‹ La Touraine, ancienne et moderneChapitre 16 sur 75 · MONTAGU · texte numérisé non relu

MONTAGU

Le régent, ayant à cœur de voir la ville, ouverte cncorc'de toutes parts, transformée en une ville de guerre do premier ordre, lui accorda divers octrois, entre antres des taxes extraordinaires à prélever sur les différents corps d'étal de Tours : les drapiers, les fripiers, les orfèvres, les changeurs, les épiciers, les pelletiers, les chapeliers, les potiers, les merciers, les vitriers, lesbaibiers, les selliei s, les juponiers, les cloutiers, les serruriers, les menuisiers, les taverniers, les fourniers, les poissonniers, les maréchaux. Cette taxe devait produire 1,0/10 écus et 19 sous.

Mais pendant que les habitants secondaient leurs Élus « pour la suite et accélération de la grande entreprise, » ils se virent souvent troublés et inquiétés par les incursions des Bretons, â,es malandriers, des aventuriers français à la solde de l'Angleterre, dont les détachements occupaient tous les forts environnants, de Chenonceaux, de Bléré, des Odes, des Biches, de Montlouis, de Theisseau, d'Azai-sur-Cher, de Véretz, de Cormery, de Ballan, de Langeais, etc.

Le guet de jour et de nuit se faisait exactement; la grosse cloche de Saint- Pierre le-Puellier sonnait la cUane et le couvre-feu; tous les jours une messe, payée par la ville, était chantée dans cette église; on escortait les ouvriers chargés d'abattre les bois, et les voituriers qui amenaient le charbon de Piochepinart, la chaux de Veigné, de Saint-Côme, de Vançay, la pierre deLarçay et de Rochecorbon, les bois et la tuile de Lussault, soit parterre, soit par eau.

Déjà, en 1358, les murailles, versIaRiche, Saint-Clément, la Guerche, Saint- Vincent, s'élevaientpresque à la hauteur voulue. Plusieurs tours, sur ces points, étaient crénelées; la grosse tour Malquin, près Châteauneuf, se trouvait presque achevée ; la grosse demi-tour des Jacobins, toutes les portes de la ville, les fos-

ses, les palissades, les contrescarpes et les bastions de la Riche, de la Guerche, de Saint-Vincent, de Saint-Étienne, s'avançaient; plusieurs courtines restaient encore à faire, ainsi que l'empareinent du château. On veillait sans cesse. Des guérites, avec leur clochette, étaient o engruchées es gardes des murs, et à peu de distance les unes des autres. » On peut juger du nombre de ces guérites par celui des 77 clochettes du poids de deux'et trois livres achetées pour être posées à leur sommet, afin de donner l'alarme en un instant. En même temps, on envoyait brûler avec la poudre à canon , depuis peu découverte, la ville d'Azai-sur-Cher (elle est ainsi qualifiée dans les vieux registres) , et tenter le même effet sur la ville de Cormery. On arrêtait, sur le Cher, les bateaux et les challans. Il en fut brûlé plusieurs à Larçay. Des gens d'armes et de trait défendaient le port de Langeais et le passage de la Loire.

Mais ce qui ajoutait aux calamités publiques, c'était le discrédit des nouvelles monnaies, altérées dans leur titre ou leur poids par le roi Jean et le régent luimême, monopole désastreux mis en usage par Philippe-le-Bel en 1305. Delà une foule de changeurs de monnaies, vampires du peuple , alors assez nombreux pour faire à Toqrs une corporation, qui fut imposée pour les frais de la guerre à de fortes contributions. De là aussi les rogneurs de pièces de monnaies, tant françaises qu'étrangères; de là l'embarras du prix des valeurs, en échange des objets de consommation, et celui de la comptabilité publique; puis, les variations du taux de l'écu ou denier d'or, tantôt de ving^ sous, vingt-cinq sous, vingt-huit sous, quarante sous, soixante sous, cinquante sous, quarante-cinq sous, trente sous, vingt-cinq sous, trente-huit sous. Comment ramener ces différences à la valeur du franc, autrement de la livre tournois?

Quelques exemples, tirés des comptes de 1358 et 1359, donneront une idée des difficultés d'appréciation et du prix des achats, main-d'œuvre, etc. :

Pour 66 muids de chaux achetés du prieur de.Saint-Côme, 30 écus, l'écu à' 28 sous. — 1500 toises de bois cof/noié (ocarri), 15 livres, l'écu à 22 sous 6 deniers. — Achat de 6 pièces de bois d£ 4 toises et demie de longueur pour planches, h écus, l'écu à 30 sous; achat de 3 pics, 7 moulons décriés; de 10 livres de fer, 9 sous 6 deniers; d'une serrure garnie pour la porte des Jacobins, 18 sous, l'écu étant à 33 sous; de 600 de clous, 9 sous; de 24 livres de plomb , 12 sous 9 deniers; de 21 pipes de charbon, 51ivres;del2seilles pour les maçons, 12 sous; de 28 pelles, 16 sous 5 deniers; de 12 hottes, 15 sous 7 deniers; de 700 tuiles, 17 sous 6 deniers ; de 7 septiers de ciment, 15 sous 9 deniers ; d'une livre et demie de poudre à canon, 1 demi-écu ou 12 sous 6 deniers. La journée du maître maçon se payait 3 sous 6 deniers ; celle des fossoyeurs, 2 deniers ; des charpentiers, 1 sou obole. Ou accordait aux tailleurs de pierre 30 sous par millier de pierre taillée; aux démolisseurs, pour un millier et demi de pierre abattue, 13 sous 7 deniers.

Il faut lire au registre tous les articles de dépense pour avoir une idée des constructions, démolitions, bouleversements, du mouvement enfin de tous les travaux. On parle peu du ciment; tout se faisait, en général, à la chaux et au sable.

A.iissi, dans la suite, voyons-nous des éboulcnients considérables dsccs murailles et de ces tours construites trop à la hâte, quoique sur des largeurs de 6, 8 et 10 pieds. Mais il faut s'en prendre à la nécessité des temps, car on bâtissait en présence de l'ennemi.

Depuis 135A, on avait avancé les ouvrages à ce point qu'en 1358 les portes de la ville se trouvaient presque toutes posées, garnies de leur herse et défendues par un pont-levis et une barrière en avant. Plusieurs courtines restaient à faire, et les murs n'étaient pas encore partout montés h la hauteur voulue de 21 pieds au-dessus du sol. La vieille porte de Saint-Vincent est abattue et renouvelée ; on entreprend de même la suite des travaux de la grosse tour, située dans la rue de ce nom, au bout de la rue des Balais, ainsi que les créneaux des murs de la Guerche. La plupart des tours sont bientôt prêtes à recevoir les créneaux et les charpentes du faîte. On comble d'anciens fossés ; d'autres sont ouverts ; on appareille le portail de la Foire-le-Roi. Celui des Jacobins, de six toises de hauteur, est flanqué, sur ses ailes, d'une maçonnerie de dix toises de longueur sur cinq toises de hauteur. Le grand fossé de la Riche, à partir de Saint-Simple, le long de la grosse tour jusqu'au port Bretagne, est soutenu par des pilotis et coupé par une écluse près le portail de la Riche.

Des commissaires suivaient avec soin dans leurs cantonnements respectifs ces travaux, pendant que les Élus s'occupaient du gouvernement de la cité et des moyens de défense, tant intérieurs qu'extérieurs, commandés par les circonstances. C-raignant que les ennemis ne surprissent la ville et ne se logeassent dans les castels des environs et dans les éditices bâtis solidement en pierre, hors des murs, ils firent raser les vergers, les jardins, et envoyèrent des maçons et des abalteurs de pierre affaiblir (démolir) le lieu de Saint-Côme, celui des Montils, celui de Beaumont, de Saint-Sauveur, de Saint-Éloy, l'éditice du Saint- Esprit, ou aumône da Saint-Esprit, près la Riche. Tous les matériaux provenant de ces démolitions servirent ensuite aux constructions, fortifications, etc.

De cette troisième enceinte de la ville de Tours, dans laquelle celle de Châteauneuf était comprise, comme partie intégrante, les barrières intérieures, qui l'avaient si longtemps séparée de la cité de Tours , furent alors détruites et on ne constitua qu'une seule et même ville sous la protection de la citadelle et de la garnison du chef-lieu. Toutefois, le cloître des chanoines de Saint-Martin demeura toujours fermé par quatre portes : celle de Châteauneuf, ou du trésorier, celles de Saint-Denis, de Saint- Venant et de l'Écrignole.

Aux ressources défensives de Tours, ajoutons maintenant les moyens ofl^cnsifs. Informations prises, il en résulte que ces moyens étaient fort restreints. Ils se composaient d'une douzaine de misérables pierriers décorés du nom de canons, et dont on appréciera la valeur quand on saura que cinq de ces pièces avaient coûté, de fabrication, 6 écus, 13 sous h deniers; d'un assez grand nombre d'arbalètes à rouet; d'une quantité , il est vrai considérable, de viretons, petites lances à la pointe acérée et à la tête empennée; de quelques espringales , ou machines h lancer des pierres; d'engins de guerre déposés dans l'enclos

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(les îvhr es Mineurs ; de plusieurs centaines de pa\ois garnis de toiles, derrière lesquels les assiégés se mettaient à Tabri du trait des ennemis, du haut de leurs remparts.

Au reste, toutes ces précautions, dont la prudence faisait une loi impérieuse, demeurèrent, pour le moment du moins, sans utilité. La paix fut signée le 8 mai 1:360, à Bretigny, petit village des environs de Chartres.

Ce traité commençait ainsi, disent les Actes publics :

« Comme, par les guerres, sont advenues batailles mortelles,

» Occisions de gens,

» Périls des âmes ,

» Défloraisons de pucelles et de vierges ,

» Deshonestaiions de femmes mariées et de veuves^ etc.,

» Nous, etc., etc. »>

Edouard III renonçait au trône de France et aux anciennes possessions des Plantagenets, au nord de la Loire: la Normandie, l'Anjou, la Touraine et le Maine, moyennant l'abandon, en toute souveraineté, de la Guyenne et de la Gascogne, y compris l'Agénois, le Périgord, le Rouergue, le Quercy, le Bigorre ; plus, la cession du Poitou, de la Saintonge, de TAunis, de l'Angoumois, du Limousin, de Montreuil-sur-Mer, de Calais, de Guines et du Ponihieu. En Touraine, le roi d'Angleterre évacuait les forteresses de Busançais, de rUe-Bouchard, de la Roche-Posay, de Langeais et de Palluau. Quant à la rançon du roi Jean et du duc de Touraine , elle était fixée à trois millions d'écus d'or; et, pour le cas où elle ne serait pas rigoureusement acquittée, le roi Jean donnait en otage quatorze chevaliers, parmi lesquels les sires de Montbazon, d'Amboise, de Mciillé, de l'Ile-Bouchard, Jean Trousseau, seigneur de Veretz, et quarante-deux bourgeois, dont deux de Tours.

Ces conditions étaient aussi dures qu'onéreuses, qu'exorbitantes; et cependant, il fallut de tous points les subir. Pour couvrir la rançon du roi, le régent établit, sous l'autorisation des États-généraux de la nation, qu'il assembla plusieurs fois, des impôts extraordinaires sur tout ce qui parut alors non taxé. On pourra se' rendre compte des diverses contributions assises alors sur la France par celles dont le détail suit, concernant la ville de Tours :

Droit du cinquième sur le vin vendu en détail ; de 3 sous par muid de farine et de sel entrant; de 6 deniers par boisseau de sel issant (sortant) ; de h sous pour livre des ivOy»îrs et rentes dos maisons ; di" 2 sous des loyers et rentes des maisons de ceux qui demeuraient hors la ville; de 12 deniers pour franc de tout pain de blé vendu ; idem de toute poulaillerie, de toute chair crue ou cuite, des graisses hors main de boucher ; de 5 sous par saumon; de 20 sous par millier de seiche (probablement le hareng saur ou la sardine) ; de 3 sous pour trépas (passe-debout) de chaque pipe de vin; de (> sous pour entrée d'un boeuf, 3 sous pour un porc, 2 sous pour un mouton ; de 12 sous pour cuissage (cuisson) d'un septier de blé; de 2 sous pour livre de toute pâtisserie et soupcrie; idem de vin vendu en gros ; de 6 sous par pipe de vin bu es hostels hors taverne (cabaret); de 2 sous pour livre de cuir blanc et de cuir vendu à la foire

Saiiit-ChristoplK;. laiiuelle se tenait à la place de la Foire-le-lloi et durait huit jours; de 2 sous pour livre de tout cuir tanné et à poil vendu à Tours, et ainsi de suite pour le miel, la gravelle, la fruiterie, la Juponnerie, la courtepointerie, la boursenne, la ganterie, les cordages, le chanvre, la ferronnerie, la clavencie, les bêtes chevalines vendues, la sellerie, la cordonnerie, la fresnerie, la poterie, la vitrerie, la chaudronnerie, le plomb, le fer, le parchemin, les harnais de guerre, la doubletterie, le linge, les langes, les fils, les draps sans couleur, au-dessus de dix aunes, etc., etc.

