‹ La Touraine, ancienne et moderneChapitre 24 sur 75 · IG · texte numérisé non relu

IG

l^endaiU ce temps, un concordat à jamais néfaste avait lieu enire la France i'i la cour (le Home. Léon X le réclamait avec inslancc, et le chancelier Dn-

l'ESTE DE TOURS.

prat, ministre de François V\ se chargeait d'exécuter l'œuvre. Ce concordat abolissait la PnKjmaûqne - Sanction, et rendait aux papes leurs anciennes et despotiques prérogatives. Toutefois, malgré l'enregistrement forcé qui en avait été solennellement fait par toutes les cours du royaume, le chapitre de l'église de Tours, lors de l'avènement de Martin de Beaune au siège archiépiscopal, persista dans son ancien droit d'élire ses prélats. Il se fondit sur ce que le concordat exceptait de la nomination du roi les chapitres et les monastères qui avaient le privilège d'élection par concession des papes, à condition qu'ils en feraient preuve par lettres apostoliques ou autres litres authentiques. Duprat, nouvellement élu cardinal, obtint du roi, en reconnaissance de cette faveur, une déclaration portant que les originaux de ces titres lui seraient représentés dans le cours de l'année. Dès qu'il les eut en sa possession, il les jeta au feu, abolissant ainsi d'une seule fois tous les privilèges particuliers. Quant h l'église de Tours, qui n'avait d'abord fourni que des copies de ses titres, un nouvel arrêt du conseil jirivè, daté de Saint-Ciermain-en-Laye le !20 août 15-20, la contraignit à les apporter en original. H fallut donc obéir et subir la loi commune, consacrant de la sorte une œuvre dont le Parlement avait qualifié l'esprit -àwc autant de précision que de vérité, en disxint que le pape et le roi s étaient mutuellement cédé ce

qui n'apparteumi ni à l'un ni à l'autre. Néanmoins les chanoines de Toni-s, voulanl au moins sauver rappaience, à défaut de la réalité, maintinrent quelques années encore la cérémonie de l'éleclion, nommant, pour la l'orme, les archevêques que le roi avait choisis. Us n'y renoncèrent enfin que pour ne pas donner lieu à de malignes interprétations.

On se le rappelle, de 1551 îi 1559 la ville de Tours, accrue de celle de Chàleauneuf, s'était entourée de murailles propres h la défense contre les machines de guerre alors en usage. Mais, depuis ce temps, l'artillerie avait beaucoup modifié le système des fortifications et de l'attaque des places. François F', qui, comme Louis XII, sans s'y fixer entièrement, habita souvent la Touraine, conçut le projet de faire de la ville de Tours, située au centre du royaume, une place imprenable. Des plans furent dressés à cet effet, et il donna en 1520 des lettres patentes pour l'exécution des travaux. Mais la pénurie du trésor n'en permit pas l'entier achèvement. Ils ne furent terminés que sous le règne d'Henri IV.

Tours avait alors douze portes, sans y conqjrendre celles de l'intérieur, qui fermaient les cloîtres de Saint-Gâtien et de Saint-Martin, et la ville se divisait en quatre parties : 1" la Cité ou Ancieune-Ville; 2" Chateauneuf; o° la Ville-Neuve; 4° les Faubounjs. — La Cité^ dont nous connaissons déjà la délimitation, outre ses anciennes fortifications, était entourée de fossés profonds dans lesipiels coulaient, comme au temps des Romains, les eaux de la Loire, et d'un chemin couvert, destiné a empêcher l'approche de l'ennemi. — Chateauneuf s' élâït accru, en dehors toutefois de ses murs, du vieux bourg delà Poissonnerie fondé, depuis un tenq^s immémorial, sur la rive gauche de la Loire, par les Turones ou Tourangeaux, que leurs goûts, nous l'avons dit, leurs habitudes ou leurs relations commerciales avaient attirés en cet endroit. — La Ville-Neuve se composait de l'espace compris entre la Cité et Chateauneuf. — Enfin les Faubourgs, au nombre de cinq, se nommaient, comme de nos jours, la Ville-Perdue, Saint-Eloi, dépendant de Chateauneuf; Saint-Etienne, dépendant delà Ville-Neuve; Saint-Pierredes-Corps, sur la rive gauche , et Saint-Symphorien,. sur la rive droite de la Loire, dépendant l'un et l'autre de la Cité.

Les guerres d'Italie et les prodigalités du roi avaient tellement épuisé les ressources de l'Etat, que des francs-archers royaux, faute de solde, formèrent des bandes d'aventuriers, de coureurs, de pillards, de mangeurs du peuple, à Tours et aux environs; que, pour entreprendre la campagne de 1522, on fut obligé d'emprunter l'artillerie des corps de métiers de la ville, forçant ceux qui n'en avaient pas a s'en procurer dans la huitaine, h peine d'être, pour ce fait, poursuivis; que, pour obtenir des fonds, François 1" ne rougit pas d'avoir recours à toute espèce d'expédient, comme de piller les églises et de profaner même le tombeau des saints. Procédé d'ailleurs auquel on pouvait s'attendre de la part d'un prince qui secourait les protestants en Allemagne, et les faisait proscrire et brûler en France.

Louis XI, on s'en souvient, dans la pieuse ferveur de son zèle et de sa gratitude, avait fait entourer le tombeau de saint Martin d'une grille d'argent massif pesant six milh; sept cent soixante-seize marcs. François, Y\ considérant la chose de bonne prise, débuta |)ar en faire la demande au chapitre. Les chanoines, comme

on le pense bien, refusèrent. Le roi n'en voulut pas avoir le démenti : accoutumé déjà h l'exercice du bon plaisir, il enjoignit au surintendant Jacques de Beaune et à Girard Lecoq, maitre des requêtes, de l'obtenir de gré ou de force. On alla même jusqu'à leur adjoindre deux évêques, Jean Gaillard (de Tournay), Pierre de Glandèves (de Bazas) , et un certain nombre d'archers commandes par un capitaine de la garde du roi.

Cette expédition emprunte aux circonstances qui l'accompagnèrent quelque chose de burlesque qui ne peut cependant faire disparaître l'odieux de la spoliation en elle-même et des formes brutales aiîectées par quelques-uns des exécuteurs.

Sommés d'avoir à livrer sur-le-champ le treillis, objet du litige, les chanoines, de nouveau et plus vivement que jamais, refusaient. Pour éviter une collision déplorable, le conseil municipal de Tours offrait, de concert avec les principales communautés ecclésiastiques, de payer la valeur intrinsèque de la grille en quatre termes assez rapprochés. L'évêque de Tournay se chargeait de porter la proposition au monarque. Personne ne doutait du succès de la démarche. Que l'on juge de l'étonnement et de la consternation, lorsque l'évêque revint, le lendemain, avec un ordre terminé ainsi : « qu'il n'y eut si hardi pour mettre empêchement à l'en- " lèvement du treillis, sous peine de corps et de biens. »

Les hostilités commencèrent, et pour donner plus de force a leurs sommations, moyen de persuasion, sinon ingénieux, du moins expéditif, deux des commissaires eurent l'indigne idée de se faire précéder du bourreau armé de cordes, et prêt « à opérer aux dépens de qui il appartiendrait ». Mais, bravant les ordres formels du roi, le chapitre persista dans sa détermination, protestant toujours, tant verbalement que par écrit. Alors, toutes les voies d'insinuation ayant été vainement épuisées, le vendredi, 8 août 1522, on força les premières portes de l'église et l'on arriva devant le chœur. Le sacristain, qu'on avait appréhendé au corps, s'excusa d'abord de l'ouvrir, disant que les chanoines en avaient la clef. Mais bientôt, voyant le boufreau dérouler ses cordes et disposer un nœud coulant avec calme, démonstration qui glaça son courage, il jeta les clefs à terre, et prit la fuite en disant : Puisque je ne puis le défendre, saint Martin se défende luimême!

Le treillis enlevé, deux orfèvres furent chargés de le reconnaître et de l'estimer. On trouva qu'une assez grande quantité de rosaces et de fleurs de lis en avaient été enlevées, et le déficit fut estimé, approximativement, à quatre cent vingt marcs six onces. Les six mille trois cent quarante-deux marcs six onces quatre gros, formant le poids des différentes pièces, furent remis au maître de la monnaie de Tours, Jean Mesdon, et convertis par lui en pièces d'argent que l'on nomma testons à la qrille.

