assez pour que l'on sauvât du moins les apparences. Lui mort, on ne crut plus devoir se contraindre. « Alors, dit M. de Marchangy, la plupart des prêtres • ne suivaient pas l'état ecclésiastique pour céder à une vocation religieuse.
ANCIENNE ET MODERNE. Ul
» mais bien pour satisfaire leur secrète cupidité, séduite par le temporel des «bénéfices et les aumônes de la pénitence. N'en doutons pas, les abus qui » souillaient'alors une grande partie des monastères avaient leur germe dans les » barbares coutumes du moyen âge, dans les restes de l'idolâtrie et les pratiques » de ces siècles guerriers; car, à mesure que se dissipèrent les funestes causes » de tant de dérèglements, la religion, épurée de tout alliage étranger, brilla de » cette splendeur qui lui est propre. «
Vainement plusieurs abbés tentèrent de comprimer les abus: tour à tour moines et chanoines, les religieux vivaient comme s'ils n'eussent été ni l'un ni l'autre. L'abbaye, de Saint-Martin, la plus importante, était aussi la plus déréglée. Charlemague, averti, ordonna d'assembler un concile, et d'y aviser à d'énergiques moyens de répression. Ce concile, le troisième qui ait eu lieu à Tours, fut présidé par l'évêque de cette ville, Joseph (2 mars 813). Sur cinquante-un canons, tous faits dans le but de mettre un terme aux désordres, beaucoup rappelaient les statuts des premiers synodes; les autres formulaient de nouveaux décrets. « Chaque évêque, fut-il dit dans le dix-septième, aura » des homélies contenant les instructions nécessaires pour son troupeau, et pren- » dra soin de les traduire clairement en langue romaine rustique, ou en langue -) tudesque, afin que tout le monde les puisse entendre. » La première de ces langues était celle des Gallo-Romains, c'est-à-dire le latin déjà fort corrompu d'où est venu notre français ; l'autre était la langue des Francs et des autres peuples germaniques répandus dans l'empire français. Ce canon nous indique que dès lors le peuple n'entendait plus le latin.
Il fut en outre décidé : « On n'ordonnera pas de prêtre qu'il n'ait trente ans, » et, avant l'ordination, il demeurera dans l'évêché pour apprendre ses devoirs, «jusqu'à ce que l'on puisse connaître sa vie et ses mœurs; on ne se pressera pas «de donner le voile aux jeunes veuves, jusqu'à ce qu'elles soient bien éprou- ))vées; on ne l'accordera pas même aux jeunes filles avant qu'elles n'aient » atteint vingt-cinq ans, etc. , etc. »
Mais ces statuts, dont la teneur est si sage, ne produisirent pas l'effet qu'on en avait attendu; la lèpre était pour ainsi dire passée à l'état chronique : on ne put, de longtemps du moins, la guérir. Sachant que les abbés Ithier, Alcuin, Gulfart, y avaient successivement renoncé, et désespérant d'être plus heureux, l'abbé Frédéguse sécularisa tous les moines. « Les uns, dit Chalmel, se firent chanoines » séculiers, les autres simples clercs; ainsi, Frédéguse peut être considéré comme «le premier abbé séculier de Saint-Martin. »
Ici, une nouvelle modification a lieu dans l'organisation ecclésiastique de la métropole. Les évêques de Tours, qui ne portent pas encore le pallium, quoiqu'ils jouissent depuis plusieurs siècles des droits de métropolitains, deviennent archevêques. Le premier revêtu de cette haute dignité est Landran I" (815). Voici la liste chronologique de ses successeurs :
Ursmariis, 836.— Landran II, 846. — Amaury, 852. — Hérard, 856.— Aciard, 875. — Aduland^ 875
-Héberne -Archambaud
, 891.— Robert II, 916.- Théotolo», 932.— Joseph II, 9/(6.- Frotaire, 957.— Hardouin, 960. I)aud de Sully, 981.— Hugues de Châtcaudun, J005. — Arnould, 1023.— lîarUiélemy de Faye,
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1053 — Hodolplu' df LaiiRcais, 1072. —RodolpliP d'Orléans, 1090. —Gilbert, 1117.— Hildeberl do L;>verdin, 1125. — Hii};"«'sll, 1134- — Hngelbaud, 11 48. — Joscion do Brclagne, 1157. — Barllié'omy II, 1174. — Geoiïio) de la Lande, 1207 — Jean do Faye, 1208. — François Cassard, 1228. — Jnliol de Mayenne, 1229.— Geoffroy Marcel, 1245 — Pierre de Lamballe, 1251. — Philippe I", ♦256. —Vincent de Pirmil, 1257. — Jean de Monlsoreau, 1271. — Olivier de Craon, 1285. — Bouchard d'Aye, 1286. — Philippe II doCandes, 1 290. — Renaud de Monlbazon, 1291.— Geoffroy de la Haye, 1312. — Étiennede Bonrgueil, 1324. — Pierre de Frétaud, 1335, — Philippe Blanciie, 1357. — Simon de lienoul, 1364.— Seguin d'Anlon, 1379. — Aleaume Boislel, 1380. — Guy de Roye, 1384. — Seguin d'Anton, 1385. — Ameil de Breuil, 1395. — Jacques Gélu, 1414. — Philippe de Coëtquis, 1427. — Jean Bernard, 1441.
— Bastet de Crussol, 1466. — Hélic de Bourdeiiles, 1468. — Robert de Lcnoncourt, 1484. — Le cardinal Carelto, 1509. — Christophe de Brillac, 1514. — Martin de Beaune, 1520.— Antoine de la Barre, 1527.
— George d'Armagnac, 1547. — Etienne de Poncher, 1551. — Le cardinal Farnèse, 1553. — Simon de Maillé-Brezé, 1554. — Le cardinal de la Guesie, 1597. — Sébas'ien Dori-Galigaï, 1616. — Bertrand d'Eschaux, 1617 — Victor le Bouthillier, 1635. — Charles de Rosmadoc, 1671. — Amelotde Gournay, 1673. — Claude de Saint-Georges, 1687. — Isoré d'Hervauf, 1093. —Armand de la Croix-Custries, 1719.
— Oswald delà Tour-d'Auvergne, 1719. — Blouet de Camelly, 1721. — Chapt de Rastignac, 1723. — Bernardin de Fieury, 1750. — Mamertde Conzié, 1774. — Pierre Siizor, 1791.
Nous avons dit quelles avaient toujours été les craintes de Charlemagne pour la paix de l'empire en songeant au peu de fermeté de Louis-lc-Débonnaire, son fds et héritier. Ces craintes ne se réalisèrent que trop promptement. Il n'eut pas rendu le dernier soupir que les Normands parurent devant Tours. A leur tête s'avançait Ilasfing. Jeune, violent, ambitieux, plein d'audace, de courage, cet aventurier, que quelques chroniques ont fait naître à Troyes, et non sur les rives glacées du Danemarck, ne respirait que la guerre et les maux qu'elle traîne à sa suite. Comme autrefois Abdérame, il convoitait la possession de Tours, et surtout celle du riche trésor de Saint-Martin. Une foule de jeunes hommes, ses compatriotes, troupe ardente, indomptable, toujours prête au combat, l'avait élu pour chef et suivi, pour emprunter le mot d'un de leurs vieux chants nationaux, sur la route où marchent les cygnes.
A la nouvelle de son arrivée, la consternation se répand partout; partout la frayeur, le désespoir, les angoisses : les habitants s'arment, les villageois se précipitent pêle-mêle dansla ville, les chanoines transportent le corps de saint Mat tin au cœur même de la cité , les ponts se lèvent, les portes se ferment. Jamais pareille panique, bien naturelle du reste, n'a mis en mouvement tant de peuple, ni provoqué plus d'activité.
Furieux d'avoir été devancé, Hasting se venge en incendiant les faubourgs, en passant au lil de l'épée tous ceux que n'en a point expulsés la peur, ou qui ont cru devoir y rester pour défendre leur propriétés. Il cerne ensuite étroitement la ville et commence le siège.
Palpitant épisode de l'une des luttes les plus acharnées qu'ait jamais soutenue la métropole! Peu nombreux et trop mal armés, les assiégés ne peuvent se suffire; ils se multiplient, se battent avec un courage que double l'immineiice i\n péril, se précipitent bravement sur tous les points à la fois et font des prodiges de valeur. Mais que peut une population aux abois, éploiée, privée de vivres, contre des pirates que rien ne saurait arrêter, que l'espoir du butin stimule, que la soif du sang irrite et exalte! Pourvus de béliers, de balistes, de pierriers. machines presque aussi redoutables que notre artillerie, les Norinaiuls oui bientôt pratiqué de larges brèches, baies béantes qui ne se peuvent refermer à temps, et qui vont leur offrir un passage. Une heure encore et ils seront maîtres
de la place. Déjà ils encombrent les fossés, ils montent à l'assaut, poussent des cris féroces, et vont se ruer sans pitié sur leur proie.
Cependant, éclairé par une céleste vision , l'archevêque Ursmarus, suivi des femmes, des enfants, des vieillards, s'était rendu à l'endroit où reposait provisoirement le corps de saint Martin. « O notre père, s'écrie-t-il , pourquoi » dormez-vous si profondément? Vos enfants vous implorent! montrez-leur » votre tendresse, secourez-les ! Si vous nous abandonnez, notre ville sera >• changée en solitude! » Et, s'emparant pieusement de la chasse qui contenait les reliques du saint évêque, Lrsmarus était revenu précipitamment sur ses pas.
A ce moment, abattus, consternés, privés de forces, les assiégés se retiraient; les Normands allaient apparaître... Sans s'émouvoir du danger auquel il s'expose, Ursmarus s'avance suivi de son clergé et du peuple qui entonnent à haute voix des psaumes, et va se placer à l'endroit oiî l'ennemi se groupe avec le plus d'acharnement. Leur vue rend le courage et l'espoir aux Tourangeaux : un long cri de joie leur échappe; ils se relèvent, puis, profitant de l'irrésolution qui s'est emparée des assiégeants, qu'un pareil spectacle a ftappés d'une sorte de stupeur, ils ont bientôt repris l'offensive.
Le succès dès lors ne fut plus douteux. Repoussés de tontes parts et saisis d'un soudain effroi, les Normands « tournent le dos à vau de roâte, » s'embarrassent dans leurs armes , et, dit la chronique , tombent les uns sur les autres comme s'ils eussent êlc sur de la glace. De leur côté , emportés par ce retour inespéré de la fortune, les assiégés sortent de leurs murs, placent au milieu d'eux la châsse de saint Martin, connne autrefois Constantin le Labarum, poursuivent les fuyards sans relâche jusqu'à une distance de quatre lieues, leur livrent bataille et en détruisent six mille. Plus heureux que la majeure partie des siens, Hasting s'échappe et parvient à trouver un refuge dans les bois.
En commémoration de cette éclatante affaire , les vainqueurs firent élever à l'endroit même oii elle avait eu lieu une église qui porta le nom de Saint-Martinde-la-Guerre, Sanclus Marlinus de Bello , que l'on traduit aujourd'hui par Saint-Martin-le-Beau , et, sur la brèche où s'était montré l'archevêque , une chapelle qui reçut le nom de Saint-Jean-des-Coaps. Il fut en outre décidé , ce qui se fit, que le 12 mai de chaque année on célébrerait dans le diocèse une fête appelée la Subvention de saint Martin.
A peine délivrée des Normands, la ville de Tours se vit exposée, dans la personne de son archevêque, à des contestations de hiérarchie ecclésiastique qui devaient durer plusieurs siècles. On sait que, du temps des Romains, le gouverneur de la troisième Lyonnaise résidait à Tours, ayant sous sa juridiction, indépendamment des Turones , les Cénomani , lesRennois, les Andécaves , les Namnètes , les Corisopins, les Vénètes , les Osiriens , les Diablintes, c'est-à-dire les peuples du Mans, de Rennes, d'Angers, de Nantes, de Quimper , de Vannes, de Saint- Brieuc, deTréguier, d'Aleth et de Dol. Observant dans la forme de son gouvernement l'ordre établi pour le civil, l'Église de ces divers peuples avait reconnu pour chef révêque dont le siège se trouvait dans la métropole. Tours. Cette prééminence exista, sauf quelques minimes altérations, jusqu'en Sli7. A cette
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époque, voulant, à l'imitation des plus grands vassaux du royaume, profiter des dissensions qui régnaient entre les trois fils de Louis-le-Débounaire, Lothaire, Charles et Louis , pour se soustraire à Tobéissance de la France , Noménoé, que Charles-Ie-Cliauve avait créé duc et envoyé eu Bretagne eu qualité de gouverneur, s'empara successivement de Nantes, de Rennes, de l'Anjou et du Maine jusqu'à la Mayenne. Il fit ensuite assembler au monastère de Redon quatre évoques de Bretagne, Subsanne, de Vannes, Salacon, d'Aletli ou saint Malo, Félix, de Cornouailles, et Libérât, de Léon, qui s'opposaient à ses eujpiétements, et là, en présence d'un grand nombre de seigneurs, il les accusa de simonie, crime odieux qui encourait les peines les plus graves. Enlin il les contraignit, par la menace, à renoncer à leurs sièges eu quittant les verges et les anneaux , insignes de l'épiscopat, et nomma lui-même quatre autres évêques à leur place. Mais l'archevêque de Tours ayant refusé de les reconnaître , Noménoé érigea trois nouveaux évôchés à Dol , à Saiut-Brieuc, à Tréguier, déclara l'évoque de Dol métropolitain, sépara ainsi la Bretagne de la province ecclésiastique de Tours, et, pour donner plus»de poids à ces actes, se fit sacrer roi par les sept évêques de sa création (8/i8).
Toutefois une pareille violation des principes froissait trop ouvertement des droits acquis depuis les premiers temps de l'ère chrétienne. Ou ne pouvait la tolérer en silence. Pendant dix-huit ans les évêques déchus protestèrent. Au bout de ce temps, ne se voyant pas plus avancés que le premier jour, ils se rendirent au troisième concile de Soissons, et y portèrent l'expression de leur mécontentement aux pieds du pape Nicolas I". Le clergé de Tours renouvela cette plainte, eu 10A9, au concile d€ Reims, que présidait le pape Léon IX. Elle fut encore soumise à Grégoire VU, au concile de Rome, en 1080. Urbain II décida eu faveur de l'archevêque de Tours, en 109/i. Ce jugement fut confirmé par Lucius II, en iihh. Dans une bulle datée de Latran le 15 mai, il mandait à Hugues, archevêque de Tours : «... Vous, archevêque de Tours, vous avez produit des titres de votre I) église, entre autres la bulle du pape Urbain II ; à quoi l'évêque de Dol n'a rien » répondu de raisonnable, ni soutenu la prétention par l'autorité d'aucun pape. » C'est pourquoi, de l'avis de notre conseil, où siégaient deux évêques cardi- » naux, puis Raimond, archevêque de Tolède, Henri, évoque de Viuchester, 0 Ulger, d'Angers, Pierre de Cluny, nos cardinaux ordinaires, prêtres, diacres ■ » et nobles romains, nous absolvons les évêques de Saint-Brieuc et de Tréguier » de l'obéissance qu'ils avaient promise à l'évêque de Dol, et leur enjoignons » de vous la rendre, ordonnant aux seigneurs de Bretagne, quel que soit leur » rang, de ne pas s'opposer à l'exécution de ce jugement. » Cependant, en tranchant ainsi la question, Lucius II permettait à Geofl'roy, évêque de Dol, de conserver sa vie durant le pallium.
Cette concession raviva le schisme. Barthélémy, archevêque de Tours, refusa de sacrer Roland, qui , doyen d'Avranches, était appelé à l'épiscopat de Dol. Le pape Alexandre écrivit à ce sujet plusieurs lettres tant l\ Barthélémy qu'au roi Louis-le-Jeune, devenu, depuis surtout que la Bretagne appartenait à l'Angleterre, le partisan déclaré de l'archevêque de Tours. Ne se sentant pas suflisam-
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ment éclairé, Alexandre chargea Guy, archevêque de Sens, l'évêque deBayenx, Henri, et l'abbé de Sainte-Geneviève de Paris, Etienne, de faire leur possible pour accorder les parties, et, s'ils ne le pouvaient, d'entendre les témoins et d'envoyer les dépositions à Rome. Philippe-Auguste, comme son père, soutint les prétentions de l'archevêque de Tours. Il le fit savoir non-seulement à Etienne, mais au pape Lucius III, à Octavius, à Mélior, tous deux cardinaux, qui avaient grand crédit à Rome.
Lucius ne poussa pas l'affaire à son dénoûment. Ce ne fut que le pape Innocent III qui sentit la nécessité de mettre un terme au scandale. L'évêque de Dol, Jean de Vaunoise, étant venu à Rome pour solliciter lepallium, le pape engagea l'archevêque de Tours à se rendre auprès de lui. Trop faible de santé pour entreprendre le voyage, le prélat répondit au saint-père en lui faisant ses humbles excuses et en lui envoyant, comme mandataires, le chancelier de son église et trois autres chanoines. Innocent III rassembla les antagonistes, et essaya de les accommoder, les engageant à se faire de réciproques concessions. Munis de leurs pleins pouvoirs, les envoyés de Tours consentirent à accorder à l'évêque de Dol la dignité archiépiscopale, avec deux suffragants seulement, à la charge pour lui de rester soumis à l'archevêque de Tours comme à son primat. La proposition était équitable : l'évêque de Dol refusa cependant d'y souscrire. . Alors le pape résolut de procéder au jugement sans désamparer. Un grand consistoire eut lieu à cet effet. Les plaidoiries commencées, pressentant qu'il allait perdre sa cause, Jean voulut renoncer à son élection et se désister de ses prétentions : mais le pape s'y refusa formellement; afin d'éviter de nouvelles chicanes pour l'avenir. L'affaire entendue. Innocent III, de l'avis de vingt et un cardinaux et des évêques d'Ostie, d'Albano et de Porto, prononça publiquement la sentence, laquelle, commençant par ces mots : DoleatDolensis, et gaudeal Tiironensis ecclesia, portait en substance :■ « L'église de Dol sera toujours soumise » à celle de Tours ; l'évêque de Dol ne portera jamais le pallium ; le clergé, le » chapitre et le peuple de Dol seront tenus de reconnaître Tours pour leur mé- » tropole et de présenter leur évêque dans deux mois à l'archevêque de Tours » pour être sacré; le roi de France, la comtesse de Bretagne, son fils Arthur » et tous les seigneurs du pays auront à faire observer le verdict; et enfin l'ar- » chevêque de Rouen, auquel le clergé de Dol s'adressait d'ordinaire pour le «saint-chrême et les ordinations, ne fera rien pour troubler la bonne har- » monie. »
Etainsi se termina cette fameuse contestation, dont la procédure se composait de plus de 350 pièces, dont les frais s'élevèrent à une valeur de 3,000,000 de notre monnaie, dont la durée avait été de 350 ans, qui, pendant ce long espace de temps, tint en émoi toute l'Église de France, mit en jeu mille passions, et qu'il nous a semblé plus convenable de rapporter tout d'un trait que de fractionner comme on l'a fait jusqu'ici. Depuis ce jour (1" juin 1199 ), elle ne se renouvela plus. L'église de Dol resta étroitement tributaire de l'église de Tours, et aucun évêque ne songea désormais à se soustraire aux serments qu'il avait prêtés.
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Revenons maintenant aux Normands. Loin de les abattre, leur échec à Saint- Marlin-le-Beau n'avait fait que raviver leur ardeur. Charles-le- Chauve vint à Tours (845), alla s'incliner devant le tombeau de l'impératrice Judith, sa mère, et non sa femme, comme on l'a prétendu à tort. (Morte à Tours, où elle s'était retirée, le 10 avril 843, elle avait été enterrée à côté de Luitgarde.) Ensuite il se concerta avec le comte Robert, gouverneur de la ville, et les principaux habitants, sur les moyens à prendre pour se mettre en état de défense.
Une circonstance imprévue et qui, par malheur, cessa trop tôt, fit pins, momentanément, pour le salut de Tours que les délibérations qui avaient lieu dans ce but, et qui se passaient la plupart du temps en vaines discussions. Enflés par une crue subite , et sortant tout à coup de leurs lits, la Loire et le Cher s'étaient réunis, formant une ceinture infranchissable autour des remparts!... Irrités de cet obstacle, auquel ils ne s'attendaient pas, les barbares se jettent sur l'abbaye de Marmontier et lui font supporter le poids de leur rage. Cent seize moines tombent expirants sous leurs coups. Les autres, au nombre de vingtquatre, prennent la fuite avec leur prieur Héberne, et vont chercher une retraite dans les rochers auxquels l'abbaye est adossée. Héberne, découvert quelques jours après, fut garrotté et subit une torture atroce. On voulait le forcer à révéler la retraite de ses frères et l'endroit où ils avaient caché leur trésor. Martyr, il sut résister avec un courage stoïque. Les habitants de Tours, aussitôt après la retraite des Normands, étant allés en hâte à sa recherche, le trouvèrent sanglant, mutilé, entouré de ses autres compagnons.
Six mois après celte catastrophe, une effrayante nouvelle circula : la ville du Mans, qui avait longtemps résisté aux Bommes du Nord, venait, disait-on, de tomber en leur pouvoir. Il n'y avait pas à en douter, ils allaient reparaître devant Tours : dans ce cas, pouvait-on songer encore à les contenir? Les eaux protectrices s'étaient retirées, et le nombre des assaillants avait plus que doublé ! Il fut résolu que, loin cette fois de se confier aux reliques de saint Martin, on les mettrait à l'abri de la profanation. Douze chanoines dirigés par Héberne et ses moines les portèrent d'abord à Cormery, ensuite à Orléans, delà à Saint- Benoît-sur-Loire , enfin à Auxerre, où, reçues avec les plus grands honneurs, elles furent placées dans la cathédrale, auprès de la châsse révérée de saint Germain (853).
Pendant ce temps, épouvantes du prompt retour de leurs infatigables ennemis, les Tourangeaux s'étaient empressés de leur ouvrir les portes de la ville, pensant calmer ainsi leur fureur. Vain espoir! les farouches phalanges de Hasting ignoraient la modération, la clémence. A peine dans la place, elles se livrent à leurs féroces instincts. Tous les hommes armés sont massacrés, les femmes sont violées, les enfants écrasés à coups de pierre, les édifices religieux incendiés. Le pillage de la ville vient mettre le comble à ces effroyables excès. Jamais désolation pareille ne s'était vue. Sans abri, sans pain, sans ressources, errants au milieu des ruines qui les entourent, les habitants s'abandonnent an désespoir. Et comme si ce n'était pas assez de tant de malheurs, un autre fléau vient ajouter encore à leurs peines. Le lils de Cliarles-le-Chauve, Louis,
révolté contre son père , ravage, avec un gros de Bretons qui s'est attaché à sa fortune, cette partie de la Touraine qui avoisine les rives de la Loire, du côté de Sauraur.