La Touraine, érigée, comme nous l'avons dit, en duché-pairie, avait été donnée à Louis d'Orléans, frère puîné du roi Jean; en 1345 elle était passée h Philippe-;?^- Ilardi, depuis duc deBourgogne, et quatrième fils de Jean, avec lequel il avait été faitprisonnier. Ce prince la lui ôtapouren investir son frère aîné, depuisCharles Y, et lui offrit en échange le duché de Bourgogne. A la mort du roi Jean (1364), Charles V , son fils, promit c'i son tour au duc d'Anjou, son frère, de lui céder la Touraine en augmentation d'apanage ; promesse qui ne fut néanmoins exécutée que vers 1370, aux conditions qu'à la mort du concessionnaire le duché retournerait à la couronne, que le roi en conserverait la souveraineté et l'hommage, et qu'il aurait le droit d'établir des officiers à Chinonpourconnaître des droits royaux de la province et des pays voisins.

Cependant, le traité deBretigny, tout en accordant au roi de France la souveraineté de la Touraine et de l'Anjou, n'avait pas, tant s'en fallait, ramené la tranquillité dans le pays. A la bonne foi des Français, le roi d'Angleterre opposait la perfidie et l'audace. Les Anglais exerçaient leurs brigandages dans tous les lieux où ils se trouvaient. La Touraine , particulièrement, avait beaucoup à souffrir leur dangereux voisinage. «Edouard, dit du Tillet, ne pensait qu'à saper et ruiner la part du royaume restante au roi Jean, afin de s'en emparer ensuite. Au lieu de délivrer, à ses dépens, les villes et forteresses tenues par ses garnisons, il les poussait sous main, non-seulement à les garder et retenir en leur nom, mais encore à s'assembler et à en occuper d'autres, à courir et à rançonner de tous côtés ledit royaume. »

Dans leurs fréquentes excursions hors de la Guyenne et du Poitou, qui leur appartenaient, les Anglais s'étaient emparés de l'abbaye de Marmoutier, et de là tenaient Tours en continuelles alarmes; la milice bourgeoise s'assemble sur la place de la cathédrale (1359) et veut aller détruire l'abbaye; mais l'évêque, Philippe deFrétaud, et l'abbé de Marmoutier, Pierre Dupuy , les en empêchent. Cette même année, les Anglais échouent à la Haye, une des plus fortes places de la province, dont ils voulaient s'emparer. Mais, possesseurs des châteaux de Preuilly et de la Roche-Posay, ils parcoiirent et ravageent tout le pays.

Exaspérés par tant d'audace, les seigneurs s'assembrent et jurent de les expulser. Jean de Bueil, seigneur tourangeau, est déclaré chef de l'entreprise. II passait, ainsi que son frère, Pierre de Bueil , pour un des seigneurs les plus juste-: ment considérés de l'époque. Telle était même leur réputation, celle de Jean surtout, que Bertrand Duguesclin, depuis connétable, le venant joindre avec ses troupes , refusa le commandement pour combattre sous sa bannière.

Tous deux, ils enlevèrent la ville et le château de Prcuilly; après quoi, sans perdre de temps, Jean de Bueil, de concert avec le sénéchal de Touraine et avec Guillaume des Bordes, gouverneur de la Haye, attaque laRoche-Posay etparvient à s'en emparer (1369). Mais son armée à peine retirée, des bandes d'aventuriers Anglais, Gascons, Bretons et Normands, reste des troupes licenciées, recommencèrent leurs courses et leurs brigandages.

Dans l'intervalle, le siège archiépiscopal de Tours fut successivement occupé par deux prélats, Philippe Blanche et Simon de Renoul, qui tous deux allégèrent, par leur évangélique bonté, leurs conseils, leur exemple, les souffrances de leurs concitoyens, de leurs administrés. Né à Tours, de parents sans fortune, docteur en droit, chanoine et officiai de Saint-Gâtien, Philippe Blanche était d'une charité sans bornes pour les pauvres. Se trouvant, ù Avignon, privé de toutes ressources, par suite de ses abondantes aumônes, il fut obligé de mettre en gage sa mitre et sa crosse pour faire face à ses dépenses. Simon de Renoul, au contraire, né de parents riches et distingués, parvint promptement aux honneurs, et usa de son créditen faveur de son diocèse. C'eslainsiqu'ilobtintdu roi CharlesV, pour lui et ses successeurs au siège de Tours, d'être conseillers-nés au parlement de Paris.

On a prétendu, d'après le Livre-Blanc, que tous deux ils avaient été les premiers archevêques portés, lors de leur installation, par les barons de la province. Tel n'est point l'avis de Berly ni de Chalmel: telle n'est point non plus notre manière de voir. Le premier qui ait usé de cette prérogative, est, ainsi que nous l'avons dit, Hugues d'Etampes, en 1135. Simon de Renoul, et non Philippe Blanche, à qui sa charité n'eut pas permis les frais considérables d'une telle cérémonie, la remit en usage, et, après lui, deux prélats seulement, Gérard Bastet de Crussol, en IhQQ, et Christophe de Brillac, en 1514, en usèrent avec pompe. Depuis lors, il n'en fut pour ainsi dire plus question.

La situation de la Touraine, à l'avènement de Simon de Renoul, était tellement fâcheuse, qu'il fut résolu que l'on écrirait sans tarder au roi pour l'en avertir. En attendant, les habitants de Tours prirent les armes. Deux cors, l'un de cuivre, l'autre d'airain, « furent achetés 9 sous pour sonner Vcchanguetlc (l'alarme). » Le baron de Craon. gouverneur de Blois, arriva, sur ces entrefaites, avec ses gens d'armes, ] arvint à déjouer les projets du caplal de liuch , Jean de Grailly, seigneur gascon , général des troupes du roi de Navarre, fort attaché aux Anglais, et l'un des plus fameux capitaines de son temps. Le captai avait juré de s'emparer de Tours.

Ijn mois après, deux notables de la ville partaient pour Paris à l'effet d'assister (7 décembre 1369) à un grand conseil ou Ut de justice, avec les autres députés des bonnes villes du royaume, suivant le mandement du roi qui voulait par eux consulter la nation sur le projet d'une déclaration de guerre à faire à l'Angleterre, dans les circonstances. La guerre, en effet, résolue dans ce conseil auquel assistèrent les trois frères du monarque, fut dénoncée à Edouard, par un simple valet de la cour, en signe de mépris. Les deux députés tourangeaux, Jehan Hamelin et Phorien Chambellan, mirent quarante-six jours à faire leur voyage, et dépensèrent 118 francs pour eux, deux valets et quatre chevaux.

Leur retour fut bientôt suivi de l'arrivée du duc d'Anjou, qui vint à Tours en qualité de duc de Touraine. Sa présence causa d'abord tant de joie, que les rues, sur son passage, furent joncbécs de fleurs et de verdure, et que, malgré la détresse générale, on lui fit présent de 100 marcs d'argent ouvré, olTerts dans un tablier qui avait coûté 30 sous! Le prince repartit au bout d'une quinzaine de jours, laissant à Tours la duchesse son épouse, et toute sa maison.

Peu après, la ville se vit menacée d'un ennemi non moins redoutable que le captai de buch : nous voulons parler du trop célèbre Robert Knoll, général anglais, à qui rien, disait-on, ne résistait. Le bruit se répandant qu'il s'était vanté û'êchaler (escalader) et de prendre la place d'assaut, le sire de Bueil accourt et se jette dans ses murs. Puis, il envoya aussitôt des éclaireurs par les chemins, et, afin de s'assurer qu'il ne venist nul ennemi par nuil à ladite ville, il fit poser sur les ponts de Vançai et de Pontcher des sentinelles auxquelles ou alloua un sou de gages par nuit! Les Élus délivrèrent un mandat de 25 sous « pour récompenser » Jehan Hardoin de ce qu'il avait chevauché l'espace de quinze jours une lieue au- » tour de ladite ville dans le but de sçavoir qu'il n'y eust nulles embûches des » ennemis. » Deux livres furent remises à Phorien de la Père, pour ses peine et travail d'avoir gardé la contre-clé de la porte de l'Ecouerie, et sept muids et demi d'avoine olfeits à noble homme mons de Chevreuse , trésorier de France, <« qui était venu faire son ménage à Tours, pour ce que ladite ville avait moult ») tenue envers ledit noble et qu'il avait moult paré et travaillé j)our icelle. »

Néanmoins, incertains de la marche de l'ennemi, les Elus écriventdans toutes les directions. Ils apprennent d'Orléans qu'il a été délogé de Pithiviers, et se porte sur Saclois, au-dessus de C4hâteaudun. Des courriers partent pour Blois, pour Vendôme. Partout on s'informe. En attendant l'attaque de la. ville , on fait acheter « 20 livres de poudre, pour guerroyer, coûtant 10 sous la livre; plus une poche de cuir, pour serrer ladite poudre, objet qui coûte 2 sous 6 deniers. » On avertit les gens de la campagne qu'un parti anglais a passé la Loire au port de Saint-Cyr. On appareille les espringales ^ les martinets et autres machines de guerre de Saint-Michan , de la Guerche , de la tour des Jacobins et de la tour carrée du port Bretagne. L'artillerie est disposée; tous les ponts-levis sont dressés; deux drapeaux blancs, croisés de noir, sont, comme à l'ordinaire, arborés, l'un sur la grosse tour de Saint-Martin (de Charlemagne), l'autre sur la tour de la Riche. On ne parle point du château, il est en état de résister, ni des cloîtres de Saiut-Gàtieu , ils doivent se tenir sur leurs gardes, défendus par les gens des chanoines. Enfin la ville fait présent aux arbalétriers d'un joyau de 20 soj/s pour le vainqueur, afin de les encourager à s'exercer au tir.

On nous pardonnera ces détails; ils sont tellement caractéristiques, ils peignent si naïvement les mœurs , les us et coutumes de l'époque , qu'il nous eût paru diflicile de les passer sous silence.

La ville de Tours, cette fois, en fut encore quitte pour la peur. Le maréchal de Sancerre s'étant rendu en Touraine, délivra définitivement cette province de la présencedes Anglais.

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Pendant les deux derniers siècles qui viennent de s'écouler, on a pu voir la commune cl la royauté, s'appuyant l'une sur l'autre, marcher de concert au renversement du système féodal et à la destruction des grands vassaux. Bien que la France eût fait dans cet espace de temps de grands progrès vers la civilisation, cependant aucun établissement d'instruction publique ne fut établi en Touraine pendant le xiv'' siècle ; tous les établissements d'éducation étaient concentrés Ji Paris. Etienne de Bourgueil, 79'' archevêque de Tours, s'occupa le premier, en 1324, de cet objet important. Il jeta les fondements d'un collège pour les étudiants de son diocèse, à Paris, rue Serpente. Le poète sergetier, Olivier Cherrau, célébra cette fondation par un morceau de poésie qui se termine ainsi :

Fonda dedans Paris, la fameuse cité, Le collège de Tours dans l'Universilé.

Etienne établit six bourses à ses frais. Dans les premiers temps de la fondation, on affectait trois sons par semaine à l'entretien de chacun des six boursiers. En 15Zil, cette somme, alors insuffisante, fut portée à sept sous, pour les boursiers, et pour le principal à dix sous six deniers., en 1563 à quinze sous et hvingldeux sous six deniers-, enfin, peu de temps après, à imujt et h trente sous. Ce collège fut réuni à l'Université en 1763. On lisait l'inscription suivante au-dessus de la porte d'entrée :

Slephanusde Burgolio, Turonensis episcopus, hujus coUegii fundator magnifiais, obiit anno 1336.

Entraîné par l'exemple du prélat, un bourgeois de Tours, Geoffroy Duplessis,'* notaire du pape, avait également donné en 1329 quatre maisons, qu'il possédait à Paris, pour fonder un collège destiné aux élèves que l'abbaye de Marmoutier envoyait tous les ans aux écoles de la capitale. Ce collège, situé dans la rue Saint Jacques, subsista jusqu'en 1367. Les Jésuites alors s'en emparèrent pour fonder le collège de Clermont.

Faisons, maintenant, une halte. L'esprit, excédé de tant et de si longues luttes, de si nombreuses et si pénibles épreuves, de si violentes et si désastreuses secousses, se détend de soi-même et s'affaisse. Un fanatisme, que la chevalerie n'a pu extirper; pour la religion un enthousiasme qui jusqu'ici n'a fait que croître ; de jalouses et pernicieuses rivalités; de la poésie, du chant, des amours; des divisions intestines; un dévouement, une abnégation sublime ; des invasions ennemies répétées; une bataille dont le souvenir seul flétrit encore nos vieilles gloires — tous ces faits, mêlés au nom des plus grands hommes de guerre des XIT et XIV'^ siècles, des Menou, pour ne parler que de ceux de notre province, des Saintré, desBoueicaut, des de Bueil,et de tant d'autres, voilà de quoi se compose la période que nous venons de traverser. Une nouvelle ère va s'ouvrir, plus malheureuse encore que celles qui l'ont précédée. La Touraine va devenir à peu près la France, laFrance — oserons-nous bien le dire? — l'Angleterre!... Armons-nous donc de courage pour pénétrer sans fléchir au sein des déchirements, des misères, des souffrances, dont nous avons à dérouler le désolant tableau !

