‹ La Touraine, ancienne et moderneChapitre 11 sur 75 · PL · texte numérisé non relu

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LA TOLllAliXE ANCIENNE ET MODERNE. 197

vent à (le nouveaux caprices. D'autres possesseurs vont paraître, les uns animés de bonnes intentions, mais ne pouvant, quoi qu'ils fassent, les mettre à exécution, les autres ne songeant qu'à s'emparer du pays pour agrandir leurs Étals, pour étendre leur prépondérance, pour augmenter leurs revenus. Temps de misère et de deuil, où de nouïbreux et incontestables bienfaits, ou de grandes et sages institutions ne purent comprimer l'anarchie ni paralyser ses violences.

Geoffroy Martel, en mourant, avait ordonné que, de ses deux fils, Henri, l'aîné, serait paisible possesseur de l'héritage de sa mère, c'est-à-dire de l'Angleterre et de la Normandie, Geoffroy, le plus jeune, de l'héritage paternel. « Craignant cependant, dit encore Chalmel, que ce partage ne fût pas fidèlement )) exécuté par Henri, qui était absent, il conjura les prélats et seigneurs de sa » cour de ne point lui rendre les devoirs de la sépulture jusqu'à ce que son fils » eût juré d'observer de point en point ses dernières volontés. Henri, étant ar- » rivé peu de temps apiès, fut tout surpris d'entendre parler d'un testament » dont il ne pouvait connaître le contenu qu'il n'eût auparavant juré d'en ob- » server les conditions. D'abord il refusa de piêterle serment qu'on exigeait de » lui; mais enfin, se voyant pressé par les prélats et les seigneurs, il jura pun bliquement d'exécuter le testament de son père. »

Nous savons comment il demeura fidèle à ses engagements. A peine monté sur le trône d'Angleterre, il refusa de restituer à Geoffroy les provinces qui revenaient de droit à ce prince, et, voulant anéantir plus complètement ses prétentions à cet égard , il courut lui-même à Paris rendie foi et hommage à Louis-le-Jeune pourl'vVnjou, la Touraineet le Maine.

Henri II n'en est pas moins réputé, à jusie raison, le plus illustre souverain de l'histoire britannique, le monarque le plus distingué de son temps par ses talents militaires et ses capacités politiques. Sa physionomie vive et ouverte plaisait à tout le monde, sa conversation douce et attrayante captivait ceux qui l'écoutaient, son élocution aisée et persuasive entraînait sans qu'on s'en doutât. Ami dévoué des savants, il les recevait à sa cour, s'entretenait souvent avec eux et appréciait en roi leur mérite. Ardent dans ses affections, il ne se montrait pas moins vif dans ses inimitiés. Aussi, accueilli d'abord avec froideur, son avènement fut-il bientôt salué d'acclamations unanimes.

La Touraine ne le compte pas au nombre de ses bienfaileurs. La ville de Tours a depuis longtemps oublié ce qu'il a fait : ses réformes, sa munificence, son nom même. Et cependant il méritait assurément, et à tous égards, que la postérité se montrât reconnaissante de ses bienfaits.

Disons-le toutefois, de son temps, les Tourangeaux lui furent sincèrement dévoués. S'il eut jamais à leurs yeux un tort, ce fut d'être Anglais, ou plutôt de ne l'être pas assez pour qu'on ne pût lui reprocher de posséder à ce titre la province. Sous son règne, un progrès sensible se manifeste dans les idées d'ordre et de civilisation. Une organisation régulière s'établit et atténue les calamités publiques. Des monuments s'élèvent de toutes parts; des églises, des châteaux, des ponts, des canaux, sont construits à grands frais. La Touraine serait

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plus Ihuii'cuso qu'on aucun temps, si la guerre et ses funestes entraînements

ne s'y opposaient trop souvent.

Nous ne reviendrons pas sur le détail de ces luttes, dont nous avons déjà rapporté les principaux épisodes; nous nous arrêterons à ce qui concerne plus spécialement Tours. Le 29 septembre 1162, le pape AlexaudrelII arrive en cette ville, chassé de Rome par l'empereur Barberousse, qui favorise maintenant l'antipape Victor. Alexandre, que soutiennentLouis-lc-Jeune et Henri II, préside un concile d'une solennité si imposante qu'il a fait donner à Tours le surnom de

\U<IC0STÎ

roNciLE DE TOURS (Septembre tl6î).

seconde Bojne. Dix-sept cardinaux, cent vingt-quatre évoques, quatre cent quatorze abbés, un grand nombre d'ecclésiastiques et de seigneurs s'y sonl donné rendez-vous, heureux de pouvoir prolester ainsi contre les persécutions dont le Saint-Père est accablé. Tel est l'empressement, que la ville ne peut contenir tous les arrivants, et que le roi Louis, prévenu de la cherté des logis, se voit obligé d'adresser au trésorier de Saint-Martin et aux habitants de Châteauneuf une ordonnance dont voici le texte :

« Louis, par la grâce de Dieu, roi de France, à C, notre âmé et féal tréso- » rierde Saint-Martin, et à tous les bourgeois, salut. Nous avonsappris qu'il n'y a » ni ordre ni mesure pour le prix des logements qu'on loue pendant le concile; » il est donc de notre devoir de corriger cet abus : c'est pourquoi nous vous » mandons et ordonnons que les logements les plus chers ne s'élèvent pas à plus » de six livres, et par cette somme on jugera par approximation ce qui doit •» ^Ire payé pour les autres objets. »

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Six livres représentaient alors soixante-qnalre livres de notre monnaie.

L'assemblée se tint dans l'église de Saint-Maurice, aujourd'hui Saint-Gatien , le 10 mai, jour de la Pentecôte. On y remarqua particulièrement le vénérable archevêque de Cantorbéry, Thomas Becket, dont la fin devait être si tragique et causer de si vifs regrets à ses ennemis; et l'archevêque de Mayence, Conrad, qui, quoique allié de fort près à l'empereur, ne voulait pas reconnaître l'antipape, et venait à Tours se faire confirmer dans son élection.

L'évêque de Lisieux, Arnoul, un des plus savants prélats de son siècle, ouvrit le concile par un éloquent discours. Il rendit compte de l'usurpation du Saint-Siège et exhorta les évêques à combattre courageusement pour l'unité de l'Église contre les schismatiques , et pour sa liberté contre les tyrans qui l'opprimaient. « Quoique les premiers, dit-il, s'efforcent de la déchirer, » elle n'en est pas moins une , puisqu'ils sortent de son sein ( Victor était autrefois » cardinal sous le nom d'Octavien) et demeurent en dehors; et, quoique les au- » 1res veuillent l'asservir, elle n'en est pas moins libre, puisqu'elle les punit » par sa puissance spirituelle. »

Ce discours achevé, le concile excommunia l'empereur Barberousse et son protégé, après quoi il fit dix canons, la plupart empruntés aux conciles précédents. En voici les dispositions principales :

Défense de diviser les prébendes et les dignités ecclésiastiques.

Défense d'accorder à aucun laïque ni église, ni dîme, ni oblation.

Défense de donner à ferme le gouvernement des églises.

Défense de vendre des prieurés, des chapelles.

Défense de rien demander pour l'entrée en religion, de rien exiger pour la sépulture , l'onction des malades ou le saint-chrême , sous prétexte même d'ancienne coutume, puisque la longueur de l'abus ne le rend que plus criminel.

Défense enfin aux clercs et aux religieux de se livrera l'usure, d'employer même le contrat pignoratif, par lequel on reçoit en gage un fond pour profiter des revenus sans les imputer sur le sort principal de l'argent prêté.