Dans cette extrémité, l'archevêque de Tours, Hérard, fait appel à tous les évêques de son diocèse. Il invoque leur bienfaisance, il leur peint le dénûment absolu de ses ouailles. Une assemblée générale ayant lieu à Compiègne, et le roi s'y trouvant, dix des principaux habitants s'y rendent et vont lui présenter leurs doléances. Charles-le-Chauve ne sait point y demeurer insensible. Il reprend pour la seconde fois avec eux le chemin de leur métropole (861), afin de s'assurer par lui-même de ce qu'il y aurait à faire pour remédier à de si terribles calamités.
C'est ici le lieu de parler du suburbium de Tours, de cette autre ville qui devait tant contribuer plus tard à l'agrandissement de la première. Les nombreux pèlerinages qu'attirait chaque jour, et de plus en plus, le tombeau de saint Martin, avaient fait naître autour de la basilique dans laquelle il était renfermé un nombre considérable d'habitations. Réunies à celles des chanoines et des bénéficiers de l'église, ces habitations formèrent d'abord un village, puis un bourg. Au ix^ siècle, le bourg jouissait des privilèges d'une ville : on le nommait Martinopolis. Il décrivait un carré parfait et ne dépendait en aucune façon de Tours. L'espace qui le séparait de cette ville se composait de prairies, de vignes et de quelques groupes de maisons rustiques. Nous ne pouvons parler des faubourgs: quoique contenant une population nombreuse, ils étaient, comme le bourg de la Vieille-Poissonnerie, trop disséminés encore pour faire partie intégrante de l'une ou de l'autre cité.
Charles-le-Chauvre exempta la basilique de Saint-Martin des coureurs , des droits de gîte, de past, de joyeux avènement, etc., dont les abbés et les moines étaient redevables envers les archidiacres et les archevêques; et Martinopolis, ou Martinopole, de tous les droits que les officiers de la couronne pouvaient prélever sur le vin et les autres denrées qui s'y vendraient pendant son séjour ou celui de ses successeurs (862). Il fit les mêmes concessions aux habitants du faubourg Saint-Père ou Saint-Pierre-le-Puellier, dépendant de Saint-Martin, auquel le village de Restigni, serfs et chaumières, fut en outre abandonné en pur don. Quant à la métropole en elle-même, il releva ses remparts, répara ses églises, entoura de murs le monastère de Saint-Médard, où reposaient les reliques de saint Catien et de saint Lidoire, ce qui lui valut du pape Adrien II un bref terminé par cette phrase : « Vous serez regardé comme le fondateur de la » ville, et la reconnaissance devra dorénavant nommer Tours Carlodunum au » lieu de Cœsarodunum. » Enfin, ce qui montre combien il avait à cœur de faire oublier aux Tourangeaux leurs souffrances, il leur donna pour comte et gouverneur Robert-le-Fort (863) .
Ce prince, que sa valeur fit surnommer le Fort, le Machabée de son siècle, et qui, en sa qualité d'aïeul de Hugues Capet, est considéré comme le chef de la famille des Bourbons, a trouvé dix généalogistes ; et cependant aucun d'eux n'a prouvé son origine. Les uns le font descendre de saint Arnoul, les autres
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du saxon Wilikind, ceux-ci du roi des Lombards Hamprand, ceux-là du lils de Beuwiu, comte d'Ardenne. L'opinion, à notre sens, la plus rationnelle, est celle qui lui donne pour père Witikind-le-Jeune, ou plutôt Robert I". Lue ancienne charte de l'abbaye de Saint-Martin de Tours porte qu'en 863 Charlesle-Chauve donna celte abbaye à Robert, comte d'Anjou, de race saxonne, et lils deR., par abréviation. L'abbé d'Usperg et une ancienne chronique citée par Fauchet disent que Robert-le-Fort était fils de Wilikind. Aimoin, Albéric, Pontus Heuterus, sont du même avis.
Quoi qu'il en soit, duc de France, comte de Tours, de Blois et de la Marche angevine, et de plus abbé de Saint-Martin, Robert était réputé le fléau des Normands. Doué d'une vigueur de corps peu commune, d'une intrépidité sans pareille, d'une persévérance que rien ne put jamais vaincre, il battit ces hardis aventuriers dans plusieurs rencontres, et peut-être les eût-il entièrement exterminés si la mort n'était venue le surprendre lui-même. Atteint d'une flèche devant Brissarthe, à cinq lieues d'Angers, il expira sur-le-champ, a Tout le monde, dit Velly, lui donna des pleurs. » Exaspérés, ses soldats se précipitèrent sur les pirates et leur laissèrent à peine le temps de regagner leurs vaisseaux (879).
Cette expédition refroidit beaucoup l'acharnement des Normands. Pendant trois ans ils n'osèrent plus se montrer. Mais, au bout de ce temps, la soif des expéditions aventureuses les ramena. Le moine de Saint- Vaast rapjwrte que le frère et l'associé au trône de Carloman, Louis III, vint à Tours en cette circonstance, et qu'y ayant remarqué la fille d'un bourgeois nommé Germond, laquelle était d'une beauté merveilleuse, il en devint éperdument amoureux. Ln jour, voyant qu'elle fuyait ses poursuites, il s'élance à cheval après elle, mais, comme elle venait de se jeter dans une maison dont la porte était fort basse, emporté par sa monture, qui voulait passer outre, il fut renversé et se brisa les reins. Deux ans auparavant, Louis-le-Bègue étant venu pareillement à Tours, où il tomba très dangereusement malade , et, dit la chronique, y ayant recouvré la santé « par l'intercession du bienheureux saint Martin, » Louis-le-Bègue, reconnaissant, avait gratifié le chapitre de trois villages en Anjou, à la condition parles chanoines d'en employer les revenus à célébrer le jour de sa naissance et le jour anniversaire de son sacre. Moins heureux , Louis III y trouva la mort, et n'alla cependant rendre le dernier soupir qu'à Saint-Denis (4 août 882), où il se fit transporter en litière.
Dans le courant de la même année, l'archevêque de Tours, Adaland, fut excommunié par le pape Jean Mil pour avoir entretenu des relations avec Tévêque d'Ostie, Formose, si célèbre depuis comme pape et par ses vertus et par ses lumières. Cette rigueur affligea les Tourangeaux , qui afl'ectionnaient leur prélat. Cependant Formose, n'étant coupable aux yeux de tous que d'avoir froissé le pontife dans quelques-unes de ses intentions, et les archevêques de Rouen et de Bourges subissant le même sort que celui de Tours, il n'en fut bientôt plus question. L'attention publique se porta sur Ingelger, comte du Câtinais et d'une partie de l'Anjou, depuis peu nommé sénéchal de Tours, qualité dont il fut le seul revêtu au ix" siècle et longtemps après. On appelait plus générale-
AiNClEiNNE ET MODEUiNE. i i9
ment vicomtes les seigneurs chargés de ces fonctions. Lieutenants des comtes, que leurs attributions retenaient souvent à la cour, ils étaient chargés de pourvoir à l'administration de la justice, de suivre les procès, de discuter quelquefois eux-mêmes les causes , et de prononcer le verdict. La justice se rendait sur une place publique — malhim publicum — située non loin de l'église de la Basoche.
Les plaideurs et les juges y étant exposés aux injures de l'air, Ingelger demanda et obtint de Charles-le-Gros (885) qu'on la fît couvrir, faveur qui excita quelques réclamations de la part des desservants de l'église, que- contrariait probablement ce voisinage. Le roi, pour les apaiser, leur accorda quatre-vingtseize perches de terrain, avec les murs, le chemin de ronde et l'emplacement de la salle appelée vulgairement salle maudite, dénomination qu'il faut attribuer à quelque mécontentement populaire, car c'était en cet endroit que se formulaient dans le principe les jugements. Une fois couverte, la nouvelle salle fut nommée Tel mallum, abréviation de Teclum mallum. Depuis, les plaids durent avoir lieu dans le palais adossé aux murs de la ville, du côté de la Loire, et ensuite dans la tour du comte Hugues, résidence hafbituelle du vicomte.
Ingelger était particulièrement dévoué aux habitants de Tours. Sachant (jue depuis quelque temps déjà ils désiraient qu'on leur restituât les reliques de saint Martin, qu'ils avaient fait vainement plusieurs tentatives à ce sujet, que l'évéque d'Auxerre, Avenarius, s'y refusait opiniâtrement sous ce prétexte « qu'il ne pou- » vait dépouiller son église d'un trésor dont il l'avait trouvée en possession lors » de son avènement à l'épiscopat; »> que le roi Charles-le-Simple lui-même, mis en cause , s'était déclaré pour les Auxerrois, — Ingelger résolut d'avoir recours à la force. Les barans de Preuilly, de l'Ile-Bouchard, de Semblançay , lirent cause commune avec lui. Leurs vassaux, réunis aux siens, formèrent un effectif de six mille hommes, et aussitôt cette petite armée prit la route d'Auxerre, tandis que l'archevêque de Tours, Adaland, rassemblant les fidèles, ordonnait des prières et des jeûnes pour le succès de l'entreprise.
Ingelger arriva à Auxerre avant même qu'on y eût été prévenu de son départ, alla faire ses dévotions devant la châsse de saintMartin et se présenta ensuite chez l'évéque qu'il prévint brusquement deses projets. Blessé decequ'on fût venu à main armée lui faire une pareille réclamation, Avenarius demanda jusqu'au lendemain pour réfléchir. Il consulta lesévêques de Troyes et d'Autunqui se trouvaient accidentellement à Auxerre, et leur avis ayant été qu'on ne pouvait garder un dépôt, que ce serait forfaire à toutes les lois civiles et religieuses, que, d'ailleurs (ce qui l'émut le plus), il valait bien mieux s'exécuter de bonne grâce que de s'exposer à des actes de violence, il céda. Avertis de sa résolution, Ingelger et les trois barons qui l'avaient accompagné se rendirent à l'église, où l'évoque voulait célébrer une messe solennelle en l'honneur du saint. L'office terminé, Avenarius, les évêques de Troyes et d'Autun, le clergé, le peuple et les pauvres, allèrent en procession jusqu'à une certaine distance de la ville porter la châsse aux Tourangeaux.
Le trajet d'Auxerre à Tours fut un véritable triomphe : il fut également si-
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gnalé par un grand nombre de miracles. Quand, surtout, les reliques eurent atteint les limites du diocèse, « le troupeau, dit le légendaire, ressentit l'approche de son pasteur. » Les malades retrouvèrent la santé, la guérison n'attendit ni les prières ni l'approche de ceux qui souffraient, elle alla les chercher, « elle poursuivit même ceux qui fuyaient. » — « Ainsi, dit M. H. Ladevèze, qui luimôme a écrit sur ce sujet une légende où règne une naïveté pleine de charme, et que nous ne croyons pouvoir mieux faire que de copier, « dans un village «nommé Edera, deux paralytiques vivaient de la charité des passants. Le bruit » des miracles de saint Martin parvint jusqu'à eux.
» — Frère, dit l'un d'eux, nous vivons tranquilles et heureux ; personne ne » nous inquiète ; tout le monde a pitié de nous ; nous n'avons d'autre peine «que de demander ce que nous désirons; nous dormons quand cela nous plaît; «nous jouissons d'un repos continuel. Et tout cela grâce à notre infirmité; «qu'elle disparaisse, ce dont Dieu nous garde! et il nous faudra travailler, nous » qui n'en avons point l'habitude ; car nous demanderions inutilement l'aumône. » On dit que ce Martin, dont nous habitons le diocèse, rend la santé à tous ceux » qui y résident; si tu veux m'en croire, camarade, quittons le pays, pour qu'il » ne nous comprenne pas au nombre de ses guérisons.
» Sans hésiter, les deux mendiants, béquilles sous l'aisselle et rampant plutôt » qu'ils ne marchent, s'enfuient à qui mieux mieux. Mais la puissance de saint » Martin les poursuit, les atteint et les guérit malgré eux, à quelque distance de la » limite du diocèse. Les mendiants voudraient bien cacher la merveilleuse cure, » mais ihs ne le peuvent ni ne l'osent, car ils savent que si saint Martin rend la » santé à ceux même qui la repoussent, il réserve aux ingrats des châtiments ter- » ribles. Ils se mettent donc en route pour aller déposer, en signe de reconnais- » sauce, leurs béquilles dans l'église de Saint-Martin, à Tours, et, chemin fai- » sant, ils proclament le miracle opéré sur leurs personnes , sans omettre leur » résistance et leur fuite. En souvenir de cet événement, on fonda, à l'endroit » même où il avait eu lieu, une église qui porte encore aujourd'hui le nom V de Chapelle blanche. »
A quelque distance de là, de nouveaux prodiges se manifestèrent. Quoiqu'on fût en hiver, les arbres et les plantes se couvrirent de feuilles et de fleurs ; dans les églises, les cierges et les lampes s'allumèrent d'eux-mêmes. Le clergé, suivi d'un immense concours dépeuple, se précipita au devant des reliques, qu'il n'avait pas vues depuis trente-un ans, et les accueillit avec des larmes de bonheur. L'archevêque Adaland institua une fête que l'on célèbre encore tous les ans dans les églises du diocèse, et qui fut appelée la Réversion de saint HJartin (887).
Ingelger fut nommé trésorier et le baron de Preuilly avoué du chapitre de Saint-Martin ; les seigneurs de Semblançay et de l'Ile-Bouchard reçurent eu toute propriété, pour eux et leurs hoirs, plusieurs fiefs; le prieur Héberne, qui n'avait pas abandonné un instant les reliques pendant leur long séjour à vVuxerrc, fut promu, un peu plus tard, il est vrai, à l'archiépiscopat de Tours; enlin, ceux de ses moines qui étaient restés près de lui, furent également compris datis
ANCIENNE Et MODERNE. 151
cette répartition de faveurs, et ifs ^^ avaient droit par les services rendus au chapitre (890).
En ce temps-là on célébrait dans la cathédrale les veilles de Noël, de VÊpiphanie, de Pâques, de V Ascension et de Samt-Lidoire ; dans l'église de Saint- Martin, les veilles de Saint-Hilaire^ de Saint-Jean-BapHste, de Saint-Stjmphorien, de Sainl-Marlin et de Saint-Brice ; dans celle de Saint-Pierre-le-Puellier, les veilles de Saint-Pierre et de Saint-Paul. Foulques-le-Bon venait tous les ans solenniser à Tours la veille de Saint-Martin. Ce fut, disent les légendes, à l'une de ces veilles qu'il lui arriva une aventure absolument semblable à celle de Judicaël, roi de Bretagne, et que le P. Lobineau a rapportée dans tous ses détails. Le comte d'Anjou prenait d'ordinaire logis chez Odon,qui, desimpie moine, devait devenir un jour second abbé de Cluny, et acquérir par ses vertus une réputation de sainteté. Il faisait acheter tout ce dont il avait besoin pour huit jours , et en s'en allant laissait tout à son hôte.
a La dernière fois qu'il y vint, étant près de Tours, il rencontre un ladre. Ses » gens passent tous leur chemin ; lui s'arrête, offre l'aumône au lépreux, qui lui » dit : — Hélas ! que ferai-je de votre argent? Je ne puis me remuer et je n'ai » personne. — Que désires-tu donc, mon ami? — Je voudrais être à Saint- » Martin ; c'est cette nuit la grande veille, j'espère que Dieu me guérirait. Foul- » ques descend de cheval, y fait placer le pauvre, qui, ayant cheminé quelques » pas, s'écrie : — Je ne saurais me tenir à cheval, j'ai les jambes toutes perdues. » Son charitable compagnon le chargea sur ses épaules et le porta jusque dans » l'église de Saint-Martin. Leurs prières faites, le comte demandç au mezeau » qu'il vienne dîner et demeurer en son logis. Celui-ci répond que non , qu'il » ne veut importuner personne et demeurer dedans l'église. Le bénin seigneur » lui fait porter à dîner, de la paille et une couverture pour le coucher; et lui, )) ayant aussi pris son repas, retourne dans l'église pour assister aux premières » vêpres, d'oîi il ne sortit point que toutes les matines et les messes de pardon )) ne fussent dites, à la fin desquelles il s'endormit. A son réveil, Notre-Seigneur » Jésus-Christ lui apparut, disant : — C'est moi qui suis ce ladre que tu portas » hier sur tes épaules ; cette charité m'a tellement plu, joint la dévotion que tu » as pour mon serviteur Martin, que dès à présent je t'assure de ton salut. » Foulques se réveilla entièrement, et sentit une joie intérieure qui ne le quitta » jamais. Pour s'assurer davantage de la vérité, il alla chercher le lépreux, » qu'il ne trouva plus, ains seulement la paille et la couverture. »
L'année oiiOdon sortit de Tours pour aller habiter Cluny est marquée dans nos fastes en lettres de sang. Profitant des querelles de rivalité qui s'étaient élevées entre le comte Eudes et Charles-le-Simple, les Normands reparurent. Ce fut, il est vrai, pour la dernière fois; mais ils se montrèrent plus violents encore que par le passé. Conduits par l'un des redoutables lieutenants de Rollon, leur chef principal, « ils fourragèrent » la ville et les alentours, et lancèrent des brandons enflammés dans tous les quartiers. Vingt-huit églises, la basilique de Saint-Martin, des monastères, des paroisses, des chapelles, furent entièrement consumés, Charles-le-Simple ne parvint à les expulser définitive-
loi l..\ TOURAINT
ment qu'en marianl , comme nous l'avons dit plus haut, sa fille Gillette à Roi- Ion, qui se lit ba|)liscr sous le nom de Robert, et en lui abandonnant la Neus- Irie, qui fut désormais appelée Normandie (903).
La basilique de Saint-Martin se releva non pas aux frais, mais par les soins et sous la direction de cinq habitants et ecclésiastiques des plus riches et des plus distingués — quinque optimales cîerici et hurgenses — que secondait de tout son pouvoir le comte Robert (908) , et l'archevêque du même nom en fit de nouveau, plus tard, la consécration. Martinopole, entouré de fortifications qui le mirent à l'abri d'un coup de main , prit le nom de Castrum Novum, Chàteauneuf, travaux que Charles -le -Simple approuva par lettres patentes datées de Laon.
Il est curieux de voir quelle était l'enceinte de cette seconde ville, où l'on ne fit point entrer les faubourgs, par économie d'abord, ensuite par prudence, la place étant de la sorte plus facile à défendre. M. Champoiseau l'a reconstruite avec ce talent dont il a fait si souvent preuve. Elle comprenait un espace considérable entre la tour qui formait l'angle sud-ouest de la forteresse, la porte Saint-Venanf, le faubourg, l'église et l'angle sud-est formé par la vieille tour de la place du même nom , vis-à-vis de la rue Claude-Vignon. De la tour Sainl-Venant , le mur gagnait au nord la porte de VÊcrignole , d'où l'on sortait dans le faubourg Saint-Hilaire. Il rejoignait de là l'angle nord-est au pointd'inlersection des rues du 2?oMcassm et du PelU-SoleU,el se prolongeait au couchant jusqu'à la porte Pélrucienne, par laquelle on se rendait au faubourg Saint-Pierrele-Puellier. De la porte Pétrucienne, il suivait la rue actuelle de la Rôtisserie, sur l'emplaceme'nt de laquelle se trouvait le fossé, jusqu'au coin de cette rue et du Grand-Marché. Là s'élevait la tour formant l'angle nord-ouest de la ville, d'où l'on rejoignait le point de départ, rencontrant en chemin la porte de la Trésorerie, qui conduisait au faubourg Saint-Êloi et de Notre-Dame-la-Pauvre.
Peut-être, à l'heure qu'il est, si l'on voulait se faire à soi-même une idée de l'importance que devait avoir Chàteauneuf, retrouverait-on suffisamment de \estiges sur divers points de la ville. Il n'y a pas plus d'une quinzaine d'années, il en existait encore d'assez imposants que nous avons vu nous-même tomber sous le compas des agents voyers et le marteau des démolisseurs. Toujours est-il que cette cité naissante prit en peu de temps un aspect des plus attrayants. La sculpture, sous la seconde race, se borna à d'informes ébauches; on proscrivait les figures antiques, qui rappelaient trop le paganisme, et les formes nues, regardées comme une indécence. Il nous reste cependant des frises ornées de fruits et de fleurs, des chapiteaux et des vases, qui ne manquent ni de grâce ni de légèreté. On les prodigua dans Chàteauneuf. De vastes maisons s'élevèrent, meublées avec un luxe inusité depuis longtemps, et surmontées de hautes et sveltes tourelles. L'incendie, à plusieurs reprises, les dévora presque entière ment par la suite ; et malgré cela nous croyous, avec le patient archéologue dont nous venons plus haut de citer le nom, qu'on peut prendre pour type de ces constructions, réédifiées avec le temps, certaines parties de l'auberge actuelle de la Croix- liUmche et de quelques autres hôtels des rues de la Longue-
ANGlENiNE KT MODKUM:. I,S:î
Échelle, de Sainte-Croix , de VArhaUle, dont les riches sculptures piouvent qu« ce quartier fut l'un des plus élégants de la ville.
Il n'en était pas ainsi de Tours. Presque toutes les maisons, bâties en terre ou en bcis, et assurément plus pittoresques que commodes, étaient entassées les unes sur les autres. Elles formaient des rues étroites, irrégulières, et leurs gouttières en saillie vomissaient l'eau pluviale sur les passants. Les lavandières et les teinturiers tendaient tranquillement des^perches d'une fenêtre à une autre, et y accrochaient leur linge et leurs étolFes fumantes, qui distillaient l'eau de savon et les couleurs, usage que n'ont pas totalement repoussé nos contemporains. Point d'aqueducs, point de fontaines ; des puits seulement, sans margelle, souvent fort mal entretenus. Par les rues , non pavées, des pourceaux cherchant leur pâture dans les immondices; des baraques à chaque pas, des masures, des échoppes, enfin çà et là quelques édifices religieux, dont les abords étaient encombrés de mendiants et de lépreux en guenilles.