)3lite des capétiens. — Le connélable Olivier de Clisson cl Ji-aii de Montfoit. — Leurs querelles. — Eutrevue du roi el du duc de Brelafrue, îi Tours. — Boucicaut crée maréchal. — Pas d'armes de Saint-Ydcmatd. — Le duc de Touraine, roi des Deux-Siciles. — Sou avîuemeut et s:t uiorl. — Ses obsèques, ù Tours.— Présenta offerts par la ville au duc de licrry, son frère. — Nouvelles (|ue- I elles avec la Bietague. — Démence de Charles VL — Gonveruemenl des princes. — Assassinai du duc d'Orléans. — [,a cour à Tours. — Les Anglais ( n France. — Le duc de Bourgogne ù Montereau — Assassinai de J an-san'-pi ur. — Henp.i V, u'Akcle- TEiiiiE, 1101 DE FiîANCE. — A v( ucnii ul (Ic Cliarlcs VIL — le duché de Totnaine donné à un Écossais. — Richemond , cnnnélab e de France, el Pierre de Giac. — La dame de bciiulc. — Jeanne d'Arc. — Ses juccès, son ugenienl el sa mort. — Querelles de la Trémouille et du connétable. — Paix avec la Bourgogne. — Mariage du dauphin. — Cérémonies, fêles et réjouissances ])nbliqiiesà celte occasion. — La Pracuerie. — Élalsdu rovaume à Tours. — Le duc de Sullblk et Marguerite d'Anjou. — Nouveau complot du dauphin. — Conqm'te de la Normaiidie. — Arjiiès Sorel. — Jacques Cœur. — Son jugement, son ircarcéralion et sa fnile. — Bédiictinu de la Guyenne. — Le dniipliin , dcrciiu veuf, cpjxise Cliar lotie de Savoie. — Le duc et la duchesse de Savoie viennent ù Tours • — Ls font leur paix avec Charles VIL

— Bécepliou des ambassadeurs du roi de Ca^lille, avec lescpiels on renouvelle les anciens traités d'al'ianceel de paix.— Le dauphin , à la suite de sa rébellion, se relire en Bourgogne, puis en Flandres. — Charles VII accorde sa fille, Magdeleine <!c France, à Ladislas, roi de Boiiême. — Banquet donné , à cette occasion, par le comte Gaston de Foix, dans l'abbaye de Saint- Julien. — Mort de Ladislas. — La prédiction du Hohème. — Mag-

^^, deleine épouse, en secondes noces, le lils de Gaston IV. — Le v(va du aon. — Les ' allefs, les mystères. — Détails de mœurs.

— Mort du roi.

Nous voici à une époque où il n'y ont pour ainsi dire plus ni patrie, ni roi, ni nation. Temps (le contestations, de raccommodements, de ruptures, de jalousies et de haines, de querelles et de meurtres, de fer et de feu, de sang et de boue ; où tous les grands, tous , les princes, la reine même, pour satisfairoi leur ambii ion, leur amour-propre, leurs passions, ne reculèrent devant aucun forfait, livrèrent le pays aux excès (U; l'anarchie, dilapidèrent effrontément le trésor, appelèrent l'étranger aux fronlières, et servirent eux-mêmes d'cclaireurs aux Anglais.

lij (^\<]i s II CS^iff ^.

LA TOURAINK ANCIKNNF. F.T MODKRWE

Palïliée par L Mercier Editetir .

Impritrui'- par ChanlonrCtAx^

Est-il donc étonnant que ceux-ci, que ces mortels, ces infatigables ennemis du royaume, soient revenus parmi nous plus acharnés que jamais, plus nombreux, plus entreprenants et plus fiers? «La France elle-même, pour nous servir du mot de M. Alexis Monteil, semblait les convier comme en un festin au partage de ses dépouilles ! »

Charles VI avait douze ans à peine, lorsque commença son long, son déplorable règne. Louis, duc d'Anjou et de Touraine, son oncle, nommé régent, fit déclarer le roi majeur l'année même de son avènement (1380). Cette même année aussi, Charles, de son propre mouvement, nomma connétable Olivier Clisson, et cela contre la formelle volonté du régent. On connaît les démêlés du connétable avec le duc de Bretagne, Jean de Montfort, la haine mortelle qui les divisait; on sait que Clisson, invité par le duc à un festin, fut arrêté, menacé d'abord d'être jeté à l'eau, cousu dans un sac, et seulement emprisonné.

La sensation excitée par cet attentat fut immense, surtout en Touraine, où le nom du connétable était très populaire. Montfort, cité par le roi à venir en rendre raison à Orléans, crut échapper à cet ordre en relâchant son prisonnier : il lui fallut, malgré tout, comparaître. De retour en Bretagne, après un arrangement à l'amiable, il refusa de se soumettre aux conditions qui lui étaient imposées. Le connétable, alors, lui déclara la guerre, et peut-être les hostilités allaient-elle commencer, si le roi n'eut interposé son autorité. Il ordonna aux deux partis de mettre bas les armes, et, pour les forcer à l'obéissance, il vint lui-même s'établir à Tours, la veille de la Saint-Martin, accompagné du duc d'Orléans, son frère, des ducs de Berry et de Bourbon (1391).

Quelques jours après, il fut rejoint par Jean le Meingre de Boucicaut, deuxième du nom , qu'il avait appelé à Tours, sa ville natale , pour lui conférer la dignité de maréchal de France, bien que Le Meingre ne fût âgé que de vingtcinq ans. Le roi , résistante une foule d'ambitions, pour la plupart cependant légitimes, voulait que son ami et son chevalier Boucicaul (ce sont ses expressions) en fût revêtu de préférence à tout autre.

— « Boucicaut, lui dit-il , voire père demeura en cesle ville , et fûtes né en cesle » chambre , si comme on nous a dit. Si vous donnons, au propre lieu où vous » naquistes, l'o/fice de votre père ; el , pour plus vous honorer, le jour de Noël qui n approche , après la messe , nous vous baillerons le baston , el ferons recevoir de n vous le serment , comme il est accoutumé. »>

Le roi reçut en effet le maréchal dans le propre hôtel de sa fLunille, situé à l'angle des rues actuelles de Saiut-François-de-Paule et Colbert, et où descendaient en ce temps-là les rois de France lorsqu'ils venaient à Tours.

Nous ne pouvons, pour le moment, nous étendre davantage sur le maréchal , un des personnages les plus considérables de la Touraine, non plus que sur beaucoup d'autres. Nous leur réservons la place à laquelle ils ont droit dans la biographie des illustrations du pays. Toutefois, nous né passerons pas outre sans citer un fait qui rentre plus spécialement dans l'histoire.

Charles VII, qui aimait les tournois, avait rendu à la chevalerie toute sa renommée, tout son lustre. Trois preux, tous trois d'une petite taille, mais d'une bravoure

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sans égale, Jioucicaut, Renaud de Roye el le sire de Saiinpy, lirenl annoncer à son de trompe, dans tous les états de la chrétienté, qu'à l'occasion du sacre du roi, et qu'en l'honneur de la chevalerie de France, ils soutiendraient, envers et contre tous, des combats à l'épéeou à la lance. Le pas d'armes devait avoir lieu entre Calais et Boulogne, à Saint-Ydemard. La plus haute noblesse s'y rendit. Des chevaliers et leurs écuyers y arrivèrent detoutesparts, d'Angleterre, de liai naut, de Lofraine, de Gueldre, d'Italie, d'Kspagne et de Flandres. La lance et l'épée, telles étaient, nous le répétons, les armes avec lesquelles on devailjortler. Deux écus pendaient à un arbre, ii l'entrée de la plaine où la lice était réservée, et les tenants, à cheval, allaient toucher l'un ou l'autre de ces écus, suivant l'arme qu'ils adoptaient.

Trois jours durant, les trois preux traitèrent splendidement tous les gentilshommes, indistinctement, étrangers ou Français, combattants ou curieux, accourus à Saint-Ydemard. Le quatrième jour, au matin, les joutes commencèrent. Boucicaut et ses deux amis se mesurèrent tour à tour, et sans jamais se laisser vaincre, avec quarante paladins étrangers, parmi lesquels le frère du roi d'Angleterre et Jean de Hollande, le comte de Derby, fils du duc deLancastre,les deux Thomelin, Pierre de Courtenay, les sires de Cliffort et de Beaumont.

Ce pas d'armes, dit le Laboureur, en ajoutant à la réputation déjà si grande des vainqueurs, fit tant de bruit, que l'on disait, en forme de proverbe, chez les nations étrangères : « Si le démon sortait de l enfer pour se battre en due/, il se présenterait d'abord tin Boucicaut, un Renaud de Roye, un Sampy, pour accepter le défi.u

Après bien des tergiversations, le duc de Bretagne, dont nous avons dû, pour un instant, laisser de côté l'historique, se décida enfin à venir trouver le roi à Tours. Il y arriva avec une suite de plus de quatre cents gentilshommes (1391). Les princes le reçurent avec beaucoup de courtoisie , mais lui firent entendre qu'il ne pouvait voir le roi que lorsque les affaires laisseraient pressentir la possibilité d'une solution amiable. Les deux partis avaient nommé des commissaires qui s'assemblaient chaque jour pour tâcher d'arriver à ce but.

Un événement imprévu faillit renverser leur ouvrage. Des Français et des Bretons se prirent de querelle dans un jeu de paume, et, comme ils ne pouvaient s'entendre, vu la différence du langage, ils sortirent en tumulte, se livrant bataille, au aniieu même de la rue. Pendant la lutte, un français jeta de la boue sur l'écusson de Bretagne, placé au-dessus de la porte de l'hôtel qu'habitait le duc. Les Bretons alors accoururent en foule pour tirer vengeance de cette insulte, et ce soulèvement pouvait avoir les suites les plus graves, si le duc d'Orléans et le comte d'Eu , envoyés par ordre du roi , n'eussent eu assez d'autorité pour y mettre immédiatement ordre. Afin d'en prévenir le renouvellement, on s'empressa de donner satisfaction au duc de Bretagne sur tout ce qui s'était passé.

Quelques jours après, il eut du roi une audience publique et s'y rjendit accompagné de toute sa noblesse. Charles lo reçut avec douceur , mais exigea que le jugement précédemment rendu reçut sa pleine exécution. Le duc acquiesça, non sans fjrand soucy. el un traité d'alliance fut conclu à Tours.

ANCIEiNNK KT MODERNE. SS?

Pendant le séjour du roi, Richard lî, d'Angleterre, lui envoya par ambassadeurs proposer une entrevue à Amiens, afin de travailler à la conclusion d'une paix définitive. Charles YI accepta la proposition qui, du reste, n'eut aucune suite.

Dans cet intervalle de temps, c'est-à-dire de l'avènement du roi à 1392, le duc de Touraine, Louis P% avait été couronné à Avignon, par le pape Clément VII, roi de Naples et de Sicile. Jeanne de Naples lui faisait un don fatal en le désignant pour son successeur à une couronne dont il lui fallait entreprendre la conquête. Ses armes ne furent pas heureuses ; il y épuisa ses propres finances et le trésor laissé par son frère, qu'il s'était approprié en sa qualité de régent du royaume. Il mourut en Italie, de chagrin, dit-on, deux ans après son couronnement. Bien qu'il n'eût reçu que viagèrement l'investiture du duché de Touraine, il la laissait, par testament, à son fils aîné. Mais, annulant ses décisions à cet égard, Charles \I donna le duché à Louis III (1386).

Cependant, h la nouvelle de la mort du roi de Naples, son frère, le duc de Berry, était parti pour l'Anjou, afin d'annoncer cette nouvelle à la veuve, restée en son château d'Angers. A son arrivée à Tours (9 novembre 138Zi), les magistrats de la ville lui rendirent des honneurs extraordinaires et lui firent des présents dont on ne sera peut-être pas fûché de lire l'énumération. Après les compliments d'usage, on lui offrit, portés par douze hommes, ayant un conducteur à leur tête : « dix hiz (brochets) , cinq grands bars (barbeaux) , deux grosses carpes , deux brèmes, deux carreaux (très gros brochets) , six grosses anguilles, seize gras chapons vivants; iceux achats ayant coûté quaranle-six livres treize sous. Les porteurs reçurent six den'ers^ pour leur salaire, et leur chef une livre six deniers. Heureux temps, où, pour faire supporter aux princes voyageurs l'amertume des discours municipaux, on les gratifiait de si gracieuses offrandes !