« Bien mal acquis ne profite jamais, » dit un vieil axiome. François P en fil la rude expérience. Les testons à la grille étaient destinés à faciliter sa dernière campagne d'Italie; mais la duchesse de Savoie, sa mère, plus italienne, au fond <lu cœur, que française, conçut le dessein de la faire échouer, et profita du moment pour exiger le payement de sa pension. Bien qu'elle gouvernât l'Etat, en l'absence du roi , le surintendant Semblançay refusa tout d'abord avec assez

d'énergie de satisfaire h cette exigence. Mais enfin, soit faiblesse, soit crainte du ressentiment de la duchesse, qui avait tout pouvoir sur l'esprit de son fils, il finit par céder, et lui fit porter cent mille écus. Lautrec, alors, privé d'une ressource sur laquelle il avait compté, manqua son expédition et perdit le Milanais.

Celte condescendance fut aussi fatale à Semblançay qu'au pays, nous le verrons plus tard. Quelques esprits superstitieux et mal disposés publièrent que la défaite de Pavie et la captivité du roi étaient une vengeance céleste du sacrilège commis envers saint Martin. On fit même remarquer que la prise du roi avait eu lieu sur une propriété du chapitre, propriété octroyée par Charlemagne en 774, avec plusieurs autres domaines situés dans le Milanais. Cela prouverait tout au moins que, dans des temps d'ignorance, il est imprudent de heurter de front les croyances communes et de frapper l'imagination des peuples, trop faciles toujours à s'impressionner. François F' dut, mieux que personne, le reconnaître. Sa mère qui avait à coup sûr beaucoup plus contribué h la déroute de Pavie que saint Martin, vint à Tours, implorer pour lui, avec ses petitsfils, l'intercession du (jrand thaiimatunje des Gaules, et fit même de royales offrandes au chapitre. Mais, malgré ces actes d'une tardive et peu sincère contrition, le roi languit encore plus d'une année en prison : il n'en sortit que le 21 février 1520, en s'obligeant a céder plusieurs places et a payer une somme de 1,836,000 écus d'or, pour laquelle Paris et plusieurs autres villes, au nombre desquelles Tours, s'engagèrent.

Les préjugés populaires ne manquèrent pas non plus d'attribuer à la colère de saint Martin la catastrophe qui termina la carrière de Semblançay, quoiqu'en réalité la haine de la mère du roi en fût encore la seule cause. Ileliré dans son château de la Carte, à deux lieues de Tours, cet homme d'Etat, célèbre à si juste titre par son dévouement et sa rare intégrité, se flattait d'y terminer en paix ses jours. Mais il avait compté sans la haine de la duchesse de Savoie. En lui versant les 100,000 écus de sa pension , Semblançay avait exigé d'elle qu'elle lui remît une quittance, qui pût lui servir de sauvegarde. Cette exigence irrita tellement la duchesse qu'elle jura de s'en venger un jour. Un commis de la surintendance, nommé Prévost, né au village de Ballan, tout près du château, fut l'instrument dont elle se servit entîette circonstance. Ce jeune homme, secrétaire du baron, déroba à son maître la quittance et la porta sur-le-champ à Louise, qui l'avait gagné. Alors, certaine de l'impunité pour elle-même, la duchesse accusa le surintendant de concussion, et François V', qu'elle gouvernait entièrement, d'ailleurs aigri par le malheur, fit sur-le-champ saisir Semblançay dans sa terre et conduire à la Bastille.

Il mit onze jours à parcourir le trajet de la Carte à Paris, tl ne pouvait faire une lieue sans être arrêté par une foule empressée de lui témoigner ses vives sympathies. A partir de Tours, qu'on lui fit traverser dans la nuit, pour éviter toute manifestation insurrectionnelle, il fut escorté de six-vbujts archers et de trois cents soudards. Et bien en prit à la prévôté d'avoir agi de la sorte, car, sans cela, il eût été infailliblement délivré. Le jjrévôt, Mathieu Boileau, l'attendait à la barrière de Saint-Eloi. Le sire Raoul de Coismont, qui croyait avoir à se plaindre de lui, s'y

était également rendu, dans le l)ut de lui faire des reproches; mais, quand il vit le digne prévôt s'agenouiller et demander humblement pardon au baron de ce que les rigoureux devoirs de sa charge l'avaient obligé de l'aire, sa colère tomba. Il aimait tant, au fond, son suzerain, que de grosses larmes coulèrent sur ses joues. A Amboise, à Blois, a Orléans, a Élampes, partout ce fut de même. On eût dit d'une sorte de triomphe. Les échevins, cédant au mouvement du peuple, allaient tous au-devant du noble captif.

Le surintendant lit son entrée a Paris par la barrière des Sergents. Il y trouva Tinquisiteur Antoine de Mouchy (du nom ducpiel est venu le mot mouchard) et trois escouades du guet, chargés de le conduire à la Bastille; et, deux heures après, le pont-levis de cette redoutable prison d'État s'abaissait devant lui. Un de ses serviteurs, le majordome de la Carte, qui l'avait accompagné, demanda vainement à partager son cachot. Le baron exprima le désir d'avoir une plume et du parchemin, ce qu'on lui remit. Il voulait, disait-il, écrire au roi, persuadé qu'il écouterait la voix de son vieux père (c'est ainsi que François F" appelait familièrement Jacques de Beaune), de celui qui l'avait servi toute sa vie avec dévouement et lidélité. Hélas! les rois ont l'oreille trop souvent bien dure, a dit Montesquieu , la mémoire bien courte, et la vue bien basse !

Cinq mois s'écoulèrent.

I-iOuise de Savoie répétait sans cesse h son Mis que si Lautrec et Bonnivet avaient perdu le Milanais; que si lui-même, le roi, U avait été fait prisonnier à Pavie, il ne fallait en imputer le blâme qu'au baron, à son péculat, à ses concussions énormes. Trois hommes de guerre célèbres, le maréchal de Trivulce, le connétable de Bourbon et le brave chevalier Bayard, essayèrent de combattre ces insinuations. Ce fut en vain. Louise et le chancelier Duprat l'emportèrent, le procès commença.

L'instruction marcha rapidement. Le jugement devait être prononcé par le Parlement; mais, contrairement au droit habituel, il n'en fut rien. On savait que, parmi les membres de cette cour, beaucoup improuvaient hautement les rigueurs exercées envers le baron, on craignait qu'ils ne tentassent de le sauver. Du|)rat, de concert avec l'inquisiteur Mouchy, son séide, nomma lui-même une commission dont les membres étaient à ses ordres : indices dédit e sud cohorte. dit Beaucaire, de qui nous empruntons ces détails. Aussi, malgré l'habile défense du jurisconsulte Germain Colladon, Semblançay, contre lequel avait tonné l'avocat général Gaillard , secondé par le président Genty , fut condanmé h la presque unanimité. Le vemlredi 9 août 1527, la commission rendit son arrêt; il se terminait ainsi :

« Jceux jwjes ont déclaré et déclarent ledit Jacques de Beaune être atteint et « convaincu de larcins, faussetés, abus, malversations et mal administration des « finances du roi mentionnées audit procès; et pour réparation desdits crimes et « délits, l'ont déclaré et déclarent être privé de tous honneurs et états; et, en outre, « ont icelui condamné et condamnent à être pendu et étranglé à Mont faucon, et tous « ses biens, meubles et héritafjes confmpiés ; sur lesipieh biens et confiscalions sera « prise la somme de cent mille livres parisis, tant pour resiituiion des sommes mal

« prises par ses faussetés sur lesdites finances du roi, que autres dommages et inté- « rets par lui faits en icelui; laquelle somme lesdits juges ont adjugée au roi pour « ladite institution, et ce sans préjudice de la dette prétendue par ma dite mère du « roi. Ainsi signe : Bolrdet, »

C'est h cette occasion que le moine Nic-Gridius fit courir le quatrain suivant :

Si le roi to nomme son pcre,

Ne va pas l'en glorifier !

En se disant ton fils, il est clair qu'il espère Devenir à ce titre un jour ton héritier.

L'arrêt, signifie au baron le soir mênric du jour où il avait été rendu, portait que l'exéculion aurait lieu dans les trente-six heures qui suivraient.

Le 12 août, dès la pointe du jour, trente mille personnes envahissaient les abords de la Bastille. Le condamné devant en sortir h neuf heures, tout Paris désirait voir une dernière fois le vertueux vieillard qui avait si longtemps défendu les deniers du peuple contre la rapacité des grands. Si l'on en croit la chronique, Louise de Savoie s'était, sans vergogne, mêlée à la foule, accompagnée de la duchesse d'Uzès, sa confidente. Elle voulait jouir par elle-même de l'odieux spectacle de ses œuvres, de l'impression qu'avait dû produire sur sa victime la condamnation que celle-ci allait subir.

