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Seconde dynastie. — Les Carlovijigiems. — Alcuin, abbé de Silint-Marlin. — Il fonde une école à Tours. — Disputaiio cnlre lui. Pépin , Charles et Louis, ses élèves. — Charle- !na<i;ne vient à Tours (t veut emmener Alcuin en Italie. — Mort subite de Luit^arde. — Portrait de cette princesse. — Indiscipline des monastère"'. — Concile ordonné à ce sujet par Temperenr. — Sécularisalion des moines de Saint-Martin. — NOME.NCLATL'IIF. Dl-S ARCHEVÊQUES DE ToURS. — Apparition des Norn:ands. — Hasting. — Siège de Tours. — Les Normands reculent devant la chasse de saint Martin. — I-K^ur défaite.— Contestation de Dol. — Ses péripéties, son issue. — Seconde apparition des Normands. — Massacre des moines dcMarmoulier. — La chasse de saint Ma: tin portée à Auxerre.
— Fureur des Normands. — Le Siiburbium de Tours, Maitiuopolis. — Robert-le-Fort. — Aveninie de Louis III. — Excommunication de rarchevcque Adaland. — Le Malhim publicum. — Ingelgcr. — Hetour de la cbûsse de saint Martin.
— Les deux mendiants. — Saint Odon. — Sa vie et sa mort.
— Fonl(incs-le-Bon et le lépreux. — Chateauneuf. — Circonscription de cette nouvelle ville. — Aspect de Tours. — Portrait des hiibilants de Chateauneuf. — Leur démêlé avec le chapitre de Saint-Martin. — Fin tragique de rarchevêquc Robert H. - Théololon.
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TOURS (796-%l
Vers la fin du viii" siècle, et an commeiicemeiît du Ix^ autre aspect. Nul éclair de civilisation ne brille encore parmi l'ignorance et la grossièreté universelles. Les chroniqueurs de la seconde race ont un langage et un style d'une grande sécheresse, et l'on ne trouve, chez la plupart d'entre eux, que l'indication des faits brève et souvent inintelligible. Ce ne sont que des moines écrivant une aride chronologie sur les marges de leurs missels. La guerre est toujours accompagnée des mêmes dévastations; mais, comme l'a fort bien remarqué Henri Martin, la licence et la férocité individuelles ont un peu diminué, grâce à rinfluence croissante du christianisme, qui entre plus avant dans les mœurs des Francs.
CHtlILKMAdNt: A TOUIIS
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Alcuin, que ses conlemporains appelaient le sanctuaire des arts lihêraux — artium Hberalium sacrarium, — emplissait l'Europe de son nom. Élève du vénérable Bèdc et de l'archevêque d'York, Gerbert, il était tout à la fois, aulant cependant qu'on pouvait l'être alors, historien, philosophe, orateur, mathématicien, poète, théologien. Anglais de naissance, il parlait toutes les langues, le latin, le grec et l'hébreu particulièrement. Charlemagne, qui, au rapport d'Éginhard, ne savait ni lire ni signer son nom, mais qui comprenait, par la force de sou génie, combien les lettres étaient nécessaires, ht venir Alcuin de Rome, où il étudiait encore, en même temps que Pierre de Pise. De ces deux savants, l'un lui enseigna les premiers éléments de la langue, de l'autre il apprit la rhétorique, la dialectique et l'astronomie. Il combla le premier de faveurs. Après l'avoir nommé son aumônier, il le chargea de plusieurs négociations difficiles, dont Alcuin sut s'acquitter toujours avec habileté, et lui donna, pour le récompenser de ses services, les abbayes de Ferrières au diocèse de Sens, de Saint-Loup à Troyes, de Saint-Josse-sur-Mer et de Saint-Martin de Tours (796). Alcuin succéda, dans cette dernière, à Itliier, abbé supérieur, et y rétablit l'observance, les religieux vivant partie en moines, partie en chanoines.
Élipand de Tolède, qui renouvelait en Espagne les erreurs du nestorianisme, disant que Jésus-Christ, en tant qu'homme, était fils adoptif de Dieu, et, en tant que Dieu, lils naturel, Élipand trouva dans Alcuin un rude et infatigable adversaire. Ne pouvant le vaincre, il l'accusa d'avoir à ses ordres vingt mille serfs et de thésauriser aux dépens de ces malheureux. Mais les faits ont prouvé le contraire. Si Alcuin possédait de grandes richesses, elles l'embarrassaient, loin de lui être agréables. Souvent il s'en plaignait à ses amis, et il ne fut heureux que le jour où il eut obtenu de se démettre en faveur de deux d'entre eux, Frédéguse et Sigulfe, des abbayes de Ferrières et de Saint-Martin. Exclusivement livré, quanta lui, à l'étude et à la prière, il passait son temps à lire, à composer, à écrire.