Le duc Louis avait exprimé le désir d'être enterré à Tours. Avertis de la prochaine arrivée dans leurs ïnurs des restes du défunt, les notables s'assemblent en toute hûte pour délibérer sur ce qu'il convient de faire en cette solennelle cccurcnce. La délibération fut courte, mais la discussion vive sans doute, car, en compulsant les registres des comptes de l'année, on trouve qu'il fut dépensé pour trente-sept sous neuf deniers de vin, que l'assemblée, altérée sans doute par la chaleur des débats, se fit servir, ce qui représente à peu près, vu le prix des denrées à cette époque, la valeur d'un quart de vin! Aussi les notables firent-ils largement les choses. On commanda soixante écussons aux armes de la ville; une pauvresse, payée des deniers publics, reçut l'ordre de « faire assavoir » aux famés de la ville que elles allassent pleurer en grand deuil jusqu'à Saiiil- » Loup, audevant de feu très excellent prince le roi de Hyèrusalein et de Sècile. »

Le soir, les bourgeois prirent les armes et s'avancèrent jusques au delà de l'ancienne porte delà Magdeleine, où ils rencontrèrent le convoi funèbre. Dixsept hommes, portant des torches ardentes du poids de trois livres, et des officiers de la maison du prince, accompagnant le gouverneur, tenaient égaienierit à la main des flambeaux , allumés et décorés des écussons délivrés par la ville. Le corps fut déposé dans la basilique de Saint-Martin, dont le duc était chanoine

2gg LA. TOUUAINE

honoraire et le lendemain il fut inhumé en grande pompe dans le chœur de

l'église.

Après ces obsèques, le clergé , les magistrats, le gouverneur, les députalions de toutes les corporations se mirent en marche accompagnant à travers la foule du peuple une autre bière contenant les parties de son corps que le duc avait destinées à être déposées dans la cathédrale d'Angers. Le cortège s'achemina vers le port de VÊcouërie, et la bière fut placée dans un challan : « Pa- » reillement fut mis dans le dict challan les bouts des dix-huit torches nouvelles » données par les Élus de Tours à Véglise Saint-Martin, et fut ainsi menée, la » dicte portion du corps, en la ville d'Angers.

A la suite de celte cérémonie, quelques incidents surviennent qui motivent diverses réformes. Sur la proposition du duc de Touraine , et du consentement des notables, le nombre des Élus est réduit à trois. Des bannières sont placées en haut des tours du portail de la Riche; l'une de ces bannières aux armes du roi, l'autre aux armes de Touraine. Le sire de Prunelé, seigneur d'Hcrbault, sénéchal de Touraine, MM. de Chevreuse, Amauri d'Orgemont et de Novion, conseillers du roi, reçoivent des présents pour leurs bons offices. On ordonne des jeux publics, sans doute pour faire oublier aux habitants leurs souffrances. Pendant que « de l'as seulement général les gieux des Sept Vertus et des Sept Péchés mor- » tels sont ainsi représentés, le dimanchet fête de la Saint-Cristophe » les Élus font garder soigneusement les portes de la ville, et mettent une sentinelle sur la tour de Saint-Martin (celle de Charlemagne) « pour eux garder que aucunes gens non » cognus ne venissent à la dite ville celui jour. »

Ces précautions sont motivées par les nouveaux démêlés du roi, du duc do Bretagne et du connétable de Clisson. Assailli par le sire de Craon, son ennemi personnel, Clisson était tombé sous ses coups, et le duc de Bretagne avait accordé asile et protection au meurtrier. Le roi, indigné, lui envoie l'ordi-^ de le livrer, et comme il répond à cet ordre que rien ne savait ni ne savoir voulait de Pierre de Craon, Charles VI prend les armes et se met en marche, décidé à obtenir par lui-même satisfaction de cet audacieux vassal.

Or, prévenus de son flépart de Paris, une foule de seigneurs s'étaient portés à sa rencontre, pour l'accompagner. Le bailli de Touraine, averti secrètement que « cinq cents Anglais, d'Angleterre, déguisés en pèlerins, en marchands, en chevaliers, » profitent de la circonstance pour inspecter les villes et les forts, engage les Élus à faire surveiller les portes de Tours « même la nuit, aux flambeaux.»

Charles VI, arrivé au Mans le 5 août 1392, y reçut un nombreux cortège, et « comme il était plus en point de prendre repos que de chevaucher, » il s'y reposa trois semaines, au bout desquelles il se remit en marche. « Vêtu d'une jaque de velours noir, déjà faible de sens et de chef, il chevauchait un peu en avant de son armée. Tout-à-coup, un homme « la tête nue, tout déchaux, couvert d'une simple cotte de burel, » se précipite à la tête de son cheval, « et l'arrô te coi, en disant:

— Roi, prends garde ! tu es trahi ! Ici te doit-on livrer à tes ennemis !

» A celle parole, l'esprit du roi frémit, et tout son sang se trouble. » l'n inci-

ANCIKNNK ET MODERNK. i39

(It'iit minime achève « de le mettre en désarroi. » Des deux pages qui le suivaient, 'e plus voisin de s,a personne, coiffé d'un chapel de fier acier, s'était endormi sur son cheval. Tout-à-coup il laisse choir sa lance sur le chapel de son camarade. « Au bruit des deux aciers sonnant l'un contre l'autre, » Charles VI tressaille , et croit « que grande foison d'ennemis s'en viennent pour l'occire. » Aussitôt , frappé d'une sorte de vertige, il met le fer à la main, se jette sur le malheureux page, l'égorgé et part au galop, en frappant tout ce qui s'offre à sa vue, et en criant :

— Avant ! avant sur ces traîtres !

— Haro! le grand méchief! monseigneur est tout dévoyé! Qu'on le prenne! criait le duc de Bourgogne.

On parvint enfin à s'emparer de lui, et, le soir, l'armée rentrait au Mans^ ramenant le roi, devenu fou furieux, lié sur une charette traînée par des bœufs.

Quelles furent les causes réelles de ce fatal événement? Fut-il l'effet du hasard, ou d'un dessein prémédité? On est bien tenté d'admettre cette dernière conjecture, en songeant à l'ardente ambition qui divisait la famille royale, et à l'insouciance avec laquelle on laissa échapper l'auteur de cette catastrophe, sans chercher à savoir à quelles instigations il avait obéi.

Que ce soit l'effet du hasard ou d'une affreuse combinaison , toujours est-il que la folie du roi , en livrant le gouvernement aux princes, fut le prélude de toutes les divisions, de tous les fléaux qui frappèrent le pays pendant ce triste règne et le suivant. Les troubles commencèrent par la rivalité des ducs de Bourgogne et d'Orléans ; les grands et le peuple prii-ent fait et cause pour l'un ou pour l'autre, et la fureur des partis devint telle, que le duc d'Orléans fut assassiné par un sicaire des Bourguignons, Raoul d'Octonville, près de la porte Barbette (là novembre 1407).

Le crime dont ce prince, septième duc de Touraine et époux de Valentine de Milan, petite fille du roi Jean, venait de tomber victime, remplit de stupeur et d'épouvante tous ceux qui étaient contraires aux prétentions du duc de Bourgogne. Par ce qu'il venait de faire, on comprit ce qu'on pouvait attendre de ses offices. La reine, d'abord, et presque tous les princes se liguèrent contre lui. Charles, duc d'Orléans, Philippe, comte de Vertus, et Jean, comte d'Augoulême, fils de la victime, et neveux de Charles VI, écrivirent « aux archevêques, gens d'église, nobles, bourgeois, manants et habitants de la bonne ville de Tours, pour les engager à prendre leur défense et à les venger de l'assassinai commis dans la personne de leur père, pour à quoi les exciter, ces princes leur envoyaient copie des remontrances qu'ils faisaient au roi à ce sujet. »

Pendant quatre ans, la cour promit de rendre justice à la veuve du duc. Au bout de ce temps, cette princesse voyant qu'elle n'obtiendrait rien, en définitive, cessa de se plaindre. Il n'en fut pas de même de ses enfants. Trop jeunes, lors de l'événement, ils résolurent, plus âgés et plus forts, de se montrer dignes de leur nom. Charles, l'aîné, âgé de 17 ans seulement, tant pour lui qu'au nom de ses deux frères, adressa de son château de Fargeau-sur-Loire, au duc Jean de Bourgogne, le cartel de guerre à outrance et de liaine à mort, dont la teneur suit :

« Charles, duc d'Orléans et de Valoys, comte de Bloys, Philippe, comte de » Vertus, Jehan, comte d'Angoulème, frères; à toi, Jehan, qui le dis duc de » Bourgoigne par la grant trahyson et crudéluté par toy commise en la personne ))de nostre très redoupté seigneur et père, que Dieu abseulle, le duc d'Orléans, » seul frère germain de monseigneur le roy, ton cousin germain; nonobstant les «allyances faites derenières, et compaignye d'armes que avoyez à lui, et pour » plusieurs autres trahysons et desloyaultés par toy commises à l'encontre de » nostre très redoupté seigneur et père, te mandons, et faisons à savoir que dès » ceste heure, en avant et de toute nostre puissance, te serons nuysans et contre » toy et ta desloyauté et trahyson par toy commise, appelons Dieu en nostre » aydeeltous les prodomes de ce monde, et en témoings de ce, nous, Charles, » duc d'Orléans, avons fait mettre notre scel de nous armes à ces lettres. »

Quelque temps auparavant, comme on savait que les partisans du duc de Bourgogne étaient nombreux dans Paris, on avait résolu d'enlever le roi de celte ville el de le transporter en Touraine. Cette résolution fut exécutée avec diligence et habileté, et le pauvre Charles, tiraillé par tous les partis, fut enlevé malade encore et amené à Tours où il arriva accompagné de la reine, des rois de Sicile el de Navarre, et des ducs de Bourbon et deBerry (août l/i08).

Le duc de Bourgogne voyant qu'il lui échappait, et que toutes ses mesures se trouvaient annihilées par cet événement, eut recours alors à la voie des négocialions. Il députa vers la cour son beau frère, le comte de Hainaut, et le chargea de le réconcilier avec la maison d'Orléans. Des conditions lui furent imposées; mais, comme elles lui paraissaient trop dures, il rompit les négociations. Cependant, sur les représentations du comte il accepta la médiation de Jean de Montaigu, député vers lui parla cour. Cette médiation eut momentanément un succès complet, et le roi se relâcha de ses rigueurs envers lui.

Dès qu'il en eut avis, il se présenta devant Paris, où il fut reçu aux acclamations des habitants et au grand mécontentement des princes. Toutefois les Parisiens ne tardèrent pas à se repentir de leur démarche imprudente. Les Bretons vivaient à discrétion dans Paris, et rançonnaient sans pitié ni mesure la ville et les environs. Ce fut même à ce point que le prévôt des marchands et quelquej notables se rendirent vers le roi , afin de le supplier de vouloir bien rentrer dans sa bonne ville. Le roi, dont la santé s'était sensiblement améliorée, accueillit les députés avec bienveillance, et leur promit de prendre leur demande en considération. L'accueil qu'ils reçurent du duc de Bourbon fut bien différent : ce prince leur reprocha durementia joie qu'ils avaient montrée à la mort du duc d'Orléans, aiiisi que leur empressement à ouvrir les portes au meurtrier, et leur déclara qu'il s'opposerait de tout son pouvoir au retour du roi , à moins qu'ils ne se soumissent aux plus sévères conditions. Les députés retournèrent à Charles VI, qui, les recevant avec la même bonté, leur promit de nouveau de bâter sa rentrée dans Paris, ce qu'il effectua au mois de mai suivant.

Le retour du monarque ne ramena pas la tranquillité : la réconciliation des ducs de Bourgogne et d'Orléans, bien que consacrée par un serment solennel au pied des autels, n'était et ne pouvait être que simulée ; la guerre recommença

plus ardente, plus envenimée que jamais. Le chef de la maison d'Orléans, trop jeune encore pour agir par lui-même, était représenté par le connétable de France, comte d'Armagnac, d'où vint à la faction opposée aux Bourguignons le nom d'Armagnac. Au fléau des guerres civiles se joignit bientôt le fléau de la guerre étrangère. Les ducs d'Orléans et de Berry s'étant brouillés avec la reine, appelèrent l'Anglais à leur secours; celui-ci, qui n'attendait que l'occasion pour mettre à profit nos divisions, répondit avec empressement à l'appel ; il s'avança par le Berry jusqu'en ïouraine.

A cette occasion le roi, par lettres dont le Vidimus existe, ordonna à la ville de Tours de livrer passage aux 800 hommes d'armes que devait rassembler le maréchal de Bouricaut pour aller combattre, dit l'ordonnance, « aucuns de noire sang et lignaige qui ont levé des gens de guerre , et pillent et dérobent nos peuples et sujets. » Le maréchal partit de Tours (1411) pour se mettre à la poursuite des Anglais; mais ceux-ci, en apprenant la réconciliation des ducs avec la reine, soit mécontentement d'avoir été joués, soit pour se dédommager d'un armement inutile, saccagèrent l'abbaye de Beaulieu, emmenèrent l'abbé prisonnier, et, tout en retournant vers le Berry, pillèrent la ville de Buzançais, enlevant les bestiaux et jusques aux meubles des habitants.

De son côté, le duc de Bourgogne s'empara de la ville de Chinon, que Raoul de Gaucourt, pour la rendre au roi, assiégea et reprit à ses frais. Ce siège ne lui coûta pas moins de douze mille écus d'or. Charles \I, ne pouvant le rembourser, lui en donna le commandement, qui passa après lui à son iils, envers qui Louis XI s'acquitta des avances faites par son père à l'État.