Au neuvième coup de l'horloge, la chèvre du pont de la Bastille se délendit, le pont s'abaissa, et l'on vit paraître les arbalétriers. Ils défilèrent au nombre de cinq cents. Après eux, les sergents de la prévôté, au milieu, le baron, monté sur une mule grise et vêtu d'une simple casaque noire ; et derrière, mille deux cent nouante-cinq soudards, tous armés comme pour la guerre. Vn avis secret ayant appris au lieutenant-criminel que l'on devait tenter d'enlever le condamné, le prévôt Hugues avait déployé une force imposante. Conduits par un jeune gars de la baronnie de Semblançay, nommé (iuy Marcel; secondés par la docte Université, en la personne de ses escaliers, et le populaire, les Mauvais-Garçons de Paris s'étaient en effet promis de houspiller les archers, et de profiter du tumulte pour opérer leur coup de main.

Un excès de conliance le lit avorter. Jusqu'au dernier moment, on pensa que François F" gracierait le baron. La présence de l'archiâtre Nicolas Cop, qui l'accompagnait, causant avec lui, comme s'ils n'allaient faire ensemble qu'une simple promenade, entretenait surtout cet espoir. Telle était même la persuasion générale, que, malgré les ordres précis du chancelier, on retarda l'exécution sous divers prétextes. Arrivé a midi seulement en face de Montfaucon, le cortège resta dans l'attente jusqu'à sept heures du soir. Malgré ses quatre vingt-trois ans, Jacques de Beaune demeura ainsi la journée entière sur sa mule, la tête nue, ses longs cheveux blancs fouettés par la bise. Les grands juges, l'inquisiteur général et le lieutenant criminel l'entouraient, h quelque distance. Deux personnes seules, Nicolas Cop et l'évêque de Galos, ses amis, se tenaient h ses côtés.

Quand il j)arut sur le rond-point du gibet, un silence profond se fil soudain parmi

la foule, qui s'inclina jusqu'à terre, en se découvrant avec respect. Ému, de son côté, le noble vieillard salua de la tête et porta la main h son cœur en signe de remercimcnl. On eût dit, à le voir si calme et si digne, qu'il toucliait au plus beau jour de sa vie, tandis que ceux qui le conduisaient paiaissaient troublés et pleins d'inquiétude. On sait, à ce sujet, l'épigramme de Clément Marot :

Lorsque Maillard, juge d'enfer, menait

A Munlfiiucon Scmhinnçay l'ame rendre,

Lequel des deux à votre sens tenait,

Meilleur maintien? Pour vous le faire entendre,

Maillard semblait lioinme que mort va prendre,

Et Semblançay fut si ferme vieillard,

Que l'on eût dit, au vrai, qu'il menait pendre

A Monlfaucon le lieutenant 3Iaillard.

A sept heures, aucun contre-ordre n'arrivant, le lieutenant-criminel lit un signe aussitôt exécuté que compris. Quatre estafiers enlevèrent le baron de dessus sa mule. Gomme ils le voulaient porter à l'échafaud, il les repoussa d'un gesie imposant, disant (pi'il saurait bien marcher seul. En elTet, il s'avança précédé du procuraleur-promoteur Aubry de Walde, et toujours accompagné de ses fidèles amis Nicolas Gop et l'évèque de Galos. 11 monta d'un pas ferme la large rampe du gibet, et s'arrêta devant une porte épaisse qui en fermait l'entrée.

Suivant l'usage, le l)aron tira lui-même le verrou fatal en se retournant vers ses amis, auxquels il ne voulut pas permettre de franchir le seuil de la terrible enceinte. Il se jeta dans leurs bras, passa sa main sur ses yeux, et s'élança dans l'intérieur en repoussant la porte sur lui. J.à, se trouvaient l'exécuteur Barrabin et ses aides. Le baron s'agenouilla, fit ime courte prière, éleva ses yeux au ciel, puis, geste sublime dont chacun comprit la miséricordieuse intention, tendit la main dans la direction du vieux palais des Tournelles, qu'habitait alors François I". Jaccpies de Beaune pardonnait à son bourreau !

Cinq minutes après, Barrabin lui ayant ôtésa casaque, lui coupait la barbe et les cheveux, et lui passait dans le cou un lacet coulant, que les aides tordirent avec un tourniquet de fer!...

La consternation causée par ce sup|»lice fut universelle , fait d'autant plus digne de remarque, qu'il s'agissait d'un financier, et que l'on n'aimait pas ses pareils. On crut d'abord que, satisfaite de sa vengeance, Louise de Savoie se contenterait d'une victime. On se trompait. C'est par l'excès même des rigueurs que les tyrans cherchent à légitimer leuis violences. Un des fils de Semblançay, Martin de Beaune, était mort de douleur pendant le |)rocès de son vieux père : mais son autre fils, Guillaume, gouverneur de Tours, occupait le poste éminent de général des finances. On le poursuivit, on l'accusa d'avoir également détourné les fonds du trésor. Guillaume ne dut son salut qu'à la fuite. Déclaré coiq)able, il fut condamné à faire amende honorable, ù être ufnominieiisement attaché au pilori des halles, flétri au front d'une fleur de lys ardente, banni du roijaume et dépouillé de tous ses biem. Du fond de l'Allemagne, le proscrit protesta, demandant la révision de son procès. Des lettres de rémission lui furent alors envoyées; mais,

comme il craignait que ce ne fût un piège, il se donna de garde d'en profiter. En elTet, elles furent bientôt révoquées; seulement, pour colorer cette mesure, on répandit qu'elle n'avait été prise que pour punir le réclamant de ce qu'il n'était pas immédiatement revenu à son poste. On trouve écrit au dos de l'original relatif à l'acte de révocation : « La seigneurie de la Carte a été adjugée par décret à messire du Solier, sieur de Moreite , septima die septembris, anno Domini « millesimo quingentesimo tricesimo septimo. » Enfin, le chancelier Duprat, l'un de ses ennemis les plus acharnés, étant venu a mourir, Guillaume obtint que justice fût cette fois rendue a qui de droit. Réintégré dans ses biens, honneurs et dignités, il reprit le titre de vicomte de Touraine.

Un an après la condamnation de Semblançay, une crue extraordinaire de la Loire submergea la plus grande partie des maisons construites sur ses bords, depuis Tours jusqu'à Angers; toutes les récoltes des vallées tourangelles et angevines furent détruites. Le Cher ne fit pas moins de ravages. Pour perpétuer le souvenir de cette inondation, une inscription gravée sur une tablette de marbre blanc fut fixée au mur d'une maison du faubourg Saint-Elienne. On y lit encore aujourd'hui : « Les rivières de Loire et du Cher ont été jusqu'à cette pierre de marbre « le 28 de mai 1528. Pescherotle sçait, ClaveauVn vu, et fut renouvelée en 1582.»

Quelques années auparavant, un fléau d'un autre genre avait affligé le pays : les gendarmes du roi, répandus dans la campagne, tirent de tels ravages, qu'on dut sérieusement songer à réparer les fortifications de Tours pour mettre cette ville à l'abri du pillage. Une lettre du roi, adressée aux maires, échevins, bourgeois, manants et habitants, leur annonça l'arrivée du sire Gabriel de la Châtre, baron de la Maisonfort, son chambellan et capitaine des archers de sa garde, avec le sieur de la Mothe, conseiller d'Etat, pour procéder contre les pillards. Ce résultat était dû aux soins éclairés de Semblançay.

Un mouvement politique assez important fît suite à ces incidents si peu graves au premier abord, et cependant si sérieux quand on les examine avec attention. Depuis 1531 , si l'on s'en souvient, la dignité de sénéchal héréditaire avait été abolie, et les baillis s'étaient trouvés les premiers officiers de la province, leurs fonctions ayant été réunies à celles de gouverneur. En 1532, François F", toujours en quête d'expédients pour se procurer des ressources, imagina de créer de grands baillis, ou baillis d'épée, magistrats au nom desquels se rendait la justice par des lieutenants généraux du bailliage. 11 va sans dire que cette nouvelle dignité , comme tant d'autres, se donnait dès lors au plus offrant. Jean Babou, seigneur de la Bourdaisière , en fut le premier revêtu, soit qu'il l'eût réellement payée, ou que le roi l'en eût gratifié pour reconnaître d'une façon convenable la complaisance des irois sœurs de ce nouveau fonctionnaire pour sa royale personne.