Tours avait alors pour archevêque un prélat, Joscion, dont l'esprit inquiet, de mauvaise foi, processif, fit éclater dans le pays un volcan. Louis-le-Jeune, ne pouvant se rendre de sa personne en Terre-Sainte, avait soumis tous ses sujets à l'impôt du dixième de leurs revenus, et sollicité en outre des aumônes dans toute l'étendue du royaume ; exemple que s'était empressé de suivre le roi d'Angleterre, quoique avec de légères modifications. Le produit des collectes devait être déposé dans un tronc placé à cet effet dans toutes les églises, et le total de ces collectes consigné , d'un commun accord entre les deux princes , dans la cathédrale de Tours.

Jusque-là tout s'était passé à merveille. Il ne s'agissait plus que de faire porter la somme à sa destination. Ici s'élève une contestation. Joscion prétend qu'à ses commissaires seuls il appartient de se charger de cette somme. Blessé du ton avec lequel il s'exprime, Henri II s'oppose à l'exécution de pareils ordres, disant que Joscion est libre de faire ce que bon lui semble des sommes prélevées

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dans les États du roi de France, mais que celles du roi d'Angleterre seront portées par ses officiers.

L'observation était juste, le plus sage était de s'y soumettre. Loin de céder, l'archevêque se rend auprès de Louis VII, réveille son ressentiment contre \o fils de Geoffroy Martel, lui fait entrevoir le danger auquel il s'expose s'il ne met un frein à ses empiétements, insiste particulièrement, pour donner plus de poids à ses conseils, sur l'occupation de Nantes par les troupes anglaises , ce qui remonte à la mort de Geoffroy V et a d'autant augmenté la puissance de Henri II en Bretagne, et par suite en France.

Louis-le-Jeune avait un amour-propre excessif ; à cet amour-propre se joignait une haine sourde et implacable contre celui qui venait d'épouser Éléonore, sa première femme, qu'il avait, lui, répudiée pour la punir de son inconduite et de ses amours avec Raymond, prince d'Antioche, ce qui n'avait pas empêché le roi d'Angleterre de s'unir à elle et d'enlever au roi de France, par cette alliance, ses meilleures provinces du midi et du centre. Trop faible pour résister à de si pernicieuses insinuations, trop irritable pour se contenir et envisager de sang-froid l'état réel des choses, Louis-le-Jeune se range au parti de l'imprudent prélat, et bientôt l'on en vient aux armes.

L'issue de cette guerre est facile à comprendre. La ville de Tours en était le théâtre principal, elle en fut la première victime. L'incendie dévora la majeure partie de ses édifices; la cathédrale disparut dans les flammes.

L'irritation est une sorte d'ivresse qui ne dure qu'un instant. Frappés de stupeur et de regret à la vue des ruines fumantes dispersées sous leurs pas, et surtout en songeant aux motifs qui les avaient poussés aux hostilités, Henri II et Louis-le-Jeune entrèrent en accommodement. IJne partie des fonds destinés aux croisés fut employée à réparer le désastre. Quant à Joscion, qui ne méritait pas qu'on s'intéressât à lui, il fut chassé ignominieusement de son siège par le roi d'Angleterre. Eudes, légat du pape, obtint ensuite son pardon (1166), et il mourut, quelques années après, dans un tel état de pauvreté, qu'il laissa à peine de quoi suffire aux frais de son inhumation. Il s'était ruiné en procès.

Un écrivain contemporain a judicieusement comparé la Touraine pendant les xi*^ et XII'' siècles à un damier de guerre sur lequel on voyait avancer et reculer alternativement ceux qui s'en disputaient le territoire. En effet , aucune province en France ne fut peut-être plus longtemps et plus souvent sillonnée par leurs troupes. Une sorte de calme lui esta peine rendu, que de nouvelles dissensions, de nouveaux troubles vie*hnent la bouleverser. Louis VII est remplacé pinson fils Philippe-Auguste, et Henri II par ses deux enfantsRichard et Jean-sans- Terre. Richard, que la mort de son frère aîné, Henri au Court-Mantel, constitue l'héritier présomptif de la couronne d'Angleterre, n'est point celui vers lequel son père se sent le plus porté. Toute l'affection de Henri II est acquise à son plus jeune lils, Jean-sans-Terre. Ses prédilections pour lui vont si loin, qu'il semble avoir résolu de le favoriser au détriment d(; Richard.

En l'apprenant, celui-ci ose élever la voix pour revendi(|uer ses droits. Il réclame d'abord la main d'Alix, fille de Louis VH, qui lui a été promise en ma-

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liage, cl dont la garde a été confiée, par suite de traités, au roi d'Angleterre. Il demande ensuite que sa position et celle de son frère soient déterminées nettement. Mais Henri II est absolu dans ses volontés: les exigences de Richard l'irritent loin de changer sa détermination.

Voyant qu'il n'obtiendra rien désormais, le jeune prince se laisse aller à toute sa colère. Il se rend auprès du roi de France, se déclare son homme-lige, et, sans calculer la portée de l'engagement qu'il va prendre, lui offre d'expulser les Anglais de la Touraine, proposition à laquelle celui-ci se hâte de souscrire.

On rapporte à cette occasion un trait qui peint l'ardeur de Philippe-Auguste. Arrivé avec Richard, après de nombreux succès contre l'armée anglaise, sur les hauteurs qui dominent Tours, du côté de la Tranchée^ il jette un coup d'oeil rapide sur la ville, dont le panorama se déploie pour ainsi dire à ses pieds, se détermine à attaquer d'abord Chàteauneuf, qu'il considère comme le point le plus faible, et descend ù cet effet à Saint-Cyr, pensant pouvoir y traverser facilement la Loire. Mais, outre que le fleuve, en cet endroit, a toujours été large et rapide, comme il n'avait cessé de pleuvoir depuis quelques jours, « les eaux estoient moult grandes, et si estoient tous les ponts abattus et les bateaux effon- >' drés. » Il y avait donc un extrême danger à tenter le passage. Cependant, si l'on attendait que les eaux fussent écoulées, ce qui, malgré la saison (l^"" juillet), pouvait tarder d'une semaine, on compromettait le succès de l'entreprise.

« Iceluy vaillant roy Philippe, comme prince de haut courage, » ne balança pas. Suivi de ses ribauds , sorte de garde suisse ou de garde impériale d'une fidélité à toute épreuve, et de son mire (médecin) habituel, Gilles de Corbeil, il s'élance le premier dans le fleuve, s'avance en le sondant lui-même avec sa pique, et arrive sain et sauf à l'autre bord. Électrisés par son exemple, tous ses soldats l'imitent et se trouvent bientôt à ses côtés sans encombre.

Cette résolution intimide les Anglais ; ils abandonnent immédiatement la place, et Philippe-Auguste y fait son entrée la pique à l'épaule. Le lendemain, à l'aube du jour, il ordonne d'escalader Tours et pousse si vigoureusement l'assaut, du côté surtout de la rivière, que les portes de la ville s'ouvrent comme d'ellesmêmes : ce qui ne protège pas les assiégés contre le fer des Français, car tous ils sont passés au fil de l'épée. Moins malheureux, soixante-dix chevaliers et trois cents gens d'armes avaient eu le temps de se retrancher dans le château, dont Gilbert était gouverneur. On les obligea de se rendre à discrétion, mais on leur laissa la vie sauve (1189).

Guillaurae-le-Breton, dans sa Philippide, a célébré ce fait d'armes, et nous a laissé, à cette occasion, une description de Tours dont nous voulons rapporter les traits principaux :

Inde iter accélérât Turouis fesiivus in urbein Quain geminum nit'ulâ /lumen circumfluit undâ. Hinc Liger, indè Carus, medio sedet inter ulrumqtie, Clara situ , speciosa solo, jucunda fluenlis , Fertilis arboribiis, uberrima fruge, superba Cive, potens clero, poptilis numerosa, referla Diviliis, lucis et vitibus undiquè lucens.