Quelques jours après, Charles envoyait aux habitants de Tours des lettres de cachet, dans lesquelles « il leur démontrailla droiture de sa conduite, son amour et ses grâces envers le duc de Bourgogne, la révolte et les conspirations continuelles de ce prince contre son souverain. Il lui reprochait entre autres méfaits : la violation du traité de paix conclu à Chartres entre lui et le feu dauphin Jean , son fils; d'avoir levé une armée; d'être venu jusqu'à Lagny; d'avoir jeté le trouble dans le royaume, exercé des monopoles, viols, pillages et rançons; mis le siège devant Paris; entretenu des intelligences dans cette place pour tenter l'enlèvement de sa personne en diff'érentes circonstances, notamment le jour de vendredi aouré (adoré saint) et le jour de Pâques; de s'être uni au roi d'Angleterre, adversaire de France; d'avoir été le trouver secrètement à Calais; enfin de n'avoir pas répondu aux articles de conciliation à lui transmis de sa part, à titre d'amnistie et à la sollicitation de son cousin , le comte de Hainaut. » Charles terminait sa lettre en défendant aux habitants de Tours de recevoir aucunes des troupes de cet ennemi de l'État, ou de ses gens dans la ville, ni même de ses lettres; celles qu'il avait ci-devant écrites ne tendant qu'à la sédition.

Ces événements, si funestes à la Touraine, ne sont qu'un diminutif des calamités qui désolaient la France. Les partis ne procédaient que par le pillage, le meurtre et la trahison. Quand l'exemple vient de haut, il trouve trop de complaisants panégyristes pour ne pas trouver des imitateurs : les plus beaux noms, comme les plus grands courages, en furent atteints et ternis, et quelques-uns y

2e2 i^A TOURAiMi

trouvèrent une inorl infamante par la main du bourreau, ce qui put paraître une injustice en ces temps malheureux oii tous les chefs de parti eussent mérité le même sort, s'il eut été donné à chacun selon ses mérites. Ainsi Jean de Menou , gentilhomme de Touraine, qui avait embrassé le parti du duc de Bourgogne contre le roi , s'était enfermé dans Soissons avec Enguerrandde Bournonville et Antoine de Craon, seigneur de Montbazon, qui en avait reçu le commandement. Assiégée par Charles VI en personne, et, malgré une résistance héroïque et digiie d'une meilleure cause, la ville fut emportée d'assaut et mise au pillage; Bournonville et Menou, couverts de blessures, furent faits prisonniers, conduits à Paris et décapités.

Plus heureux, Nicolas d'Orgemont, doyen de Saint-Martin , qui avait trempé dans une conspiration contre le roi , fut arrêté d'abord et condamné îi mort ; mais l'évêque de Paris l'ayant réclamé comme membre de son chapitre, dont il était archidiacre, obtint pour lui une commutation de peine. Le bourreau le conduisit sur un tombereau au lieu du supplice; il fut rasé, coiffé d'une mître de carton; après quoi, ayant payé une amende de 80,000 écus, il dut rentrer au chapitre, qui le condamna à son tour à une prison perpétuelle, au pain de douleur et à l'eau d'angoisse, ainsi qu'à la privation de tous ses bénéfices, qui étaient immenses.

L'enchaînement des faits ne nous a pas permis de parler du mariage de Charles, depuis Charles VII, cinquième fils du roi, avec Marie d'Anjou, fille du frère du roi de Sicile, et, avant ce mariage, célébré au château de Tours (1/ilO), d'indiquer que, par lettres patentes du 16 juillet 1401, Charles VI avait donné à Jean, son quatrième fils, la Touraine en apanage. Ce prince, après en avoir rendu hommage à son père, en l'hôtel de Saint-Paul, à Paris, devenu dauphin par la mort de Louis, son frère aîné (1A15), et sentant accroître sa puissance, fit d'abord 'déposer les armes aux Armagnacs et aux Bourguignons. Mais , gagné depuis par son beau-père, le duc de Bourgogne, il se déclara ouvertement pour lui, et jqra de ne point retourner à la cour qu'il n'y eut été rappelé par le roi. Heureusement cette démarche, qui allait raviver les dissensions de la famille royale, et par conséquent les maux de la France, fut prévenue par la fin prématurée du dauphin. Sa mort fut si subite, si inattendue, et arriva surtout tellement à propos, que personne ne douta qu'elle n'eût été causée par le poison, Jean de Beks, dans sa Chronique des évêques d'Utrecht, le dit positivement : « Periit veneno intoxicatus. » Beaucoup furent accusés de ce crime par l'opinion publique, et, il faut bien le dire, l'opinion se trompa peu sur leur compte, car tous étaient capables de l'avoir commis.

Par cette mort, arrivée à Compiègne le 7 avril 1A16, Charles devint dauphin et reçut en apanage le Berry, le Poitou et la Touraine. Les Élus de Tours lui envoyèrent à Poitiers, où il se trouvait alors, des députés pour le complimenter et lui offrir, selon l'antique usage, mm gobelet d'or du poids de trois marcs. Peu de temps après, il fit son entrée à Tours et fut reçu avec la pompe et la magnificence qui s'observaient aux entrées des rois. Les habitants étaient sous les armes, le pavé des rues disparaissait sous les fleurs, et les clo-

ches sonnaient à grandes volées à toutes les églises de la ville. Charles alla directement à la cathédrale, oii il jura sur les saints évangiles de conserver les droits et privilèges de cette église, et oii il fut reçu chanoine honoraire, faveur réservée aux ducs ou rois qui honoraient la bonne ville de leur présence.

Cependant le roi dont la santé ne s'était jamais bien remise depuis le jour où il avait éprouvé une si rude commotion au Mans , sentait à chaque instant décroître ses forces. Il ne vaquait pour ainsi dire plus aux soins de l'État, et les médecins déclaraient qu'il fallait renoncer à le guérir.

Le dauphin, dans ces circonstances, s'empara de l'autorité, l'exerça comme s'il était déjà parvenu au trône, se fit rendre compte de tout et disposa à son gré des emplois militaires, judiciaires et de finances. L'oflice d'amiral se trouvant vacant, il en pourvut Pierre de Menou, plus connu sous le nom de Perrinet. Malheureusement le dauphin ne se borna pas à l'exercice absolu du pouvoir royal, il voulut imposer son joug à la reine Isabeau, sa mère, qui déjà n'avait que trop d'aversion pour lui. Isabeau, et c'étaient là ses moindres défauts, était fière, ambitieuse, turbulente. Charles, en lui enlevant l'administration des finances, l'avait reléguée à Blois, puis à Tours. Trois créatures du dauphin, Guillaume Thoreau, son chancelier, Jean Picard, sou secrétaire, et Laurent Dupuy devaient accompagner la reine dans son exil, et ne la quitter ni jour ni nuit. Elle n'avait pas même la liberté d'écrire à qui que ce fût sans le consentement de ces trois espions, et sans qu'ils connussent le contenu de ses. lettres.

Un pareil traitement, non moins impolitique qu'inconvenant, révolta celle qui en était l'objet. Elle trouva le moyen d'en instruire le duc de Bourgogne, et le supplia instamment de la délivrer, quoiqu'il dut en coûter, de cette intolérable captivité. Le duc de Bourgogne assiégeait Corbeil, lorsqu'il reçut communicatioti de la requête. Il entrevit promptement tout le parti qu'il pouvait tirer pour lui-même d'une alliance avec Isabeau, et lui envoya sur-le-champ Jean de Brossay, son secrétaire, pour en conférer avec elle.

Les bases du complot ainsi arrêtées, le duc lève le siège de Corbeil, prend la route de Chartres, se rend à deux lieues de Tours, et détache huit cents hommes de son escorte, qui vont s'embusquer à quelque distance de la ville. Ce jour là même, la reine avait pris le prétexte d'aller faire ses dévotions à Marmoutier. A peine y est-elle arrivée, que Saveuse, capitaine des gardes du duc, entre dans l'église à la tête de soixante gentilshommes. A leur vue, la frayeur est telle, parmi les gardes et les officiers de la reine , qu'ils prennent tous la fuite. Des trois espions d'Isabeau, l'un, celui qu'elle haïssait le plus, Laurent Dupuis, se noie dans la Loire, en cherchant à la traverser en bateau ; les autres sont pris et mis à rançon (2 novembre l/ii7).

Moins de deux heures après, le duc de Bourgogne arrivait ïui-même à Marmoutier pour s'entendre avec la reine sur les moyens d'occuper Tours. Leurs mesures prises, Isabeau envoie l'ordre aux habitants d'ouvrir leurs portes au duc. Les principaux du clergé et de la bourgeoisie, tout en lui offrant l'entrée de la ville pour elle et ses gens, lui représentent qu'ils ne peuvent, sans désobéir au dauphin, revêtu d'une autorité légitime, accorder la même faveur au

duc de Bourgogne. La reine ne lient aucun compte de leurs renioniiances ; elle les fait sommer d'obéir, sous peine d'être traités comme rebelles; et, pour achever de les décider, elle leur promet d'abolir l'impôt sur le sel.

Cette dernière considération fit plus d'effet que les menaces. Il n'en fallut pas davantage, tant il est facile d'abuser de la crédulité populaire pour soulever la classe indigente ; les bourgeois, dès lors, ne furent plus maîtres de résister, et le duc et la reine entrèrent triomphalement dans la ville. Quant à ceux qui s'y étaient opposés, les uns furent condamnés à de fortes amendes, les autres au bannissement. Le chiiteau, commandé par Jean de Vivonne de Rochechouart , seigneur de Mortemart, s'étant rendu le lendemain, le duc de Bourgogne en confia la garde à deux cents hommes commandés par Charles l'Abbé, son premier écuyer. Il mit également des garnisons dans toutes les places et châteaux.

Pendant ce temps, l'indigne Isabcau, logée dans' le château de Tours, y tenait cour plénière, se faisant rendre des honneurs comme reine et régente, obtenant par force cl menaces ce qu'on eût voulu lui refuser. Au bout de quelques mois, elle partit avec son nouvel allié pour Chartres, où elle fit publier une déclaration par laquelle elle annonçait que , pendant Voccupation (l'aliénation d'esprit) du roi, son seigneur, le gouvernement de sa maison et de son royaume lui appartenait comme lui ayantété conféré par arrêt du conseil auquel avaient assisté plusieurs princes du sang; voulant et ordonnant que ceux de ses sujets qui ne pourraient se rendre à Paris pour obtenir des lettres de justice et de grâce eussent à se pourvoir devers elle, à Chartres, etc. (1417).

Cette première déclaration fut bientôt suivie d'une seconde (1^18). Dans celleci la reine exposait que, pour causes à elle connues , elle avait réuni et réunissait à la cour le duché de Touraine, dont le dauphin son lils avait été primitivement investi ; qu'elle entreprenait contre ce prince une guerre de « sainte intention » ; qu'en mettant le siège devant Tours, comme il venait de le faire , il s'avouait ouvertement l'ennemi de l'État et de son père. Enfin, pour ne pas laisser planer de doutes sur la légalité de sa conduite passée et présente, elle envoyait à Tours des lettres patentes du roi , par lesquelles le monarque approuvait tout ce qui s'était fait dans cette ville au mois de novembre précédent , comme ayant été exécuté par son ordre. Remarquons en passant que la reine débutait ainsi dans ses actes : « Isabeau. par lagrâcc de Dieu^ reine de France^ etc. , » et qu'elle les scellait de ses propres armes.

Dans l'espoir de mettre fin à l'anarchie qui désolait le royaume, le pape Martin V avait nommé Jacques Gélu, archevêque de Tours, son légat en France. Ce prélat, dont l'influence était grande, adressa de Blois, où il se trouvait, une lettre pastorale à ceux de Tours. Par cette lettre adressée : « A honorées et saiges nos très chiers et espéciales amis les gens d'église , bourgeois et habitants de Tours », il annonçait devoir bientôt partir pour aller « au lieu où l'on devait traiter de la paix ». Ses premières démarches, en effet, pour réconcilier la famille royale, promettaient un résultat favorable ; tous les esprits semblaient des mieux disposés sous ce rapport. A ce moment, une nouvelle fâcheuse se répand. Un capitaine, le sire Villiers de l'Ile-Adam, chaud par-

ANCIENNE ET MODERNE. i2G5

tisan (lu duc de Bourgogne, vient, dit-on, d'entrer dans Paris par trahison, pendant la nuit du 28 au 29 mai, avec la garnison de Pontoise, dont il était gouverneur. Un jeune homme, Perrinet Leclerc, insulté et maltraité par des gens du parti d'Armagnac, a, par vengeance, livré au parti bourguignon la porte Saint- Germain, dont son père, l'un des quarteniers, tenait les clés en garde. Les bourgeois du parti de Bourgogne, les bouchers, les écorcheurs, ayant à leur tête le bourreau et les aides, se sont joints à Villiers. Un désordre affreux s'en est suivi. La foule, indisciplinée et furieuse, s'est jetée sur les Armagnacs et en a fait un carnage affreux. Le massacre a duré trois jours, et le nombre des victimes n'est pas évalué à moins de trois mille cinq cents hommes. Telle a été l'effervescence, que le dauphin lui-même eût péri au sein de la mêlée, siTanneguy Duchâtel, prévôt de Paris, ne l'eût enlevé dès le commencement du tumulte et transporté à la Bastille, d'oii il venait de l'envoyer à Melun. C'en fut assez pour aigrir de nouveau les esprits et rompre brusquement les négociations.