Charlemagne tenait à honneur d'être son premier élève, et ne le désignait jamais que par cette qualification : monmailre. Doué d'une élocution brillante il professait en public partout où se trouvait la cour, comptant parmi ses principaux auditeurs les trois Mis de l'empereur, Charles, Pépin et Louis; les deux fdles du monarque, Giselle etRictrude; le secrétaire intime Éginhard (le meilleur de nos anciens annalistes), dont le style, comme le fait observer Casaubon, affecte visiblement la latinité de Suétone; les conseillers Adalbert et Angilbert; enfin les archevêques de Trêves et de Mayencp.
L'ambition d'Alcuin eOt été de former en France une Athènes chrétienne. II fonda successivement: à Paris, l'école Palatine, à laquelle se rattachent l'Université et probablement les Académies; à Aix-la-Chapelle, à Tours, et dans d'autres villes, diverses écoles qui ne brillèrent pas d'un moins vif éclat. L'école de Tours fut spécialement l'objet de tous ses soins. Il l'ouvrit au mois de septembre 797, et la mit promptement à même de rivaliser avec celle de Paris, dont il avait confié la direction à deux hommes de mérite, l'Irlandais Clément et l'Espagnol Claude, celui-ci disciple d'abord de Félix d'Urgel et ensuite évêque de
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Turin. Ou y enseignait l'Ecriture sainte, la grammaire, Tastronomie et les autres sciences. Alcuin s'étant fixé définitivement à Tours, les plus hauts dignitaires s'y rendirent en foule. Plusieurs élèves et disciples distingués, Raban, entre autres, archevêque de Mayence, Siméon, évêqiie de Vorms, l'abbé de Ferrières, Sigulfe et Almalarius, témoignent de la sollicitude éclairée avec laquelle il s'occupait lui-même de ses cours. Et cependant, chose bizarre, les séances se terminaient d'ordinaire par des entretiens familiers, vides d'intérêt fort souvent, quelquefois même d'une puérilité prétentieuse. Dans son Histoire de la civilisation en Europe, M. Guizot nous en a cité un exemple emprunté sans doute aux fastes de l'école palatine.
Un jour, une disputalio s'élève entre le professeur et un de ses élèves, Pépin, alors âgé de quinze à seize ans.
— «Qu'est-ce que l'écriture? demande le jeune prince. — C'est, répond Alcuin, la gardienne de l'histoire. — Qu'est-ce que la parole? — C'est l'interprète de l'àme. — Qu'est-ce qui donne naissance à la parole? — C'est la langue.
— Qu'est-ce que la langue? — C'est le fouet de l'air. — Et l'air? — C'est le conservateur de la vie. — Et la vie? — C'est une jouissance pour les heureux, une douleur pour les misérables, l'attente de la mort. — Et la mort? — La mort est un événement inévitable, un voyage incertain , un sujet de pleurs pour les vivants, la confirmation des testaments, le larron des hommes. — Et l'homme?
— L'homme est l'esclave de la mort, c'est un voyageur passager, un hôte dans sa demeure. — Comment l'homme est-il placé? — Comme une lanterne exposée au vent. — Où est-il placé ? — Entre six parois : le dessus , le dessous , le devant , le derrière, la droite, la gauche. — Qu'est-ce que le sommeil? — C'est l'image de la mort. — Et la liberté de l'homme ? — C'est l'innocence. — Et la tête ? — C'est le faîte du corps. — Et le corps? — C'est la demeure de l'âme. — Et le ciel? — Le ciel est une sphère mobile, une voûte immense. — Et la lumière? — La lumière est le flambeau de toutes choses. — Et le jour? — Le jour est une provocation au travail. — Et le soleil? — Le soleil est la splendeur de l'univers, la beauté du firmament, la grâce de la nature, la gloire du jour, le distributeur des heures. — Et la terre? — ^La terre est la mère de tout ce qui croît, la nourriture de tout ce qui existe, le grenier de la vie, le goufl're qui dévore tout. — Et la mer?
— C'est le chemin des audacieux, la frontière de la terre, l'hôtellerie des fleuves, la source des pluies. — Maître, je crains d'aller sur mer. — Qu'est-ce qui t'y conduit? — La curiosité. — Si tu as peur, je te suivrai partout où tu iras. — Si je savais ce que c'est qu'un vaisseau, je t'en ferais disposer un, afin que tu vinsses avec moi. — Un vaisseau est une maison errante, une auberge partout, un voyageur qui ne laisse pas de traces. »
Et la dispulatio continuant :
— «Qu'est-ce que l'hiver? demande le jeune prince. — C'est l'exil de l'été, répond Alcuin. — Et l'été? — C'est la puissance qui vêt la terre et mûrit les fruits. — Et l'automne? — C'est le grenier de l'année. — Et l'année? — C'est le quadrige du monde. —Dis-moi, maintenant, qu'est-ce que l'herbe ?— C'est le vêtement de la terre. — Et les légumes? — Ce sont les amis des médecins,
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la gloire des cuisiniers. — Qui reiul douces les choses aiiières? — La faim. — De quoi les hommes ne se lassent-ils point? — Du gain. » Un assistant prit, à son tour, la parole :
— u Quel est le sommeil de ceux qui sont éveillés? — C'est l'espérance , repartit le docte et subtil professeur. — Qu'entend-on par ce mot, l'espérance? — On entend le rafraîchissement du travail, un événement <louteux. — Et par cet autre mot, l'amitié? — On entend la similitude des Ames. — Et par celui-ci, la foi? — On entend la certitude de choses ignorées et merveilleuses. »
Pépin reprit :
— «Qu'est-ce qui est merveilleux? — J'ai vu dernièrement un homme debout, un mort marchant, et qui n'a jamais été, répliqua Alcuin. — Expliquemoi comment cela a pu être? — C'était une image dans l'eau. — Pourquoi n'ai-je pas compris cela moi-même, ayant vu tant de fois une chose semblable?