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« Heureux du succès qu'il vient d'obtenir (Philippe-Auguste), il se dirige » aussitôt vers Tours, dont les remparts sont baignés par deux fleuves. A droite y la Loire, à gauche le Cher, au milieu la ville. Aucune position n'est plus belle, » aucun territoire plus fertile. De claires fontaines, des vergers couverts de " fruits délicieux, des hommes d'un rare mérite, un clergé influent, une popu- » lation nombreuse, d'immenses richesses, enfin, tout à l'entour, de riants co- •■ teaux chargés de vignes et de bois : voilà ce qui fait la puissance et la » renommée de cette cité. »

Gilbert, dont nous venons de parler, est le premier gouverneur de Tours que nos annales nous fassent connaître, et le château où il s'était retranché avec les chevaliers, ses honrmes d'armes, venait à peine d'être bâti par Henri II. Chalmel nous a donné la description de ce curieux monument de l'époque. Nous transcrivons ici ses propres expressions :

« On s'était servi, dit-il, pour en établir les fondements, des anciens murs de » la ville; ce qu'on distinguait aisément parce qu'ils étaient faits de petites " pierres de trois pouces en carré, tandis que le reste de l'ouvrage est bâti en

• grandes pierres longues d'un pied et demi. Le carré qui composait le château

• était irrégulier, et flanqué de tours à chacun de ses angles. Au-dessus de la

• porte du château on voyait une grande pierre sur laquelle étaient trois figures >• en bas-relief, d'une sculpture assez correcte. L'une représentait un architecte ■ habillé à la romaine, tenant à la main une équcrre dont l'angle était obtus, ce •• qui convenait à l'irrégularité des angles de l'édifice. Les deux autres figures " étaient celles de deux femmes, l'une toute nue, l'autre vêtue à la romaine, ap- » puyant toutes deux leurs mains sur chacune des épaules de l'architecte. Au » bas du château, et au-dessus d'une fausse porte ou poterne par laquelle on n descendait à la rivière, on remarquait une pierre antique haute de deux pieds » et demi et longue de quatre pieds quatre pouces. Sur cette pierre, appelée » vulgairement le tombeau de Turnus, on voit un vase sculpté en bas-relief, »► d'où sortent à droite et à gauche des rinceaux où des feuillages avec des oi- » seaux, etc. »

L'archevêque de Reims, Guillaume, le duc de Bourgogne, Hugues, et le comte de Flandres, Philippe, réussirent, à force de démarches, à réconcilier Henri II et Richard. Mais au prix de quels sacrifices! Le chagrin que causa au premier ce revers, qu'il prit peut-être trop vivement à cœur, lui causa une fièvre violente qui le conduisit au tombeau (1189).

David Hume rapporte que Richard s'étant rendu à Fontevrault, où le roi avait ordonné sa sépulture, le corps du malheureux père jeta du sang par la bouche et par le nez, et ce sang rejaillit sur le nouveau souverain, a A ce spectacle, ajoute l'historien, Richard fondit en larmes et maudit sa rébellion. »

Ainsi mourut ce prince, qui, nous le répétons, d'une munificence sans égale, éleva de nombreuses et toujours utiles constructions, réédifia les remparts de nos villes et de nos forteresses, étendit l'enceinte de Tours en en reportant les limites jusqu'aux rues Sainte- Marthe et des Amandiers et en l'élargissant au midi par la demi-lune des Ursulines, fonda des églises et des monastères ,

acheva, ou à peu près, les belles et si nécessaires levées de la Loire, commencées par Louis-le-Débonnaire , fit des dons considérables aux établissements religieux, enfin nourrit de ses deniers, et chaque jour, plus de dix mille personnes qu'une cruelle disette avait réduites à faire sécher des pépins de raisins, des feuilles d'avelaine et de fougère, pour les réduire en farine.

Henri II, généralement regretté, l'eût été bien davantage encore sans ses humaines faiblesses. « Il souilla sa maison d'adultères, et peut-être d'incestes, et, pour n'avoir pas su régner sur lui-même, il perdit, à la fin de ses jours, l'empire que lui assurait la supériorité de ses forces et de ses talents. » Le meurtre de Thomas de Cantorbéry, dont nous raconterons plus lard les péripéties, chargera toujours la mémoire de celui qui fut assez faible pour en ordonner l'exécution.

Richard, les derniers devoirs rendus à son père, se fit reconnaître à Rouen duc de Normandie, signa avec Philippe-Auguste (1189) un traité de paix ù la fin duquel on lit : « Telles sont les conditions auxquelles nous nous sommes en- » gagés, moi, Philippe, roi des Français, envers Richard, roi des Anglais, mon » allié et mon fidèle vassal; moi, Richard, roi des Anglais, envers Philippe, roi » des Français, mon seigneur et mon ami ; » lui remit Crcssac et leBerry, s'obligea à lui verser pour les frais de guerre de leur première alliance 4,000 marcs sterling, indépendamment des 20,000 que Henri II payait déjà à la France, reçut

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en échange les villes de Tours, du Mans, de Tro. deMontoire, de Château-du- Loir; après quoi, il passa en Angleterre, où il pourvut à son couronnement.

LA TOllIlAINK

Irnsciblc, fior, impétiionx , Ricimrd se faisait siirtoiU romarqiior par sa bravoure, son adresse dans les exercices militaires, sa piété. « Lu jour, dit un historien, témoin oculaire,. il se précipite au sein d'une mêlée affreuse, sans songer au danger auquel il s'expose, et revient parmi les siens tout couvert de flcches lancées contre lui , semblable à une pelote remplie d'aiguilles. » Dans un tournoi donné par lui 5 Tours, il parut, couvert d'une armure de fer noire, coucha l'un après l'autre sur le sable douze chevaliers des plus réputés, et les força tous h reconnaître sa force et sa supériorité. « L'un d'eux, dit Henri Knigbton, le sire Robert de Gaume, ayant hésité à s'avouer vaincu, il lui perça la gorge de sa lance, blessure dont, heureusement, Robert ne mourut point. »

Autant pour expier ses torts envers son père que pour obéir au propre mouvement de son cœur, Richard résolut de se croiser avec Philippe-Auguste, qui était dans les mêmes dispositions que lui. A cet effet, tous les deux ils se réunissent à Nonaucourt, renouvellent leur traité de paix, se rendent ensuite à Tours, où l'archevêque Barthélémy remet à Richard l'écharpe et le bourdon du

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pèlerin, font ensenible une >isite au tombeau de saint Martin et se séparent. Philippe-Auguste prend la roule de Cènes. Richard celle de Marseille.

Othon de Saint-Biaise s'est fait l'historiographe du roi d'Angleterre et comte de Touraine. Il nous l'a dépeint combattant avec une valeur héroïque, tellement redouté de sos ennemis que lorsqu'un cheval ombrageux venait à broncher, le cavalier musulman lui disait : « As-lu peur que le mi liichard soit caché dam ce buisson? » Il nous a appris comment, ujalgré ses efforts, il fut obligé

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(le conclure avec Saladin une trêve de trois ans, trois mois, trois semaines, trois jours, trois heures; comment, revenant en Europe, il toucha les côtes inhospitalières de la Ualmatie ; comment, enfin, poursuivi par de secrets ennemis, il traversa une partie de l'Autriche et y fut fait prisonnier. Pressé par la faim, au moment de son arrivée à Vienne, il entre dans une auberge, et, pour détourner les soupçons, se met à préparer lui-même son souper. A ce moment, un des familiers du duc Léopold, qui a déjà vu le royal fugitif en Terre-Sainte, le reconnaît à une pierre précieuse qu'il porte en anneau et qu'il a eu l'imprudence de garder au doigt. Moins d'une heure après, Léopold venait lui-même l'arrêter (1193).