A cette époque, il y avait huit ans que la reine Claude, estimée la fleur et la perle des dames de son siècle, un vrai miroir de pudicité, sainteté, piété et innocence, était morte, âgée seulement de 24 ans, victime, dit Brantôme, des dérèglements du roi qui lui aurait communiqué une maladie , dont, plus tard, il mourut luimême. François I", six ans après, avait épousé Eléonore d'Autriche, veuve du

roi de PorI iig.il et sœur de Charles-Quint. La nouvelle reine usant de tout son crédit iiour amener la |)aix entre son IVère et le roi , y réussit au gré de ses désirs. Songeant que, depuis vingt ans, ils se faisaient une guerre acharnée, ils se rapprochèrent et conclurent une trêve de dix ans ; ce qui lit dire à un poète du \Vr siècle :

D'ilclène on dianle les attrails ; Ancfuste ÉtKOTOR, vous n'êtes pas moins belle.

Mais, bien plus estimable qu'elle, Elle causa 1a guerre, et vous causez la paix.

Les corsidérations poliliques, heaucoup plus que les liens de famille, déterminèrent, comme on le pense hien, ce rapprochement. L'empereur et le roi marchaient tous deux par les mêmes voies de violence et d'usurpation vers 1 etahlissement du despotisme ; la réforme religieuse faisait de rapides progrès en Allemagne et en France, et réagissait a la fois contre la tyrannie spirituelle et temporelle. Il fallait donc écraser la Réforme, et, pour cela, les deux souverains avaient besoin l'un de l'autre.

En 1559, les Gantois s'étanl révoltés, Charles lit demander au roi l'autorisation de traverser la France pour aller châtier les rebelles. François I" s'empressa de la lui accorder, et lui envoya même ses deux lils en otages : mais remj)ereiules refusa disant qu'd se finit entièrement à la loyauté de son frère le roi. De Loches, où le roi et la reine étaient venus eux-mêmes le recevoir, il continua son voyage, et reçut partout, sur son passage, les plus grands honneurs, won /7fls;70?/?'tarit sans éprouver nue (irnnde tribulation intérieure, qui augmentait toujours h mesure qu'il approchait du terme de son voyage, et ne disparut entièrement, malgré sa haute confiance en son très-cher frère le roi, qu'au moment où il mit le |)ied sur les terres de son obéissance.

Hien ne nous apprend que l'illustre frère de Philippe II se soit, celte fois, arrêté à Tours. Les comptes de ville ne font mention que du Dauphin, depuis Henri II. Le 2 avril 4540, ce jeune prince vint visiter la bonne ville, qui, reconnaissante de l'honneur, lui lit un présent de trois (juarterons de poires de hon-chrétien ! Antoine Ilohier, lieutenant général, preniier gouverneur de Touraine, y entra solennellement à son tour, quelques années après, et fut reçu et conduit à son hôtel sons un poêle d'une grande magnificence.

En ce temps la, les fabriques et le commerce de Tours rangeaient déjii cette ville parmi les plus riches et les plus industrieuses de France. On en trouve la preuve dans les lettres j)atentes que le roi donna h Senespont (4545), pour l'établissement de deux foires franches a Tours, «dont les habitans, porte le texte, sont « occupés à divers métiers, arts et manufactures, tant de drap de soye, d'or et d'ar- « gent, que de plusieurs autres; et à cela tellement accoutumés et adressés avec iing « continuel soing, vigilance et travail, que ce qui se lirait à grands frais et diflicultés « des pays estrangiers est aujourd'hui faici et comj)Osé en ladite ville en si grande « abondance, que le demeurant denostrc royaume s'ép trouve grandement fourni

c( el pourveu et eu demeure à nous et à nos subjects un proullit grand et incroyau ble, d'autant que la plus part de l'argent qui se délivrait aux estrangiers pour le a recouvrement des dites marchandises, et se portait hors notre royaume, demeure « à présent dans le corps d'icelui nostre royaume, et entre nos dits subjects, etc.»

Ces deux foires, fixées l'une au 8 mars, l'autre au 15 septembre, étaient ouvertes l'espace de 15 jours, avec faculté à tous marchands regnicoles ou étrangers d'y venir trafiquer. Elles furent maintenues jus(iu'en 1607. A cette époque, la peste s'étant déclarée à Tours, le corps municipal crut devoir faire annoncer que la foire n'aurait pas lieu cette année , dans le but louable d'empêcher les étrangers, qui pouvaient ignorer la présence de la contagion, de venir s'y exposer. Dans la suite, personne ne se rendit plus aux foires, qui se trouvèrent alors abolies de fait, et ne furent rétablies qu'en 1782, au 10 mai et au 10 août, pour dix jour-s seulement.

Trois événements importants, l'entier achèvement de la cathédrale de Tours, par la pose du couronnement de la tour à droite du grand portail, la teiiue des grands jours de Touraine ella mort du roi, signalèrent l'année 1547. Les grands jours avaient déjà eu lieu en 1555, mais avec beaucoup moins de solennité que cette fois-ci. Ces sortes d'assemblées, composées des juges supérieurs de plusieurs provinces, se proposaient spécialement d'entendre les griefs des justiciables, de réformer les abus dénoncés, et de faire au besoin des règlements de police intérieure relatifs a l'exercice de la magistrature. Celles de cette année, convoquées pour les provinces de Touraine, d'Anjou, du Maine, de Poitou, etc., commencèrent le 10 septembre, et durèrent tout le reste des vacances. On peut se faire une idée de leur composition, en lisant les noms et qualités de ceux qui y siégèrent, au nombre de cinquante :

Antoine Minard, président de la cour; Nicolas Dupré, maître des requêtes; vingt-six conseillers, dont neuf clercs et dix-sept laïques; Gilles le Maître, avocat général ; Gilles Bourdin , substitut du procureur général ; Jean Dutillet , greffier civil ; Simon Hennequin, greffier des présentaticns ; Nicole Malo, grelfier criminel ; Martin Bcrruyer et Germain de Mables, notaires el secrétaires de la cour; Jacques de Mailly, premier huissier; Gille Gastelier, Pierre Richer, Jean Bachelier, Michel Pence et François Bastonneau, huissiers ordinaires de la cour; Jacques Garraud, grand audiencier; Claude Guyet, contrôleur de l'audience; René Yinier, Jacques Chevalier et IMerre deJuglart, secrétaires du roi; Claude Choppin, chauffe-cire de la grand'chambre ; Martin Germain, huissier delà chancellerie; Nicolas Hardy, receveur des amendes ; et Jean Hénard , receveur de la cour.

Le seul document que nous ait laissé cette assemblée, qui dura quatre-vingtdix jours, repose sur l'état des indemnités accordées à ses différents membres. Au président, 4 livres 16 sous parisis par jour; au maître des requêtes, 4 livres; aux conseillers clercs, 5 livres 4 sous ; aux conseillers laïques, 3 livres 8 sous; a l'avocat général et au substitut, pareille somme ; aux greffiers, notaires et secrétaires delà cour, aux trois secrétaires du roi et au receveur des amendes, chacun 40 sous; aux huissiers, chacun 27 sous; au grand audiencier, 56 sous; au receveur, 48 sous; et au chauire-cire, 20 sous. Bien minime rétribution, si

556 LA TOUrIiNE

l'on considère le grand nombre d'abus que là vénalité des cbarges avait dû introduire dans l'administration de la justice, et si l'on admet que ceux qui étaient chargés d'y porter remède remplissaient consciencieusement leurs devoirs!

Quant au roi, il mourut h Rambouillet, dans la cinquante-troisième année de son âge, des suites de la maladie honteuse dont nous avons dit un mot.