— Comme tu es, interjecta le professeur, un jeune Iwmme de bon caractère et doué d'esprit naturel , je te proposerai plusieurs autres choses extraordinaires : essaie si tu peux les découvrir toi-même. — Je le ferai, dit Pépin; mais si je me trompe, ajouta-t-il humblement, redresse-moi. — Eh bien donc, qu'est-ce qui est et n'est pas en même temps? demande Alcuin, d'interrogé devenu ainsi interrogateur. — C'est le néant , répond le prince. — Comment peut-il être et ne pas être? — 11 est de nom et n'est pas de fait. — Qu'est-ce qu'un messager muet? — C'est celui que je tiens à la main. — Que tiens-tu à la main?
— Une lettre. — Lis donc heureusement, mon fils. »
Cette conférence, sur laquelle nous nous sommes quelque peu étendu, nous donne, par sa forme naïve, énigmatique et paradoxale, la mesure du mouvement intellectuel de l'époque. C'est dans de semblables passe-temps que se complaisaient les beaux-esprits semi-barbares, semi-lettrés, dont le nom et la gloire avaient le plus de retentissement en Europe.
Vers le milieu de mars 800, Charlemagne partit d'Aix-la-Chapelle, oij il avait passé tout l'hiver, pour aller visiter les côtes de l'Océan , que commençaient déjà à inquiéter les pirates normands. Il célébra la fête de Pâques, le 19 avril, au monastère de Saint-Ricquier, dont Angilbert était abbé, se rendit de lii à Rouen , et de Rouen à Tours. Sa première visite, en arrivant dans cette ville, fut pour le tombeau de saint Martin; sa seconde visite pour Alcuin. Son intention était de ne rester auprès de cet homme célèbre que quelques jours; mais il fut obligé d'y séjourner près de six semaines. Voici à quelle occasion :
Ce prince avait pour quatrième femme la lille du roi des Abodrites ou Obotrites, Luitgarde (de leulh et ward, garde, populi cuslodia, gardienne du peuple), dont la beauté égalait le courage. « Elle aimait, dit Mézerai, les plaisirs de la » chasse, maniant un cheval avec autant d'adresse que cavalier de sa cour, cl » lançant le dard aussi h propos qu'aucun de ses veneurs: ce qu'elle avait appris «pour complaire h son époux, qui ne manquait pas de faire tous les ans la • chasse d'automne, et d'ordinaire dans les Ardennes ou dans la Vosge. Il y a » plaisir de voir dans un poète de ce temps-là une description de cet équi|)age
» de chasse ; les chiens , les veneurs , la noblesse à cheval , et surtout celte ai- » mable reine qu'il dépeint comme une Diane, etc. »
Le poète auquel Mézerai fait ici allusion est Théodulphe, évêque d'Orléans. Après avoir loué Charlemagne , sa famille et ses sœurs , ce prélat distingué ajoute, à propos de ces dernières:
Est sociata quibus Ledtgardis pnlclira virago,
Quae micat ingenio cum pielalis ope.
Pulclira salis culUi, sod digno pulclirior actu,
(luin populo et ducibus oiiinibus una favet. Larga manu, clemens animo, blaiidissiina verbis
I*rodesseel cunclis, iiemini obesse parât. Quani benè discendi studiis studiosa laboral
Ingenuasque artes mentis in arce locat.
« A ces princesses n'oublions pas de joindre la belle et Hère Luilgarde, que )- sa piété distingue autant que son esprit. Admirable dans sa parure, plus admi- »> rable encore par ses mœurs, elle a su allier à sa tendresse pour les peuples •) son attention pour les grands. Généreuse, affable, bienfaisante, elle rend ser- ') vice à tout le monde et évite avec soin de nuire à personne. Elle travaille » avec ardeur à s'instruire, et pousse aussi loin que possible l'étude des beaux- )' arts et de tout ce qui peut polir et orner l'esprit. »
Luitgarde accompagnait partout Charlemagne, qui avait pour elle une grande