Mis en liberté par l'intervention du pape, que n'a pas cessé de solliciter dans ce but la reine Éléonore, mère de Richard, celui-ci revient en Touraine et trouve les villes , les places fortes, les châteaux, occupés en majeure partie par Jeansans-Terre, son frère, qui a profité de son absence pour s'en emparer. Jean avait été secondé par le roi de France, auquel il cédait la moitié environ de la province. Mais, en apprenant le retour de Richard , voulant conjurer l'orage prêt à fondre sur sa tête, il se rend à Évreux, ordonne d'égorger trois cents chevaliers français chargés de défendre le château de cette ville, massacre que ses sicaircs exécutent au milieu d'un festin splendide oii il a convié les victimes; après quoi, faisant exposer leur têtes autour des murs d'Évreux, fier de pouvoir offrir à son frère cette preuve de son aversion pour la France, il va se jeter à ses genoux et solliciter son pardon (119/1).

Richard, ce premier pas fait, mit le siège devant Tours et s'empara de la place sans grande peine. Instruit des dispositions hostiles que les habitants de Châteauneuf avaient montrées contre lui, il les frappa d'un impôt forcé de 2,000 marcs d'argent, chassa les chanoines de Saint-Martin et confisqua tous leurs biens. Toutefois, il se relâcha bientôt après de sa rigueur: Philippe- Auguste ayant usé de représailles, les deux monarques se réconcilièrent et restituèrent à ceux qu'ils en avaient dépouillés leurs privilèges et leurs terres.

Cette réconciliation, malheureusement, ne porta pas longtemps ses fruits. La fin prématurée de Richard, de ce monarque à qui sa téméraire intrépidité a valu le surnom de Cœur-de-Lion, livra de nouveau la Touraine, et surtout les cités qui en dépendaient, au fléau destructeur des batailles. Frappé mortellement au siège de Chalus, vieux manoir limousin oii les traditions populaires affirmaient que Vicmar, vicomte de Limoges , tenait enfouie la statue en or massif d'un empereur romain, trésor dont Richard convoitait la possession absolue, ce prince, faisant appeler Jean-sans-Terre, lui avait remis le gouvernement de SCS Étals, en léguant aux pauvres le quart de sa fortune.

Il n'a pas fermé les yeux que des bruits de guerre circulent de toutes parts. Le duc de Bretagne, Arthur, fils de Geoffroy (quatrième fils lui-même de Henri II) et de Constance de Bretagne, prétend avoir plus de droits au trône que Jeansans-Terre, son oncle. A l'appui de ses prétentions il invoque sa naissance; il rappelle, et non sans raison, que Richard, traitant de son mariage avec la fille de Tancrède, roi de Sicile, l'a solennellement reconnu pour son héritier présomp-

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tif. Si Richard l'a désavoué plus tard, ce n'a été que par suite de circonstances qui n'ont pu infirmer la première décision prise en sa faveur.

De son côté, Jean-sans-Terrc s'autorise des volontés dernières du feu roi, de ses paroles suprêmes, de ses intentions bien formelles et bien nettement exprimées en face de sa cour ; il produit un testament prétendu de son frère, qui vient donner plus d'autorité encore à ses assertions.

Les deux compétiteurs avaient de nombreux partisans, mais ils différaient essentiellement de caractère. Arthur, à peine entré dans l'adolescence, était doué des qualités les plus brillantes et les plus aimables ; Jean-sans-Terre, au contraire, avait les inclinations les plus basses et les plus perverses. Tours, Angers, le Mans, et par conséquent les provinces dont ces villes étaient les capitales, se déclarèrent pour Arthur et lui ouviirent en même temps leurs portes. La Normandie et les principaux officiers de l'armée anglaise, gagnés par de secrètes promesses, marchèrent pour Jean-sans-Terre.

On en vint aux mains, et peut-être le résultat de cette lutte n'eût-il pas été douteux sans la médixition du roi de France. Philippe-Auguste se rappela qu'il avait fait élever lui-môme le jeune duc de Bretagne avec son fils Louis VTII ; il le rejoignit à Tours, où Arthur venait d'être reçu chanoine honoraire de Saint- Martin, cérémonie qui s'était faite avec beaucoup de pompe, le récipiendaire, revêtu d'un surplis et d'une aumusse, ayant été installé au chœur, selon la coutume, dans la forme du doyen. Il agréa ensuite son hommage pour les trois provinces et lui promit de le soutenir.

Le jour même où furent cimentées ces promesses, Arthur échappait à une conspiration formée, non contre sa vie, mais contre sa liberté. Aimery de Thouars, sénéchal de Touraine, d'Anjou et du Maine, pour le roi Jean, Hugues de la Marche et Geoffroy de Lusignan, devaient s'emparer de sa persoone, au moment où il sortirait de Saint-Martin, et le livrer à son oncle. Averti à temps de leurs projets, Arthur ne s'éloigna pas du château. Alors, les conjurés se vengèrent en mettant le feu aux faubourgs et en se retirant à la hûte. Poursuivis par (luillaume des Barres, le plus vaillant capitaine de son temps, ils gagnèrent précipitamment le Poitou, où on perdit dès ce moment leurs traces.

La fortune, qui semblait se déclarer pour Arthur, l'abandonna tout-à-coup. Philippe-Auguste se préoccupait plus de ses propres intérêts que de ceux de son jeune protégé. 11 tournait ses armes contre lui ou venait à son aide, suivant qu'il y trouvait quelque avantage. Peu lui importait, au fond, que ce fût l'un ou l'autre des deux compétiteurs qui régnât. L'essentiel, h ses yeux, c'était que les provinces qu'ils possédaient en France pussent leur échapper et revenir à leur souverain naturel. Toutes ses manœuvres tendaient h ce but.

Or, Guillaume des Roches, qu'Arthur avait fait sénéchal de Touraine, étant inopinément passé d'un camp dans un autre, livrant le Mans aux Anglais, le roi de France, dont Guillaume avait l'oreille, céda légèrement peut-être à ses insinuations, sortit de Tours, et alla signer un traité par suite duquel il fut reconnu : l" que le prince Arthur rendrait hommage du duché de Bretagne au roi d'Angleterre; 2° que le roi d'Angleterre rendrait hommage du duché de Normandie

au roi de France; 3" que celui-ci recevrait en outre trois mille marcs d'argent, tant pour le rachat de la Normandie que pour les frais de la guerre ; 4° enfin que Jean-sans-Terre relèverait de Philippe -Auguste pour tous les fiefs qui avaient appartenu à Henri II et à Richard.

Eu conséquence de ce traité, plus habile de la part du monarque anglais que de la pari du roi de France, Arthur se trouvait dépouillé de ses États. Incapable de protester par lui-même, dépourvu qu'il était de troupes et d'argent, il fut obligé de se rendre et de subir la loi du plus fort (22 mai 1200). « Il fallut que le » pauvre enfant reconnût Jean pour roi d'Angleterre, pour duc de Normandie, » pour maître de la Touraine, du Maine et de l'Anjou ; qu'il lui fît hommage de » la Bretagne en face du roi de France, et qu'il se reconnût lui-même son vassal, » son homme, son justiciable. Tant il est vrai, s'écrie d'Argentré, que lespuis- » sants n'ont respect à nulle conscience et révérence de Dieu, se servant de «. serments et promesses pour amuser les plus simples, et surprendre, à leur » avantage, ceux qui s'y fient au pied levé. »

C'est le propre des hommes d'âme et de cœur de pardonner à l'injure, à l'ingratitude. L'abandon du roi de France pénétra Arthur de douleur, mais n'altéra pas ses sentiments d'affection pour lui. Il aima mieux encore se retirer à sa cour que de retourner à celle de Jean-sans-Terre, où la duchesse douairière de Bretagne, sa mère, l'avait déterminé précédemment à se rendre, sous ce prétexte, suggéré sans doute par le roi d'Angleterre, que Philippe-Auguste ne feignait d'épouser la cause d'Arthur « que pour dépouiller plus facilement ce jeune prince. »

Conquise à force de ruse et de concessions, la paix ne pouvait durer bien longtemps. Jean traversa de nouveau la Manche, renouvela les clauses de son traité, vint même à Paris, oii onlui fit un accueil magnifique, et où il fut investi par la cour des pairs des comtés d'Anjou, de Touraine et du Maine. Mais, bientôt après, la reine Éléonore, veuve de Henri II, ayant, par remords, abandonné au fils de son premier époux, à Philippe-Auguste, la Guyenne et le Poitou, et le roi d'Angleterre s'étanl refusé, contrairement à la foi jurée, à lui en venir rendre hommage, il fallut dès lors rentrer en campagne.