Quelques poètes courtisans, qu'il avait comblés de faveurs, ont fait à ce prince une renommée éclatante, mais que rien, il faut bien l'avouer, dans sa conduite publique et privée, n'a pu justifier. Les beaux esprits qu'il pensionnait et tenait toujours h sa suite, l'ont surnommé le Père des Lettres. Serait-ce parce qu'il établit la censure, et donna, en 1553, des lettres patentes prohibant l'imprimerie, sous peine de la /mrf? Avec lui commencèrent le règne des favoris et des courtisans, des exactions, des commissions extraordinaires, les procès les plus scandaleux, les exécutions les plus arbitraires, les confiscations les plus ciï'rontées. « Il voulut être tout à la fois religieux, galant et magnilique, dit Dulaure, et il « ne fufque persécuteur, débauché er dissipateur du bien de ses sujets; il voulut « être guerrier, et presque toujours battu, iinit par être deux fois prisonnier ; « il voulut protéger les lettres, et tyrannisa la plupart de ceux qui les culli- « vaient. »

Vainement cherchait-on à rejeter l'odieux de tous ces actes sur la duchesse, sa mère, et sur le chancelier Duprat, qu'un des chroniqueurs du temps appelle le ]ière des bipèdes. Saniâ doute, ces deux personnages doivent assumer sur leur tête nne large part de la responsabilité des faits qui déshonorèrent ce règne ; mais il serait aussi beaucoup trop commode d'absoudre tous les mauvais rois parce (|u'ils ont eu de mauvais conseillers. François I" n'était ni un fou, comme Charles VI, ni un enfant, comme, plus tard, Charles IX; il avait donc bien la conscience de ce qu'il faisait. Aussi, ne songea-t-il jamais qu'à satisfaire ses passions grossières, et, n'en déplaise à ses flatteurs, doit-il être rangé au nombre des rois sous lesquels la France ait eu le plus h gémir. S'il faut, en histoire, se garder du dénigrement systématique, a bien plus forte raison doit-on éviter avec soin d'élever le vice, et même le crime, sur un piédestal, parce qu'i^ se seront dissimulés sous quelques brillants dehors. Horace l'a dit avec sagesse :

Principibus plneuisse viris non ultima Inus est. ^

De sept enfants que François?' avait eus de la reine Claude, deux seulement, Henri H, son successeur, et Marguerite, qui fut duchesse de Savoie, étaient encore de ce monde. Sentant approcher sa fin, il fit appeler son fils, et lui donna le sage conseil de conserver auxalïairesd'Annebautet le cardinal de Tournon; de diminuer les impôts, de ne point rappeler Montmorency, et surtout de se garder des Guises. « Mais les paroles du mourant devaient être oubliées avant que son corps fût refroidi. » Le comte d'Aumale était la, épiant les progrès de l'agonie royale. « Il s'en va, le (jalant! il s'en va! » disait-il en riant sans retenue.

Aussitôt, les affaires furent livrées h ceux même qu'il en eût fallu écarter les premiers. « Henri avoit, au dire de Théodore de Bèze, un naturel de soi-même fort

ANGIExNNE ET MODERNE. 357

débonnaire, et tant plus aisé à tromper, de sorte qu'il ne voyoit et ne jugeoit que par les yeux, oreilles et avis de ceux qui le possédoient. » Toutefois, l'insouciance de ce prince ne ralentit pas l'impulsion donnée aux progrès de l'art sous le règne précédent. Grâce à l'influence de la toute-puissante favorite Diane de l'oitiers, tous les monuments entrepris sous François P' furent menés à bonne lin, et tous les artistes, peintres, statuaires, sculpteurs, trouvèrent auprès d'elle une royale protection.

Il n'en fut pas de même pour la reine mère. On la délaissa tellement, oubliant les égards auxquels elle avait si justement droit par son rang, ses qualités, son grand t^œur, que, com[)renant elle-même combien son rôle a la nouvelle cour serait difiicile et peu agréable, si surtout la guerre venait à se rallumer entre la France et l'Empire, elle se retira aussitôt en Flandre, et de là en Espagne. Son contrat de mariage lui avait assuré 60,000 livres de revenus, comme douaire, sur le duclié de Touraine. C'est à ce titre qu'elle ligure, de même que Louise de Savoie, sa belle-mère, au rang des duchesses apanagistes de notre province.

Ici le moment est venu de parler de la Réforme, de cette immense réaction religieuse, que nous avons h peine signalée, et qui cependant remuait si profondément la France, l'Europe même, sous la puissante direction des Olivétan, des Volmar, des Farel et des Cop, de Viret, de Bucer, de Calvin, de Servet, de Luther, et de tant d'autres, ses fervents apôtres. « Dans la société, dit M. Henri Doniol, a |)ropos de « ses éloquentes et consciencieuses études sur Anne du Bourg, l'une des plus « illustres victimes de la Ibi nouvelle, la réforme se montrait partout active, sinon « triomphante. Les goûls artistiques et fastueux de la cour de François F" Fa- « valent fait passer dans les mœurs, où l'on rejetait sa morale austère, mais où « l'on acceptait avidement son principe de liberté pour l'appliquer au développe- « ment des besoins nouveaux de l'imagination. Les immenses découvertes de la '( science, un désir insatiable d'examiner , de soumettre au raisonnement les " choses que l'on avait crues autrefois, d'exercer sur tout ce qui était connu, « comme sur tout ce qui restait à apprendre, l'intelligence qu'elle émancipait, l'a- « vait opérée dans les sentiments. Elle était imminente dans l'Église où l'abus du «, pouvoir spirituel avait conduit aux plus révoltants excès du despotisme; dans « le monde politique, où l'ambition d'une famille menaçait les conquêtes de la « pensée ; dans les corps judiciaires, qu'avait gagnés une démoralisation pleine de « périls; dans le clergé, où régnaient, depuis longtemps, les plus grands désordres. « Il n'y avait pas alors un homme faisant usage de sa raison, qui ne voulût chan- « ger quelque chose h ce qui existait, et ne souhaitât d'effacer jusqu'au souvenir « de cette Italie des Borgia, toute remplie de crimes, et d'où la scélératesse et la « ruse semblaient découler sur l'Europe, comme d'une intarissable source. Lapré- « dication de Luther et le dogmatisme de Calvin étant venus donner une formule « a ces désirs, à ces besoins, h ces passions, on s'y rattachait de toute part; les « uns n'en acceptant que le principe, n'en recherchant que les conséquences gé- « nérales ; d'autres, la prenant tout entière, employant leur esprit a la développer, « à la répandre, ayant tout espoir dans son triomphe ; de telle sorte que, dans « toutes les classes de la société, hormis l'Église, soit à l'état de sentiment, d'as-

« piralion vague, soil k l'état de doctrine arrêtée, de croyance absolue, la Héiorme « était ridée dominante, le principal' et presque l'unique intérêt moral. »

Toulelois, quelle que lût l'agitation des esprits, la guerre civile et les querelles religieuses, si vives et si meurtrières, des catholiques et des prolestants, avaient jusqu'alors bouleversé le royaume, sîins que la paix jjroibnde dont jouissait depuis si longtemps la Touraine en eût été troublée. En 1552, un ministre, ex-augustin, nommé de l'Épine, et son prieur, nommé Gerbault, commencèrent h prêcher les doctrines nouvelles, et jetèrent ainsi les premiers ferments qui, développés plus tard, devaient faire de cette province, naguère si calme, un théâtre de troubles, de pillages et de massacres. N'osant j)as d'abord prêcher ouvertement dans les villes, ils tinrent leurs assemblées dans les excavations des coteaux de Saint- Georges et de Roche-Corbon. Mais en peu de temps le nombre de leurs sectateurs devint tel, qu'ils ne craignirent plus de se montrer au grand jour. Gerbault même, en manteau court, une lîible à la main, s'en allait prêchant par les rues, les places publiques, les carrefours. Cette hardiesse occasionna les ])remiers excès commis par le peuple sur les signes extérieurs du caiholicisme. Une croix de pierre et une image de la Vierge, placées sur le chemin qui conduit de Saint- Éloi à Beaumont-lez-Tours, furent renversées et foulées aux j)ieds, ce qui devint le signal des violences et des cruautés auxquelles les deux partis réciproquement se portèrent avec un égal acharnement.

Le présence du roi, qui, dans le même temps, vint ii Tours, et se fit recevoir abbé et chanoine de Saint-Martin, calma un peu l'effervescence des religionnaires ; puis, l'attention publique, pour un moment, se porta sur d'autres objets.