Aussi, persuadés que Tours, par sa circonscription môme, se trouvait condamné à une sorte d'immobilité, les plus opulents de ses habitants l'avaient-ils abandonné pour passer dans Châteauneuf. L'anonyme de Marmoutier, qui vivait au xii^ siècle, nous donne une idée de leurs mœurs par le luxe dont ils s'entouraient de son temps. « Ils sont , dit-il , habillés de robes de pourpre , doublées de four- » rures de vair et de petit-gris ; leurs meubles sont enrichis d'or et d'argeni. » Des tours s'élèvent du haut de leurs maisons. Leurs tables sont couvertes des » mets les plus exquis. Ils passent leur temps à jouer aux dés et aux cartes. » Ils sont affables aux étrangers, bienfaisants envers tout le monde, libéraux » envers les églises, charitables envers les pauvres^ fermes dans leurs résolu- » lions et fidèles dans leurs promesses. »
Nous ne savons si la peinture est fidèle, si le portrait — ce qui aurait lieu de flatter notre amour-propre national — est exact. On serait tenté d'en douter, sous certains rapports du moins, en voyant les habitants de Châteauneuf, poussés seulement par l'orgueil, chercher à se soustraire à l'autorité du chapitre sous laquelle ils sont demeurés jusque-là pour l'administration de leurs affaires civiles (909). Sans blâmer leur fierté, bien naturelle en cette circonstance, nous accusons le mobile qui la fît agir. Il est probable que, moins favorisés de la fortune, ils n'eussent pas songé à modifier leur condition. Quoi qu'il en soit, leurs prétentions n'ayant point été admises, il en résulta une sorte de guerre intestine qui eut dans le principe quelque analogie avec le procès de Dol. Le roi Louis-le-Gros, auquel ils négligèrent de déférer leur cause, les désavoua; le chapitre, encouragé, leur tint énergiquement tête, et, victime de cette discorde, une partie de la ville fut à deux fois diflérentes incendiée.
L'archevêque Iléberne « s'endormit en paix » dans un âge fort avancé (916), laissant le sceptre épiscopal à Robert II, prélat dont nous n'aurions rien à dire si son règne n'eût été marqué : 1° par l'élévation au trône de France du comte de Tours, Robert, sous le nom de Robert I", et son remplacement dans le comté par Hugues-le-Grand, son fils; 2° par un synode de tous les curés du diocèse, dont nous parlerons à l'article Nouâtre (025) ; 3''par l'arrivée à Tours du succes-
seur de Robert l", le roi Raoul ou Rodolphe , qui , après avoir expulsé les Noriiiauds de l'Aquitaine, où ils s'étaient maintenus jusque-là, vint en rendre grâces à Dieu sur le tombeau de saint Martin (931) ; 4° enfin, par l'événement tragique dont le prélat lui-même fut victime. Il revenait de Rome, où Tavaient appelé les affaires de son diocèse, lorsque, assailli dans les Alpes par une troupe de bandits, il fut poignardé (932).
A sa place fut promu Théotolon, « noble par son nom, puissant par ses biens, riche par ses vertus. » Chanoine et ensuite doyen de Saint-Martin, ce digne évêque, d'une humilité tout évangélique, s'était retiré au monastère de Cluny, près de saint Odon, son ami. Il ne se décida qu'avec peine à quitter sa modeste retraite, et ne vint à Tours que sur les instances réitérées qui lui en furent faites.
Théotolon passe pour le dernier archevêque de notre ville qui ait été soumis à l'autorité des descendants de Charlemagne en Touraine. Comme l'empire romain, la dynastie des Carlovingiens, qui n'existe plus désormais pour nous, a eu ses phases de grandeur et de décadence. Elle a eu aussi son Tacite (Raoul Glaber), mais un Tacite à demi-barbare comme elle, qui rapporte sans s'émouvoir les crimes des grands et les malheurs des peuples. Les idées du bien et du mal n'ont pu s'effacer entièrement de la conscience publique ; chacun accepte encore avec une morne résignation la destinée que lui font le hasard de la naissance ou les calamités du temps. Cela semble pour ainsi dire de droit naturel que les uns soient nés pour opprimer, les autres pour porter le joug et souffrir.
Mais bientôt tout va se modifie)', tout va prendre une physionomie, sinon plus pacifique, du moins plus rassurante sous tous les rapports, moins féroce et moins effroyable. La royauté franque est morte. Une révolution, dont le germe fermente depuis plusieurs siècles en Europe, se fait jour. La nation française vient de paraître, et avec elle l'école de toutes les vertus guerrières, la chevalerie. Aux chroniqueurs âpres et grossiers des ix'' et x^ siècles vont succéder de vrais écrivains, des conteurs pleins de charme, de naïveté, de conscience. Le comte amovible des Romains, des rois Francs de la première et de la seconde race, a cédé la place à un autre. Un des plus grands vassaux du royaume, assez fort pour gouverner par lui-même, assez indépendant pour se soustraire à l'autorité royale, va s'emparer de Tours et s'y établir.
Cette révolution, c'est celle de laFÉoDAUiÏ!: (9â1).
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Tr.OISIÈME DYNASTIE. — LeS CAPÉTIENS. LeS COMTES HÉRÉniTAinES. —
La féodalité. — Thibaut le-Viciix. — Sainl Otloii vicMilàTours pour rétablir la rrglemnnastique. — Sa mort. — Iliigues-lo-Graiul. — Le dernier nsilc (les i)nissants du siècle. — Eudes 1'^'. — Lolliaire I"" et la reine Emma, sa femme, viennent à Tours. — Louis V, qui niliil fecit. — Hugues Capet. —Foulques Nena, le Faucon- iSoir. — Fière réponse du comte de l'érigueux, Audebert, aux envoyés du roi de France. — Profanation et pénitence de Foulques. — Ses constructions en Touraine. — Mort d'Eudes I"'. — Les amours du roi liobcrt et de la reine Bert/ie. — L' excommunication.^ — Touchants adieux de Bertlie. — L'archevêque de Tours, Archambaud de Sully. — Orijifinc des grands noms de famille. — Les évêques de Saint-Martin. — Gerbert. — Hervé de Busançais.^ — Le peuple croit généralement que la fin du monde est proche. — Inlerprétation de l'Apocalypse à ce sujet. — Dotations en faveur des églises. — RéédificationderéglisedeSl-Martin.— Mort d'Hervé. —Thibaut H.— Eudes IL — Le roi Robert àTours. — Mort d'EudcsIL — Translation de ses restes à Marmoulier. — Le vieux pont de Tours. — Thibaut III et Henri-Elienne. — Leur caractère. — Siège de Tours.' — Une famine affreuse se déclare dans la ville. — Geoffroy-Martel, fils de Foulques Nerra. — La Touraine et la ville oe Touns passent au pouvoir des comtes d'Anjou. — Anecdote sur Geoffroy Martel et son père, — Epigraphe de Geoffroy Martel. — Insubordination de plusieurs grands vassaux. — Geoffroy-le-Barbu. — Ses démêlés avec l'abbaye de Marmoulier. — Foiilques-le-Réchin. — Le schismatique Bérenger. — Ses prédictions, ses prosélytes, son abjuration. — L'archevêque de Tours, Raoul. — Son caractère. — Le mauvais augure. — L'ennemi de Dieu. — Yves de Chartres.— Il acruseRaoul d'un crime odieux. — Enlèvement de la comtesse Berirade de Montforl par Philippe I''^ — La trêve de Dieu. — Lus Cnoi- ^ SADES. — Concile tenu à Tours par le pape Urbain II. — La rose d'or. — Incendie de St-Martin — G(offroy III. — Il meurt d'une ilèche empoisonnée.— Foulques-le-Jeune. — Ses voyages à Jérusalem. — Geoffroy-le- Bel. — Son mariageavecla princesse Mathilde d'Angleterre. — Orgam- SATioN DES COMMUNES. — Henri I" reçoit Geoffroy-le-Bel chevalier. — Ln Chevalerie. — Voyages en Terre-Sainte. — L'archevêque de Tours, Hildebert. — Lettre de saint Bernard. — Epigrammc en vers latins. — Geoffroy Planlagenet. — Origine des tournois. — Lois des carrousel s. — j Tournoi du Mont-Sainl-Michel. — L'antipape Anaclet. — Description de l'entrée des archevêques àTours après leur intronisation. — Hugues d'Etampes. — Mort de Geoffroy-le-Bel, — La Touiiaine et la ville »k Tours passent au pouvoir des Anglais.
(Tliiipitif IV.
TOURS (9/il-H51).
« N'avcz-vous pas quelquefois adniiiY', dit » M. Alexis Monteil dans son éloquente llis- » toire des Français, cette grande vitre » ronde, cette grande rose qui couronne la » principale porte de l'église de Saint-Mar- » lin de Tours? N'avez-vous pas remarqué » qu'elle était composée d'autres roses moins » grandes, composées elles-mêmes d'autres ). roses moins grandes encore, qui en conte- » naient un grand nombre de petites, remplies de \err(!s de diversescouleurs? ('«'est
» l'image de la monarchie féodale, sous-divisée en monarchies moins grandes, » en fiefs de la couronne, sous-divisés en d'autres monarchies moins grandes » encore, en arrière-liefs, qui renferment ce nombre infini de petites nionar- » chies, c'est-à-dire de simples fiefs, de simples seigneuries, où se trouve le » peuple dans diverses conditions, dans divers états. »
Aucune définition ne pourrait nous donner une idée plus exacte de l'organisation politique de la monarchie française, c'est-à-dire de la féodalité [fœdns, alliance), vers la fin du x* siècle. Avec la troisième race finit l'histoire des Francs et commence l'histoire des Français. La France, suivant le mot heureux de M. de C-hateaubriand, est une république aristocratique fédérative.
Au milieu de cet immense morcellement, dépourvu de législateurs, le pays ne demeure cependant pas sans droit et sans code : l'anarchie est une situation trop violente et trop transitoire pour qu'aucune société puisse la souffrir longtemps. Une législation de réciprocité s'établit. Le roi doit aide et protection à ses comtes, les comtes aux barons, ceux-ci aux mananls, ou hommes des campagnes, aux vilains, ou homnjes des cités, — qui, par contre, promettent de suivre leur seigneur à l'armée, de l'aider de leurs deniers, si, prisonnier de guerre, il était mis à rançon, enfin, de siéger comme assesseurs dans la cour de justice seigneuriale. C'est une sorte de franc-maçonnerie se développant sons l'influence des idées religieuses, du culte des femmes, des poésies du trouvère et du ménestrel.
Cependant, tous les grands seigneurs n'ont point souscrit exclusivement pour cux-mcMues à un pareil état de choses. Beaucoup aspirent à l'indépendance, à la souveraineté ; et parmi ceux-ci Thibaut-le-Vieux. Ce prince, que sa naissance et ses alliances firent considérer comme issu de race royale, ex stirpe regaU, était aussi grand homme de guerre qu'habile administrateur. Le roman des Normands a dit de lui :
Moiill ol chàliuux et villes el moull fui adiiéroux, Chevalier fut moult proux et moult clievaleroux.
C'est donc à tort qu'un poète, obscur il est vrai, le jugeant sans doule sur son sobriquet de Tricheur, auquel il donne une trop rigoureuse acception, a fait sur son compte ces trois mauvais vers :
Thibaut fut plein d'engein et [)leiH fut de fcinlié : Aliominenea feinmene porta auiilié; De franc ne de cliélif u'ol merci ne pitié.
Si Thibaut « li caens de Chartres fut fel el engeignoux » ce ne fut pas envers les barons, les manants, les vilains soumis à sa juridiction. On lui imputait, nous le croyons du moins, à crime ce qui n'était chez lui que le résultat d'une diplomatie cauteleuse, d'une habitude consommée des affaires; il agissait, en effet, toujours avec une circonspection extrême, une défiance, une finesse que nécessitaient les circonstances et les hommes parmi lesquels il vivait.
i(t8 , LA TOUBAlNt:
Au surplus, quelle que soit l'opinion que l'on ait eue de son caractère, lou^jours est-il qu'il sut le premier s'alTianchir « du bon plaisir du roi » dans son comté de Tours, créer des officiers et des juges, lever, comme nous l'avons déjà signalé, des gens de guerre pour son propre compte, livrer des batailles, faire des traités de paix et d'alliance, établir des impôts réguliers.
Il ne nous appartient point d'entrer dans le détail de ses querelles avec le roi Louis d'Outremer, auquel il osa déclarer la guerre (9Zil), et dont il se fit le geùlier en le retenant prisonnier à Chartres. Ce récit nous détournerait trop de la ligne que nous sommes obligé de suivre, liornons-nous à ce qui concerne particulièrement l'histoire de Tours.
L'année même où Ilngues-le-Grand eut cédé à Thibaut ses droits sur la Touraine, Théotolon, que l'irrégularité des moines de l'abbaye de Saint-Julien avait pénétré d'affliction , appela, pour y mettre ordre, saint Odon, son meilleur ami. L'abbé de Cluny arriva, rétablit la règle monastique, et se disposait à retourner à son poste, lorsque la mort vint l'atteindre. Il fut enseveli sous une voûte, à droite du grand autel, « où, dit M. J. Jagu, l'on a retrouvé il y a peu d'années ses ossements (9/i2). » Théotolon ne tarda pas à le suivre; le siège épiscopal demeura vacant un an entier, au bout duquel Joseph II fut appelé à s'y asseoir (9Zi6).
De 9hQ à 988, rien, si ce n'est la lin inattendue de IIugues-le-Grand, à qui sa naissance fit ouvrir les portes de Saint-Denis, dont il était d'ailleurs abbé, et pour lequel fut faite cette épitapbe :
Cy gisl Hues le Grani, jadis comte de Paris,
qui fiist frère de Hues Capet, roy de France.
Prie Dieu pour l'iime de luy.
Rien, disons-nous, hors cet événement, qui soit spécialement de notre domaine. La Toinaine respire, la ville de Tours se relève, les Tourangeaux reprennent courage. Des tombes illustres augmentent à chaque instant le nombre déjà si considérable de celles qui se pressent dans la basilique de Safht-Martin; c'est à qui des plus hauts seigneurs y aura son dernier asile. A côté d'Ingelger et du vicomte de Tours, se rangent successivement les comtes d'Anjou, Foulquesle-Roux , Foulques-le-Bon , son fils, et, quelques années plus tard, GeoflVoy- Crise-Gonelle. Thibaut-le-Tricheur veut également y avoir sa sépulture. Mort à Tours, usé par l'âge et par les fatigues, il est enterré avec une pompe souveraine, et Eudes I" lui succède (978).
Les premières années du règne de ce prince, qui a hérité des qualités éminentes de son père, se passent paisiblement pour lui et les siens; personne ne songe à lui chercher querelle. Le roi Lothaire vient lui faire visite à Tours, puis, accompagné de la reine Emma, sa femme, invoquer l'appui de saint Martin pour l'expédition qu'il prépare contre l'empereur Othon II, avec lequel s'est ligué le duc de Lorraine, Charles, frère puîné de Louis-d'Outremer. Louis V — quinihil fecit — selon l'expression des chroniques, est incapable de le troubler dans la jouissance des prérogatives que lui a léguées Thibaut-le-Vieux. Il en est de
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même de Hugues Capet. En s'emparanl de la couronne, dont il est depuis longtemps déjà maître, par la despotique influence dont il a su s'entourer, il lui laisse toute liberté d'agir à sa guise. Trop occupé à se consolider lui-même sur le trône, h s'assurer ce sceptre qui vient d'échapper aux mains impuissantes du dernier des Carlovingiens, il supporte sans se plaindre les empiétements des comtes du royaume, leurs usurpations, leurs licences. Il va même jusqu'à les maintenir avec éclat dans la possession de leurs gouvernements: la prudence parle plus haut que l'orgueil. Trop absolu dans ses prérogatives, il soulèverait les provinces et peut-être ne pourrait-il point les faire rentrer dans la foi et l'hommage qu'elles lui doivent. En sacriflant le comté de Tours à Eudes, il se réserve — vain simulacre de prééminence ! — le droit de présider à la direction des affaires relatives aux églises de fondation royale, de Marmoulier, entre autres, de Saint-Martin, de Saint-Maurice (988).
Mais bientôt les choses changent de face. Un ennemi inattendu se présente et menace de tout envahir. Quoique fort jeune encore, Foulques-Nerra, le Faucon- Noir, comte d'Anjou, ne peut se contenter de l'héritage de ses pères. Vif, ardent, ambitieux, d'une bravoure à toute épreuve, d'une habileté peu commune, enfin, pénétré, comme son aïeul Foulques-le-Bon, qu'un 'prince régnant non lettré est un âne couronné, il lui faut, quoi qu'il coûte, reculer les limites de ses possessions. Son activité répond à son ambition, l'expérience a devancé chez lui l'âge. De même que le czar Alexandre considérait Conslantinople comme le boulevard européen de son vaste empire, et aspirait à y entrer en vainqueur, de même, persuadé que Tours est la porte la plus importante de l'Anjou, Foulques-Nerra, suivant l'expression moscovite, veut en avoir les clés dans sa poche.
Sous prétexte qu'il n'a pas reçu toute la dot de sa femme, Agnès, sœur d'Eudes, il s'allie au comte de Périgueux, Audebert, et paraît inopinément devant Tours. Eudes, pour le moment à la cour, où il est allé complimenter Hugues Capet sur son avènement, réclame l'intervention du monarque. « Le roi » Hugues et Robert, son fils, qu'il avait associé au gouvernement de l'État, n'osè- » rent, dit la chronique, tenter le sort des armes contre les deux comtes. » Voulant cependant leur rappeler que les lois du royaume défendaient à tous les seigneurs de se faire entre eux la guerre sans l'assentiment du suzerain , ils leur envoyèrent un héraut, lequel était chargé de leur adresser cette question :
— Qui vous a faits comtes?
— Ceux-là même, répondit insolemment Audebert, qui vous ont faits rois. Hugues Capet ne crut pas devoir pousser plus loin son intervention, et le
siège de la ville commença. En peu de jours, livrée qu'elle était à ses propres ressources, alors très bornées, elle fut obligée de se rendre.
On rapporte que Foulques se livra dans cette circonstance à un acte de profanation qui contribua plus tard à le faire expulser de Tours. Entraîné par son impétuosité naturelle , il pénètre armé dans le cloître de Saint-Martin , enfonce lui-même les portes de la maison d'un chanoine contre lequel il nourrissait une vieille haine, et livre le logis au pillage. Indigné d'une telle violence, le chapitre fait étendre à terre et couvrir d'épines le Christ et les chasses des saints, or-
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donne de voiler le tombeau de saint Martin, de fermer les portes de la basilique et de ne les ouvrir qu'aux pèlerins.
Foulques Nerra ne put tenir devant ce redoutable interdit; de pareilles mesures, en ce temps-là, équivalaient à une excommunication, et l'excommunication faisait trembler les plus grands princes. « Comme il craignait Dieu et avait au fond une très grande piété, » il alla trouver sur-le-champ l'abbé de Saint-Martin, se déchaussa devant lui , vint pieds nus , avec plusieurs seigneurs de sa suite , faire amende honorable devant le tombeau , le Christ et les châsses, et promit de ne plus s'oublier à ce point. Et ce ne fut pas tout: plus tard , dans un de ses voyages à Jérusalem , autant pour expier cette coupable action que pour obtenir le pardon de plusieurs autres crimes, il se fit traîner nu sur une claie, ayant la corde au cou et criant : « Ayez pitié. Seigneur, du traître et parjure Foulques. »
Dévoués à leur seigneur légitime, les habitants de Tours ne restèrent pas longtemps soumis aux Angevins ; ils les expulsèrent de leurs murs et rappelèrent à eux le comte Eudes. Cette fois. Foulques ne se sentant pas en état d'entreprendre seul un second siège et n'osant s'adresser de nouveau à Audebert, que ses propres affaires retenaient dans le Périgord , Foulques se relira à quelque distance. Ce fut alors qu'il couvrit le pays de forteresses, de châteaux et même de petites villes , dont nous ferons en leur lieu l'historique. Son but , en occupant ainsi les campagnes, était de bloquer Tours, de s'emparer de ses issues , de l'affamer, si cela lui était possible , et, comme le vautour, de tomber au premier moment favorable sur sa proie (991).
Il ne s'était pas trompé dans ses calculs. Fatigué d'un si dangereux voisinage, Eudes se décida à rompre en visière. Une rencontre eut lieu entre eux dans les plaines de Châteaudun, et le comte d'Anjou, vainqueur, revint â la hâte devant Tours. Mais, quoique consternés par la défaite de leurs troupes, les habitants firent une résistance beaucoup plus vigoureuse que la première fois ; pendant cinq mois ils déjouèrent les efforts des assiégeants pour entamer une tranchée ; le feu seul fraya un passage aux Angevins ; Saint-Martin et vingt-deux églises s'enflammèrent , et ce fut à la sinistre lueur de cet immense incendie qu'ils purent entrer dans la place (99Zi).
Châteauneuf pris, la cité principale pouvait difficilement tenir: elle capitula.
Trois mois après , si l'on en croit Guillaume de Jumiéges , instruite de cet événement, la veuve d'Othon-le-Grand , l'impératrice Adélaïde, envoya au chapitre de Saint-Martin de riches oflVandes, parmi lesquelles un morceau du manteau impérial de son fils. « Grand évoque, dit l'envoyé en s'inclinaut devant le tombeau du saint, reçois ce témoignage de la pieuse munificence d'Adé- ')laïde, humble servante du serviteur de Dieu et impératrice par sa miséri- » corde. Daigne te souvenir d'elle, accepter en son nom cette portion du man- II teau impérial de son fils, et intercéder en sa faveur auprès de celui que tu as » revêtu en la personne d'un pauvre. »
. Eudes I" mourut au moment môme où, loin de se laisser abattre par les revers, il allait avoir recours à une autre tactique pour repousser son infatigable compétiteur. Ce prince, que l'histoire a trop oublié, laissait veuve une femme
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jeune, jolie, au cœur tendre, au caractère faible, impressionnable. On la nommait Berthe. Au bout d'un an , qu'elle avait passé loin du monde, séduite |)ar les qualités aimables du roi Robert, « qui effiiçait tous les autres mortels » par la beauté de sa figure , la noblesse de sa taille, la précocité de sa sagesse , »> elle consentit à lui accorder sa main. Celte union , qui semblait devoir être si heureuse, eut les suites les plus déplorables. Les lois ecclésiastiques étaient alors plus que sévères. Elles défendaient le mariage entre parents jusqu'au septième degré, et entre ceux qui avaient contracté une alliance spirituelle en tenant un enfant sur les fonts du baptême. Or, Berthe « attouchait Robert d'un double lien, estant sa parente et sa commère. » Cousins au quatrième degré, ils avaient servi de parrain et de marraine au filsaîné d'Eudes etdeBerthe. Le mariage n'en eut pas moins lieu (998), sur le conseil qu'en donnèrent plusieurs évêques assemblés à cet effet en synode, et sur celui des principaux seigneurs du royaume, bien éloignés tous de penser aux conséquences que pouvait avoir leur décision.