Arthur fut un des premiers à se ranger sous les bannières du roi de France et à marcher au combat. Telle fut même la conduite brillante qu'il tint à Gournay, que Philippe-Auguste, émerveillé de tant d'intrépidilé unie à tant de jeunesse, l'arma chevalier sur le champ de bataille, lui promit en mariage sa fille unique, Marie, quoiqu'elle n'eût encore que six ans, le reçut à serment pour le duché de Bretagne, et, ce qui montre l'esprit versatile de ce prince, le déclara comte d'Anjou, de Touraine et du Maine, à l'exclusion définitive de son oncle (1202).

Philippe-Auguste ne borna pas là ses faveurs : il donna au jeune prince deux cents lances, espèce de garde d'honneur avec laquelle Arthur se rendit à Tours, son quartier général, et promit de le seconder de telle sorte qu'il pût « reconquester la Bretaigne » dont le roi d'Angleterre avait surpris plusieurs places. Le nouveau chevalier employa trois semaines à prendre ses dispositions, ensuite il partit accompagné des comtes d'Eu et de la Marche, Geoffroy de Lusignan, Guillaume et Savary de Mauléon, et plusieurs autres seigneurs de Touraine et de

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Poitou, que sa jeuuessc, son courage et son affabiliKîi avaient frappés d'admiration.

A son arrivée devant Mirebeau, où la reine Éléonore, son aïeule et son ennemie, venait de se renfermer au premier bruit de l'armement, sa petite armée se composait de cinquante chevaliers et de quatre mille hommes de pied. C'était peu pour faire avec succès le siège d'une place forîe : aussi, se défiant de son inexpérience, ce qui anuonçaitdéjà de sa part une grande habileté, Arthur résolut-il, avant de rien entreprendre, de consulter ses compagnons d'armes.

D'un côté, le roi d'Angleterre s'avançait avec des forces considérables; de l'aulre côté, le roi de France annonçait la prochaine arrivée d'Hervé de Nevers, de Hugues deDampierre, de Hubert de Beaujeu et de leurs gens. Or, que convenait-il de faire? Le plus sage eût été d'attendre.quc l'armée fût au complet. Mais Arthur était impatient de rentrer en possession de ses États, mais la ville contenait peu de troupes, mais plusieurs seigneurs, le comte de la Marche surtout, avaient vivement à se plaindre de Jean-sans-Terre et brûlaient d'impatience de se venger. Il fut résolu que l'on monterait immédiatement à l'assaut.

Comme l'a dit avec justesse un jeune historien de mérite, M. Pitre-Chevalier, dont nous allons suivre le récit, « la victoire est femme ; elle sourit d'abord à la jeunesse, mais c'est pour la trahir aussitôt. Tel fut le sort d'Arthur. Entourer la ville, ouvrir la brèche, s'y élancer Tépée à la main, tout cela réussit à merveille : mais il fallait de môme enlever une grosse tour, dernier asile d'Éléonore, et le roi d'Angleterre eut le temps d'arriver. Cependant, tant déjeunes braves n'eussent point cédé si la trahison ne se fût mise de la partie. Elle était peutêtre d'avance au camp des Anglais, en la personne d'Emery de Thouars et de Guillaume des Roches. Le fait est que, sachant les intelligences de celui-ci dans la place, Jean-sans-Terre le fit venir sous sa tente et lui dit :

« N'est-ce pas calamité que gens faits pour se choyer comme bons parens et familiers se jettent en tel destourbier, par faute de soy entendre et convenir? Voici Aliénor (Éléonore), ma très redoubtée mère, mal courtoisement enserrée dans une tour que peuvent rompre engins de guerre, où elle n'a déduits que de cris et pleurs de meshaignés (blessés), et Arthur, mon beau neveu, qui un joui sera honneur de chevalerie, s'en va droit en avant, cuidant que rien lui puisse nuire, faisant de batailles festes et jeux. Moy-môme, Jean, son seigneur et roy,J qui pourrais bien d'un coup lui tollir ce qui lui reste de vie à vivre pour longue qu'elle soit, je suis ici asteure ( à cette heure ) à temporiser et à essayer tous ménagemens convenables, attendant possible que ces gens d'armes, qu'il a mandés au loin, veignent et me relancent comme un regnard aux toiles. Ne sçaurais-lu expédient pour amener les choses h bien? N'as-tu soubvenir de quelqu'ami favorable du parti de mon beau neveu qui te puisse ayder à paix recouvrer, et guerdon (récompense) de moy obtenir? »>

— Le seul guerdon désirable, répondit des Roches après un instant de réflexion, c'est l'honneur que j'ay de servir mon seigneur, mais je le supplie de m'octroyer un don.

— Je te l'accorde, dit Jean-sans-Terre, et sur l'âme de mon père.

— Adonc, répliqua des Roches, demain le jeune et gentil duc et tous ces

ANCIKNNE ET MODERiNE. 209

beaux seigneurs qui le gardent de vous seront vostres et à vostre commandement : mais je réclame le don que vous m'avez octroyé. C'est que aucun des assiégés ne sera ou emprisonné, ou à mort envoyé; que monseigneur Arthur sera de vous traité et choyé comme bon et honorable neveu ; et que vous lui relaisserez de ses biens ce que les seigneurs de la cour jugeront lui appartenir.

— Oui déà, reprit Jean, tu ne demandes que cela? Or, je te l'ai accordé, et n'en sera mie retranché.

A ces paroles, Jean-sans-Terre joignit tous les serments possibles, déclarant ses vassaux déliés de son obéissance s'il manquait à ses engagements, et se soumettant lui-même ù tout ce que mérite un perfide et un ennemi public.

Plein de confiance en cette parole, Guillaume se mit en devoir d'exécuter luimême sa promesse. Malheureusement il avait donné dans un odieux piège. Jeansans-Terre ne fut pas plus tôt maître d'Arthur et de ses principaux chevaliers, surpris, la nuit, dans leurs lits, qu'au mépris de tout honneur il les fit jeter en prison. « Vingt-deux des plus illustres y moururent de faim! » Des Roches, indigné, alla offrir sur-le-champ son épée à Philippe-Auguste.

De Mirebeau, Arthur fut conduit au château de Falaise, séparé de ceux qui l'aimaient ou lui témoignaient quelque sympathie, gardé étroitement à vue, privé des choses les plus nécessaires à la vie, et ayant deux triples anneaux rivés aux pieds — tripUccs annulas circa pedes habens. Là , Jean-sans-Terre ne négligea rien pour le circonvenir, pour l'amener à renoncer à ses droits.

— Abandonne, lui dit-il un jour, de fausses prétentions à des couronnes que oncques ne porteras. Suis-je pas ton oncle? Je te ferai part d'héritage comme ton seigneur, et te donnerai mon amitié.

— Ton amitié? répondit le jeune duc avec fierté; mieux me vaudrait la haine du roi de France : avec chevalier loyal toujours y a remède de générosité.

— C'est folie de s'y fier, beau neveu; les rois de France naissent ennemis des Plantagenels.

— Philippe a placé la couronne sur mon front ; il fut mon parrain de chevalerie, il m'a baillé sa fille en foi de mariage.