De Melun, où l'avaient rejoint plusieurs gentilshommes de son parti, le dauphin marcha vers la Touraine. Le dyc de Bourgogne, à cette nouvelle, vint aussitôt à Paris rejoindre le roi et la reine, et l'ordre fut donné de lever des gens de guerre pour s'opposer à ce que le prince pourrait entreprendre. Celui-ci, cependant, continuait sa marche. Jean-Sans-Peur, qui, depuis sa première entrée à Tours avec Isabeau, considérait cette province comme son apanage, écrivit de la part du roi au gouverneur et aux habitants pour leur défendre de laisser pénétrer le rebelle dans leur ville, à moins qu'il ne se présentât seul avec les officiers de sa maison. Le roi écrivit lui-même au maréchal de Montbéron, au sire de la Luze et à plusieurs barons d'Anjou et de Bretagne, pour les engager à venir promptement au secours de la ville. Malgré ces ordres, le dauphin entra en Touraine, s'empara de toutes les places et se dirigea aussitôt sur Tours, dont les habitants, après une faible résistance, lui ouvrirent les portes, le suppliant de croire que, s'ils s'étaient comportés de la sorte, cela ne provenait que de leur simplesse et du serment qu'ils avaient prêté au duc de Bourgogne. Le château tint plus longtemps tête; mais le bailli-gouverneur, Guillaume de Remeneuil, se laissa gagner, reçut en récompense la châtellenie de Montreuil-Bonin, en Poitou, et fut, peu de temps après, réintégré dans son poste. Toutefois, au mois de février suivant (1419), le dauphin le destitua, craignant sans doute qu'il ne rendît la ville à tout autre avec autant de facilité qu'il la lui avait rendue à luimême.

Or, pendant que ces événements se passaient en Touraine, Henri V d'Angleterre, à qui la bataille d'Azincourt, aussi funeste à la France que celle de Poitiers, avait livré le tiers du royaume, marchait de triomphe en triomphe, aidé dans ses entreprises par les discordes intérieures qui ne permettaient pas au pays de concentrer ses forces contre l'invasion étrangère. Les progrès incessants de l'Anglais, les succès récents du dauphin en Touraine donnaient à penser au duc de Bourgogne; une paix sérieuse avec celui de ses ennemis dont il avait le moins à craindre pouvait seule sauver la France et conserver le trône aux Valois. Jean-Sans-Peur le sentait bien : aussi désirait-il un arrangement

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sincère. Un promior traité, conclu entre lui et le dauphin, i\ une lieue de Melun, près Pouilly-le-Fort (11 juillet 1419), causa à Tours un vif enthousiasme; on y chanta le Te Deum dans la cathédrale ; on ordonna de nombreuses illuminations. Cette joie, par malheur, fut de courte durée. Bientôt on apprit que le duc de Bourgogne avait été assassiné sur le pont de Montereau, en présence et par les gens du dauphin.

L'événement répandit partout la consternation. Mais les partisans du prince, qui l'avaient conseillé, ne surent pas en tirer parti. Au lieu de profiter du premier moment de trouble, pour aller s'emparer de la personne du roi, ils perdirent du temps à envoyer aux principales villes du royaume des lettres justificatives; Philippe-le-Bon , nouveau duc de Bourgogne, poussé par le désir de venger la mort de son père, conclut un pacte avec les Anglais, fit épouser Catherine, dernière fille du roi, à Henri d'Angleterre, reconnut ce prince, avec l'infâme Isabeau de Bavière, comme héritier de la couronne, au lieu et place de Charles, et déclara celui-ci indigne de régner, sacrifiant ainsi à sa colère son pays et la famille entière des Valois.

Le dauphin , sans songer à relever le défaut prononcé contre sa personne par le Parlement, qui le condamnait au bannissement perpétuel, en appela à son épée de la sentence de la Tablé de Marbre, par laquelle on le déshéritait. Il prit le titre de régent, et envoya le comte de Vendôme en Ecosse demander des secours aux États , qui lui accordèrent sept mille hommes. Archibald, comte de Douglas, et le comte de Buchan, son beau-frère, les commandaient. Peu de temps après leur débarquement en France, les Écossais rencontrèrent les Anglais au Grand- Baugé, en Anjou, et les battirent complètement (12 mars 1421). Le duc de Clarence, frère du roi Henri, et plusieurs personnages de distinction y furent tués. Le dauphin, à qui cette bonne nouvelle fut apportée à Poitiers, partit sur-lechamp de cette ville pour se rendre à Tours, où il arriva le 16 mars.

Sa joie était telle qu'il écrivit sur-le-champ de sa main une lettre ainsi conçue aux habitants de Tours :

« Très chiers et bien amés, nous tenons que v-ous saichez assez cômeiit nous » nous sommes mis sus en toute puissance pour le reboutement (destruction) de » nos ennemis, soit par bataille ou autrement, et le recouvrement de la seigneu- » rie de Monseigneur et nostre; et depuis que avons prins les champs, avons, » grâce à notre Seigneur, recouvert les places de Montmirail, Boisauffin, Beau- » mont-le-Chétif et Villebon en pays du Perche, le jour d'hier, etc. »

Sur ces entrefaites, moururent, fort heureusement pour la France, Henri, roi d'Angleterre (31 août 1422) , et, le 22 octobre suivant, l'infortuné Charles VI. Si ces deux événements ne mirent pas lin à la guerre étrangère, laquelle n'en fut au contraire que plus acharnée, la mort du roi Charles mit du moins un terme aux guerres civiles eu réduisant à l'impuissance Isabeau et tous ceux qui se servaient du nom du roi pour eux-mêmes. Quelque temps auparavant, le maréchal de Boucicaut, non moins illustre par sa bravoure que par d'éminentes qualités d'esprit et de cœur, avait également achevé sa noble carrière en Angleterre, au château d'Esbek, comté d'York, oii il était prisonnier depuis la bataille d'Azincourt.

A son avènement au trône , Charles VII, à qui le comte Arthus de Richemont, austère en ses principes, refusait le titre de duc de Touraine, que lui avait cependant octroyé le roi défunt Charles VI > refus que le comte motivait sur ce qu'il ne pensait pas avoir suffisamment mérité une telle récompense; Charles VII, disons-nous, donna à sa femme, la reine Marie d'Anjou, le duché de Touraine, à titre de douaire, par lettres patentes datées de Bourges, 29 mai 1Ù23. Quand on apprit que cette princesse se disposait à venir en prendre possession en personne, les dames de Tours allèrent à sa rencontre au delà de la porte de la tour Feu Hugon, et les Élus dépêchèrent un émissaire jusqu'à Bléré, « pour savoir, dit une charte » que nous copions, quant notre très redoubtée et naturelle dame , madame la » dauphine de Viennois, duchesse de Touraine, estait audit lieu de Bléré et » qu'elle devait venir au giste en ceste dicte ville, et savoir si elle viendrait ledict » jour, et par quelle porte elle entrerait, affin que les bourgeois et notables gens » de la ville avec les bourgeoises fussent pourveues de aller au devant d'elle lui » faire la révérence, et eux recommander à elle ; lequel (émissaire) alla jusque » audict lieu de Bléré , et nous rapporta qu'elle viendrait le lendemain au giste » en ladicte ville, et qu'elle entrerait par la porte de la tour Feu-Hugon. »

Marie d'Anjou ne fut pas longtemps titulaire de son duché ; le roi le lui ôta pour le donner à Archibald Douglas, qui était venu à son secours avec huit mille hommes (l/i2Zi). Trop douce et trop bonne pour se plaindre, la jeune reine supporta l'espèce d'affront de son époux sans proférer le moindre murmure : il n'en fut pas de même de ses dévoués serviteurs. La chambre des comptes, réunie alors à Bourges, refusa d'enregistrer les lettres patentes qui consommaient l'acte, alléguant qu'il était de son devoir de s'opposer à tout démembrement du domaine royal. Toutefois, et quoique ces représentations fussent d'autant mieux fondées que le domaine n'était alors que trop altéré déjà par la conquête , et que les affaires du monarque elles-mêmes se trouvaient en si piteux état qu'on l'appelait par dérision le roi de Bourges, ces représentations n'eurent aucun succès auprès de Charles, prince au^si entêté que faible. Il manda les principaux magistrats de la chambre, et, après une discussion des plus vives, il leur enjoignit d'avoir à vérifier les lettres , nonobstant toutes objections contraires, les déchargeant de ce qui pourrait en résulter. Un pareil ordre ne souffrait pas plus longtemps de refus : aussi le nouveau duc songea-t-il à faire son entrée dans sa capitale. En l'apprenant, les Tourangeaux s'assemblèrent pour délibérer gravement sur les cérémonies qu'il convenait d'observer en cette circonstance. Nous n'insisterons pas sur le détail déjà connu de ce cérémonial auquel les bons bourgeois de Tours semblaient particulièrement se complaire. Qu'il nous suffise de dire que tout y fut magnifique, que rien n'y manqua : compliments municipaux, cris populaires, serments prêtés et rendus, non plus que les barriques de vin, les muids d'avoine, les bœufs et moutons gras, la cire en torches, etc. Deux ecclésiastiques et quatre notables allèrent jusqu'à Loches complimenter le duc, et l'on forma une garde d'honneur qui dut partout l'escorter. A la porte de Notre-Dame-la-Riche, par laquelle il entra, Martin d'Argouges, preinier 'lîUi, lui présenta les clés de la ville, le suppliant de conserver auj;

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liabilauls leurs privilèges, franchises et libertés. Trois notaires, témoins de celle humble requête, prirent acte de la réponse favorable du suzerain, qui" rendit aussitôt les clés à qui de droit. Au parvis de la cathédrale, où il se rendit au milieu d'un concours de peuple immense, il trouva l'archevêque et tous les chanoines en chapes. Le doyen lui offrit, suivant l'usage, un surplis, une aumusse,un bréviaire, et il fut reçu chanoine en présence de Louis de Bourbon, comte de Vendôme, grand chambellan de France, de Louis de Bourbon, son frère, prince de Carency, de François de Grigneux et de plusieurs autres seigneurs ; et il en fut de même pour Saint-Martin, où on l'admit chanoine le lendemain (7 mai 1/124).

Mais le duc Archibald ne prolita pas longtemps de l'insigne honneur auquel venait de l'appeler Charles VII. Quatre mois après il fut tué avec son lils, à la bataille de Verneuil. Leurs héritiers, dans le comté de Douglas, furent autorisés à porter seulement le titre de ducs de Touraine, et ce duché passa au frère de Ja reine, Louis d'Anjou (21 octobre 1424).

Yolande d'Aragon, en l'absence du nouveau duc, son fds, chargea l'évêque d'Angers, Bertrand de Beauvais, et le trésorier du roi, Jean Dupuy, de prendre possession du duché, tant en son nom qu'en celui du prince. Le grand bailli , Guillaume d'Avaugour, le gouverneur de la ville, Jacques Demouy, les Élus et les chanoines de Saint-Gatien et de Saint-Martin procédèrent à l'investiture, le 6 janvier 1425. Yolande, ensuite, pour mieux s'assurer sans doute que tout s'était fait conformément aux us et coutumes, se rendit de sa personne à Tours. Nous ne parlerons point des honneurs qui lui furent rendus en cette solennelle circonstance; elle y avait droit comme princesse et comme femme; aussi furentils proportionnés à l'importance de son rang.

Depuis lors ils se renouvelèrent rarement. Louis d'Anjou , sans qu'on en sût positivement les motifs, ayant remercié le roi de ses bonnes grâces en lui remettant, dans le courant de l'année 1431, son duché, les bourgeois, qui commençaient à se blaser sur ces cérémonies incessamment renouvelées, et à s'effrayer surtout pour la caisse municipale des dépenses que leur offrait en perspective une nouvelle réception, députèrent au roi pour le supplier de réunir la Touraine à la couronne et de ne l'en plus jamais détacher à l'avenir. Leur requête obtint le plus gracieux accueil, et si la promesse ne reçut pas depuis son entière exécution , comme nous le verrons plus tard, ce ue fut pas au moins sous le présent règne.

Un seul personnage, Jean Fitz-Salam, comte d'Arundel, prit le litre de duc de Touraine (1431); mais ce titre ne lui ayant été conféré que par le roi d'Angleterre, Henri VI, nous ne pouvons l'admettre au nombre des ducs apanagistes de notre province.

Il est vrai , d'un autre côté, que, maîtres de Paris et de presque tout le reste du royaume, les Anglais avaient fait proclamer Henri VI, encore enfant, roi de France, sous la régence du duc de Bedfort.

Mais cet état de choses était-il bien régulier, bien sérieux?

Sans descendre au fond de cette question, qui soulèverait de noire part de trop vives et trop légitimes récriminations, rentrons dans le cours naturel du récit.