Instruit de cette union « incestueuse, » le pape Grégoire V la déclara nulle dans un concile qui eut lieu à Rome, sous sa présidence; ordonna à Robert de quitter sans délai sa femme, et à tous deux de faire une pénitence de sept ans. Robert était réputé « le plus pieux des rois, » mais il adorait Berthe. Aussi, quoiqu'il ne doutât pas que sa désobéissance dût le mettre en révolte avec le ciel et lui ouvrir l'abîme éternel, résista-t-il à l'injonction du pontife. Grégoire, indigné, lui fit une seconde sommation. Robert, croyant ainsi l'apaiser, se contenta de rendre à la liberté l'archevêque de Reims , Arnould , retenu prisonnier en punition de ce qu'il avait ouvert les portes de Reims aux Lorrains. Alors le Saint-Père, voyant qu'il n'en obtiendrait pas davantage, résolut d'avoir recours aux voies extrêmes. Il commença par priver de la communion ceux qui avaient donné la bénédiction nuptiale aux coupables, l'archevêque de Tours, Archambault de Sully, et tous les évêques, ses assistants , jusqu'à ce qu'ils fussent venus à Rome faire satisfaction au saint-siége, après (juoi il lança contre Robert ce foudroyant anathème :
« Qu'il soit maudit dans toutes les cités , qu'il soit maudit dans les campagnes ! » Que maudits soient avec lui ses enfants, ses troupeaux, ses domaines; qu'au- » cun chrétien ne lui dise mon frère ^ et ne lui rende le salut de paix; qu'aucun » lévite ne prie en son nom, ou l'admette à l'autel de la grâce et des faveurs «divines; que l'amitié, les consolations, ne viennent point à son lit de mort; » qu'une main chérie ne lui ferme point la paupière; que ses entrailles, comme «celles de l'impie arien, s'échappent de son sein entr'ouvert; que son cada- » vre demeure sans sépulture sur le rivage épouvanté ; que ses os blanchissent » aux vents du désert, sans que le pèlerin jette un peu de terre sur ces restes » misérables; que son nom soit en horreur chez les races futures , ou plutôt, » que sa mémoire soit abolie parmi les hommes , et que l'aurore d'une autre vie » ne réjouisse jamais son fantôme. »
En ces temps reculés, on fuyait un excommunié comme un lépreux. Obéissant aux décisions du saint-siége, les évêques répètent sur tous les points du royaume l'anathèmequi pèse sur la tête de Robert, et aussitôt, de ceux qui l'entourent,
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chacun s'éloigne au plus vîtc. Courtisans, amis, ministres, tous le fuient, l'ahantlonncnt, ne veulent plus commun icpier avec lui. C'est un réprouvé! Les objets qui lui ont servi sont purifiés par la flamme, le reste de ses mets est jeté aux pourceaux; à peine lui accorde-t-on , pour le servir, deux esclaves, et encore n'approchent-ils de sa personne qu'avec précaution.
Au milieu de cet abandon général, de celte malédiction qui l'afflige plus peutêtre qu'elle ne l'efl'raie , Robert reste inébranlable. Il concentre en lui-môme son amour et semble y puiser de nouvelles forces. Tous les matins, tous les soirs, la tète de Berthe penchée sur son épaule, son bras enlacé au sien, rêveur, mais heureux, il se promène sous les frais ombrages de Valvert, son habitation, située à l'une des extrémités du Luxembourg. Le ciel est si pur, le soleil si doux, la terre si riante et si parfumée, qu'ils ne peuvent croire ni l'un ni l'autre que Dieu se soit retiré d'eux. Confiants en cette suave et consolante parole de l'Évangile : « il lui sera beaucoup pardonne , parce qu'elle a beaucoup aimé » ils espèrent en un avenir meilleur. Ils pensent qu'on aura bientôloublié leur faute, — si tant est qu'ils aient à se reprocher quelque chose ! — et que la conliance, et que l'harmonie lenaîiront au soin du royaume.
Vain espoir I un jour que, selon sa coutume, Robert était allé faire ses dévotions à la porte de l'église de Saint-Barthélémy, où il n'osait pas entrer, Abbon, qui s'était toujours opposé à son mariage, et qui même avait élé le premier à le dénoncer au Saint-Père, Abbon s'approche, un grand plat de vermeil à la main, annonce à Robert que Berthe vient d'accoucher, et découvrant le plat qu'enveloppe un linge blanc : « Vois, lui dit-il, l'effet de ta désobéissance aux décrets de » l'Église, et le sceau de l'anathème sur ce fruit de les amours ! » Troublé, Robert regarde et recule aussitôt d'horreur à la vue d'un monstre qui avait, suivant le cardinal Pierre Damicn, homme de trop de sens pour être sérieux en cette circonstance, le cou et la tête d'un oison — anserinum per omnia collum et capui hahentem. — ^La pauvre jeune femme avait bien mis au monde un enfant; mais, comme il était venu avant le terme , sans qu'on le lui eût montré tout d'abord, on l'avait aussitôt remplacé par un autre d'une difformité affreuse, espérant sans doute qu'à l'aide de cette supercherie on fortifierait chez le peuple, assez limoré cependant pour qu'on pût se passer de ce moyen indigne, la terreur qu'inspirait l'excommunication.
Ne pouvant vaincre leur résistance, le Saint-Père met en interdit tout le royaume. Pendant ce temps, il est défendu de célébrer l'office divin, d'administrer les sacrements aux adultes, d'enterrer les morts en terre sainte. Le son des cloches cesse, on voile les tableaux dans les églises, on descend les statues des saints, on les revêt de noir, on les couche sur la cendre, tout prend nu aspect lugubre. L'émotion générale est d'autant plus grande que rien de pareil ne s'était encore vu en France.
Profondément affligée des malheurs dont elle est cause, Berthe a plusieurs fois tenté de se séparer de son époux, de prendre le voile et de renoncer à jamais au monde : Robert s'y est toujours opposé. Enfin, pourtant, la désolation des campagnes, l'effroi répandu dans la ville, la consternation de tout un
poiiple, déterminent la jeune femme à ne plus écouter que ses généreuses inspirations. Après avoir longtemps hésité, se croyant assez forte pour lutter victorieusement contre son propre cœur, elle tombe aux pieds du monarque, puis, les embrassant, elle s'écrie:
« Adieu, Robert!... Quand le malheur ne pesait que sur nous, notre pré- » sence nous le faisait aisément supporter ; mais que peuvent pour les souf- » frances de tant de malheureux la tristesse de deux pauvres époux que la terre ') et le ciel abandonnent? Si je pleurais, tes regards suspendaient bientôt mes » larmes; devant mon sourire bientôt s'évanouissaient tes chagrins. Mais ce » beaume de l'amour, qui distillait de nos blessures mêmes et savait aussi les n guérir, est sans aucune puissance pour le cœur ulcéré de tes sujets... Adieu , » Robert, dépouille le cilice du pénitent, et, vêtu de la pourpre éclatante, re- » monte sur le trône plus brillant que jamais. Adieu, mon souverain, mon » époux, mon ami ! Ah ! je le sens à l'inépuisable abondance de mon attache- » ment pour toi, ce n'est point en ce monde que doivent espérer les amants. » Mais j'y songe, malheureuse! j'ose parler d'un avenir, et l'anathème pèse sur
» nous, et nous sommes maudits pour l'éternité! Cher Robert! après cette af- » freuse pensée, où trouver encore la force de le dire adieu?... »
L'àme vivement émue par ces accents si tristes et tout à la fois si enivrants, Robert, la main de Berthe sur son cœur, n'ose proférer un seul mot. Une sorte de stupeur s'est emparée de lui, de grosses larmes coulent silencieusement sur ses joues. Rêve affreux, qui devait bientôt faire place à la réalité la plus doulou-
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rense!... Le bruit des cloches, les cris de joie du peuple, le respect de ses serviteurs ue tardent pas à hii apprendre ce qui s'est passé, lin air de fêle règne partout : Berlhe s'est éloignée, et avec elle ont disparu la misère, les souffrances et le deuil !
On nous pardonnera ce rapide épisode de la vie d'un des meilleurs souverains qui aient régné sur la France, d'une des plus charmantes femmes dont les annales de la Touraine puissent enregistrer le nom. Abandonnant pour un moment le terrain sévère de l'histoire pour faire une courte excursion dans le domaine si fertile des inductions, nous nous sommes laissé entraîner par l'intérêt même du sujet et par le charme poétique avec lequel M. de Marchangy, que nous avons suivi de point en point, s'en est fait aussi l'historien.
Archambault de Sully passe pour un des premiers dignitaires qui aient songé à ajouter à leur nom un nom de terre , usage que les idées du temps consacraient (indépendamment des nombreux surnoms résultant des qualités physiques), et duquel devait sortir cette vieille noblesse de France, dont nous retrouvons encore aujourd'hui quelques membres.
Ce prélat venait à peine de sceller sa réconciliation avec Grégoire V, lorsqu'un nouveau sujet de discorde s'éleva entre eux, à propos du privilège d'exemption dont le chapitre de Saint-Martin jouissait depuis l'évêque Chrotbert. La querelle s'envenimant, Archambault refuse de sacrer l'abbé Pierre, qui a été élu évêque de la basilique, après le décès de l'évêque Philippe. (On sait que cette église avait, depuis l'épiscopat de Chrotbert, ses prélats spéciaux.) Le pape lance alors une bulle dans laquelle il donne gain de cause au chapitre. Archambault et les évêques de son diocèse, qui l'appuient, n'en tiennent aucun compte. Ils s'étayent, dans leur résistance, sur ce que l'abbaye de Saint-Martin ayant été réunie à la couronne par Hugues Capet, qui s'en est déclaré abbé, et qu'enfin les moines ayant été remplacés par des chanoines, la prétention d'avoir un évêque particulier tombe absolument en contradiction avec les lois de l'ordre. Cette objection est soutenue, dans un concile tenu à Moulins, par « ce grand clerc dont » le mérite brillait dans le monde enlier » Gerbert, archevêque de Rheiins, depuis pape sous le nom de Silvestiv ÏL
Dès lors il fut sévèrement enjoint aux chanoines de se soumettre à leur métropolitain, ou de comparaître, afin d'y rendre compte de leur conduite, à l'assemblée générale des États du royaume, qui devait avoir lieu à Chelles. Une phis longue résistance de leur part les exposait aux censures ecclésiastiques. Maan ne nous dit point si ces menaces eurent quelque succès : ce que nous savons, c'est que le pape Lrbain II, recourant à un mezzo termine conciliateur, déclara l'archevêque de Saint-Martin soumis désormais à l'autorité de la cour de Rome, et que Pierre fut le dernier évoque de l'abbaye (996).
L'Église de Saint-Martin avait alors pour trésorier un homme (Hervé) dont les vertus égalaient les richesses et la générosité. Fils de Sulpice de Busancais, surnommé Mille-Boucliers, l'un des plus grands seigneurs de la Touraine, Hervé, conduit dès son plus bas âge à l'abbaye de Fleury, y avait promptement contracté un goftt prononcé pour la vie religieuse. A peine en état de se diriger par
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liii-mOme, il se relira dans un monastère et exprima le désir de s'y enfermer. Mais l'abbé, c; aignant de déplaire au baron deBusançais et d'encourir sa colère, refusa d'admettre le jeune solliciteur au nombre des novices, à moins qu'il n'eût le consentement de sa famille par écrit. Quoiqu'elle dût ne produire aucun effet, la mesure était sage. Instruit de la démarche de son fds, Sulpice alla lui-même le chercher, le conduisit à la cour, où il espérait que les plaisirs auxquels on s'y livrait le feraient revenir sur ses premières intentions. Il supplia même le roi Robert de l'aider de son autorité. Tentatives inutiles ! Dominé par ses propres penchants, et soutenu d'ailleurs par Robert, qui, loin de le détourner de sa résolution , l'engageait secrètement à y persévérer, et lui promettait de le faire promptement arriver aux plus hautes dignités ecclésiastiques, Hervé revint à Tours , où il fut tout d'abord nommé trésorier de Saint-Martin (970).
Il jouissait depuis une vingtaine d'années, environ, de cet honneur, qui n'était réservé qu'aux personnages les plus considérables, lorsque dans toute la chrétienté se répandit le bruit, auquel on ajouta foi, que la fin des temps était proche. « Au bout de mille ans, s'écriait-on avec effroi, l'Apocalypse l'a prédit, Satan sor- » tira de sa prison et séduira les peuples qui sont vers les quatre angles de la terre ; » le livre de vie sera ouvert, la mer rendra ses morts, l'abîme infernal rendra ses » morts, chacun sera jugé selon ses œuvres par celui qui est assis sur un grand » trône resplendissant, et il y aura un ciel nouveau et une terre nouvelle ! »
Donc, persuadés que chacun ne devait plus songer qu'au salut de son âme, le peuple abandonnait ses affaires et les grands léguaient leurs biens h l'Eglise, ou se hâtaient de fonder des monuments religieux. Beaucoup de chartes de doua tions aux églises commencent par ces mots : « La fin du monde approchant, sa ruine étant imminente, etc. »
Cette croyance agissait plus fortement encore en Touraine que partout ailleurs; on pirétendait que saint Martin était apparu en songe à Hervé et lui avait prédit ce qui devait arriver. C'est à la terreur que causa un si redoutable événement qu'il faut vraisemblablement attribuer le grand nombre d'abbayes , d'églises , de chapelles, dont notre province fut couverte avant et après le moment annoncé, c'est-à-dire dans les dernières années du x<" siècle et les premières du xi% car le premier janvier s'écoula (c sans que les astres se détachassent du lirmaraent et » sans que les lois de la nature eussent été aucunement interverties. » Mais l'effroi général ne se calma point sur-le-champ, et quand il eut disparu, la ferveur religieuse, loin de s'éteindre, revint plus vive que jamais. Dieu ne pouvait-il pas avoir reculé le jour? Il convenait donc de conjurer sa colère et de mériter par de bonnes œuvres son pardon.
« Vers la troisième année après l'an dix , dit Adhémar , les basiliques sacrées » furent réédiliées de fond en comble dans presque tout l'univers, surtout dans n l'Italie et dans les Gaules ; les chrétiens semblaient se disputer entre eux à qui » élèverait les églises les plus belles et les plus riches; on eut dit que le monde » entier, d'un commun accord , avait dépouillé ses antiques haillons pour se » couvrir d'églises neuves , comme d'une robe blanche. Les fidèles ne se conten- » talent pas de reconstruire les basiliques épiscopales , ils restauraient et déco-
» raient aussi les monastères dédiés aux saints , et jusqu'aux chapelles des vil- ») lages. »
Les revenus de son patrimoine, joints à ceux de sa place, lui ayant acquis une fortune immense , « le vénérable archiclave Hérivée » , ainsi que l'appelle la chronique, fit d'abondantes aumônes, et résolut de réédifier à ses frais le moulier {vwnaslerium , nom qui, désignant primitivement les couvents, s'était étendu par l'usage à toutes les églises) de Saint-Martin. Il le reprit depuis la base, fit élever sur le tombeau de Luitgarde la tour dite de Charlemagne, qui subsiste encore, et quand tout fut achevé, quand, Hervé ayant invité plusieurs évêques à venir en faire la dédicace, Hugues I", successeur d'Archambault de Sully, l'eut consacrée solennellement aux douze apôtres, rien n'égala la splendeur de ce grand et imposant édifice (11 juillet 101 A).
De nouvelles libéralités signalèrent la vie du pieux fils de Sulpice , après quoi , cédant à son besoin de solitude , il se retira dans une cellule près de l'église, et ce fut là qu'il « s'endormit dans le sein du Seigneur ^> (IO2/4). Dépourvu d'ambition , il n'avait jamais voulu arriver à l'épiscopat, quoiqu'on le lui eût offert plusieurs fois. Sous son habit blanc de chanoine, il portait un cilice et se livrait aux pratiques d'une dévotion ascétique, jeûnant tous les jours, veillant et priant avec une austérité dont il ne se départit pas un instant. La veille de sa mort, quelques-uns de ses amis vinrent le voir, pensant qu'il ferait un miracle ; mais il leur dit « qu'ils n'en verraient point et qu'ils ne s'occupas- » sent qu'à prier Dieu pour lui. » •
Cette courte digression nous a un peu éloigné d'Eudes I" : hâtons-nous maintenant d'y revenir. Enterré à Marmoutier, près de sa mère, ce* prince eut pour héritier Thibaut H , son fils aîné, dont la nullité fut complète, et qui, au contraire, tant il y avait en lui d'inertie, allait se voir dépouiller de ses possessions si son frère Eudes H était accouru assez à temps pour se substituer en son lieu et place. Plus remuant encore que son voisin et rival Foulques Nerra, Eudes H avait un courage héroïque, une présence d'esprit admirable, une fermeté sans égale, une ambition démesurée. Sans être un Caton, comme l'ont prétendu quelques historiens, libéral jusqu'à la prodigalité, d'une continence que pratiquaient peu les hommes de son temps, d'une sobriété excessive, d'une activité dévorante, et cela à une époque où la turbulence et l'avidité des seigneurs tenaient la France dans un état de troubles continuel , on pouvait le considérer comme un des plus puissants comtes du royaume. Il passa toute sa vie au milieu des camps, tantôt combattant contre son souverain lui-même ou ses principaux alliés, tantôt contre l'implacable ennemi de sa maison. Foulques Nerra.
Mais toutes ces luttes appartiennent à un ordre de faits dont nous avons abordé ailleurs les détiuls, autant du moins que nous le permettait le cadre de l'ouvrage , et que le nécessitaient l'intérêt et l'intelligence du récit. Quelques lignes encore , relatives particulièrement à l'histoire de Tours , viendront donc compléter nos obligations.
En 1025, le roi Uobert se rendit en celte dernière ville, ainsi que le constatent plusieurs fondations dont les titres portent : Actum Tiironis anno incarnali Vcrhi
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miUcsimo vigesimo qiiinlo. Quelques-uns prétendent que ce fut pour y pleurer à sou aise la fin prématurée « du jeune roi Hugues, » son fils aîné, chez lequel on admirait, suivant Sigebert, « la beauté de l'âme jointe à celle du corps. » Nous serions plutôt tenté de penser, quant à nous, que ce voyage cachait un autre projet. Robert, conseillé par l'évêque de Chartres, Fulbert, avait résolu d'élever au trône, à la place de Hugues, le frère puiné de celui-ci, Henri, déjà duc de Bourgogne, et il venait, tout porte à le croire, pour s'assurer du concours d'Eudes H, dans le cas où la seconde femme de Robert, la reine Constance, avec son esprit de contradiction habituel, y mettrait obstacle.
Que ce soit ce motif ou l'autre, toujours est-il que le comte de Tours répondit peu aux intentions, avouées plus tard, « du bon roi. »> Car Robert eut à peine fermé les yeux, (1031) que Constance « la plus belle et la plus méchante femme de son siècle, » conçut une « haine de marâtre » contre Henri, et forma pour le détrôner un complot à la tête duquel se plaça le Champenois, ainsi qu'on avait surnommé Eudes H.
Toutefois, ces indignes menées s'épuisèrentHumiliée des reproches que lui faisait Foulques Nerra, son oncle, sur sa « brutale conduite » envers son fils. Constance se rapprocha de Henri, et, à son exemple, tous les grands vassaux qu'elle avait séduits, firent leur soumission. Le comte de Tours seul persista pendant quelque temps encore à guerroyer contre son roi et à l'étranger. Mais cet esprit d'indépendance et d'instabilité lui coûta la vie. Entraîné dans la Bourgogne transjurane, dont il voulait disputer la possession à l'empereur Conrad-le-Salique, et delà en Lorraine, il livra bataille au ducGozzelon, et succomba dans l'action, après avoir fait des prodiges de valeur. Sa femme, Hermengarde, étant venue chercher elle-même au milieu des morts son cadavre, dont Gozzelon avait détaché la tête pour l'envoyer à Conrad, on ne put d'abord le reconnaître ; ce ne fut qu'à l'aide d'un signe naturel, qu'il portait sur la jambe, qu'on parvint à ce triste résultat, « tant il était morcelé de coups de sabre et de hache d'armes. » L'évêque de Châlons, Roger, et l'abbé de Verdun, Richard, furent chargés de recueillir ses restes et de les transporter à Tours, où plutôt dans l'abbaye de Marmoutier, et de les enfermer dans le tombeau d'Eudes I", son père (1037).
De toutes les provinces que gouvernait Eudes H, la Touraine fut celle qu'il négligea le plus, et peut-être n'eut-elle pas trop à s'en plaindre, car elle put jouir pendant ce temps de quelque repos. La ville de Tours lui est redevable d'un monument dont elle ne doit pas perdre le souvenir.
Un pont de bois existait, nous l'avons déjà mentionné, entre le château et Saint-Symphorien , mais il était en un si mauvais état que, tous les ans, à l'époque des crues de la Loire, de fréquents accidents avaient lieu. Afin d'y porter remède, Eudes fit construire à sa place un pont de pierre, ce qui ne s'était jamais vu, nous ne dirons pas avec Chalmel, du temps même des Romains, — car tout démontre le contraire — mais sous les rois de la première et de la seconde dynastie. Composé de vingt-sept arches d'inégale largeur, ce pont, sur lequel on passait encoie il y a moins de cent ans, et dont il nous reste plusieurs arches, était coupé en deux, irrégulièrement, par l'île située au milieu même du Ueuve,
JGS KA toluaim:
et quand riiioiidation couvrait le sol très abaissa de l'île, on élablissail uu bac de communication desservi par deux hommes.
Un procès s'éleva à ce sujet qui dura, ou plutôt se renouvela à diverses reprises pendant plusieurs siècles. Par une charte dans laquelle Eudes II se qualifie de frère du roi Henri l", ce qu'il était en effet par suite du mariage de sa mère, Berthe, avec Robert-le-Pieux, il avait exempté le pont de tout droit de péage. « Sachent donc, disait-il, tons présents et à venir, que les hommes de » tous pays, de tout rang et de tout état, soit étrangers, soil agricoles; soit péle- » rins, soit marchands ; soit à pied, soit à cheval ; soit pauvres, soit riches; soit » avec des voitures, soit avec des chevaux chargés et non chargés ou avec d'au- )> très animaux ; soit enfin de quelque manière qu'ils voyagent, pourront, en » vertu de notre concession, et sans être tenus à aucun péage, passer librement » sur ce pont. <> Quant aux droits de bac, qui étaient affermés trois sous quatre dcniersde rente, il les accordait au chapitre de Saint-Martin, lequel contractait en échange l'engagement de pourvoir aux réparations. Cependant, s'il arrivait qu'une ou plusieurs arches vinssent à se rompre sous l'effort des eaux, la ville s'obligeait à les rétablir; dans ce cas, elle percevait tous les droits, et les chanoines, privés de leur rente, ne jouissaient plus que d'une faveur, celle, pour eux-mêmes, de passer gratis, en gratifiant les deux bateliers d'une bouteille de vin et de dexix livres de pain.