— Et tu ne l'épouseras méshui ! Nos tours sont fortes; il n'y a ici rien qui résiste à ma volonté.

— Jamais tours niépées ne me rendrontasscz lâche quede redire au droitque je tiens de mon pèie après Dieu : ce fut Geoffroy, votre frère aîné , aujourd'hui devant le Seigneur. Angleterre, Touraine, Anjou, Guyenne, sont miens de son chef, et Bretagne de l'estoc de ma mère; jamais je n'y renoncerai que par ma mort.

— Ainsi sera donc, beau neveu ! dit Jean.

Et, dès ce moment, poursuit le jeune historien breton, la perte d'Arthur fut résolue. Le roi d'Angleterre chercha partout des assassins sans pouvoir en trouver. Ses plus dévoués serviteurs, en vain tentés par ses promesses, lui répondit rent qu'ils étaient gentilshommes et non bourreaux. Deux d'entre eux s'enfuirent de sa cour, de peur de céder à ses instances. Le gouverneur même du château, William Bruce, chambellan de Jean-sans-Terre, loin d'obtempérer aux injonc-

lions qui lui étaient faites, sentit son sang se révolter dans ses veines, et n'hésita pas à risquer sa vie pour sauver celle du prisonnier confié ù sa garde.

Un jour, deux personnages descendent dans le cachot d'Arthur sons prétexte de lui porter des consolations. Les prisonniers sont crédules. Peuvent-ils, du moment où le verrou les a pour ainsi dire retranchés du nionde^, se croire encore des ennemis? Le prince accueille les nouveaux venus le sourire sur les lèvres, leur tend une main amie, sans déliance. Mais bientôt il s'aperçoit de son erreur: les misérables, vendus au poids de l'or, se sont lâchement engagés à faire subir à la victime de Jean-sans-Terre le cruel supplice d'Abailard; ils ont juré, déplus, de lui crever les yeux I...

Épouvanté h l'idée de l'infamie dont il est menacé, seul, abandonné à luimême, Arthur se jette à leurs pieds, les supplie de lui donner la mort, mais d'épargner son honneur, d'avoir merci de sa jeunesse, de se rappeler les bienfaits dont son père les a comblés tant de fois, dont lui-même s'est souvent montré pour eux si prodigue. Émus d'abord, interdits, presque terrifiés en songeant ù l'exécrable mission qu'ils se sont chargés d'accomplir, les bourreaux hésitent. Arthur met à profit cette irrésolution. 11 échappe à leurs étreintes, il se relève, aussi terrible maintenant qu'il était tout à l'heure humble et anéanti, brise le banc sur lequel on devait le mutiler, et, armé d'un morceau de ce banc,

ARTHUR 8\rvi( l'iH ur «ioivtBNei'R ne falaise.

il pai*vient à les tenir en respect. Au môme instant arrivait le gouverneur, (|ui acheva de les éloigner en les frappant de son épéc.

William Bruce ne put mener à bonne fin ses généreuses intentions. Le lendemain même de ce jour, il dut se séparer de son captif.

— Je ne sais, dit-il au roi d'Angleterre en le lui remettant, ce que doit devenir ton neveu, que voilà ; mais le ciel m'est témoin que je te le rends sain de la vie et des membres^ et je souhaite qu'il n'ait pas plus de sujet de se plaindre de ceux à qui tu vas en confier la garde qu'il n'en a de se plaindre de moi.

Jean-sans-Terre conduisit le jeune prince , « comme un agneau qu'on mène à » la boucherie, » du château de Falaise au château de Rouen, et pendant quelque temps on put croire qu'il avait résolu, sinon de lui rendre la liberté, du moins de le laisser en repos. Ce n'était, hélas ! qu'un faible répit! Furieux des succès de Philippe-Auguste, dont les troupes, parties de Tours sous ses ordres, étaient accourues au secours d'Arthur, il résolut d'en finir avec « ce continuel sujet » d'alarmes, » et, pour cela, de ne s'en rapporter qu'à lui-même.

A cet effet, il va se cacher, seul, au fond du val de Moulineaux, sur la Seine, demeure trois jours sans se montrer à personne, pour détourner sans doute les soupçons; puis, prenant un batelet, avec un écuyer poitevin, Pierre de Maulac, qu'il récompensa plus tard par un riche mariage, il se rend an pied de la tour où l'on gardait sa victime.

— Venez-çà, beau neveu, dit-il à Arthur, au moment où s'ouvrit la porte de son cachot, qui donnait sur le fleuve, et en lui tendant la main comme pour le soutenir, ce dont le pauvre enfant, affaibli par la souffrance et le chagrin, avait grand besoin : venez voir le jour quêtant vous aimez ; je vous rends libre comme l'air, etveux moi-même vous octroyer un royaume à gouverner.

Jean-sans-Terre parlait de jour, et la nuit était sombre et effrayante; il parlait de liberté , et ses doigts étreignaient le bras du captif comme des tenîjilles de fer; il parlait d'octroyer un royaume, et ses yeux, où se reflétaient les fumées de l'ivresse, décelaient les plus sinistres projets!

Un horrible pressentiment glace le coeur d'Arthur... Il s'arrête... IVIourir, et il n'a pas encore seize ans ! Et une si belle, si séduisante carrière semblait s'ouvrir devant lui! Et il avait entrevu tant de bonheur, tant de douces joies, tant de gloire, surtout, dans l'avenir !

— Épargne ton neveu, mon bon oncle, s'écria-t-il tout-5-coup en tombant aux genoux du monarque et en lui couvrant les mains de larmes; épargue ton sang, le sang de ton frère !

Loin de se laisser attendrir, « Jean, le saisissant par les cheveux, lui plongea n une épée jusqu'à la garde dans la poitrine, et, retirant le fer tout humide, » frappa de nouveau sa victime à la tête et lui traversa les deux tempes; puis, » quand la barque fut à trois milles de la tour, il jeta le cadavre dans les ») flots. »

(. Ainsi finit Arthur I", roi d'Angleterre, duc de Bretagne et de Normandie, comte du Maine, de la Touraine , de TAquitaine et de l'Anjou , prince beau comme sa mère, brave comme le héros qui lui donna le jour, duquel on voyait s'épandre la semence de toutes les vertus généreuses. »

« Quelque temps après, dit dom Morice, des pêcheurs trouvèrent son corps

dans leurs filets, et portèrent cette pêche royale an prieur de Notre-Dame-du- Pré, qui l'inhuma secrètement. »

Le récit de ce tragique épisode, qui rappelle la férocité des Mérovingiens, qui a surtout tant de rapport avec le meurtre des petits-fils de Clovis par leur oncle Clolaire, nous a forcé de glisser sur plusieurs événements auxquels nous allons maintenant revenir.

Après l'enlèvement d'Arthur à Mirebeau, Jean -sans-Terre, tout en ordonnant son incarcération , songeait à s'emparer immédiatement dés places fortes demeurées fidèles à ce jeune prince. Plusieurs de ces places résistèrent courageusement aux assauts qui leur furent livrés. Il n'en fut pas de même de Tours. Le gouverneur, Amelin de Roorthe, ayant honteusement abandonné son poste en apprenant que Guillaume des Roches, sous les ordres duquel il servait, venait de passer du camp des Anglais dans celui du roi de France ; la ville , livrée de la sorte à elle-même, leva aussitôt ses herses, et Jean-sans-Terre y entra, surpris de passer sans coup férir les ponts-levis.

Maître de cette o grand'porte du pays, » ainsi qu'il l'appelait lui-même, et ne doutant pas qu'on ne dût un jour, et avant peu sans doute, chercher à la lui reprendre, il en fît à la hâte relever les remparts. Tranquille ensuite sur ses forces , il y laissa comme gouverneur un vieil officier de fortune , Brandinellis Cottereau , espèce de soudard dont l'épée mercenaire n'appartenait pour ainsi dire à personne, dont le nom seul répandait partout la terreur, et courut à de nouvelles conquêtes.