Henri II ressemblait trop à son père, par ses ruineuses prodigalités, pour qu'on n'eùtpas recours, pour se procurer des fonds, aux mêmes moyens que ceux employés sous François T'. Les anciens offices étant déjà vendus, on en créa de nouveaux. On organisa soixante sièges juésidiaux dans les principales villes de France : celui de Tours fut composé de sept conseillers, non compris le parquet. On nomma, dans le même but, des notaires apostoliques pour chaque diocèse : celui de Tour& en eut douze pour sa i)art. ^**

Cependant, malgré la pénurie du trésor, malgré même les malheurs de la guerre civile, les bals, les mascarades, les joutes, les festins, les plaisirs, les folies, se succédaient à la cour sans interru|)tion. Le 29 juin 1559, Henri II en fut la victime. Ce prince donnait un tournoi, a l'occasion du double mariage des princesses Elisabeth et Marguerite, sa fille et sa sœur, avec le roi d'Espagne et le duc de Savoie. Après avoir fourni quelques courses « en roide et adroit cavalier, » il ordonna au comte de Montgommery, l'un des capitaines de ses gardes, de couriicontre lui. « Tous deux s'élancèrent fort valeureusement et rompirent leurs lances d'une grande dextérité; » mais Montgommery n'ayant point, selon la coutume, jeté le tronçon demeuré dans sa main, en frappa, p&r mégarde, la, tête du roi, lui releva la visière du choc, et lui lit entrer le ho'i& dedans l'œil si avant, que le cerveau en fut fêlé, ce dont il mourut onze jours après, dans la quarante et unième année de son âge.

Henri H avait eu de Catherine de Médicis dix ciifants, cinq filles et cinq lils :

trois de ces derniers montèrent successivement sur le trône. Le premier, François II, était âge de quinze ans et quelques mois; mais, bien qu'il fût majeur, selon la loi française, une grande faiblesse de,complexion et de caractère le rendait absolument incapable de régner par lui-même. Marié à la belle Marie Stuart, il subissait complètement l'ascendant de cette princesse, qui elle-même ne se gouvernait que par les conseils des princes lorrains, ses ambitieux parents. Montmorency et les siens tentèrent vainement de se rapprocber des princes du sang et de Catbcrine de Médicis, pour annibiler l'influence des Guises. La reine mère, qui ne pardonnait pas li Montmorency le peu de cas qu'il avait semblé faire d'elle sous le règne de Henri, et ne voyait pas pour elle-même un grand

Mor.T [)E HENRI 1

intérêt à subir la loi des Bourbons plutôt que celle des Guises, n'entra que pas" sivement dans ce projet. Les princes, et surtout le roi de Navarre, perdirent du temps en hésitation ; lorsqu'ils arrivèrent à la cour, il était trop tard : le pacte entre ('alherine et les Guises était conclu, l'ancienne favorite livrée au ressentiment de sa vindicative rivale, et le gouvernement du roi à ces ambitieux étrangers. Montmorency fut donc renvoyé à Chantilly pour se reposeï- des longs services qu'il avait rendus durant sa carrière, le prince de Condé reçut une ambassade, et le roi de Navarre retourna dans son apanage, n'ayant tiré de son inopportun voyage d'autre profit que des affronts.

Nous avons vu le mouvement causé par la Réforme se manifester a Tours, sous le feu roi, par quelques agitations facilement comprimées dès le principe; mais la surface seule était tranquille, le germe avait porté ses fruits. Il ne fallait plus qu'un

pfëtexte pour que la sétiilion reparût, ardente, terrible cette fois, implacable et ne se devant apaiser que sur les ruines et dans le sang. Excites par les désordres qui aflligeaient la i)lus grande partie du clergé catholique à cette époque, par les dilapidations de la cour en face de la misère toujours croissante du peuple, par les persécutions exercées contre les sectateurs du culte nouveau, par les supplices auxquels on les condamnait sans j)itié, ceux-ci s'indignèrent. Leur zèle se changea en fureur, leur foi en fanatisme. Les principaux du parti dominant avaient fait tant de mécontents par leur insolence et lems cruautés, que les chefs ne manquèrent point h la révolte. La plus grande partie de la noblesse, secrètement soutenue par les princes de Bourbon, et surtout par le prince de Gondé, se déclara pour la Réforme, et les huguenots devinrent 'dès lors un parti formidable, que les proscriptions, l'inquisition, la chambre ardente, les juges, les bourreaux, rendirent plus formidable encore.

Une tradition populaire a Tours attribuait au mpt luiijiiotot wug origine toute locale, «.le laisse, dit André Duchesne, que ce fut de ce pays de Tpuraine que les <( réformés furent premièrement nommés ainsi. Je dirai pourquoi. Dedans la ville de « Tours étoit despieça cette vaine opinion qu'il y a voit un rabat ou lutin qui, toutes « les nuits, rôdoit par les rues, qu'ils appellent le roi Hiujon, du. nom duquel une « porte delà ville fut premièrement appelée Fonijon, comme de feu Hiujon, et de- « puis, par corruption de langage, la porte Fourgon : pourcpioi le peuple enten- « dant qu'il y avoit quelques-uns qui faisoient des assemblées de nuit, à leur « mode, les appela Huguenots, connue disciples ûo Hurjon, qui ne se faisoit ouïr « que de nuit. »

Cette version n'est pas plus exacte que celles qui font venir ce mot de Jean Huss, « comme qui dirait les guenons de Huss, dont les calvinistes ont embrassé les erreurs ; » ou de Hugues Capet, les réfoi-més défendant le droit qTie la lignée de ce prince avait à la couronne, contre le parti de ceux de la maison de Guise, qui se prétendaient descendus de Charlemagne ; ou de l'hérétique sacramentaire Hugues, qui enseigna la même doctrine sous le règne de Charles IV ; ou d'une petite monnaie valant une maille, qui portait le nom de huguenote, du temps de Hugues Capet, les calvinistes ne valant pas une maille; ou des deux premiers mots que prononcèrent quelques députés suisses en haranguant un roi de France ; ou d'un Allemand qui, étant pris et interrogé sur la conjuration d'Amboise, par le cardinal de Lorraine, demeura court dès le conimencement de sa harangue, laquelle débutait par ces mots : Hue nos venimus..., ce qui donna lieu aux courtisans, fort peu familiarisés avec la langue de Cicéron, de se dire les uns aux autres que c'étaient des gens envoyés de Hue nos.

La ville de Genève, en 4518, était partagée entre deux factions, l'une voulant maintenir sa liberté contre le duc de Savoie, l'autre soutenant le j)arti du <]uc. Ceux-ci appelèrent leurs antagonistes E'ujnots, du mot e'ujnostein, alliés j)ar serment, ou confédérés. Voila quelle fut la véritable étymologie du mot hmjuenot. Les réformés de France l'adoptèrent en même temps que les doctrines professées à Genève.

L'une des plus éclatantes et plus dramaliqties manifestations de la réforme en

ANCIENNK HT MODKUNE. "501

Tonraine. lïit sans contredit la conspiration d'Amboise. Cotte ville, a laquelle nous renvoyons les détails de ce tragique épisode de nos guerres civiles, avait vu s'accomplir dans ses rnurs tant de sanglantes exécutions, tant de massacres, qu'elle était devenue, suivant l'expression d'un contemporain, un charmer infect. On résolut, craignant que la santé du roi n'en fût altérée, de l'arracher à cet horrible tableau, de le conduire à Tours. Le voyage décidé, la cour se mit en route après les fêles de Pâques, et François II lit son entrée dans la ville avec la reine Marie Stuart a qui on offrit, ainsi qu'à la reine mère et aux principaux seigneurs de leur suite, des artichauts, des laitues pommées, des asperges, des petits pois, des pommes de Capendn, des poires de Bon-Chrétien, des dragées musquées et du vin dans des bouteilles de verre bouchées avec des étoupes de chanvre. Le cardinal, qui savait les Tourangeaux presque tous huguenots, ne voulut pas qu'ils formassent, comme ils en avaient cependant le droit d'après un vieux privilège, la garde du roi. Il leur défendit, sous peine de la vie, de porter des armes à feu, et lui-même, tant il craignait l'exaltation populaire, n'osant pas faire partie du cortège, il le regarda passer du haut d'une fenêtre, par-dessus l'épaule de ses officiers. Le roi ne s'arrêta (pie pour dîner h l'hôtel-de-ville et alla coucher h Marmoutier, dont le cardinal était abbé.

Cependant les Guises et leurs partisans nourrissaient contre Tours, un des foyers du protestantisme, les plus sinistres desseins. Afin de les mettre à exécution, ils firent rester les gardes du roi, qui l'avaient suivi, dans la ville, sous le commandement d'un capitaine nommé Duplessis-Richelieu, auquel, par de secrètes instructions, ils enjoignaient d'exciter des désordres, afin d'avoir un prétexte pour se livrer au pillage et massacrer les huguenots. Heureusement la ])rudence des habitants déjoua toute malveillante intention a ce sujet. Un incident seul, plus plaisant que sérieux, faillit un moment troubler l'ordre. Poussé par la curiosité naturelle à son âge, un enfant de huit ans, fils d'un honnête ouvrier du faubourg de la Riche, voulait h toute force voir aussi le cortège. Comme il relevait à peine de maladie, son père le juche sur un âne. Les voisins, de leur côté, sans y entendre aucunement malice, le couronnent d'une espèce de casque en bois argenté, surmonté d'un oiseau a tête rouge. Deux autres enfants du quartier se barbouillent de noir de fumée, s'enveloppent d'une serge noire, et, chacun tenant les brides de la pacifique monture, conduisent leur jeune camarade en triomphe, à la grande hilarité des badauds.