Plus tard, un bailli de Touraine contesta la validité de cette décision. On arrêta (1313) que les droits du bac seraient partagés par moitié entre le chapitre et la ville, qui se chargeraient mutuellement des réparations. En 1528, nouvelles prétentions : les parties, entendues, furent renvoyées hors de cour. Enfin, en 1677, le fleuve ayant emporté trois arches, l'intendant Tubeuf, nonobstant l'opposition des chanoines, prit sur lui d'affermer le péage au profit de la ville. Il provoqua ensuite un arrêt du conseil qui décida que le chapitre serait remboursé de son droit sur les deniers de la ferme, et depuis lors le revenu du bac appartint exclusivement à la ville.
Eudes II laissait ses États à deux de ses fils, Thibaut III et Henri-Étiennc, L'un eut les comtés de Tours, de Blois et de Chartres, l'autre la Champagne. Remuants tous les deux, pleins d'astuce et de bravoure, mais ne possédant pas au même point les capacités si essentiellement caractéristiques de leur père, —la persévérance, le maniement des hommes et des choses — ils tombèrent bientôt victimes de leurs propres intrigues. Geoffroy Martel profitant de l'absence de Thibaut III , qui , nous le savons, avait formé le projet de renverser le roi de France Henri I", afin de pousser à sa place le prince Eudes, Geoffroy Martel, le valeureux fils de Foulques Nerra, vint mettre le siège devant Tours, espérant d'autant moins y rencontrer de résistance, que Henri I" l'avait investi du comté, enlevé en sa faveur au traître et félon Thibaut III (1043).
Mais son espoir fut trompé. Pleins d'affection pour leur prince, les habitants se concertent, résistent et donnent lieu à l'un des épisodes les plus émouvants de nos annales. Pendant dix-huit mois que dure le siège qu'ils ont à soutenir, une famine affreuse se déclare. Chacun en éprouve les cruelles atteintes : les
grands comme les petits, les forts comme les faibles. Tous, la pâleur sur le front, la faim sur les lèvres, ils peuvent à peine se soutenir, monter aux remparts, faire face à l'ennemi Et cependant aucun d'eux ne parle de se rendre!
Le blé absorbé, les légumes, les racines, les feuilles d'arbres , toutes les munitions en un mot que l'on a pu se procurer , consommées , on se jette sur les bêles, les chiens, les chats, les rats mêmes. Mais, comme les autres, cette ressource s'épuise. Alors, pour apaiser ses entrailles, on se résout à d'effroyables extrémités!... De nombreuses victimes jonchent les rues, les places publiques, les carrefours... chose horrible ! on ne les enterre pas, on les dévore , on s'en dispute les lambeaux! Quelques jours encore d'une pareille souffrance, et, les morts ne suffisant plus aux vivants , pout être verra-t-on se renouveler l'épouvantable proposition de Ciiitognalus, l'un des grands seigneurs de l'Auvergne, qui, cerné par les troupes de César, donna le conseil, pour subvenir au défaut de vivres, de manger les Mandubiens, incapables de porter les armes et que le fléau n'abattait pas assez vite !...
Cependant, au milieu de cette misère , gorgée du sang de ses frères, et révoltée contre elle-même, la population s'épuise, la mortalité redouble et vient en aide à ceux qui survivent. Bientôt la ville sera déserte...
C'est sur quoi Geoffroy Martel a compté.
Au moment oii va se réaliser cette terrible perspective, un habitant parvient à s'échapper et va prévenir le comte de Tours de la position précaire et si douloureuse oii se trouvent les assiégés. Thibaut III et son frère rassemblent aussitôt leur armée, et s'avancent sans perdre de temps au secours de la place. Par malheur, Geoffroy Martel se tenait en éveil. Averti de leur approche, il s'élance au devant d'eux, leur livre bataille à Nouy, fait Thibaut III prisonnier, et ne lui rend la liberté qu'en échange de la ville et du comté de Tours (104A).
C'est ainsi qu'après avoir été pendant un siècle à peu près entre les mains des ' comtes de Champagne et de Blois, « ce riche joyau »> échut à la maison d'Anjou , une des plus illustres du royaume, tant par les rois qu'elle donna plus tardàl'Angleterre, à Naples, à Jérusalem, que par les postes éminents auxquels furent toujours appelés ses différents membres.
Geoffroy avait trente- huit ans. Comme ses devanciers, d'une humeur turbulente , ambitieuse , il se faisait des ennemis pour les combattre et les écraser , s'acquérant ainsi le surnom depuis si longtemps célèbre de Martel. A défaut d'ennemis, il cherchait querelle à ceux de sa famille qu'il croyait en état de lui tenir tête. Son effervescence était telle qu'il ne craignit pas de prendre les armes contre Foulques Nerra, son père. Mais, battu et mis en déroute, il fut obligé de s'humilier. Il vint demander son pardon, le dos chargé d'une selle, en signe d'assujétissement.
— Te voilà donc enfin vaincu? lui dit le vieil et redoutable comte, en lui mettant un pied sur le cou.
— Oui , répondit fièrement Geoffroy, je le suis par mon père ; mais pour tout autre je serais invincible.
170 LATOrRAJNK
Celle réponse les réconcilia.
Peut-être sera-t-on tenté de croire qu'avec de pareilles dispositions il ait dû exposer Tours aux désolantes vicissitudes de la guerre. Ce fut tout le contraire. h$B vingt années de son règne ont été, pour la majeure partie de ses États, un temps de calme, et l'on pourrait dire de bonheur. Prudent, au sein d'une vie aussi agitée que fatigante, il allait chercher au loin un aliment à sa fougue. Bon administrateur, il pourvoyait avec soin aux besoins des peuples soumis à ses lois. C'est du moins ce qu'atteste l'épigraphe suivante gravée sur son tombeau :
Dum viguit tua, dum valtiil , MarleUey potcstas, Fraus laiuit, pax magna fuit, regnavit honestas.
Ce que l'on peut traduire ainsi :
Tant que dans ton pays tu soutins le pouvoir, Martel, on vit régner la paix et le devoir.
Une fois seulement il eut quelques démêlés avec les habitants de Tours. Afin d'éviter des dissensions préjudiciables aux intérêts généraux, il avait cru devoir, comme nous l'avons déjà vu, changer tous les employés et officiers de ses prédécesseurs et se faire des créatures de son choix. Il avait même dépouillé de leurs fiefs plusieurs barons trop récalcitrants, et obligé ceux qui adhéraient à son investiture à venir lui rendre hommage dans la métropole.
A cette époque, les seigneurs tourangeaux n'étaient pas tous également vassaux du comte. « Il y en avait, dit Chalmel, dont les fiefs relevaient immédiatement de la couronne, les uns comme patrimoniaux et héréditaires dans les familles, les autres que les rois donnaient pour un temps ou à vie, en considération des services rendus à l'État. Quelques-uns de ces seigneurs étaient employés auprès de la personne du roi, à garder les provinces frontières du royaume, à faire valoir le domaine de la couronne. » Ceux-ci s'empressaient d'obéir, ceux-là refusaient. Divers titres nous apprennent que Corbon II, un des premiers juges de la province, poussa si haut ses prétentions à ce sujet qu'il entendait ne relever que de Dieu. Il débutait ainsi dans ses actes : In nomine Salvatorisnoslri, ego, Corbo, graliâ Dei, etc. Bouchard, l'un des plus braves chevaliers de son temps, alla plus loin encore, il usurpa la qualité de comte et k le premier qui ait porté ce titre. Un autre seigneur, Guicher de Châleau-RenaultJ refusa particulièrement d'obtempérer aux ordres du comte d'Anjou. L'évêque du Mans, Gervais, voulut faire comme lui. Mais, irrité, cette fois, Geoffroy Martel donna l'ordre de l'emprisonner.
Or, une pareille rigueur, quand elle s'adressait à un ecclésiastique d'un rang élevé, excilail toujours des murmures et provoquait souvent des révoltes. A la voix du clergé de leur ville, les Tourangeaux s'assemblent et lancent une pro-^ tcstation, les offices sont interrompus, les églises fermées : le chapitre de Saint- Martin refuse seul d'entrer dans la ligue. Doué d'une volonté de fer, peut-être celui que concernait celle querelle n'eût-il pas cédé la partie, si le pape ne s'en fût mêlé. Menacé des censures, il rendit Gervais à la liberlé, et la sédition s'apaisa.
Geoffroy Martel eut successivement trois femmes et mourut cependant sans postérité, nommant son neveu, Geoffroy II, dit le Barbu, légataire universel de ses biens, et par conséquent de son sceptre (1060). Jeune, mais d'un esprit borné, querelleur, hypocrite et sans loyauté, Geoffroy II ne put jouir longtemps des grands avantages qui lui étaient faits. Son despotisme en fut particulièrement la cause. Investi des abbayes du Poitou, il prétendait, en sa qualité de comte de Tours, avoir le même droit sur celle de Marmoutier. En conséquence, il exigeait que l'abbé Barthélémy, « saint homme entre tous, » vînt le recevoir aux portes de la ville, la crosse à la main. Ciette prétention, sans précédent jusqu'alors, éveilla la susceptibilité des religieux. D'une voix unanime ils déclarèrent s'opposer à ce qu'on y fît droit; leur abbaye était de fondation royale; Hugues-Capet, et, après lui, Robert et Henri I", l'avaient reconnue telle : donc elle ne devait rien, de quelque façon que ce fût, aux comtes de Tours.
Geoffroy-le-Barbu , que la légalité de ces observations eût dû convaincre et ramener à de plus saines idées, fit saisir le temporel de l'abbaye et incarcérer ceux qui tentèrent de s'y opposer. Cette violence excita de grandes plaintes. Peu s'en fallut qu'on ne lui reprît de force ce dont il venait ainsi de s'emparer. Mais les religieux ne le voulurent pas permettre. Suivis des lépreux de la maladrerie de Sainte-Radegonde, qu'ils nourrissaient de leurs deniers, et des pauvres auxquels ils faisaient l'aumône, ils se rendirent pieds nus au tombeau de saint Martin pour faire appel à son assistance. En même temps, ils écrivirent au général de l'ordre, l'abbé de Gluny, Hugues, l'avertissant de ce qui se passait. Hugues arriva moins d'un mois après à Tours, porteur d'un bref du pape qui enjoignait à Geoffroy de ne pas outrepasser son pouvoir. Geoffroy en prit connaissance, entra dans une colère effrayante, et jura de ne suivre en rien que sa volonté propre. « Vos États commenceront aujourd'hui à être séparés de votre puissance, — » lui dit alors Hugues, comme autrefois Samuel à Saiil, — Dieu ôtera le royaume » d'entre vos mains pour le donner à un autre qui vaut mieux que vous. » Prophétie qui ne tarda pas à se réaliser !
De nouveaux démêlés avec le clergé, et notamment avec les chanoines de la cathédrale de Tours, qu'il avait spoliés du bois de Plante, bordant le Cher, appelèrent sur sa tête l'excommunication du cardinal Etienne, légat du Saint-Siège en France. Ses États, confisqués, furent donnés à Foulques-le-Réchin, son frère, qui, pour justifier cette donation — nous devrions dire cette spoliation — fit répandre le bruit que Geoffroy Martel l'avait nommé son héritier dans le principe ; décision sur laquelle il n'était revenu que par suite des manœuvres de Geoffroy II (1065). Quant à celui-ci, enfermé d'abord dans les prisons de Tours, il n'en sortit au bout d'un an de captivité que pour aller de nouveau se faire prendre et jeter au fond des cachots de Chinon , où il resta vingt-huit ans (1067).
Foulques-le-Réchin eut pour ami, pour conseiller, le fameux schismatique Bérenger, dont il se fit plus tard un ennemi mortel. Natif de Cormery, et non point, comme on l'a cru, de Tours, écolâtre de Saint-Martin, et digne par ses talents de figurer dans un autre siècle, Bérenger souleva tant de jalouses passions.
172 LA TOURALNE
tant de haines, qu'on l'accusa de magie, « poussant même les choses, dit Guil- » laume de Nangis, jusqu'à aflirmer qu'il avait été vu donnant une leçon à Tours, » et à la même heure à Rome. »
Dépareilles absurdités trouvaient des gens disposés à y ajouter foi. Cependant, l'évêque d'Angers, Brunon, plus éclairé sans doute que tant d'autres, osa prendre en main sa défense. Pour lui mieux prouver son estime, il le nomma archidiacre et trésorier de son église. Bérenger employa ses loisirs à écrire et à répandre sa doctrine sur la transsubstantiation. Il prétendit que l'Eucharistie n'était que l'image et non la réalité du corps de Jésus-Christ. Séduits par son éloquence, de nombreux disciples l'entourèrent. Sa réputation traversa les Alpes. L'Italien Lanfranc (plus tard archevêque de Cantorbéry) vint exprès en France pour lui proposer une lutte sur la dialectique et lui fit éprouver un échec. Bérenger, vaincu, perdit la plus grande partie de ses prosélytes; ils s'attachèrent à son adversaire, et le suivirent à Avranclies, où il avait obtenu l'autorisation d'ouvrir une école publique. Lanfranc ne s'en tint pas là. Fier de l'avantage qu'il venait si glorieusement de remporter, il combattit la plume à la main l'hérésie de l'archidiacre. De même que celui-ci avait pris Scott Erigène pour son guide, Lanfranc adopta l'opinion de Paschase Rathbert, qui a réfuté le paradoxal contemporain de Charles-le-Chauve, et écrit un traité : De corpore et sanguine Jesii Chrisli^ où, à côté d'un merveilleux savoir, il se laisse malheureusement aller à une passion souvent trop partiale.
Bérenger, a dont le schisme donna lieu à l'élévation de l'hostie et du calice au moment de la consécration, afin de rendre un hommage plus éclatant à la vérité du corps et du sang de J.-C. dans l'Eucharistie ; » Bérenger, dont l'abbé de Bourgucil, Baudry, a dit pompeusement :
De Berenyario Turoncnsi pauca loqniiltis Est nobis visus, ni fallor, aller Uomerns ;
Bérenger se montra faible à diverses reprises, inconstant dans ses opinions, timide quand on le poursuivait de trop près. Déféré à plusieurs conciles, il se rétracta, jura de rentrer dans le giron de l'tlglise catholique, brûla lui-même ses écrits, et n'en recommença pas moins à dogmatiser. Tant de versatilité, de la part d'un homme que sa moralité privée élevait de beaucoup au-dessus du vulgaire, eût dû détourner de lui l'intérêt public. Son influence personnelle, autrefois si grande, était morte, mais sa doctrine subsistait : il fallait donc par tous les moyens la détruire. Grégoire VII convoqua encore un concile à Rome à cet effet (1078). Ce fut le dernier. Bérenger s'y rendit, et,« comme il se sentait près de sa tombe, » il se montra disposé cette foisà s'avouer humblement coupable. Après une allocution dans laquelle il renonçait à se défendre, il souscrivit de sa main — ce qu'il n'avait jamais voulu faire auparavant, — son abjuration, et fut reçu à communion par le pape. Il revint ensuite à Tours, où il passa les huit dernières années de sa vie dans la petite île de Saint-Côme, livré aux exercices de la plus rigoureuse pénitence (1088).
L'inimitié qui régnait entre lui et Foulques provenait de ce que ce prince
ANCIENNE ET iMODERNE. 173
ayant été lui-même excommunié d'abord par Grégoire VII, en raison des mauvais traitements que le comte faisait subir à son frère, ensuite par l'archevêque de Tours, Raoul, comme spoliateur des biens de son église, — Bérenger, dont le crédit était en ce moment à son apogée , par suite de l'une de ses rétractations, n'avait pas voulu s'employer à faire rentrer en grâce son suzerain.
Pour se venger. Foulques s'en prit à celui qui se trouvaille plus à la portée de sa main : il expulsa Raoul de son siège. Mais, voyant que, loin de lui réussir, cette injustice lui susciterait de nouveaux embarras, que le pape avait défendu à tous les nobles delà Touraine et de l'Anjou de communiquer avec lui, qu'il compromettait de la sorte le prestige de sa puissance, il fit partir des présents pour Rome, espérant ainsi ramener le Saint-Père. « Tant, lui fut-il répondu, que vous » ne ferez pas preuve de plus de continence (il avait déjà épousé cinq femmes, » dont trois ses parentes) ; que vous n'aurez pas délivré votre frère; que votre » archevêque ne sera pas reconcilié avec vous, n'espérez rien du Saint-Siège. » L'Église l'avait investi des États de Geoffroy II, elle pouvait aussi bien les lui reprendre. Il imposa donc silence à son orgueil, se montra aussi souple et aussi adroit qu'il avait été jusque-là fier et arrogant, et obtint, non la rémission, mais, ce qui dans ce temps-là était à peu près la même chose, l'oubli momentané de ses torts.
L'archevêque de Tours, Raoul, était fils de Foulcroy de Langeais. Surnommé d'abord le Vénérable^ qualification que lui avait à si juste titre acquise sa piété, il ne tarda pas à la perdre. Les plus petites causes souvent produisent les plus grands effets. Le jour de son intronisation, au moment où, debout sur le seuil de la cathédrale, l'archidiacre lui demandait, suivant la formule, si son entrée était pacifique, une pierre se détachant de la voûte avait tué à ses côtés un chanoine. C'en avait été assez pour qu'on regardât cet événement comme un funeste augure, et que Ton fût dès cet instant mal prévenu contre celui qui n'en était cependant que la cause involontaire. Ses démêlés avec les principaux seigneurs du pays, avec les communautés religieuses de son diocèse, avec le pape môme, le roi de France et le comte de Tours, ne firent qu'accroître cette mauvaise disposition. Enfin, l'évêque de Chartres, Yves, s'étant déclaré son ennemi le plus acharné, acheva sa défaite, et futdeceux qui contribuèrentàle faire surnommer Vennemi de Dieu. Il l'accusa d'avoir sollicité l'évêché d'Orléans en faveur d'un jeune homme du nom de Jean, dont Raoul abusait. Il poussa même l'animosité jusqu'à faire entrer dans ses épîtres une chanson grivoise, dont nous le soupçonnons fort d'être l'auteur, et dont nous ne rapportons, sans les traduire, que les deux premiers vers :
Elegimus ptierum, puerorum festa colentes. Non nostrum morem , sed régis jussii sequenles.
Celte chanson fait allusion à la nomination de Jean par le roi de France Philippe P*", auprès de qui Raoul était pour le moment rentré en faveur.
« Si ces accusations étaient fondées, fait observer avec juste raison la chronique,
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» le moyen de donner un pareil ovêquc à l'église d'Orléans ! Si elles ne l'étaient pas, »que penser d'Yves de Chartres? »
A notre avis, et c'est également ce que pensent Maan et Besly, emporté par un . sentiment d'irritation dont nous ignorons au juste la cause, l'évêque de Chartres a dépassé les bornes des convenances, reproche grave à lui faire; car, en admettant que Raoul fut aussi coupable qu'il l'a prétendu , le caractère dont ils étaient tous deux revêtus devait mettre l'un à l'abri des attaques de l'autre, ou imposer à celui-ci plus de circonspection. L'archevêque de Tours était naturellement brouillon et querelleur. Jaloux de ses prérogatives , il ne voulait pas faire la moindre concession. Les moines de Marmoutier s'étant refusés à servir un repas qu'ils devaient tous les ans à l'église de Tours, il fulmina contre eux l'anathème, sévérité dont ils parvinrent à se faire relever au concile de Brioude, en Auvergne. Sans aménité dans les manières, sans attention, sans égards pour ceux qui dépendaient de lui, il ne savait ni se faire aimer ni se faire respecter. Mais il y a loin de là aux inculpations dont il fut l'objet. Ce qui le prouve, c'est que Jean, son ami et son protégé, a siégé environ vingt ans, et que lui-même a porté le sceptre un grand nombre d'années; que, dans un concile tenu à Poitiers (1078), suspendu de ses fonctions par le légat du pape, à l'instigation de ses détracteurs, il fut rétabli bientôt après par le Saint-Père, à la justice duquel il avait eu recours; qu'enfin Foulques-le-Réchin l'ayant dépouillé de la mitre en confisquant son temporel « pour ce que iceluy Raoul » maintenait que le roy ne devoit conférer les éveschés de son royaulme » , Grégoire \II excommunia le comte et approuva le prélat en tous points. Dans l'aversion que lui témoignait le peuple, il y avait donc, — c'est du moins probable, — plus de superstitieuse frayeur que de mépris réel et de haine.
Aux contestations qu'il provoqua lui-même par son irascibilité, ou qu'il ne sut pas éviter avec assez de prudence , succède pour la ville de Tours un événement qui cause d'autant plus de rumeur, non-seulement en Touraine, mais en France , qu'il vient de haut. Nous voulons parler de l'enlèvement par Philippe I" de la comtesse Bertrade de Montfort.
Fille de Simon de Montfort et d'Agnès d'Évreux , Bertrade n'était pas, toute jeune encore , ainsi que le prétend Yves de Chartres , qui oublie en parlant d'elle tout ménagement, tout respect — une femme perdue, la Jtsabel de son siècle. Passionnée de sa nature, elle aimait le plaisir; mais, sans justifier la bizarre élymologie de son nom Bcr et Rad, c'est-à-dire très sage , elle ne se livrait point immodérément à ses désirs. L'ambition et son éblouissant mirage, plus que les sens, gouvernèrent sa vie, et ce ne fut qu'à cet âge, où la vanité remplace les premières joies de la jeunesse, qu'elle devint accessible à tous les défauts, se laissant même, suivant quelques chroniqueurs, entraîner au crime.
Le célèbre abbé Suger, ministre et historien de Louis-le-Gros, l'a jugée avec plus de tact. Sans contester ses torts, dont il ne fait pas peser le blâme sur elle seule, il nous la présente aussi belle que spirituelle, aussi courageuse que dévouée. Aimable et enjouée , on ne pouvait s'ennuyer un instant en sa coujpagnie. Elle savait régner sur les cœurs, se faire obéir et se faire adorer.