Jean-sans-Terre ne s'était pas trompé dans ses prévisions. Il ne franchissait pas les dernières limites de la Touraine, que Philippe-Auguste, connaissant la foi punique avec laquelle on avait violé les promesses faites à Guillaume des Roches, levait aussitôt le siège d'Arqués, qu'il faisait pour le compte du fiancé de sa fille, et paraissait brusquement devant Tours. Pris à l'improvisle, Brandinellis, que rien n'efirayait, se défendit d'abord avec une bravoure, une activité, dignes d'une meilleure cause et d'un soldai sans reproche. Mais la place n'était pas pourvue de façon ix résister longtemps aux pressantes attaques de l'armée française. Ses défenseurs décimés, ses munitions épuisées, elle capitula. Témoin de la mâle énergie avec laquelle le vieux gouverneur s'était tenu jusqu'au dernier moment sur la brèche, le roi de France lui permit de sortir « vie et bagues sauves » pour lui et ceux de ses compagnons que la mort avait épargnés.

Que n'eut-il plutôt l'idée de les exterminer tous sans pitié!

La capitulation avait eu lieu le 20 août 1202, et Philippe-Auguste, ayant rem* placé Brandinellis par Geoffroy de Rochecorbon, s'était remis en roule pour allei reprendre le siège d'Arqués. Le 29 du même mois, le roi Jean, soutenu pai de nouveaux renforts, revint à marches forcées en Touraine. Celte fois, pouss par un aveugle sentiment de vengeance, et sans s'arrêter aux épouvantables résultats qui devaient en être la suite, il permit aux CoUereaux , dont les bandes, en se recrutant de tous les gens sans aveu, avaient pris le nom de leur^ chef, il leur permit le pillage et la destruction.

Il est curieux d'examiner quelle était l'importance topographique de Tours à

une époque où les deux plus grands rois de la chrétienté se la disputaient avec un tel acharnement. « La ville en elle-même n'était pas encore très forte ; mais, dit Chalmel, fortifiée, elle passait pour une des cités les plus importantes d'alors , tant par le nombre des habitants que par leurs richesses. Elle était séparée et indépendante de Ghâteauneuf. Outre les bonnes murailles qui la renfermaient, et, de distance en distance, étaient flanquées de fortes tours, il y avait encore un retranchement nommé le Bourg de la Trésorerie, qui s'étendait depuis l'archevêché, vers le couchant, jusqu'à une tour placée dans le lieu où était naguère le portail de la Chancellerie. Ghâteauneuf était une autre petite ville bâtie autour de l'église de Saint-Martin, et renfermée de murs avec des fossés faits à fond de cuve , toujours pleins d'eau. Il n'y avait entre ces deux villes que des jardins, des vignobles et des maisons de plaisance sans défense aucune. »

Jean-sans-Terre fit attaquer simultanément les deux villes. Tandis qu'il bloquait et battait en brèche l'antique Cœsarodunum avec les machines de guerre alors en usage, des mangonneaux, des pierriers, les Cottereaux, conduits par Halgar, montaient à l'escalade et s'emparaient de Ghâteauneuf. Gette autre Gapoue renfermait des richesses de toute sorte et tentait la cupidité des pillards : aussi, h peine dans ses murs, les vit-on se répandre par les rues, la torche enflammée d'une main, de l'autre brandissant une hache, poussant des cris formidables, renversant tout ce qui faisait obstacle à leur rage. Comme dans le Berry, où le pape Alexandre III les avait vainement frappés des foudres de l'Église , encouragés par leur roi , ils ne tenaient compte de rien, n'obéissaient qu'à leur sauvage et indomptable nature. « Ils brûlaient les églises, dit Rigord, traînaient avec eux les prêtres et les religieux chargés de liens, et les appelaient cantadors (chanteurs), par dérision. Cantadors, cantez, cantadors, leur disaient-ils, et puis leur donnaient grandes baffes {giffles) parmi les joues, et les battaient moult âprement de grosses verges, d'où il advint que aucuns rendirent à Dieu leurs âmes bienheureuses. «

« Ils prenaient de leurs mains souillées et ensanglantées de sang humain l'Eucharistie que l'on met dans les églises en vases d'or et d'argent, la jetaient à terre et la foulaient aux pieds ; leurs méchines (courtisanes) faisaient voiles et couvre-chefs des corporeaux sur quoi l'on pose le précieux corps de Notre- Seigneur au sacrement de l'autel. »

Et ce ne fut pas tout, si l'on en croit les contemporains : les maisons pillées, les palais, les églises dévastés, ils massacrèrent les habitants, sans distinction d'âge ni de sexe, et couronnèrent l'œuvre en mettant le feu à la ville. De l'église de Saint-Hilaire à Notre-Dame-la-Riche ce ne fut bientôt qu'un immense brasier dont le vent, âpre et mordant, entretenait encore la violence.

0 dolor ! heu luctus! heu pectora plena dolorum! Lutnine quo capitis potuisHs cernere sœvum Vulcani dentem , subito tàm magna vorantem !

C'est ainsi, c'est dans ce langage, beaucoup trop mythologique pour le sujet ,

que rautciir de la Chronique de Tours, qui assista de sa personne h cet affligeant spectacle, exprime rémotion qu'il lui causa :

« O douleur! ô deuil ! ô cœurs pleins d'amertume ! Est-il possible que nous » ayons pu voir la dent cruelle de Vulcain dévorer en aussi peu de temps de si » grandes et si belles choses ! »

Le roi Jean passa sur les débris fumants de Châtcauneuf, emporta Tours d'assaut, le 1*' septembre, et donna le commandement de la place à Girard d'Athée, tourangeau d'obscure origine, mais brave et dévoué. Mais il n'en resta pas tranquille possesseur. Sulpice d'Amboise, qui, en apprenant h le connaître, avait renoncé à le servir, vint le bloquer à son tour avec des troupes fraîches, ses amis, ses vassaux et ceux du roi de France auprès duquel il était rentré eu faveur. Secondé en outre par les habitants de Châtcauneuf et par les chanoines de Saint-Martin, assez heureux pour avoir échappé au massacre, il cerna étroitement Tours, fit surtout surveiller le château où s'étaient retranchés les Anglais, et livra h ceux-ci de rudes combats chaque fois qu'ils sortaient.

Ce fut dans le même temps que Jean-sans-Terrc égorgeait son neveu!

A la nouvelle de cet assassinat, que nous avons cru devoir rapporter en tous ses détails, bien qu'il ne se soit point accompli à Tours, un cri général de réprobation et de vengeance s'éleva contre le roi Jean. La comtesse de Bretagne, mère d'Arthur, fit présenter à la cour des pairs de France une requête signée des barons de Bretagne et de Touraine, qui portaient â leur jeune duc et comte un vif attachement. Le meurtrier et ses partisans prétendirent qu'Arthur s'était noyé en cherchant à s'évader; mais personne n'y voulut croire. Alors on vit les lois féodales, qui d'ailleurs faisaient naître tant de désordres, fournir un mémorable exemple de justice. Jean-sans-Terre fut sommé par les pairs de comparaître à leur barre. La citation lui ayant été signifiée à Londres par trois sergents d'armes, il dédaigna d'abord d'y répondre. Mais craignant, bientôt après, à la tournure que prenait l'affaire, de ne pouvoir à son gré l'assoupir, ou du moins en atténuer l'importance, il envoya l'évêque d'Ely et Hubert du Bourg réclamer de Philippe-Auguste un sauf-conduit.

— Qu'il vienne, dit le roi, il le peut en paix et sûreté.

— En sera-t-il de môme pour le retour, seigneur? demandèrent les envoyés.