A cette vue, rumeur par les rues. Les gens du cardinal s'em[)ressent d'aller lui rapporter le fait; ils insistent sur la portée, la gravité de cette sortie. A les entendre, le maire et les échevins sont les auteurs de cette criminelle mascarade. On ne saurait le mettre en doute, leur intention a été de représenter le roi conduit par Son Eminence, laquelle est figurée par la tête rouge de l'oiseau.

Le cardinal, furieux, fit faire une enquête, et ne se laissa désarmer qu'après qu'on lui eût bien prouvé que tout était l'effet du hasard, rourlanl, il fallait trouver la ville par elle-même coupable d'une faute assez ostensible pour qu'on fut en droit de la punir. Son Lminence l'exigeait. Les hommes haineux ont besoin de déverser leur bile. Pour obéir à ses désirs, Duplessis, vendu aux Cuises, allait,

AU

502 LA TOI MAIM:

la nuit, rra|>|((^i' à la porle des religionnaircs leur iiuliijuant l'Iieuio de se rendre au prêche. Mais les habilanls étaient sur leurs gardes : personne ne bougea. Ne se tenant pas pour battu, le capitaine lit chanter, la nuit toujours, des couplets satiriques contre le roi, la reine-mère, le cardinal même, et courut le lendemain dénoncer ces couplets séditieux au roi. Celui-ci envoya sur-le-champ le prévôt de l'hôtel pour en informer. Mais, cette fois encore, les magistrats l'avaient prévenu. Ils prouvèrent sans peine que tout ce scandale n'avait pour auteurs que Richelieu et ses soudards. Le prévôt n'en fit pas moins un rapport défavorable aux habitants, et peut-être, trompé par ses conseillers, le roi allait-il sans pitié sévir, lorsque, fort heureusement, le maire, René Gardette, vint à Marmoutier suivi des échevins, et démontra jusqu'à l'évidence l'imposture des véritables fauteurs. Force fut donc aux guisards de renoncer h la vengeance et au butin qu'ils s'étaient promis. Peu de jours après, François II ayant quitté la Tourainepour se rendre à Orléans, où les Etats devaient se rassembler, les Guises, toujours renmants, formèrent contre les chefs du parti de la réforme un complot dans lequel ceux-ci devaient tous, les princes de la famille de Bourbon particulièrement, périr en même temps. Par leurs intrigues, le roi de Navarre et le prince de Condé, mandés h Orléans, s'y rendirent nonobstant tous avis et supplications contr aires. ^u\ n'osa aller au-devant d'eux, sinon leurs cousins, le duc de Montpensier, gouverneur de Touraine, et le prince de la Roche-sur-Yon.

Condé, à peine arrivé, est accusé de complicité dans la conjuration d'Amboisc, arrêté et livré h une commission extraordinaire. Condamné à mort, on le jette en prison; son exécution n'aura cependant lieu que lorsiju'on sera débarrassé de son frère, le roi de Navarre. A défaut de crime que l'on puisse imputer a ce dernier, on imagine une brigue odieuse dont le roi, sans pourtant s'y prêter de bonne grâce, provoquera lui-même le dénoûment. Il doit appeler dans son cabinet Antoine do Bourbon, lui chercher, pour le plus léger motif, une querelle, et, si peu que le roi de Navarre y réponde avec em|)orten'ient, appeler à son aide. Des sicaircs apostés dans les antichambres accourent à ses cris, tombent l'épée nue sur Antoine, et le tuent comme s'il eût attenté à la vie du roi.

Toute la |)remière partie de cet exécrable guet-apens s'accomplit comme il avait été dit : il n'en fut pas de même de la seconde. François II, au moment de donner le signal, hésita, effrayé lui-même du rôle odieux qu'on lui faisait jouer, et le roi de Navarre sortit, bien éloigné de se douter du danger auquel il venait d'échapper. Toutefois, ce n'eût été qu'un ajournement, sans un événement imprévuciui vint en aide aux victimes. Les Guises, après avoir anéanti l'inlluence de Catherine de Médicis, enveloppant dans la même proscription les Bourbons, les Montmorency, les Châtillon, allaient enfin atteindre leur but, (juand le pusillanime monarque au norp duquel ils agissaient dans leurs actes laissa tomber les rênes du pouvoir. « Il eschut tout a cou|) en une telle faiblesse et pâmoison, disent les mémoires de A ieilleville, (|u'il fallut le mettre incontinent au lit, où il fut tenu (pielque temps pour mort. » In abcès qu'il portait à l'oreille ayant crevé intérieurement, la fièvre le prit, la gangrène s'empara de sa tête, et, le 5 décembre 1500, il mourut, âgé de dixsept ansdi\ mois et dix-huit jours, après un règne de dix mois.

ANCIENNE ET MODERNE. Uu>

Gel évéïienienl sauva de nouveau les princes. Ce fui en vain que les Guises essayèrent (le se rallaclier à la reine-mère; elle avait trop de mémoire pour avoir oublié déjà leurs insolences et leur despotisme. Peu soucieuse, d'un autre côté, de se livrer tout entière aux Bourbons, Catherine prit un moyen terme ; elle fît déclarer par le roi mourant au roi de Navarre, que rien h avait été fait qu'à sou instigation, et qu'on ne pouvait accuser les princes lorrains de quoi que ce lut. Antoine, h qui Ton promit la délivrance de son frère et la lieutenance générale du royaume, j)ourvu qu'il s'engageât à renoncer à ses prétentions à la régence, accepta et embrassa cordialement ses bons cousins de Guise. Moins accommodant d'abord, Gondé ne voulait sortir de prison qu'autant que la procédure instruile contre lui étant purgée, ses accusateurs seraient confondus ; mais on attribua encore ce qui s'était fait en cette circonstance au malheureux François IL Condé souscrivit a tout, et, pour preuve de sa soumission, alla sur-le-champ attendre les ordres du gouvernement a la Fère, qui appartenait à son frère (5 janvier 1560),

Moins d'un mois après la mort de son époux, pauvre jeune })rince dont nous devons nous garder de charger la mémoire de tous les crimes qui souillèrent son règne et rejaillirent d'abord sur sa tète, Marie Stuart, demeurée veuve sans enfants, prit possession du duché de Touraine, qu'elle avait reçu |)our douaire, et se retira ensuite eu Ecosse. Peut-être, en lui voyant quitter le sol du pays, en se rappelant surtout combien elle fut malheureuse, n'accueillcra-t-ou pas sans plaisir quelques lignes sur sa vie publique et privée.

Assurément si l'histoire formait ses jugements sur l'éclat des titres, des belles qualités, des grandes infortunes, Marie Stuart pourrait passer pour la reine la plus accomplie, pour la duchesse la plus dislinguée, pour la femme la plus aimable et la plus gracieuse que la France et la Touraine aient jamais comptées. Reine dès le berceau, la calomnie, qui devait empoisonner son existence, commença dès lors à l'atteindre : on prétendit qu'elle était mal conformée, qu'elle ne pouvait vivre. Pour démenlir ces faux bruits, la reine mère fut obligée de la débarrasser de ses langes, de la montrer nue à l'ambassadeur d'Angleterre. Fâcheux présage pour l'avenir I

Marie Stuart naquit le 7 décembre 1542, au château de Linlithgow, de Jacques V, roi d'Ecosse, et de Marie de Lorraine, duchesse douairière de Longueville. Elle n'avait que neuf mois lorsqu'elle fut couronnée a Stirling, par le cardinal Beaton, archevêque de Saint- Andréf. Henri YIIl ayant déjà demandé sa main pour le prince de Galles, son fîls, de cinq ans seulement plus âgé qu'elle, et sa mère ne voulant pas y consentir, Marie fut emmenée du château de Stirling dans une île située au milieu du lac de Mentheit. Ce fut la, dans un monastère, seul asile du lieu, que se passèrent les premières années de sa jeunesse. Elle n'en sortit que pour se rendre en France. L'éducation développa en elle les facultés les plus rares, et lui donna les connaissances les plus étendues. A un jugement net, elle joignait, dit Desportes, une intelligence vive, une imagination brillante, une mémoire heureuse, une facilité d'expression qui n'en diminuait ni la justesse ni les agréments. A quatorze ans, elle parlait et écrivait déjà plusieurs langues. Si l'on en croit Du- |)erron, elle prononça une harangue latine devant toute la cour avec des ijrûces

ici LA TOURAINE

surpreuaules. Poète, elle vcrsiliait avec une élégance, souvent une naïveté sans égales. On se rappelle le cliarniant quatrain qu'elle traça elle-mèn?e sur un livre :