ANCIENNE ET MODERNE, \i^
A seize ans, si bien faite pour être recherchée par les plus grands seigneurs du royaume , elle fut fiancée à Foulques-le-Réchin , c'est-à-dire à l'homme de France le plus antipathique à la nature toute d'élite de Bertrade. Ainsi le voulait Guillaume d'Évreux, son oncle maternel; car la pauvre jeune fille était orpheline. Les premiers projets de ce mariage la trouvèrent assez insensible ; mais peu à peu, se familiarisant avec cette pensée qu'elle allait devenir comtesse suzeraine, son ambition, naissante à peine, s'éveilla. L'acte accompli, elle ne tarda pas, hélas! à voir s'abîmer une à une toutes ses illusions. Stygmatisé par la débauche, contrefait, podagre, Foulques était septuagénaire et avait déjà eu plusieurs femmes. « Difforme par les pieds, dit Besly, il introduisit la mode » des souliers à plusieurs cornes (sans doute les souliers à la poulaine) ; c'é- » talent plusieurs bouts longs et recourbés. » Que l'on ajoute à ce portrait le caractère le plus quinteux, le plus maussade, ainsi que l'indique son surnom, le Réchin (d'oij sera probablement venu le verbe rechigner), la physionomie et la tenue les plus repoussantes, et l'on se fera une idée du supplice auquel Bertrade était condamnée.
Ce supplice, elle ne le supporta pas longtemps. « Les appétits de cette femme, » jeune , belle , coquette , dit Mézerai , ne s'accordaient pas avec la vieillesse » taciturne et chagrine de ce mari qui avait plus de désirs que de moyens de les » satisfaire. » Le voyage qu'elle entreprit à la cour de France ouvrit l'espace à sa brûlante imagination et fit flotter devant elle les plus séduisantes chimères. Philippe 1"% galant, voluptueux, d'une taille et d'une prestance toutes chevaleresques, Philippe courtisait , et non sans succès, les plus belles femmes de son royaume. Bertrade le vit, et dès lors son parti fut pris : elle résolut de l'attacher à son char.
Une pareille réaction ne s'opère pas sans bouleverser l'existence , sans modifier profondément le cœur de celui chez qui elle s'opère. D'une jeune fille elle fait subitement une femme : c'est ce qui advint à Bertrade. Aussi hardie, à dater de ce jour, quelle avait été jusque-là timide, effrayée, sans initiative, elle entama sur-le-champ les premières démarches. Un envoyé partit, chargé secrètement de ses ordres.
Moins d'un mois après, le passionné monarque, qui, de son côté, sensible aux charmes de la comtesse, s'en était vivement « énamouré, « arrivait à Tours, au comble du bonheur. Un rendez-vous avait été ménagé. Il eut lieu la veille de la Pentecôte. Profitant du moment où le comte d'Anjou, son mari, accompagnait le roi et les chanoines de Saint-Martin, qui procédaient à la bénédiction des fonts baptismaux de la chapelle de Saint-Jean, Bertrade se débarrassa sous un prétexte de sa suite , et sortit, déguisée, de la ville. Un gentilhomme, nommé Guillaume Réchin , l'attendait à Saint-Symphorien. Il la conduisit à Meung-sur- Loire, près du pont de Beuvron, et de là à Orléans, avec une escorte de cavalerie envoyée au devant d'eux jusqu'à Meung.
Cependant, si Bertrade voulait bien être la maîtresse de Philippe, elle voulait encore plus être sa femme. Elle était, il est vrai, mariée, et son royal amant avait la princesse Berthe pour épouse: mais, ne pouvait-on briser un pareil obstacle? A
quoi servirait le pouvoir, si l'ou devait craindre d'en faire usage au jour où l'occasion le nécessite? N'avaient-ils pas d'ailleurs l'un et l'autre plusieurs prétextes plausibles? Berlhe, alliée h Philippe avant son mariage , et de plus stérile, se trouvait par c(,'la même frappée d'exclusion ; le roi s'ennuyait « de cultiver une terre qui ne produisait pas. » On sait cette plaisanterie de Philippe 1", à propos de Guillaume, duc de Normandie, dont la corpulence était excessive: « Quand est-ce donc qu'il accouchera? » Question imprudente à laquelle Guillaume avait répondu qu'il accoucherait avant la reine Berthe, et qu'il irait faire ses relevaillcs à Paris avec dix mille lances en guise de cierges.
Quant au comte d'Anjou, des premières femmes qu'il avait épousées, deux vivaient encore! N'était ce pas plus qu'il n'en fallait pour motiver un double divorce? Il eut lieu en effet, et les deux amants se virent libres : mais, sur le point de marcher à l'autel, ils ne trouvèrent aucun prêtre disposé à bénir leur union. Il n'y eut que l'archevêque de Rouen et les évêques de Bayeux et de Scn lis, qui, moins scrupuleux, ou peut-être, comme on l'a écrit, gagnés par les largesses du monarque, eurent la faiblesse de prêter les mains à ses désirs (1092).
Foulques-le-Réchin et Robert-le-Frison, comte de Flandre, beau-père de Berlhe, attaquèrent simultanément le roi de France, exigeant de lui qu'il réparât l'outrage dont il venait de se rendre coupable envers eux. Par malheur, le roi est seul juge de ses actions, et comme les deux comtes n'étaient pas en état de lutter contre lui, il leur fallut se résigner. Il en fut de môme du pape Urbain II. Il lança contre Philippe et Berlrade les foudres de l'Église. Dès qu'ils sortaient d'une ville, le clergé entonnait les antiennes et les cloches se mettaient en branle.
— « Entends-tu, ma belle, disait le roi en riant, entends-tu comme ceè gens- » là nous chassent? »
Au bout de quelques années, craignant de pousser Philip])e dans la faction de l'antipape Guibert de Ravenne, Urbain II se relâcha de ses rigueurs à son égard; il lui permit de faire dire la messe à voix basse dans sa chapelle particulière. Cependant, les concessions n'allèrent pas au delà. Ce ne fut qu'en se séparant, en apparence du moins, de Bertrade, après douze années d'irrésolution , que ce prince put rentrer complètement en grâce. Un de ses détracteurs a dit qu'il n'y avait rien eu de changé dans ses habitudes, « puisque après douze ans d'art nathème on voyait le roi , la reine et Foulques le Revcche assis à la même » table, couchant dans la même chambre, et Bertrade recevant les hommages » de ses deux maris. »
Cette inculpation nous paraît dénuée de tout fondement. Outre que Philippe ne se serait jamais prêté à un si misérable manège, Bertrade en eût encore bien moins accepté le fardeau. En l'amenant à Tours, il feignit de vouloir la réconcilier avec son premier mari, qui, prenant la chose au sérieux, « se traîna, tout vieux qu'il était, aux pieds de Berlrade, priant, suppliant, recevant ses commandements comme un esclave. » Mais les choses n'eurent pas d'autres suites.
A Raoul I*"*, archevêque de Tours, avait succédé Raoul 11. L'épiscopat de ce
prélat, que distinguèrent une rare perspicacité et un grand savoir, fut signalé par le renouvellement de la irève de Dieu, institution d'un caractère ^aiment évangélique , dont l'objet principal était de refréner le brigandage des seigneurs féodaux. N'ayant à répondre à personne de leurs propres actes, ces barons pillards dévastaient les campagnes, les châteaux de leurs voisins, les abbayes, les églises ; rançonnaient les villes, détroussaient les voyageurs, souvent même les assassinaient. [A ceux qui souscrivirent à cette treugue, — c'est ainsi qu'elle avait été désignée dans le principe, — « il fut déclaré, dit Guillaume de Tyr, qu'en mémoire » de la Passion du Sauveur, du mercredi soir au lundi matin, aucun chrétien ne » ravirait quoi que ce fût à son prochain par violence, ne tirerait vengeance de » ses ennemis, ou même n'exigerait de gage de qui lui aurait donné caution. »
Plusieurs écrivains ont soutenu le contraire. A les entendre, décrélée pour la première fois au concile de Tuluge, en 1041, la trêve de Dieu auiait été une honteuse transaction; elle autorisait la noblesse à tuer et à piller pendant trois jours et deux nuits de chaque semaine; elle allait même jusqu'à interdire aux victimes de se défendre, « vu, ajoute Philippe de Beaumanoir, qu'il ne pou- » vait y avoir guerre de nobles à roturiers, ceux-ci étant indignes du port et de » l'exercice des armes : d'où vient que si quelques hommes de cette espèce » s'attiraient l'indignation d'un noble, ils étaient entièrement soumis à sa ven- » geance, sans pouvoir requérir d'assurément ni des juges, ni du roi. »
Nous ne voyons pas ce qui a pu autoriser Philippe de Beaumanoir à juger ainsi une loi dont toutes les populations, celles surtout des campagnes, ont dû bénir la restauration.
Tours particulièrement en éprouvait les bienfaisantes conséquences, à l'époque où il fut question pour la première fois de l'une des plus grandes épopées de l'ère chrétienne, les Croisades, œuvre d'enthousiasme religieux, convulsion d'un pieux délire, expédition pour ainsi dire surnaturelle , commencée avec le bourdon, finie avec l'épée, et qui eut pour effet, quoi qu'en aient dit certains esprits moroses et sceptiques, de faire sortir l'Europe de la léthargie où elle était plongée, et d'ouvrir son sein aux fécondes émanations des sciences et des arts qui florissaient alors en Orient. « Des mœurs pleines de splendeur et de naïveté, dit M. de Chateaubriand, des vertus et des crimes, des croyances sincères, des faits héroïques, des souvenirs merveilleux, d'immenses résultats matériels et moraux, scientifiques et politiques: voilà ce que présente cette fraternité des peuples qui n'a qu'un seul et même but : la conquête d'un tombeau ! »
Depuis longtemps déjà de nombreux pèlerinages avaient lieu à Jérusalem. L'ardeur des fidèles aJlait toujours croissant. Ce n'étaient plus des individus isolés ou voyageant par petites caravanes, mais des milliers d'hommes qui s'assemblaient à la voix d'un obscur solitaire d'Amiens, Pierre l'Ermite. De petite stature et d'un extérieur misérable, ce pieux serviteur de Dieu avait « une grande » âme, un esprit prompt, un œil perçant, un regard doux et pénétrant, une » éloquence persuasive. « Après un assez long séjour en Palestine , où l'ardeur de la foi l'avait comme tant d'autres entraîné, appréciant par lui-même le mal-
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heureux état de l'Église dans la cité sainte, et les misères qu'y éprouvaient les fidèles, par les incessantes persécutions des Arabes :
— Eh quoi ! avait-il dit au patriarche Siinéon , en versant des larmes, n'estil aucun moyen de soustraire nos frères à de pareilles souflrances?
Un soir, attardé dans l'église de la Résurrection et se voyant surpris par la nuit, il se coucha sur le pavé nu de la nef, et il lui sembla que pendant son sommeil Jésus-Christ était là, devant lui, disant :
— Debout, Pierre, debout! marche avec courage et fais ce qui t'a été prescrit Je serai partout avec toi, car le temps est venu où il faut délivrer les lieu^t saints et venir en aide à mes serviteurs.
Encouragé parcelle vision céleste, il se lève, reprend son bourdon, s'embarque sur un navire marchand qui se dirigeait vers la Fouille, arrive à Home, et va s'acquitter de sa mission près du pape Urbain II. Ce premier devoir accompli, « embrasé du zèle divin, » il se remet en roule, parcourt l'Italie, l'Allemagne, la France, se transporte sur tous les points « prêche, tonne, évangélise les » pauvres et les gens les plus infimes, non moins que les hauts barons et les 9 chevaliers. »
Le Saint-Père suivit son exemple. 11 convoqua un concile à Chrmont, où se trouva une telle affluence dépeuple « qu'aucun édifice n'aurait pu la contenir, > et qu'il fut obligé de parler en plein air. » Il se rendit ensuite à Tours, où la même cérémonie se renouvela. On lui éleva une estrade devant la principale porte de l'abbaye de Marmoutier, etjà, s'adressant d'abord à Foulques-le-Réchin, aux cardinaux, aux évoques, aux abbés, accourus tous en grand nombre, il leur peignit les souffrances des pèlerins et des chrétiens de la Palestine; apn quoi, se tournant vers la multitude :
— Hommes de France ! s'écrie-t-il comme il l'a fait naguère en Auvergne peuples élus et chéris (Je Dieu entre tous, unissez vos forces pour résister aux païens qui ont résolu de détruire le nom chrétien! Que vos cœurs s'émeuvent et que vos âmes s'excitent au courage par les faits de vos ancêtres qui ont étendu dans le pays des infidèles l'empire de la sainte Église! Quesi'Vous vous sentez retenus par le tendre amour de vos enfants, de vos parents, de vos femmcf remettez-vous en mémoire ce que dit le Seigneur dans son Évangile : « Quicoi » que abandonne pour moi sa maison , ou ses frères, ou ses sœurs, ou son père, »jOU sa mère, ou sa femme, ou ses enfants, ou sa terre, en recevra le centuple. » çt aura pour héritage la vie éternelle! > Eloignez d'entre vous toute haine; que les querelles s'assoupissent, et que les discussions disparaissent; prenez la route du saint sépulcre; arrachez le pays d'Israël dés mains de ces peuples abominables, et soumetlez-le à votre puissance! Tous ceux qui participeront à celle expédition sainte, nous les recevons dès h présent sous la protection de l'Église, des bienheureux apôtres Pierre et Paul, nous leur remettons les pénitences qui leur auraient été imposées pour leurs péchés, nous les déclarons spécialement à l'abri de toute vexation, soit dans leurs biens, soit dans leurs personnes. Prenez-donc la route du saint sépulcre, hommes de France, et partez assurés de la gloire impérissablequi vous attend dans le royaume des cieux !
ANCIENNE ET MODERNE. ild
A ce discours, ajoute le chroniqueur, tous les assistants, unis dans un même sentiment, s'écrient : — Diex el volt! — Dieu le veut! Dieu le veut !
Le concile de Clermont et celui de Tours (1096), joints aux prédications de Pierre l'Ermite, remuèrent profondément les populations. Trois cent mille personnes conçurent le projet de se rendre aux lieux saints. La noblesse française, qui, en raison de sa fortune, pouvait faire des sacrifices, montra le plus grand zèle, la plus vive ardeur. Les Tourangeaux ne restèrent pas en arrière. 11 n'y eut pas une famille un peu distinguée qui ne voulût être représentée à ce religieux et sublime congrès par un ou plusieurs de ses membres. Tous, la croix rouge sur l'épaule, s'enrôlèrent avec joie sous la bannière de leurs chefs. L'histoire a conservé les noms et les armoiries de ceux qui ont le plus mérité de ïeur pays. Nous en donnerons plus tard la liste par ordre de Croisades.
Le concile do Tours, où se trouvaient cinquante-quatre évêques, finit le quatrième dimanche du carême par une procession solennelle. Urbain II s'y couronna de palmes, et, pour reconnaître l'empressement et les témoignages de respect avec lesquels Foulques- le -Réchin l'avait reçu, il lui lit présent de la rose d'orque les papes bénissaient ce jour-là. C'était une faveur d'autant plus grande que le vieux comte la méritait peu, et qu'on ne l'accordait que très rarement, ainsi que nous l'apprend le passage d'une lettre du pape Alexandre III, qui, en l'envoyant quelques années après à Louis VII, eut bien le soin de lui écrire — « qu'elle ne se donnait qu'aux princes les plus dévoués au » Sainl-Siége et aux personnages constitués dans les plus hautes dignités; que » la rose représente Jésus-Christ, qui dit, dans le second chapitre du Cantique » des Cantiques, qu'il est la fleur des campagnes, le lis des vallons; que l'or » signifie 3a majesté de Dieu, la rougeur sa passion; et enfin l'odeur, la gloire » de sa résurrection. »
Cette cérémonie, qui avait débuté sous les plus heureux auspices, se termina tristement. Un marguiilier de Saint-Martin ayant imprudemment laissé un cierge allumé dans la sacristie, le feu prit à une chasuble, atteignit promptement les panneaux, les boiseries, les hautes-œuvres de l'édifice , et enveloppa non-seulement l'église, mais encore une partie de Châteauneuf et du bourg de Saint-Père. Affligés de ce désastre, les moines de Saint-Julien, que l'incendie avait d'ailleurs épargnés, firent une collecte pour venir au secours des victimes, s'obligèrent â nourrir tous les ans un pauvre, et Urbain II accorda des indulgences à tous ceux qui contribuèrent d'une façon quelconque à en faire disparaître les traces (1096).
Soixante-deux ans s'écoulent entre cet événement et celui qui doit , en conservant la Touraine à la maison des ducs d'Anjou, la faire échoir aux Anglais. Pendant cet espace de temps, de nombreux faits s'accomplissent, de grandes et utiles réformes s'introduisent dans les mœurs, le pays renaît, se relève, cède à l'impulsion générale imprimée aux esprits. Mais nous n'avons point prétendu faire une monotone amplification, traiter les moindres circonstances avec une prétention minutieuse et trop souvent fatigante, ne pas omettre l'entrée d'un évêque, le nom d'un seigneur, les vaillantes prouesses d'un baron. La prolixité
a ses inconvénients. Çh et là, toutefois, nous aborderons les divers épisodes qui ont signalé celte période de nos annales et qui sont dignes de notre attention.
En 1103, Geoffroy-le-Barbu meurt, les uns disent dans un état de complète imbécillité, les autres, au contraire, en parfaite raison. Ce qui nous ferait adopter l'opinion de ces derniers, c'est qu'il transmit ses droits, « en toute connaissance » de cause, » à son neveu Geoffroy III, second du nom de Martel. Geoffroy III, dont la bravoure égale la prudence, et que de rares qualités privées élèvent de beaucoup au-dessus de ceux de son siècle, s'attache à faire le plus de bien possible, à mériter l'estime et l'affection de ses vassaux. Il met un terme aux abus qui se sont introduits sous le gouvernement de son père, avec lequel il vit en mésintelligence; délivre les campagnes et les villes des bandes de voleurs, d'assassins, dont elles sont infestées, et auxquelles, s'il faut en croire Orderic Vital , Foulques-le-'.iéchin ne rougissait pas d'accorder asile et protection moyennant une rançon annuelle.
Ce système de répression ainsi pratiqué, il se rend sur les confins de la Bretagne et de l'Anjou, pour activer le siège, déjà commencé par ses troupes, du château de Candé, qui tenait pour le compte du duc de Normandie, son ennemi. Ce fut malheureusement là son dernier exploit. Atteint d'une flèche empoisonnée, au bras gauche, au moment même où la place demandait à capituler, et cela par une sentinelle qu'avait, dit-on, soudoyée Bertrade, il expira moins de deux heures après (1106).
Fils de cette femme , de cette reine , si intéressante jusqu'au jour où elle va partager la couche royale, si altière, si répréhensible, du moment où elle tient le pouvoir en ses mains, de Bertrade en un mot et de Foulques-le-Réchin, et par conséquent frère d'un autre lit de Geoffroy III, Foulques-le-Jeune succède à ce dernier. Le vieux comte essaie de s'y opposer. Roi sans couronne , souverain sans puissance, il prétend régner avant son fils. Mais Bertrade en a résolu autrement. A force d'intrigues et de persévérance, poussée par sa sollicitude pour ce rejeton d'un homme que cependant elle exècre, pour cet enfant qu'elle a porté dans son sein , elle ne prend aucun repos que son investiture n'ait été bien légalement sanctionnée. Elle va même, dans ce but, jusqu'à accompagner Philippe I*^' et l'héritier de la couronne de France , Louis-le-Gros, qui se sont tous les deux rendus à Tours pour s'y entendre avec le pape Pascal II, relativement aux affaires de l'Église romaine attaquée par Henri.
Obligé de céder, Foulques-le-Réchin employa les dernières années de sa vie à écrire une chronique des comtes d'Anjou, ses prédécesseurs (d'Achery en a recueilli un fragment dans son Spicilége), et mourut en 1109, à Angers.
Foulques-le-Jeune a laissé de grands souvenirs en Touraine et à Tours. Puissant déjà et souverain en quelque sorte absolu, à cet âge (il n'avait pas dix-neuf ans) où l'on songe à peine à gagner ses éperons ; aussi heureux dans ses entreprises que brave et téméraire , « ami sur et ennemi redoutable , » c'était, pour emprunter le mot du chroniqueur, « un prince comme David et selon le cœur de Dieu. » Le roi d'Angleterre rechercha avec empressement son alliance, et de tous ceux
dont les liefs relevaient de ses comtés il n'y en eut pas un , quand ils eurent appris à le connaître et à apprécier par eux-mêmes sa valeur, qui osât se soustraire à ses lois. Il fit deux voyages à Jérusalem, la première fois (1120) escorté de cent chevaliers, équipés tous à ses frais, et dans la seule intention déplaire à Dieu en guerroyant contre les infidèles; la seconde fois (1129), pour obéir de nouveru au cri de sa conscience et répondre à un engagement : témoin à plusieurs reprises de son habileté comme homme de guerre, de son audacieuse bravoure et de son inflexible opiniâtreté, Baudouin II, roi de Jérusalem, lui avait promis, avec sa couronne royale, la main de sa fille bien-aiméeMélisande; or, flatté de cet insigne honneur, qui lui advint en effet (1131) comme il avait été dit, et quoiqu'il fut alors âgé de soixante ans. Foulques s'était empressé d'y souscrire en remettant, au moment de quitter la France, le gouvernement de ses Etats à son fils Geofl'roy-le-Bel.
Les Tourangeaux regrettèrent vivement son départ: pieux, il avait su se concilier leur respect; affable et bienfaisant, mériter leur reconnaissance et leur dévouement. Ils l'aimaient en outre pour sa soumission aux choses saintes. Lnjour, ayant violé les franchises de Saint-Martin, il reconnut sur-le-champ sa faute, et, en réparation, se rendit pieds nus à l'église. Dans une autre circonstance, il ne se comporta pas avec moins d'humilité. Guillaume, fils aîné du roi d'Angleterre, s'étant noyé par accident, dans une traversée de Calais à Douvres, Henri, déloyal et sans âme, avait renvoyé à Foulques sa fille Malhilde, en retenant sa dot, le comté du Maine. Outré d'une pareille conduite, le comte d'Anjou se ligue avec Guillaume Cliton, neveu de Henri, lui promet sa seconde fille en mariage, et s'engage, s'il veut le seconder, à lui faire recouvrer la Normandie, dont son oncle l'a injustement dépouillé. En l'apprenant, le roi d'Angleterre s'adresse à la cour de Rome, et par ses démarches obtient que Cliton , parent de Foulques au cinquième degré, ne pourra s'unir à la fille de ce dernier. Furieux, cette fois. Foulques ordonne d'amener en sa présence les envoyés du légat chargés de lui notifier la sentence , leur fait brûler la barbe et les cheveux , foule aux pieds les lettres du légat, et jure de pousser plus loin la vengeance. Mais rexcellente nature de ce prince l'emporta sur son ressentiment. Il ne put pas plus tenir tête aux menaces du Vatican que résister aux propres scrupules de son cœur, et, de même qu'il s'était humilié devant le chapitre de Saint-Martin, il accorda toute satisfaction au Saint-Siège. Concession d'autant plus grande et plus louable que ses torts, s'il en avait, étaient excusables.