— Oui, si le jugement de ses pairs le permet.

« Jehan, s'écrie le poète Guillaume-le-Breton, tu as craint qu'Arthur vivant » ne te ravît le trône : Arthur mort t'enlèvera le trône et la vie. Avant qu'un » destin railleur ne fît de toi un monarque, ton père t'avait donné le nom de >' Sans-Terre; grâce à la mort d'Arthur, ton père n'aura point menti : tu seras » sans terre de nom et d'efT(;t. »

La chambre des pairs, convoquée alors îi Melun pour réviser la législation féodale, — slabilimentum feudorium, — était composée des hauts barons relevant immédiatement de la couronne , et présidée par le duc de Bourgogne^ Eudes ; elle comptait dans son sein les comtes de Nevcrs,dc Boulogne, de Sainte Paul, de Dammartin, de Dampierre, etc., etc. L'accusé n'ayant point comparu à

trois sommations différentes, Tune de Paris, l'autre de Chartres, la troisième enfin de Vendôme, où les pairs s'étaient successivement assemblés, fut par eux condamné à mort et dépossédé de toutes ses terres en France, au profit du roi.

L'arrêt de condamnation portait: « Jean, duc de Normandie, ayant violé son » serment envers le roi Philippe, son seigneur; tué le fils de son frère aîné, » vassal de la couronne de France, cousin du roi, et commis ce crime dans n l'étendue de la seigneurie de France, est déclaré coupable de félonie et de » trahison ; toutes les terres qu'il tient à hommage seront confisquées ; etc. »

Cet arrêt, l'un des plus graves que nous ayons recueillis dans l'histoire, eut un grand retentissement en Europe et y produisit une vive sensation. Il n'y eut guère que la cour de Rome qui n'ait pas paru d'abord s'en préoccuper. Toutefois, cette indifférence, assez inexplicable, dura peu. Le roi Jean s'étant abaissé devant le Saint-Siège en s'en reconnaissant vassal, le pape Honoré III se déclara dès lors le protecteur du roi Jean, soutint qu'il n'avait pu valablement, roi d'Angleterre, être jugé par des pairs de France , et quant au meurtre d'Arthur, il ne se borna pas h justifier le crime, il soutint qu'Arthur était rebelle à son oncle, et qu'il avait été, comme tel, à bon droit condamné à mort.

De pareilles arguties se réfutaient d'elles-mêmes ; ce ne pouvait être comme roi d'Angleterre, mais comme comte, duc et vassal du roi de France, que Jean avait été légalement cité et jugé parla cour des pairs, le crime surtout ayant été commis sur la terre de France. En dépit de l'opposition du pape, l'arrêt était donc juste au fond et régulier dans la forme. Philippe-Auguste se hâta de l'exécuter et de saisir les États confisqués au profit de sa couronne. Après avoir pris quelques places en Normandie, il vint mettre le siège devant Tours, dont le gouverneur, Guillaume de Batillé, lui ouvrit les portes à première sommation. Toute la province suivit cet exemple et se soumit volontairement au roi. Seuls, les deux châteaux de Loches et de Chinon opposèrent une résistance opiniâtre. Non pas que la domination anglaise et le nom de Jean fussent moins en horreur à ces deux places qu'au reste de la province, mais elles étaient commandées, Chinon par un seigneur anglais, Roger de Lascy, et Loches par un français, Girard d'Athée (dont il a été déjà question), au service du roi d'Angleterre. La reddition de Chinon après le siège le plus meurtrier acheva l'entière conquête de la Touraine, qui resta sans retour annexée à la couronne, dont elle avait été distraite environ deux cent soixante ans. Réunie de droit par l'arrêt de la cour des pairs, en 120/i, elle le fut de fait, en 1205, le jour de Saint-Jean.

Guillaume des Roches, seigneur de Rochecorbon, un des plus grands seigneurs du royaume, avait été nommé par Arthur sénéchal des trois provinces de Touraine, du Maine et d'Anjou. Philippe-Auguste, qu'il venait d'aider puissamment au recouvrement des trois provinces, lui en donna pour récompense la sénéchaussée, non plus amovible, mais héréditaire.

Philippe ne put d'abord se maintenir paisiblement en Touraine. Les troupes anglaises cantonnées de l'autre côté de la Loire se répandaient souvent dans les terres, pillant et dévastant tout ce qui tombait sous leur main; quelquefois

même elles arrivaient en assez grand nombre pour inquiéter les villes. En janvier 1211, un parti détaché de leur corps d'armée principal, venant du Poitou, s'avança si près de Tours que le bailly de Touraine, Jean de Vaucelles, se vit dans la nécessité , pour les arrêter, de faire sauter les ponts de Vançay et de Saint-Sauveur.

Après bien des négociations, aussitôt rompues qu'entamées, Jean-sans-Terrc tenta quelques efforts pour reconquérir ses Étals (1213). Il descendit jusqu'en Anjou à la tète de légions nombreuses, s'empara d'Angers et menaça la Touraine. Philippe rappela alors de Flandres Louis, son fils, depuis Louis VIII, qui vint établir son quartier général à Chinon. Le prince expulsa vigoureusement les envahisseurs , et un nouveau traité ayant été conclu pour cinq ans, Jean retourna en Angleterre, où, bientôt après, il mourut (1216).

Ce fut dans le même temps que, sûr de posséder sans conteste la Touraine, Philippe-Auguste, pour s'attacher la noblesse de cette province, nomma cinquante-cinq chevaliers bannerets. Presque tous tenaient aux plus glandes familles et concoururent au glorieux succès de la bataille de Bovines. Un poète a dit à ce sujet :

Ordre de banneret est plus que chevalier, Comme après chevalier accort suit bachelier, Puis, après bachelier, écuyer; de manière Qu'après le duc ou roi est toujours la bannière.

Henri III, fils du roi Jean, renouvela ses prétentions sur les provinces conquises. Mais, pour toute réponse, le roi de France lui ayant envoyé l'arrêt de confiscation de la chambre des pairs , et l'Angleterre se sentant hors d'état de rien entreprendre, une seconde trêve intervint aux mêmes conditions que la première (1216).

Ainsi finit le régne réel des descendants de Guillaume-le-Conquérant en Touraine. Bien que ce règne n'ait été que d'un demi-siècle environ , et qu'on ne doive à tout prendre le considérer que comme une époque de transition , il n'en a pas moins laissé chez nous d'ineffaçables empreintes. Théâtre de luttes incessantes, acharnées, destructives, la province, et surtout les villes qui en dépendaient, en ont profondément éprouvé le contre-coup. De pareilles blessures se cicatrisent, mais ne s'effacent pas.

Jetons donc un voile sur cette affligeante et tout à la fois « colossale période o de nos annales. La Touraine voit s'ouvrir devant elle une ère qui va lui permettre de rétablir un peu d'ordre dans son administration intérieure, de reprendre quelques forces, de se remettre en état de résister h de nouvelles secousses, dans le cas où l'avenir lui en réserverait encore, de se soustraire enfin aux malheureux événements dont une partie de la France subit le poids.

C'est à cette espèce d'état d'assoupissement qu'il faut sans doute attribuer le silence, pendant plusieurs années de suite, des chroniques du règne de Philippe- Auguste, « si détaillées d'ordinaire, si complètes, si riches en tableaux drama- » tiques et pittoresques. » Les Rigord, lesGuillaume-le-Breton, les Vaulx-Cer-

nay, et tant d'autres, écrivains colorés, chaleureux, entraînants, laissent reposer également leur plume, sommeiller leur verve, se retremper leur forte et nerveuse imagination. Peut-être, pressentant de hautes destinées pour leur pays, pour la France, attendent-ils que l'heure ait sonné de rentrer dans la lice, et de raconter alors des épopées dignes de l'Arioste et d'Homère.

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