Au point où se tiouvait le pays à l'avènement du dauphin , il eût fallu plus qu'un héros pour rétablir les affaires : or, Charles VII n'était rien moins que cela. La nature avait maltraité ce malheureux prince : doué de peu de courage personnel, faible, apathique, livré à ses maîtresses, à ses favoris, objet de mépris pour ses partisans comme pour ses ennemis, il ne lui restait guère que dix provinces de l'héritage paternel. Il tenait sa petite cour habituellement en Touraine, et la conduisait avec insouciance de Tours à Chinon , de Chinon à Amboise, et quelquefois en Berry, suivant que l'ennemi se montrait plus ou moins pressant.

Ce fut à Chinon qu'il apprit le siège d'Ivry par les Anglais. Ses ministres résolurent d'empêcher la prise de cette place. La ville de Tours s'imposa extraordinairement à cet effet. Le comte de Buchan, récemment fait connétable, et le duc de Touraine, Archibald, partirent pour aller diriger l'armée. Sur leur route, ils prirent plusieurs places, s'adjoignirent le duc d'Alençon, Lafayette, Narbonne et quelques autres seigneurs. A l'arrivée des Français, le duc de Bedfort envoya par fanfaronnade prier le duc de Touraine de l'attendre, disant qu'il voulait boire avec lui. Douglas fit répondre qu'il était venu d'Ecosse exprès pour cela , et, le 17 août lZi2/i, la bataille s'engageait auprès de la justice de Verneuil, dans le Perche. Un corps d'Italiens, qui prit la fuite dès le commencement de l'action, causa la perte des nôtres; le connétable, le duc et son fils y trouvèrent, comme nous l'avons dit, la mort ; leurs corps, pris par les Anglais, furent rachetés, transportés à Tours et inhumés dans le chœur de la cathédrale, sans pompe ni cérémonie aucune, tant fut grande la consternation causée par cette défaite.

Le bien naît quelquefois de l'extrême mal : on en vit la preuve en cette circonstance. Le comte de Richemont , frère du duc de Bretagne, convoitait depuis longtemps l'épée de connétable et offrait en compensation un traité d'alliance avec son frère. La mort de Buchan rendant la position vacante, un arrangement fut aussitôt pris. Le nouveau dignitaire, sévère et rigide, servit le roi le plus souvent malgré lui ; aussi , dès son arrivée , les affaires prirent-elles une plus favorable tournure. Ses moyens furent souvent violents, extraordinaires; mais avec un homme tel que Charles VII, et dans un temps où l'anarchie levait partout la tête, les voies de justice habituelle eussent été impuissantes à réprimer le désordre. Malheureusement, le connétable ne fut pas secondé. Sans finances, sans armée, sans alliés, le roi ne pouvait pas môme protéger sa résidence ordinaire. Des garnisons anglaises occupant Chàteaurenault, Saint- Christophe, faisaient des courses jusque sous les murs de Tours, ravageaient le pays, et mettaient à contribution les habitants. Dans cette extrémité, ceuxci voyant bien qu'ils n'ont rien à attendre du roi, députent vers la reine de Sicile, mère du duc de Touraine, pour la supplier de leur envoyer quelques troupes. Cette princesse en réfère à Charles, qui lui avoue son impuissance.

L'année suivante, l'ennemi continue ses ravage», s'empare des châteaux de Rochecorbon et de Langeais. Nouveaux secours demandés, nouveaux refus. Le roi, ne se sentant pas en état de débusquer les Anglais des postes qu'ils occupent, con-

seilîc d'acheter le repos à prix d'argent, ce qui se fait. On trouve sur les registres de la maison de ville qu'en conséquence des avis du roi, il fut convenu, afin d'arrêter les vols et pilleries, de donner deux mille cinq cents écus d'or pour l'évacuation de Langeais, et cinq cents pour celle de Rochecorbon (6 octobre 1A27).

Cependant Charles VII, ne sachant ni régner ni combattre, s'abandonnait plus aveuglément que jamais à ses favoris qui traversaient tous les desseins du connétable. Celui-ci ayant exigé, au nom de son frère et au sien, leur éloignement de la cour, Tanneguy Duchâtel et le président Louvet prirent aussitôt ce parti. Pierre de Giac seul resta près du roi, où, d'après les instigations de Louvet, il devait chercher à rendre le connétable suspect. Richemont, jugeant dès lors qu'il n'y avait plus que ce moyen de sauver la France et son prince, jura la mort du favori et de quiconque marcherait sur ses traces. Ligué à cet effet avec le sire de la Trémoille, tous deux, de leur autorité privée, viennent à Issoudun où se trouvait alors la cour, pénétrent à la pointe du jour dans le chAteau, enfoncent la porte de la chambre où est couché de Giac, l'enlèvent lui-même avant qu'il ait eu le temps de se reconnaître , le transportent à Bourges et de là à Dun-le-Roi, où, après une espèce de procès qu'on lui fit seulement pour la forme, cousu vivant dans un sac il fut jeté à l'eau.

Charles, d'abord irrité de ce meurtre, éleva de vives plaintes; mais, sa nonchalance habituelle reprenant le dessus, il oublia bientôt de Giac, et lui donna pour successeur Camus de Beaulieu. Ce nouveau favori ne fut pas plus heureux que l'autre; sa mauvaise étoile ayant voulu qu'il marchât sur les traces de son prédécesseur, fidèle à son serment, le terrible connétable le fit encore tuer près de Poitiers par deux soldats soldoyés. Après quoi, sans s'arrêter au danger qu'il pouvait lui-même courir, il eut la hardiesse et la fermeté de venir trouver le roi et de lui reprocher rudement l'indigne choix de ses ministres, ajoutant que s'il voulait être bien servi , il fallait qu'il mît le sire de la Trémoille à la tête de son conseil. Le roi d'abord résista, ensuite il finit par céder en disant au connétable qu'il serait le premier à s'en repentir. Cela ne tarda pas en effet. La Trémoille craignait les manières hautaines, austères, despotiques, de celui qui relevait de la sorte au pouvoir. Il redoutait surtout les formes expéditives auxquelles il avait recours contre les ministres et les favoris qui ne remplissaient pas scrupuleusement leur devoir. Il mit tout en œuvre pour discréditer Richemont dans le faible esprit du monarque. Le duc de Bretagne, pour soulager ses peuples ruinés par la guerre, venait de conclure une trêve avec les Anglais : cette circonstance servit merveilleusement les vues de la Trémoille. Il commença d'abord par priver le connétable, son frère, de ses pensions; il travailla ensuite h lui enlever les villes qu'on lui avait données en otage.

Chinon, qu'il occupait à ce titre, servait de résidence à la duchesse de Guyenne, sa femme. Les comtes de Bourbon et de la Marche, mécontents de la Trémoille, vinrent y trouver la châtelaine, résolus à résister aux caprices de la cour. On leur envoya l'archevêque de Tours, Philippe de Coëtquis, et le sire de Gqucourt pour les détourner de ce parti , mais la conférence se rompit sans

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qu'on eût rien décidé, et les princes quittèrent la ville pour se rendre en Berry.

Peu de temps après, le gouverneur de Chinon, Guillaume Bélier, se laissa corrompre. II fit faire aux murailles une ouverture par laquelle s'introduisirent les gens du roi (l/i27). Charles permit à la duchesse d'y demeurer comme par le passé ; mais elle refusa et s'en alla retrouver le connétable à Parthenay.

Cependant, ces divisions favorisaient les Anglais : après s'être emparés de tontes les places environnant Orléans, ils serraient cette ville de si près que, malgré la bravoure de ses défenseurs, on pouvait s'attendre à la voir.succoinber d'un jour à l'autre. Le roi, dans la prévision de cet événement, était sur le point d'abandonner la Touraine et de se réfugier dans les provinces méridionales. La reine , Marie d'Anjou , s'y opposa fortement et il y renonça.

Deux femmes, chacune dans une position différente, et à l'une desquelles l'histoire doit pardonner ce que cette positron eut d'irrégulier, en faveur de l'usage qu'elle fit de son influence, contribuèrent puissamment à relever l'esprit de Charles VII, à lui donner du courage et à sauver sa couronne. Agnès Sorel, la dame de Beauté , le roi lui ayant fait don du château de Beauté-sur-Marne, et voulant , disait-il , qu'elle fût dame de Beaulé de nom comme de fait : ainsi se nommait la dernière. A peine fut-elle devenue la maîtresse du roi, vivement énamouré de sa personne, que tout changea autour de lui; éprise de gloire, elle en inspira l'amour à son amant, qui dès ce moment, secouant la torpeur dans laquelle ses lâches courtisans avaient engourdi sa jeunesse, prit activement part à la lutte et seconda de tout son pouvoir les efforts jusque-là sans effet de ses féaux.

C'est alors, c'est au moment même où s'opérait en lui cette révolution inattendue, que la nouvelle se répandit qu'une jeune fille, l'autre femme dont nous avons prétendu parler, inspirée d'un saint enthousiasme et se disant envoyée de Dieu, venait d'arriver à Chinon pour faire part au roi de sa mission. Est-il besoin de nommer Jeanne d'Arc ?

Il y a dans la vie des peuples de ces moments décisifs où il suffit d'un mot, d'une idée, d'un homme pour faire succéder la plus brillante audace au découragement le plus profond, la victoire à la défaite, la vie à la mort. Spectacle étrange, inexplicable, magique, que l'on aime à contempler, dont la vue seule ranime l'âme et rassure ! La France était à deux doigts de sa perte, la monarchie, la nationalité disparaissaient pièce à pièce sous les coups de l'invasion étrangère. Orléans pris, et cela semblait inévitable, l'ennemi marchait sur la ïouraine, le roi n'eût pas manqué de fuir: où se seraient-ils arrêtés l'un et l'autre? Jeanne paraît : en un clin d'œil tout change de face. Simple et obscure fille des champs, elle annonce qu'elle a reçu de Dieu la mission de chasser l'étranger, de sauver le pays... Le pays, comme un agonisant, qui recueille avidement des paroles d'espérance, entend cette voix et tressaille. Elle dit : Levez-vous et marchons! chacun se lève et la suit; Allons sauver Orléans! et Orléans est sauvé! L'ennemi tremble à son tour. Jeanne lui renvoie la terreur qu'il semait la veille encore sur ses pas. 11 n'attaque plus, il se défend. Il se renferme derrière ses murailles. L'heure de la délivrance a sonné pour la France, et chaque jour,

i\H l'arrivée de la jeune fille, est marqué par de nouvelles conquc^tes.

L'expédition d'Orléans arrC'tée, on donne à Jeanne un vaillant et vertueux gentilhomme pour écuyer, et on lui fait forger à Tours une armure complète. C'est dans cette ville qu'elle commande elle-niême son fameux étendard. « Il était » blanc, disent les chroniques, d'une toile appelée alors boucassin , semé de » fleurs de lys d'or, bordé d'une frange de soie, as ec\e pour trait de notre Sauveur » tenant le globe du monde, entre deux anges agenouillés, avec l'enseigne : » Jhesus Maria. »

« Prends cet étendard de par le roi du ciel, et porte-le hardiment », avaient dit à la fille inspirée sainte Catherine et sainte Marguerite.

Jeanne , pour reconnaître le soin avec lequel , si l'on en croit une note des archives de l'hôtel-de-ville de Tours, Meuves Polnoir l'avait peint, demanda qu'une somme de cent écus fût constituée en dot à sa fille. Mais les Élus refusèrent, se bornant, pour faire honneur à la Pucelle, d'assister à la bénédiction nuptiale d'Héliote (nom de la mariée), et de lui fournir, le jour de ses noces, « le pain d'un septier de froment et quatre jallayes de vin blanc ; le tout valant quatre livres dix sous tournois. »

Pendant son séjour elle logea dans une hôtellerie tenue par une femme appelée La Pau , et ce fut là que vinrent la rejoindre Pierre d'Arc, son troisième frère, et Colet de Vienne, un de ceux qui l'avaient accompagnée de Vaucouleurs à Chinon. Elle prit pour aumônier le frère Jean Pasquerel, lecteur du couvent des Augustins de Tours, dont la piété l'avait édifiée, fit lever, ainsi qu'elle l'avait pro mis, le siège d'Orléans; après quoi, elle retourna en toute hâte auprès du roi, afin de le décider à marcher sur Reims pour s'y faire sacrer.

— (( Gentil dauphin, dit-elle en embrassant ses genoux, venez prendre voir* » noble sacre à Reims, je ne dureim guère qu''un an, il me faut donc bien l'em- » ployer. »

Le conseil de Charles rejetait l'avis de l'héroïne, et voulait porter la guerre en Normandie ; mais Jeanne insista opiniâtrement.

« La voix m'a dit, répétait-elle en levant les yeux au ciel, et en montrant le » signe d'une grande exaltation : Va, fille, va, je serai à ton aide! Or^ quand cette » voix me vient^ je suis tant réjouie que merveille. »

Sa volonté prévalut. Les États, assemblés à Tours, accordèrent au roi quatorze mille livres, grâce auxquelles il put entreprendre le voyage de Reims à la tôte de douze mille hommes, et, quoique le pays qu'il devait traverser fût presque entièrement sous l'obéissance des Anglais, il arriva heureusement à Reims, et y fut sacré le 11 juillet là29.