Dans l'intervalle de son premier à son second voyage en Palestine , trois événements, l'élection de l'archevêque Gilbert, un démêlé entre les bourgeois de Châteauneufetles chanoines de Saint-Martin, et enfin le mariage de Geolîroy-le- Bel avec l'impératrice Mathilde, avaient mis en grand émoi les habitants de Tours.
L'archevêque de cette ville, Raoul H, était monté (1117) vers « le roi des rois et le seigneur des seigneurs,» en désignant lui-même pour son successeur son neveu Gilbert, doyen de la cathédrale, choix que le clergé et le peuple approuvaient. La noblesse, au contraire, nous ne savons au juste pour quelle cause, si ce n'est qu'elle voulait peut-être faire acte d'autorité, exigeait que l'on élût Gau-
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tliier, simple chantre et chanoine de Saint-Martin. Il en résulta un conflit dans lequel les parties contendantes prirent les armes, se livrèrent réciproquement quelques escarmouches, mirent le feu à plusieurs châteaux, et ne cessèrent les hostilités qu'après que le pape Calixte II eut sanctionné l'élection de Gilbert, à la sollicitation du roi Louis-Ie-Gros, et confirmé cette élection ((uelques mois après en se rendant lui-même à Tours pour ranimer le zèle des fidèles pour les Croisades.
Le second fait eut une cause plus sérieuse et de plus graves conséquences. Depuis longtemps, semblable à un volcan, une révolution ou plutôt cent révolutions partielles, identiques dans leur principe, variées dans leurs Circonstances ^^ et leurs résultats, minaient sourdement le sOl do royaume. Uù mouvement universel de la bourgeoisie allait avoir lieu, a Les grandes cornnuines de France étaient nées ! » Les plus vieilles cités du Midi se gouvernaient en véritables républiques, et tenaient leur place ddffë rorganisatiOin féorfafe par leurs relations de vassalité avec les princes souverains. Celles du Nord avaient fini par céder elles-mêmes à l'entraînement. Le Mans, une des premières, s'était acquise les libertés communales. Châteauneuf ne pouvait demeurer stationnaîfe, s'immobiliser dans ses chaînes. En effet, fatigués de la dépendance où les tenait le chapitre de Saint-Martin , dépendance fott tolérable à l'époque où ceux qu'elle atteignait avaient cherché pour la première fois à s*y soustraire, mais devenue inacceptable désormais par les exigences des chanoines, qu'aveuglait sans doute le succès, les habitants de la cité naissante, qu'entraînait l'exemple des villes de Sens, d'Auxerre, d'Amiens, de Beau vais, de Laon, surtout de Saint-Quentin, de Noyon, n'aspiraient plus qu'à s'affranchir de ce joug qui pesait sur eux de tout son poids, qui comprimait leur essor vers de plus grandes choses.
D'un commun accord ils s'assemblent, dissimulant le but de leur réunion sous le nom de Confrérie de Saint-Êloi , se choisissent eux-mêmes des magistrats , confient à ces mandataires municipaux la direction de leurs affaires, en un mot se constituent en commune.
Guibert, abbé de Nogent-sous-Coucy, a voulu donner le change sur l'importance de cette réaction ; il en a atténué la portée. « Voici , dit-il , en quoi » consiste la commune , nom nouveau et détestable : c'est que les gens taillables » ne paient plus qu'une fois l'an à leur seigneur la rente de leur servage , et s'ils » commettent quelque chose contre le droit, ils en sont quittes pour une amende » légalement fixée. Quant aux autres levées d'argent qu'on a coutume d'imposer » .aux serfs , ils s'en exemptent totalement. »
Admise, comme nous venons de le voir, sur les points les plus considérables delà France, la réforme exigrait une circonspection extrême de la part de ceux qui l'avaient provoquée. Elle imposait l'obligation aux habitants de Châteauneuf de s'assurer l'appui de Louis-Ie-Gros , protecteur déclaré du chapitre, par quelques largesses, de réclamer son intervention auprès de Foulqiies-le-Jeune, de gagner enfin les bonnes grâces de celui-ci par leur soumission à ses ordres. Au lieu d'agir de la sorte, ils n'eureût recours qu'à eux-mêmes. C'en fut assez pour
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compromettre le succès de leur cause, ou du moins pour l'ajourner indéfiniment. Jaloux de leur omnipotence, les chanoines annulent tout ce qui vient de front la heurter. Échauffés à leur tour par la résistance, les bourgeois s'insurgent , une guerre intestine se déclare, et, comme il arrive presque toujours en pareil cas, les monuments publics portent partout la peine de ces fâcheuses collisions. L'incendie, dont on avait encore à déplorer les récents ravages , se rallume et dévore la partie de ChAteauneuf où se trouvait la basilique, déjà tant de fois détruite, de Saint-Martin (1122).
Le calme était, en apparence du moins, rétabli, lorsque, pour faire sa paix avec le roi d'Angleterre , qu'il détestait, mais dont il redoutait le voisinage , Foulquesle-Jeune résolut , combinaison à jamais funeste pour la ïouraine et pour la France ! de marier son fils Geoffroy-le-Bel à la fille de Henri. Une pareille alliance avec ce monarque, maître déjà d'une province importante en France, lui hvrait, dans un temps donné, les clés de ce royaume. Aussi, quoique Mathilde sa fille, veuve et sans enfants de l'empereur Henri V, eût déjà dépassé sa trentième année, et que le fils du comte d'Anjou eût à peine atteint seize ans ; que l'une fût héritière présomptive de la couronne d'Angleterre et du duché de Normandie , que l'autre eût en perspective l'Anjou seulement , la Touraine et une faible partie du Maine ; qu'enfin l'ex-impératrice éprouvât une vive répulsion à prendre pour époux un enfant, un imberbe, leur mariage fut promptementa rrêté.
Il se fil avec une solennité digne de l'un des plus puissants princes de l'Europe. Accompagné des seigneurs de Maillé, de Cinq-Mars, de Semblançay, de Champigny, de Clairvaux, l'élite de la noblesse tourangelle, et suivi d'un train magnifique, Geoffroy-le-Bel partit de Tours pour se rendre à Rouen, où l'attendaient les plus hauts dignitaires d'Angleterre, Le moine Jean s'est plu à décrire son costume en cette circonstance :
a Sa chemise, dit-il, était d'un lin extrêmement fin. Il avait sur le corps une » veste de brocard à fond d'or, avec un surtout d'un pourpre éclatant, et qui » avait été teint du sang de ces célèbres poissons qu'on pêche dans la mer de » Phénicie. Ses brodequins étaient de soie, et ses souliers étaient attachés avec » des boucles garnies de lionceaux d'or. La magnificence de ses habits lui prê- » tait beaucoup d'éclat ; mais ce qui brillait le plus en sa personne était la beauté » et la vivacité de son teint. En cet état il sortit de son appartement, accompagné » de ceux qui, comme lui, devaient être reçus chevaliers, et qui étaient de » même splendidement vêtus. Aussitôt on amena les chevaux. Celui du prince » surpassait tous les autres. C'était un genêt d'Espagne, d'une encolure admi- » rable et d'une si grande vitesse qu'il y avait peu d'oiseaux dont le vol pût égaler » sa course. Il endossa une cotte d'armes d'un ouvrage incomparable et tissue de » doubles mailles entrelacées avec tant d'artifice qu'il n'y avait ni dard ni lance » qui pussent la percer. Ses bottes étaient de même matière et d'un pareil tra« » vail, et les éperons étaient d'or massif. On lui attacha au cou un bouclier semé » de lionceaux d'or. Son casque, couvert de pierreries, était à l'épreuve de toutes » sortes d'armes. Sa lance, dont la hampe élait de bois de frêne, passait pour le
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» chef-d'œuvre du meilleur ouvrier de Poitiers, et son épée, que l'on gardait » depuis plusieurs années dans le trésor du roi d'Angleterre, avait été faite par » Galéran, le plus excellent et le plus fameux armurier de l'Europe (1128). a
Henri I^^ fit un accueil fort gracieux à son futur gendre. Il voulut sur-le-champ le recevoir chevalier. L'ordre de la chevalerie , dont nous avons occasion de parler pour la première fois, se conférait toujours la veille d'une grande fête. Le candidat, vêtu d'un habit de lin blanc comme neige , venait faire sa veille d'armes dans une église. 11 passait la nuit en oraison devant l'autel de la Vierge ou d'un patron. Au point du jour ses parrains venaient le chercher pour le conduire au bain. Au sortir de l'eau , on le couchait dans un lit et on le couvrait d'un drap noir, soit pour lui faire comprendre qu'il disait adieu au monde impur et commeuçait une vie nouvelle, soit par la raison que nous donne Hue de Tabarie , dans son Ordene de chevalerie :
Après si la du baing osté, Si le coucha en un bel lit.
Qui estait fais par grand délit.
Sire, fait-il, che se ne fie, C'on doit par sa chevalerie Conquerre lit en paradis, * Ke Diex ottroe à ses amis ;
Car chou est li lit de repos :
Qui là ne sera, moul iert os.
Souvent on se contentait de lui passeï- une simple tunique blanche, on suspendait à son col une écharpe où pendait l'épée qu'il devait porter à l'avenir. Un prêtre bénissait cette arme, dont la poignée avait la forme d'une croix, récitait en latin des psaumes, des exhortations, puis le récipiendaire, endossant un pourpoint brun, une camise de gaze brochée en or, un haubert, et enfin, sur ce vêtement de fer, une chlamyde, se rendait, ainsi vêtu et adoubé, devant le prince qui devait lui donner l'accolade. Celui-ci faisait lire à haute voix par un sire-clerc les statuts de la chevalerie, et disait au candidat, en lui ordonnant de s'agenouiller :
« En l'honneur et au nom du Dieu tout-puissant, je te fais chevalier. Or çà, » qu'il te souvienne d'entretenir toutes règles et bonnes ordonnances de la che- » Valérie, qui est une vraie claire fontaine de courtoisie. Sois fidèle à ton Dieu, H à ton roi, à ta mère. Sois lent à te venger, à punir, mais prompt à pardonner, » à secourir les veuves et orphelins. Assiste à la messe et fais l'aumône. Aie soin » en outre d'honorer les dames, et ne souflVe pas d'en ouïr médire, parce que V d'elles, après Dieu , vient l'honneur que les hommes reçoivent. »
A quoi le candidat répondait :
t Je promets et fais serment en présence de mon Dieu et de mon prince, par 1. l'imposition de mes mains sur les saints évangiles, de garder soigneusement » toutes les lois de notre bonne chevalerie. »
Alors le prince tirait son épée, lui en frappait l'épaule et lui donnait l'accolade, après quoi Tun des parrains chaussait au nouvel élu des éperons
d'or, et lui expliquait le sens mystérieux de chaque pièce de son jianiais.
C'est ainsi, c'est avec les formules françaises, si pleines de grandeur, d'enthousiasme et de poésie, que le roi d'Angleterre reçut Geoffroy-le-Bel chevalier, honneur auquel le jeune prince se montra d'autant plus sensible que Henri I" était un des plus puissants souverains de l'Europe.
C'est également à la suite de ce mariage, qui le rassurait pour l'avenir, que Foulques-le-Jeune, de l'agrément même de Louis-le-Gros, son suzerain, résolut de se rendre pour la seconde fois en Terre-Sainte, et de s'y fixer à jamais. L'archevêque de Tours, Hildebert, lui remit, après les avoir publiquement bénis dans la cathédrale, les insignes du pèlerin — une besace et un bourdon — et il partit, accompagné de Gui de Brisebarre et de Guillaume de Bure, envoyés de Baudoin II, et du grand maître de l'ordre des Teujpliers, Hugues Payen.
Hildebert, le prélat sans contredit le plus érudit, depuis saint Grégoire, et l'un des meilleurs écrivains de l'église métropolitaine de Tours, mérite une notice de quelque étendue.
Suivant ses biographes, qui lui donnent le titre de saint, ce grand homme eut pour lieu de naissance Lavardin, petite ville du Vendômois, dont il prit le nom, et vit le jour en 1057. Ses parents, médiocrement favorisés de la fortune, ne négligèrent rien pour son instruction. Livré, dès sa jeunesse, à l'étude des belles lettres et des sciences, il y fit des progrès rapides, à l'école surtout de l'hérésiarque Bérenger. Ses talents l'ayant amené de bonne heure à l'archidiaconat du Mans, puis à l'épiscopat de cette ville, il sut s'y faire remarquer, ce qui était d'autant plus méritoire qu'il avait à lutter contre le grand renom de Tévêquelloël, son prédécesseur.
Les premières années de son épiscopat ne furent pas heureuses. Le doyen du chapitre, Geoffroy, jaloux d» l'affection que chacun lui portait, et voulant sans doute se faire élire à sa place, s'il parvenait à le renverser, ne craignit pas d'attaquer ses mœurs. Il fut également en butte aux calomnies de l'injuste et violent Yves de Chartres. Enfin, le roi d'Angleterre, et, avec lui, Guillaumele-Roux, qui s'était récemment emparé du Mans, Henri I" et la comtesse du Perche, Béatrix, irrités de son attachement à son souverain légitime, lui firent éprouver mille outrages.
Hildebert était de mœurs douces et faciles, d'une bienveillance entraînante, d'une charité paternelle, d'un zèle éclairé pour la discipline, d'une sollicitude extrême à l'égard de son clergé, de ses ouailles, et d'un désintéressement évangélique. Les mauvais traitements ayant épuisé sa résignation, sa patience, déterminé à s'y soustraire par tous les moyens praticables, afin de se consacrer paisiblement à ses livres, il se rendit à Rome et déposa la mître entre les mains de Pascal IL Mais le Saint-Père ne voulut pas la recevoir. Plus à même que personne d'apprécier ses lumières, il l'engagea à prendre patience, et lui fit promettre de remonter sur son siège.
De retour au Mans, Hildebert trouva le diocèse en proie à une sorte d'agitation convulsive: un disciple de Pierre de Bruys, Henri-Ie-Pétrobrusius, dont le fanatisme tenait de la folie, parcourait les campagnes en tous sens, prêchant, ditPierre-
18(J i.A TOiin.viM-:
Ic-Vénérablo , " que le baplôiiie était iniilile aux enfants avant qu'ils fussent en » état do faire un acte de foi en le recevant ; ([u'on n'avait pas besoin d'églises et » qu'il fallait détruire celles qui existaient , la prière étant aussi agréable à Dieu » dans une caverne et sur une place publique qu'au pied des autels; qu'on ne » doit point adorer la croix , mais briser et brfder cet instrument des souflVances » du Sauveur; que TEucbaristie ne contientni la chair ni le sang de Jésus-Christ, y> ni mr-me la figure et apparence de son corps ; que les prières , les oblations, les » (Euvres de charité dos vivants sont inutiles aux morts. »
Hildebert , dont la sagesse égalait la piété , combattit le sectaire par de sages et solides instructions, parvint à le chasser et rétablit le calme. Quelque temps après (1125), obligé, parla mort de l'archevêque Gilbert, et, comme premier suffragant, par les prérogatives de son siège, de se rendre à Tours pour prendre soin de celte église pendant la vacance, il y fut élu archevêque du consentement unanime du clergé et du peuple. Il avait alors soixante-huit ans. Louis-le-Gros, le pape Ilonorius II et Foulques-le-Joune confirmèrent successivement son élection. Mais ces hautes marques d'estime faillirent lui être bientôt enlevées. Disgracié par le roi de France, auquel il avait contesté la nomination do deux des principaux dignitaires de son église, ce ne fut qu'à force d'adresse qu'il parvint à calmer sa colère et h se réconcilier avec lui.
En 1130, une question fort grave vint réclamer toute son attention : la mort d'IIonorius avait soulevé un schisme dans l'église; deux compétiteurs, Innocent II et Pierre de Léon, ce dernier plus connu sous le nom d'Anaclet II, se présentaient pour occuper la chaire de saint Pierre. Beaucoup d'évêques ne savaient pour lequel de ces deux chefs suprêmes se prononcer. Hildebert, comme les autres, était en suspens. Son embarras s'augmentait de tout ce que lui disait Gérard d'Angoulème, dévoué au parti de Pierre de Léon.
Une lettre de saint Bernard mit un terme à son irrésolution. « Tous les princes » n'ont-ils pas reconnu que Innocent II est véritablement l'élu de Dieu? lui » écrivait l'éloquent abbé de Clairvaux. Le roi de France, celui d'Angleterre, » ceux d'Espagne, enfin le roi des Romains, le reçoivent aujourd'hui pour » pape. Architophol (Gérard d'Angoulème) est le seul qui ne sache pas cn- » core que son conseil est découvert et dissipé. » Et il continuait: « Le choix des t> gens de bien , l'approbation du plus grand nombre , et , ce qui est plus fort , » une probité reconnue, rendent Innocent recommandablo à tout le monde. »
A dater de ce moment, Hildebert s'attacha à celui des deux pontifes qui lui était désigné de la sorte et lui demeura dévoué le reste de sa vie, « qui ne fut » pas longue, car il mourut, dans une heureuse vieillesse, le 18 novend)ro » 1133. » N'oublions pas toutefois d'ajouter que sa détermination ne provenait pas seulement de la lettre do saint Bernard , mais bien encore d'une longue conférence que le prélat avait eue ensuite avec Innocent lui-même , venu h Tours pour visiter le tombeau de saint Martin, et pour détacher GeolTroy-le-Bcl du parti d'Anaclet II , que ce prince avait d'abord embrassé.
Hildebert mena constamment une vie austère, couchant sur la dure, portant Iccilicc, « gardant une grande sobriété dans la nourriture, s'appli(|uant aux
ANCIIvNNIi: Eï MODEREE. 187
veilles et à la prière, faisant de larges aumônes. » Ses écrits , dont le bénc'idiclin Beaugendre a donné la plus complète édition, et qui se composent de cent trente lettres, cent quarante sermons, la vie de sainte Radegonde , celle de saint Hugues de Cluny, quelques traités moraux et théologiques, l'ont fait admettre au «ombre des Pères du xii'= siècle. Ses sermons contiennent plusieurs points remarquables de doctrine. Disciple de Bérenger, il professa toujours une grande estime pour le caractère de cet homme célèbre, mais il improuva sans cesse ses erreurs. « Nous ne devons pas douter, dit-il en parlant de l'Eucharistie, que, ') par les paroles sacrées de la bénédiction du prêtre, le pain ne soit changé en » vrai corps de Notre-Seigneur; en sorte que la substance du pain ne demeure ») point. » Il emploie même le mot Iransubstantialion^ dont personne ne s'était servi avant lui.
Un de ses traités les plus considérables, au jugement de l'abbé Fleury , est celui qui contient en abrégé un corps entier de théologie , et qui semble avoir servi de règle et de modèle à ceux qui ont ensuite traité cette science par méthode. L'auteur, qui l'a divisé en quarante-un chapitres, y traite premièrement de la foi, de l'existence et de l'unité de Dieu , de la Trinité et des principaux attributs. De là il passe à l'incarnation , aux anges et à l'ouvrage des six jours , h la création de l'homme, à son premier état et à sa chute , puis au péché en général. Ensuite il arrive aux sacrements. Mais la fin nous manque; nous ne possédons pas ce qu'il a dit des sacrements en particulier. Ce traité est composé avec beaucoup de netteté , de précision , et les preuves y sont bien choisies.
Indépendamment des grands travaux dont nous venons de parler, Hildebert a laissé des poésies sur toutes sortes de sujets ; un poème, notamment. De ornalu mundif qui débute par ces mots: Firige Clio slilum, et une épigramme eu dix vers sur un hermaphrodite, pièce assez curieuse pour que Politien en ait fait la traduction en vers grecs, et Ménage en vers français. La voici :
Dum mea me genilrix gravidâ gestarei in afvo ,
Quid pareret , fertur consuluisse Deos.
Mas est, Phœbus ait; Mars, fœmina; Junoque, neutrum;
Cumque forem natus , hermaphroditus erain . Quœrenti lethum , Dea sic ait : occidet armis ;
Mars, cruce; Phœbus, aquis. Sors rata quœqiie fuit. Arbor obumbrat aquas; ascendo ; decidit ensis
Quem tuleram ; casu labor et ipse super. Pes hœsit ramis ; caput incidit amne , tulique
Fœmina, vir, neutrum, flumina, tela, crucem.
La traduction enlève à ces vers leur mérite principal, l'élégance et la concision. Nous la donnons néanmoins en faisant toutefois nos réserves:
« Tandis que ma mère me portait dans son sein, elle consulta, dit-on, les » dieux, pour savoir ce qu'elle enfanterait. Ce sera un homme, répondit Phœbus ; )) Mars dit une femme; Junon, ni l'un ni l'autre. Quand je naquis , j'étais un » hermaphrodite. Et comme ma mère demandait quelle destinée m'était réservée, » la déesse dit: Il mourra par les armes; Mars, par la croix; Phœbus, par l'eau.
188 LA TODUAIJΌ
• Le sort se chargea de réaliser toutes leurs prédictions. Un arbre ombrage des » eaux, j'y monte; l'épée que j'avais au côté tombe, et moi-même je tombe aussi. » Mon pied se retient aux branches, ma tôte donne dans le fleuve, et voilà com- » ment il s'est fait qu'à la fois j'aie été femme, homme, hermaphrodite, et que je M sois mort par l'eau, le fer et la croix. »
Geoffroi-le-lîel, surnommé aussi Planlagenet, parce qu'il avait l'habitude de porter une branche de genêt à son casque, et peut-être encore parce qu'il aimait la chasse, était brave, généreux, magnanime, « à ce point que peu de princes de » son temps pouvaient lui être comparés. » Le distique suivant, gravé au bas de son portrait en émail, sur une table de cuivre :
Ense luo, princeps, prœdonum lurba fugalttr, Ecclesiisque quies , pace vigente,patiir.
Ton épée aux bandits a donné la terreur, Le repos à l'église, au pays le bonheur.
Ce distique, disons-nous, semblerait indiquer que tout son rl'gne se serait paisiblement écoulé, ou que du moins Geofl"roi-le-Bcl n'aurait songé à prendre les armes que pour arrêter les voleurs de grands chemins, et achever ainsi l'œuvre si bien commencée par sou père. Mais les faits sont là, qui, sans attester le contraire, prouvent que l'existence de ce prince fut l'une des plus agitées du xir siècle, et surtout l'une des plus glorieusement remplies. Malheureusement, les guerres féodales qu'il eut sans cesse à soutenir pendant vingt ans, ont porté un préjudice irréparable à tous ses vassaux. S'il est un reproche qu'on lui puisse adresser, malgré l'équité dont il a toujours fait preuve, malgré même sa grandeur d'âme et sa générosité, c'est celui de ne s'être pas montré moins prodigue du sang de ses amis et de ses troupes. Spartiate par le corps, par les habitudes, il ne pouvait demeurer plus de quelques jours €n repos. A défaut d'ennemis à combattre, il allait au loin chercher dans les tournois et les jeux d'armes alors en usage un aliment à sa fougue, à son impétueuse ardeur.
L'idée de ces exercices et de ces jeux, qui ont tant contribué à développer l'esprit chevaleresque, celle des tournois du moins, venait, non pas du fabuleux Turnus, que quelques apologistes veulent à toute force, et à propos de tout, maintenir dans l'histoire, mais d'un seigneur tourangeau, GeoflVoi de Preuilly. Ce fut lui qui le premier leur imposa des formes régulières et les mit en vogue. Les pas d'armes, ou emprises^ avaient lieu, par suite d'un engagement formé pour plaire aux dames. On donnait à celte occasion des fêtes analogues à l'esprit aventureux et romanesque de ceux qui les exécutaient Les chevaliers prenaient pour devise une maxime du genre de celle-ci :
Sans aimer, nul ne peut à grant honneur venir, Si doisl être amoureux qui granl veult devenir.
Les châtelaines chantaient de leur côté :
J'ai amorelte à mon gré ,
J'en suis plus joliette assez, etc.
ANCItNiNE ET iMOOEUNE. 189
Ou bien encore, elles fredonnaient ce couplet, ou tout autre, d'un rondeau de
l'époque :
Enfant j'eslais et jeuneUe, Quant à l'escole on me mit :
Mais je n'y ai rien appris , Fors qu'un seul mot d'amourelle , El nuit et jour le répèle Depuis qu'ai un bel ami.
Car la chevalerie voulait qu'on fit choix d'une maîtresse, et elle plaçait au premier rang des devoirs du chevalier l'amour et la constance. « L'amour ostepeur » et donne hardiesse, disaient les prud'hommes aux jouvenceaux en âge d'aimer, » l'amour fait oublier toute peine, et prendre en gré le travail qu'on supporte » pour la chose aimée. C'est d'amour que vient la pensée d'entreprendre de » grands exploits. » Et de là les devises rapportées plus haut. Il est bien de fait que Sargines, Jehan de Saintré, Othe de Granson, le connétable de Sancerre, et tant d'autres ne devaient devenir si -vaillants que par « le service d'amour. »
La Colombière etBéloi nous ont laissé plusieurs descriptions de pas ou emprises: les pas d'armes de l'Arbre d'Or, du Charme de Marcenay, de la Fontaine des Plours ; l'empire du Dragon, le pas de Sandricourl, le cartel du Chevalier Solitaire.
Mais quelque fut leur succès, les pas d'armes n'étaient le plus souvent entrepris que par de simples chevaliers , et n'avaient point le merveilleux prestige des tournois. Le tournoi était annoncé trois mois à l'avance ; les hérauts d'armes parcouraient la France , l'étranger, les grandes villes, les châteaux, lesbourga-. des, portant l'écu blasonné du prince ou seigneur qui donnait la fête, et publiant le ban à son de trompe , en criant par trois fois :
Ou ouEz ! Or ouez ! Or. ouez I
« Seigneurs, chevaliers et écuyers, vous tous qui, parmi les délices de for- » tune, espérez la victoire par la trempe de vos armeset la présence de vos dames, » au nom du bon Dieu et de la sainte Vierge , on vous fait savoir la très grande »joûte qui sera frappée et maintenue par le très haut et redouté seigneur dont » vous voyez les armoiries , laquelle joute sera ouverte à tous venants , et "prouesse y sera vendue et achetée au fer et à l'acier. Le premier jour, on y «combattra à trois coups de lance, et à douze coups d'épée, le tout à cheval, «et portant armes courtoises non affilées, et mi-tranchantes. Il est défendu, « comme à l'ordinaire, entre loyaux chevaliers, de férir le coursier de son adver- »saire,de frapper icelui au visage, de lui causer affolure de membres, et de «courir sus, après le cri de merci. Le prix, pour le mieux faisant, sera un ))plumail flottant au moindre souflle, et un bracelet d'or émaillé, à la livrée du « prince, et du poids de soixante écus.
« Le second jour, les tenants joftteront à pied et lance en arrêt , et après les >) lances rompues, il y aura assaut à coups de hache ; et à la discrétion des juges
))dii camp. Le prix du plus vaillant sera un rubis de cent écus, cl un signe d'ar-
»gent.
»Le troisième jour, il y aura castille et béliour ; la moitié des chevaliers «combattra contre l'autre, les vainqueurs feront des prisonniers qu'ils amèncoront aux pieds des dames. Le prix sera une armure complète, et un palefroi » avec sa houssure d'or.
» Les prix seront distribués par la plus belle, qui joindra à iceux doux baisers net couronne de fleurs.
» Vous donc qui désir avez de tournoyer, vous êtes tenus devons rendre à hé- » berger quatre jours avant les joutes pour exposer vos blasons aux palais, ab- » bayes et autres édifices voisins des lices. Voici, en outre, ce que vous annonce I) la royale ordonnance:
» Quiconque des nobles et des chevaliers aura dit ou fait quelque chose contre »la sainte religion catholique, sera exclus du tournoi.
» Quiconque aura commis une faute contre son prince souverain, ou négligé le «service de son pays , ou fui lâchement du champ d'honneur, à cause du dan- »ger, sera puni et chassé du tournoi.
» Quiconque aura outragé de paroles le bon renom des dames, où qui en aura «laissé médire, sera repoussé loin des barrières.
» Quiconque aura trahi sa parole, falsifié ses timbres ou la croix de son seing; « quiconque aura , par nouvelle invention , fait charger ses terres de nouveaux » impôts, rançonné les marchands ou nui au commerce public ; quiconque de- » venu l'ennemi d'un autre , voudra s'en venger en faisant dégât dans ses domai- » nés , sera noté d'infamie , et chassé honteusement de la lice. »
Les tenants des joutes entrés dans la lice, trois troubadours faisaient résonner la harpe et chantaient en leur vieux langage :
Servants d'amour, regardez doulcement Aux eschaiïauds anges du paradis.
Lors jousterez fort et joyeusement, Et vous serez honorés et cliéris.
Leur rappelant de la sorte que les dames avaient les yeux fixés sur eux, et qu'ils devaient se comporter avec d'autant plus de vaillance.
Ln tournoi célèbre eut lieu au Mont-Saint-Michel, et comme GeolTroi-le-Bel. qui s'était empressé de s'y rendre, en a recueilli toute la gloire, il nous a semblé convenable d'en emprunter la description à Thistorien de ce prince :
• Au tournoi, dit-il, se trouvèrent du côté des Normands, Guillaume, comte » de Flandres, Thibaut, comte de Blois, et Etienne, comte de Morlain, tous trois •• neveux du roi d'Angleterre, avec une suite nombreuse de nobles et de cheva- » liers. Les Bretons parurent de l'autre côté égaux en courage et en adresse, '• mais inférieurs en nombre. Geofli-oy, qui s'aperçut de cette inégalité, ne ba- » lança pas à prendre le parti du plus faible, et se rangea du côté des Bretons. » Le tournoi commença. Les assaillants et les tenants se mêlent les uns et les » autres; tout le camp retentit du cliquetis des armes, du son des clairons et des
» trompettes, du hennissement des chevaux. Le mont Si-Michel paraît tout en » feu, grâce à l'éclat que jettent les cens et les boucliers dorés qui réfléchissent » les rayons du soleil. Cependaritle combat s'échauff'e : les éclats de lance volent » en l'air; les épées se brisent, et les chevaux, échappés à leurs maîtres, s'em- » portent et parcourent librement la carrière. Au milieu du champ de bataille, ') Geofl'roy, tel qu'un lion, tombe sur les Normands, et, courant de tous •) côtés pour ramener les Bretons, renverse les uns de sa lance, et à coups re- » doublés de son épée, terrasse les autres et les laisse sans mouvement ou sans •) vie. Les Bretons alors reprennent courage; ils le suivent, et, à son exemple, M ne font aucun quartier à leurs adversaires. Les Normands épouvantés prennent » la fuite et rentrent dans leur camp. Cependant, après s'être remis de leur pre- » mier trouble, et honteux de leur défaite, ils veulent réparer leur honneur. Ils » délient donc les Bretons au combat d'homme à homme; et d'abord il se pré- » sente de leur part un chevalier étranger qui était venu les joindre à la nouvelle » de ce tournoi. Ce chevalier, d'une taille gigantesque, annonçait la force d'un •) Samson. Il se place sur une éminencepour se rendre encore plus redoutable, » et défiant les Bretons, il leur reproche à haute voix leur faiblesse et leur lâ- » cheté. A ce cri, tous palissent de frayeur; le ccurage manque aux plus vaillants, I) et personne n'ose attaquer ce colosse. Geoffroy frémit de dépit de la pusilla-
VICTOIlit DE GEOFKIlOV-l.t-lti;L AD TOt'IlNOI UL' Md.NT SAINT-MICHEL.
» nimité des siens; et sensible aux reproches sanglants faits aux Bretons, il monte
192 lA TOUHAINK
» à cheval, saisit sa lance et marche droit au chevalier. Le choc fut rude; car » l'étranger, étant d'une taille et d'une force extraordinaire, il se servait, en .» guise de lance, d'une grosse pièce de bois ferrée par le bout, dont il perça le I) bouclier et froissa la cotte d'armes de Geoffroy. Le comte en fut légèrement » blessé à la cuisse, mais sans être ébranlé et se tenant ferme sur ses étriers, il •» ajuste son coup de lance avec tant de justesse et de bonheur, qu'il perce son .) ennemi de part en part, le renverse et lui coupe la tête : puis, prenant le cheval » du vaincu par la bride, comme trophée de sa victoire, il retourne glorieux •> dans son camp à la honte des Normands et à la gloire des Bretons. »
De retour en ses Ltats, Geoffroy-le-Bel y trouva des ferments de discorde qui donnèrent de l'occupation à son activité belliqueuse. Tous ses vassaux se faisaient entre eux la guerre. Mais ne nous arrêtons point à raconter scrupuleusement toutes ces querelles, assez dépourvues du reste d'intérêt. Un autre ordre défaits nous réclame.
A la mort de Hildebert, Hugues d'Étampes avait été élu à la pluralité des suffrages, contrairement au voeu de Louis-le-rfeune, qui appuyait le doyen de Tours. Celui-ci, désappointé, s'adresse aussitôt à l'anti-pape Anaclet, espérant qu'il pourra invalider l'élection. Hugues, au contraire, loin de perdre son temps en démarches longues, et peut-être infructueuses, auprès du Saint-Siège, pour paralyser les démarches de son adversaire, Hugues remet en vigueur un usage qui date du pape Etienne H. Il prend possession de la mître , en se faisant porter sur les épaules de huit barons de la Touraine, depuis l'église de St-Martin jusqu'à la cathédrale, et en se faisant servir par eux, à l'exemple de quelques prélats de France, qui, en échange de cette sorte de servage, auquel se soumettaient les principaux seigneurs de leurs diocèses, leurs faisaient présent de fiefs dépendant de l'église métropolitaine, qu'ils avaient le droit d'aliéner.
Voici en quels termes le procès-verbal de l'une des séances de la société des Sciences. Aris et lielles- lettres d'ïndre-et-Loire rend compte de la cérémonie (jui avait lieu à cette occasion :
u Dès que son élection était confirmée par le souverain pontife, le nouvel i> archevêque en informait : l''le doyen des chanoines et le chapitre de l'église de .. Tours, auxquels il appartenait de le mettre en possession; 2° l'abbé de la coii;- •> munauté de Saint-Julien , qui lui fournissait le logement et la table, ainsi qu'à » toute sa suite ; 3° le doyen , le trésorier et le chanoine de Saint-Martin, qui le » recevaient dans leur église où il devait bénir le peuple; 4° les barons d'Auiboise, » de Marmande, de la Haye, de Preuilly et de Sainte-Maure; 5° enlin ceux qui » devaient le servir publiquement pendant la durée de la cérémonie.
» Le baron de Sainte-Maure était chargé de l'assister en qualité d'écuyer lors- .. qu'il traversait la ville à cheval , et obtenait pour récompense la monture du •> prélat. Le seigneur de Marmande veillait à la préparation des mets et gardait .. pour lui tous les ustensiles qui avaient servi à cette préparation ; celui d'Am- •- boise mettait en ordre sur la table tous les plats, et après le repas emportait '• avec lui la vaisselle d'or et d'argent. Le seigneur de Preuilly, qui remplissait •» l'office de pannetier, disposait de la desserte. Le seigneur de la Haye, échan-
AiNCIENiNK ET MOUKKiSE. Vô:\
I) son, gardait la coupe dans laquelle avait bu raichevèque. Le seigneur de l'Ile- » Bouchard lui versait de l'eau sur les mains et recevait son anneau. Le prévôt » de Larçay veillait à la porte de la salle sans avoir droit à aucun cadeau. Le sei- » gneur de Bridoré avait mission de servir au prélat de l'eau dans la salle et " dans l'intérieur du palais avec une aiguière d'argent qui lui revenait. Enfin ce- •) lui d'Ussé, chargé des fonctions d'écuyer tranchant, devenait possesseur des » couteaux.
» La veille du jour où se faisait l'entrée solennelle , le seigneur de Sainte-Maure .. conduisait le prélat à l'abbaye de Saint Julien , où chaque ordre de la cité , ') clergé et laïques, venait le saluer, le complimenter, et lui présenter le pain et le »> vin de joyeux avènement. Le lendemain il se rendait à pied, la mitre en tête, » à l'église de Saint-Martin. Sa croix métropolitaine et sa crosse pastorale étaient )) portées devant lui. Les chanoines le recevaient à la porte de l'église au bruit •) des orgues et de toutes les cloches. Arrivé près du tombeau de saint Martin , » le nouvel archevêque récitait à jiaute voix une oraison à saint Martin , puis il » donnait sa première bénédiction au peuple. De là, il allait prendre place au 1) chœur.
» Après la célébration du Te Deum , les cinq barons élevaient le pontife » assis sur son siège et le portaient jusqu'à la cathédrale, en s'y rendant direc- » tement par la rue de la Scellerie. Arrivé sur le parvis de la cathédrale, l'archi- I) diacre lui demandait si son entrée était pacifique: il répondait affirmativement, » jurant de garder les privilèges de l'église. C'est alors seulement qu'il entrait , » escorté du doyen et du trésorier. Après avoir prié devant le maître-autel , il » était conduit à son siège au milieu des acclamations du peuple, auquel il » donnait de nouveau sa bénédiction. La fête se terminait par un splendide » banquet servi au palais de l'archevêché, avec le concours des gentilshommes » dont nous venons de donner les noms , et auxquels il n'était pas permis de se » faire remplacer dans l'exercice de leur fonction. »
Son intronisation régularisée de la sorte, Hugues d'Étampes se rendit à Rome, plutôt par déférence pour le pape que par crainte de se voir désavoué. Et, en effet. Innocent II, satisfait de cette marque d'humilité, lui délivra sur-le-champ des bulles de confirmation, et dès lors il n'eut pas plus à redouter les intrigues de son compétiteur que celles des personnages, si influents qu'ils fussent, qui appuyaient ce dernier de leur crédit.
Le 8 septembre de la même année (1151), et quoiqu'il ne fût pas âgé de plus de trente-huit ans, Geoffroy-le-Bel termina inopinément sa carrière au Châteaudu-Loir. Les fatigues d'un voyage qu'il venait de faire en Terre-Sainte avaient prématurément épuisé ses forces.
En lui s'éteignit la puissance, proprement dite, des ducs d'Anjou, de ïouraine et du Maine. Mais ce n'était que pour renaître plus vive, et plus éclatante que jamais sous une autre forme. La Touraine, ses villes, ses villages, ses châteaux allaient échapper à la France et devenir le partage exclusif des Anglais. Le Léopard menaçait de remplacer les JAs. L'étranger, parvenu à se glisser au cœur i\\\ pays, devait s'en rendre maître et s'y impatroniser.
H)4 I.A TOlRAIiNt:
Chose étrange! au milieu de ces mutations subversives, les idées régénératrices ont suivi leur cours; loin de se voir comprimées, elles ont pris plus de développement encore que par le passé, plus d'empire sur l'esprit des hommes, plus d'influence dans les affaires de l'État.
Avant ce jour, les évoques, les abbés, oubliant l'esprit de leur paisible institution, (( portaient, pour emprunter l'expression de Monstrelet, un bassinet pour » mitre, une pièce d'acier pour chasuble, pour crosse une hache d'armes, » chaussaient l'éperon des chevaliers, couraient par monts et par vaux, levaient des troupes et les faisaient manœuvrer. Le cheval de parade d'un prélat, dit Saint- Foix, fut estimé deux hommes et trois femmes.
u Ils n'allaient visiter leurs diocèses et leurs abbayes qu'en partie de chasse, » l'épervier sur le poing, et précédés de chiens et veneurs. » Les simples presbytères et les cloîtres n'étaient plus que des tavernes et des lieux de rendez-vous, (( où, suivant la lettre d'un pieux évêque à Alexandre III, l'on passait la nuit à » boire et à chanter des paroles licencieuses. » — « Les vins parfumés et les » mets les plus exquis se servaient en profusion , » ajoute un autre prélat, non moins scandalisé de cette vie licencieuse. « Seigneur, s'écriait-on dans une » oraison du temps , faites en sorte que nous ne soyons jamais réduits à boire » de l'eau, — fac ne potu puteali conveniat uti. »
Cette dissolution , ces abus, qui rappellent ceux des règnes de Charlemagne et de Louis-le-Débonnaire, et que nous avons signalés parce que, partant de l'Église, alors si puissante, ils imprimaient aux masses une fausse et dangereuse impulsion ; tous ces excès, disons-nous, s'affaiblissent de jour en jour; un seul homme, saint Bernard, par sa mâle éloquence, par sa vie si pure, si austère, a faitrougir les parjures, et tous, à sa voix, vont rentrer maintenant dans le devoir, vont renoncer à ce luxe, à ces occupations mondaines, à ces plaisirs bruyants que condamnent leurs vœux d'humilité, de pauvreté, de continence.
D'un autre côté, il faut bien en convenir aussi, tout jusqu'ici n'a été à proprement parler que conception, que travail et qu'éducation première. La société, i\ l'état d'ébauche, s'est essayée, en tâtonnant, dans ses œuvres, incertaine encore sur la direction qu'elle devait prendre. Mais, dès ce moment, la nuit qui couvrait cette enfance sociale laborieuse commence à se dissiper; le moyen âge apparaît dans l'énergique sève de sa jeunesse, « l'âme toute religieuse, le corps tout bar- » bare, et l'esprit aussi vigoureux que le bras ! »
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.i:s COMTES d'Anjou. — TesUmiciit do Gooirioy Martel. — I^a ïouitMAE PASSK PAn A^LIA^cK AUX ANGLAIS. — llom i II, roi d'Angle- Icne, fils aînédeGcoflioy Maricl. — Son porlrair. — Il refuse de rendre à son frùc Geoffroy V sa i)arl de IM161 ila^çe paternel. — Le pape Alexandre III, chassé de Home par Teniperenr Barbelousse, vicnl à Tours. — Il y préside un concile qui fait surnommer Tours la seconde Jiome. — Dix canons sont décrétés dans ce concile. — Leurs dispositions principales. — Thomas Beckel , archevêque de Cantorbéry , Conrad, archevêque de Mayence , y assistent, et Arnoul, évê(|ue dcLisieux, prononce le discours d'ouverture. — Hetiri II et Louis le-Jeune se déclarciU la guerre à l'occasion de l'impôt du dixième levé pour 1rs Croisades. — Incendie de Tours et de sa cathédrale. — L'cvêque Joscion. — Querelles de Henri II avec ses deux fds. — PIjilippe-Auguste prend parti pour Richard. — Il passe la Loire avec ses ribauds et s'empare (le Tours. — Éloge de cette ville par Guillaume Le Breton. — Description du chûteau , par Chalmel. — Mout de Henri II. — Richard Cœur-de-Lion lui succède. — Il se croise avec Philippe-Auguste et part poiu- la Terre-Sainte. — Sa captivité en Autriche. — Pendant son absence, Jean-sans-Terre s'empare de ses posse>^s-ons, — Mis en liberté par l'intervention du ;)a])e et de la reine Éléonore, il revient en France et se réconcilie avec son frère. — MonT pkématlrée de ck pnI^cK. — Jean-sans-Terie et le duc de Bretagne, Arthur, se disputent la Touraine. — Philippe- Auguste prend part à leurs discussions, tantôt pour l'un, tantôt contre. — Il reçoit Arthur chevalier, à Gournay , et lui promet la main do la princesse Marie. — Arthur rassemble une armée à Tours et part pour la Bretagne. — Siège de Mireheau. — Mauvaise foi de Jean-sans-'l'erre. — Arthur est fait prisonnier par surprise. — Il est emmené au château de Falaise, delà dans 1rs prisons de Rouen. — Sa mort violente. — Nouvelle description de Tours.
— Cette ville est tour ù tour assiégée par le roi de France et le roi d'Angleterre. — Los CoUercaux. — Leurs brigandages. — Incendie de Châteauneuf. — Jean-sans-Terre , accusé d'avoir assassiné Arthur, est cité à la Chambre des pairs de Franco. — Il est condamné à mort et dépouillé de toutes ses possessions en France.
— La Tol]I!AI^K revient a i.a couronnk et les Anglais sont
EXPILSF.S DR cette PROVINCE.
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« Le niiti'ioge de CcoflVoy avec l'IicTilièrc d'Aiigleterre et de Normandie, a dit (llialinel , fut l'époque la plus importante de notre histoire. » Ce fut au moins celle qui occasionna dans le |)ays le pltis de désordres et par conséquent le plus de malheurs. Nous venons de le dire, désormais cette belle province va devenir anglaise, et, sans souffrir ([ue sa nationalité s'altère, elle va perdre ses libertés pArticulièros. ses franchises, pour se soumettre à de nouvelles lois, plus sou-
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