La cérémonie achevée, Jeanne se mit à genoux devant lui , l'acco/anf par les jambes en pleurant à chaudes larmes, et disant :

— « Gentil roi, or est exécuté le plaisir de Dieu , qui voulait que vous vinssiez » à Reims recevoir votre digne sacre, pour montrer que vous êtes vrai roi et » celui auquel le royaume doit appartenir. Voilà ma mission accomplie. »

Jeanne, en effet , à dater de ce jour, demanda avec instance à retourner dans sa famille, alléguant qu'elle n'avait plus rien à faire à la cour.

— (( J'ai exécuté la volonté de Messire, disait-elle; je voudrais bien que le » roi me fît ramener auprès de mes père et mère, et garder leurs brebis et bé- » tail, et faire ce que soûlois (j'avais accoutumé) de faire. »

Mais son nom seul exerçait dès lors un trop grand prestige sur le peuple et l'armée pour que l'on consentît à la laisser partir. Elle resta, quoiqu'elle en éprouvât un regret sensible, sa confiance en elle-même Tayant abandonnée. Elle n'entendait plus ses voix, et avait le pressentiment de sa fin prochaine.

Ses craintes ne furent que trop tôt justifiées.

Accourue de Lagny au secours de Gompiègne, qui venait de se rendre aux armes de Charles VII, et que le duc de Bourgogne assiégeait, elle avait tenté, dès le jour même de son arrivée, une vigoureuse sortie contre l'ennemi. Toutà-coup les Français, inférieurs en nombre, sont obligés de se replier précipitamni-3nt sur la place. La Pucelle, toujours la première à l'attaque et la dernière à la retraite, tient seule tête aux masses : tous les traits sont dirigés sur elle. Cependant, il faut enfin qu'opérant à son tour un mouvement rétrograde, elle suive ses compagnons d'armes. Le temps presse. A ce moment, le gouverneur de la ville fait ouvrir une poterne, mais elle est trop étroite pour que toutes les troupes puissent rentrer à la fois. Environnée par un gros d'ennemis, renversée de cheval, Jeanne eut encore la force de gagner le glacis ; mais là , personne ne la défendant, il lui fallut bientôt se rendre : un chevalier bourguignon, le bâtard de Vendôme , reçut son épée.

Ce fut une joie sans pareille au camp des assiégeants quand on y reçut la nouvelle de cet événement; on écrivit à Paris et dans toutes les villes de la domination anglaise ou bourguignonne ; partout le Te Deum fut chanté. Une morne tristesse s'empara, au contraire, du peuple de France. Charles VII seul, au fond, peut-être, égoïste et ingrat, parut fort peu s'inquiéter du sort de la pauvre fille à laquelle il devait sa couronne. La Pucelle se survécut, pour ainsi dire, à elle-même. Sa prise et sa mort ne rompirent point le charme qui avait ramené la victoire sous les drapeaux de France, l'étranger ne se releva jamais du coup qu'elle lui avait porté.

Vainement le clergé de Tours adressa de ferventes prières au ciel pour la délivrance de la vaillante bergère : ses jours étaient désormais comptés. Livrée à ses ennemis par la turpitude des grands , abandonnée par la révoltante indifférence de son roi , vendue à l'Anglais par les Bourguignons , elle fut enfermée dans une cage de fer et conduite à Rouen , où elle subit une longue torture, après la condamnation la plus atroce dont nos annales aient donné l'exemple.

Quoiqu'il ne soit personne qui ne sache tous les détails de l'infâme procédure dont elle fut l'objet, nous ne pouvons résister au désir d'entrer ici dans quelques détails.

Pierre Cauchon, évêque de Beauvais, et un inquisiteur nommé Lemaire, assistés de soixante assesseurs, ceux-ci n'ayant que voix consultative, furent les juges de la pauvre Jeanne. Son procès s'instruisit suivant les formes de l'Inquisition, si mystérieuses , si barbares. A toutes les questions insidieuses qui lui furent successivement adressées, les réticences, les menaces, les violences, les imposas

tures, les faux iiiatériels que l'on accumula contre elle pour Ta^nenerà se compromettre, à s'avouer coupable, elle repartit avec une justesse, upe dignité, une énergie qui déconcertèrent ses interrogateurs. L'un d'eux lui ayant demandé si Dieu haïssait les Anglais, elle répondit :

— De l'amour ou haine que Dieu a aux Angloys ou que Dieu soit à leurs armes, ne sçay rien. Mais je sçay bien qu'ils seront boutés hors de France, excepté ceux qui y mourront; et que Dieu enverra victoire aux François contre les Angloys.

Interrogée par un autre si elle ne disait pas aux guerriers portant des étendards semblables au sien qu'ils seraient heureux à la guerre?

— Non, répliqua-t-elle, je disais : Entrez hardiment parmi les Angloys ! et j'y entrais moi-même.

Interrogée relativement à ce que lui avaient dit ses saintes sur l'issue de son procès, elle répondit :

— Mes voix me dient que je serai délivrée par grant victoire, et après me dient mes voix prant tant en gré; ne chaille (soucie) de ton martyre : tu t'en venras (viendras) enfin auroyaulme du Paradis; et ce me dient mes voix, c'est à savoir sans faillir. Et appelle ce (cela) martyre pour la peine et adversité que seuflVc en la prison: et ne sçay si plus grant seulTriray, mais m'en acte (rapporte) à Notre- Seigneur.

Comme on lui demandait quelle distinction elle faisait entre l'Église triomphante et l'Église militante, Isambart, un des assesseurs, touché de compassion, lui conseillait de répondre qu'elle s'en rapportait sur ce point au pape.

— Taisez-vous! dit à Isambart l'évêque de Beauvais, d'une voix menaçante,^ taisez-vous ! de par le diable !

Jeanne ayant plusieurs fois demandé les secours de la religion, on eut recours à une ruse odieuse. On mit près d'elle un prêtre hypocrite, nommé L'Oyseleufd qui devait gagner sa confiance et la pousser par ses perfides conseils à se perdre. Ces lâches artifices ne purent encore fournir la moindre preuve des crimes dont on la chargeait. Indignés de tant d'iniquités, plusieurs assesseurs s'étaient retirés. Pierre Cauchon ne savait plus à quel expédient avoir recours. Le duc de Bedfort tremblait que l'héroïne ne lui échappât. On envoya dans sa prison les bourreaux et leurs instruments de torture ; cet appareil ne la fit pas fléchir.

— Vous ne ferez jà, dit-elle avec douceur, ce que vous dictes contre moy, qu'il ne vous en prenne mal au corps et à l'âme.

Le 24 mai 1431, on la conduisit sur la place du cimetière Saint-Ouen pour y entendre sa sentence. Deux échafauds y étaient dressés; sur l'un étaient l'évêque de Beauvais, le vice-inquisiteur, le cardinal de Winchester, l'évêque de Noyon, l'évêque de Boulogne et trente assesseurs; sur l'autre, Jeanne d'Arc et Guillaume Erard, celui-ci chargé de la prêcher. A quelques pas se voyait un chariot attelé de quatre chevaux : c'était celui du bourreau.

Erard prononça un discours d'une frénésie sans pareille contre l'accusée, les Français fidèles à leur roi , et Charles lui-même.

— C'est à toi, Jeanne, s'écria-t-il, que je parle, et te dis que ton roy est hérétique et schismatique.

— Par ma foy, sire, interrompit la jeune fille, je vous ose bien dire et bien jurer, sur la peine de ma vie, que c'est le plus noble chrestien de tous les chréstiens, et qui mieux aime la foy et l'Église, et n'est point tel que vous dictes.

— Faites-la taire ! crièrent alors en même temps Erard et Cauchon à l'appariteur Massieu.

Le discours achevé, Massieu lut une cédule d'abjuration, et Jeanne fut sommée d'abjurer.

— Je m'en rapporte, dit-elle simplement, à l'Église universelle, si je dois ou non le faire.

— Tu abjureras présentement, vociféra le fougueux Erard, ou tu seras arse (brûlée).

— Alors, je me soubmetsà la décision de notre Saint-Père.

Voyant qu'il n'obtiendrait rien, l'évêque de Beauvais se leva et lut la sentence préparée la veille; comme, néanmoins, plusieurs juges insistaient pour qu'elle abjurât, cet acte devant rassurer, sous un point de vue, leur conscience :

— Signe, lui dit Erard, en lui présentant la cédule, signe, ou sinon,jetele répète, tu finiras aujourd'hui tes jours parle feu.

La cédule dont elle venait d'entendre la lecture ne contenait qiie l'engagement de ne plus porter les armes, de laisser croître ses cheveux et de reprendre les vêtements de son sexe.

Jeanne, épuisée par tant d'obsessions, finit par céder : elle signa.

Pierre Cauchon se leva alors, donna lui-même lecture de la cédule... Comble de l'iniquité ! l'accusée s'y reconnaissait dissolue^ hérétique, séditieuse, invocatrice des démons, etc., etc. Au premier acte on en avait substitué un autre; le premier ne contenait que quelques lignes; le second formait plusieurs pages !...

Jeanne fut condamnée, suivant le style de l'Inquisitioii, au pain de douleUr et à Veau d'angoisse.

— Menez-moi donc en vos prisons, dit-elle après avoir entendu sa seiitence, et qiie je ne sois plus eii la main de ces Angloys.

Cependant ce verdict ne satisfaisait point la haine des ennemis de l'héroïne. Plusieurs chefs, irrités, levaient l'épée sur l'évêque de Beauvais.

— N'ayez cure, dit l'un des juges au comte de Warwick, nous la l'etroùverons bien.

Cela ne manqua pas. A défaut de prétexte pour sévir contre elle, on en fit naître un. Profitant de son sommeil, on lui enleva ses habits, et l'on y substitua des habits d'homme. Au momettt où, pour se couvrir, elle se résignait à les endosser, plusieurs témoins apostés exprès s'avancèrent. L'évêque de Beauvais fit dresser procès-verbal, et, le sourire sur les lèvres, dit en sortant de la prison, au comte de Warwick :

— Fare well, fàre well, faites bonne chère, il en est faict.

Le lendemain, en effet, le tribunal rendait un autre verdict, par suite duquel Jeanne d'Arc était condamnée à la peine de mort, comme rclaimi ea^comiîtu--

niée, rejetéc du sein de r Église , et jugée digne, par ses forfaits, d'être abandonnée à la justice séculière.

Quand le frère Martin l'Advenu vint lui signifier sa sentence, elle dit avec douleur :

— J'en appelle ù Dieu, legrant juge, des grans torts et ingravances qu'on me faict !

Elle se confessa et demanda le sacrement de l'Eucharistie.

Mais pouvait-on admettre à la communion une femme retranchée du nombre des fidèles? L'évêque de Beauvais, consulté à cet égard, répondit qu'on eût à lui donner toutes choses quelconques qu'elle demanderait, contredisant de la sorte ses propres décisions, et déclarant innocente celle qu'il allait livrer à la mort comme coupable.

— Évêque, dit-elle à Pierre Cauchon après avoir reçu le sacrement, je meurs par vous ; si vous m'eussiez mise aux prisons de cour d'Église, cecy ne me fût point arrivé ; j'appelle de vous devant Dieu !

Le 31 mai 1A31, à neuf heures du matin, le bourreau vint pour la chercher, et, un instant après, elle s'avançait au lieu du supplice, accompagnée de frère Martin l'Advenu , de frère Isambart de la Pierre , entourée de huit cents soldats anglais, armés de haches, de glaives et de lances, et suivie d'un concours de peuple immense.

A ce moment, un homme, les traits altérés, fend la foule et se jette aux ge-j noux de Jeanne : c'était L'Oyseleur ! le malheureux, dévoré de remords, venait demander à la jeune fille pardon de ses perfidies.

Au milieu de la place (celle du Vieux-Marché) se dressaient deux échafauds, entre lesquels un bûcher. Sur l'un de ces échafauds se tenaient les juges ecclésiastiques et civils, le bailli de Rouen et son lieutenant Laurent Guerdon ; sur l'autre, huit prélats.

Nicolas Midy, docteur en théologie, adressa à Jeanne un discours d'admonition ; Jeanne y répondit en protestant de nouveau de son innocence, à genoux,' les mains jointes ; elle se recommanda ensuite à la piété des assistants, qui, tous, peuple, juges, soldats anglais mêmes , attendris, pleuraient à chaudes larmes ; après quoi, l'évêque de Bauvais, seul impassible, s'écria :

— Nous vous déclarons relapse et hérétique par notre présente sentence ; nous vous livrons à la puissance séculière ; mais nous la prions de modérer son jugement à votre égard, en vous évitant la mort et la mutilation des membres.

Il savait bien, l'indigne, qu'il n'en serait rien fait!

Deux soudoyers saisirent Jeanne et l'entraînèrent brusquement.

— Ah ! Rouen ! Rouen ! disait-elle d'une voix lamentable , devais-tu donc être ma dernière demeure !

Au pied du bûcher on lui posa sur la tête la mitre ignominieuse de l'Inquisition, sur laquelle était écrit en gros caractères :

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