^/ ce lic^ £ û^ûQ^^y^cnrei^/ûiiné

De graves raisons politiques l'ayant appelée à épouser le dauphin de France, leur union eut lieu le 19 avril 1558. Brantôme, qui la vit et put l'aborder, prétend qu'elle avait un regard enchanteur, un teint d'une blancheur éblouissante, une bouche du plus enivrant contour, une taille laite pour tous ces charmes, et, dans tous ses mouvements, des séductions inlinies. Aussi Catherine de Médicis, jalouse de ses succès et de son ascendant, disait-elle avec amertume « : Notre petite reinette écossaise n'a qu'à sourire pour tourner toutes ces têtes françaises. » Aussi, tous les poètes du temps, l'Hôpital, du Bellay, Ronsard, Daurat, Baïf, parlent-ils d'elle comme de la plus belle personne qui eût existé; aussi, fut-elle la plus malheureuse femme de son temps !

Nous ne la suivrons pas dans les diverses péripéties du long drame qui forme sa vie, ou plutôt nous les résumerons en quelques lignes. Demeurée veuve à dixhuit ans, d'impérieuses considérations l'obligèrent à quitter la France. « Hélas ! « s'écrie naïvement Brantôme, elle n'y avait aucune envie ni volonté. Je lui ai « vu dire souvent et appréhender comme la mort ce voyage, et désirer cent fois « de demeurer en France, de se contenter de la Touraine pour son douaire, « plutôt que d'aller régner en son pays sauvage. Mais ses oncles le lui conseillèrent, « voire l'en pressèrent. » Elle se décida.

C'est alors, c'est en se rappelant surtout l'affectueux accueil qu'elle avait reçu sur les rives enchantées de la Loire, dans celte ville de Tours où s'étaient écoulés quelques mois, les seuls heureux peut-être, de sa vie, ayant pour curateur le président Minard, le même qui avait dirigé les grands jours; c'est alors, disons-nous, qu'elle composa ce couplet d'une si suave poésie :

Adieu, plaisant pays de France,

0 ma patrie

La phis chérie ^iii a nourri ma jeune enfance ! ^ Adieu France, adieu mes heaux jours.

La nef qui déjoint nos amours N'a ci de moi que la moilié :

Une part le reste ; elle est tienne, Je la tic à ton amitié , Four que de l'autre il le souvienne.

Marie n'eut pas mis le pied dans ses États, que l'envie s'attachait obstinément

miâ^^mm mi^i(ii^m^^

lA TODRAÎNE ANCIEUNE ET MODERNIi

Publiée pari. Mori^r kà,\-vr .

à ses pas, la poursiiivail sans relâche, et ne lui laissait de trêve que sur réchafaud. Deux bâtards, Elisabeth et Murray, tels furent ses ennemis les plus acharnés, ses accusateurs, ses bourreaux. Murray voulait régner en Ecosse, Elisabeth redoutait qu'on ne lui enlevât le trône d'Angleterre : en fallait-il plus pour qu'ils conjurassent la perte de Marie? C'est alors qu'on imagina de la faire passer pour une reine galante, dissolue, presque une Messaline; elle fut accusée d'être la maîtresse du musicien David Rizzio, dont la petite taille, les traits communs et les cinquante ans eussent dû éloigner, k cet égard, tout soupçon; on prétendit qu'elle avait elle-même ordonné le meurtre de son époux, Henri Darnley, tandis qu'il n'était tombé victime que d'une horrible machination où elle devait être enveloppée la première; on osa soutenir qu'elle avait volontairement accordé sa main au comte de Bothwell, l'un de ses amants, se déshonorant de la sorte aux yeux de ses sujets, calomnie que détruisent les faits, puisqu'il est prouvé que BothAvell, soldat rude, grossier, d'un visage repoussant, n'obtint que par violence de s'unir à elle. « J'avoue, dit Gaillard, historien véridique, que s'il est pour moi « un problème historique résolu, c'est celui de l'innocence de Marie Stuart; et « c'est surtout par la mort de Marie Stuart qu'il est résolu. Si sa vie entière est « une preuve de son innocence, sa mort en est une démonstration. »

Marie avait apporté en naissant trois crimes qui ne lui furent jamais pardonnes : elle était reine légitime, catholique, et la plus belle femme de son siècle. Croyant trouver une amie, un appui, un protecteur contre ses ennemis dans Elisabeth, qui ne l'appelait jamais autrement que sa bonne sœur, elle alla se jeter dans ses bras. Un moment, émue par tant de conlianccL, celle-ci hésita sur le parti qu'elle avait à prendre; « mais bientôt, ajoute l'historien dont nous venons de parler, cette « jalousie de femme qui rétrécit et abaisse l'âme allume la soif du sang dans le « cœur de la digne hlle du barbare Henri YIII. » Marie est sous la sauvegarde de l'hospitalité; mais elle est jeune, belle, aimable, spirituelle, mais elle a de trop puissants attraits : il faut qu'elle périsse I

Nous ne redirons point tout ce qu'elle eut a souffrir j)endant les dix-huit années qu'Elisabeth la retint en prison ; les odieuses imputations dont elle fut l'objet, les injures auxquelles elle se vit sans cesse exposée, les manœuvres mises en jeu pour la rendre indigne de tout intérêt, pour détourner d'elle la pitié des cours de l'Europe, pour justifier son jugement, son incarcération, son supplice : ce serait retracer un tableau dont l'idée seule nous soulève d'horreur et de dégoût. Nous ne parlerons plus que du courage et de la grandeur d'âme avec lesquels, martyre, elle supporta ses tribulations dernières.

Condamnée depuis trois mois, dit le biographe des Reines et Régentes de France, elle apprit le jour désigné pour l'exécution du jugement avec une fermeté admirable. Après la lecture de l'arrêt, qui lui fut faite le 17 février 1587, elle remercia les commissaires, le comte de Chersbury et le comte de Rutlan, de la bonne nouvelle qu'ils lui annonçaient, et répondit à l'un d'eux, qui prétendait la consoler dans cette extrémité, qu'elle n'avait pas besoin de consolation. Elle demanda son aumônier : on le lui refusa avec dureté. Elle écrivit alors' sa confession, ainsi que ses dispositions dernières. Elle écrivit aussi au roi de France,

r.cr. LA TOURAINE

Henri III; à la reine-mère, à niadnme de Guise. Elle partagea enlre ses domesliques ce qu'elle pouvait avoir d'argent et de bijoux ; chargea Melvil, son maître d'hôtel, de faire ses adieux à son (ils. Le soir, elle demanda à souper, et se coucha, alin, dit-elle, de conserver ses forces pour le lendemain, et de ne rien faire qui ne fût dujne d'elle.

Le lendemain, 18 février, elle se leva deux heures avant le jour. Conune elle tenait à s'habiller avec plus de soin qu'à l'ordinaire, elle prit une robe de velours noir, disant :

— J'ai gardé cette robe pour ce (jrand jour, parce qu'il faut que j'aille à lu mort avec un peuplas d'éclat que le commun.

Rentrée dans son oratoire, elle se mit en prière, et communia elle-même avec une hostie consacrée que lui avait envoyée le pape Pie Y. Quatre de ses femmes, toutes quatre portant le même nom qu'elle, toutes quatre appartenant aux j)remières familles d'Ecosse, et ne l'ayant jamais quittée depuis son enfance, pleuraient à chaudes larmes : Marie les exhorta tendrement à ne pas se laisser abattre, et les pria de l'accompagner où elles savaient. Puis, quelqu'un ayant heurté ii la porte, et voyant qu'elles s'apprêtaient à faire résistance :

— Ouvrez, mes amies, leur dit-elle; ce que vous feriez ne servirait à rien. Je vous en prie.

Les commissaires entrèrent.

— Messieurs, fit-elle en allant au-devant d'eux, vous venez me chercher, je suis prête... Je remercie la reine, ma sœur, et vous-mêmes, de vos soins.

On voulut d'abord lui refuser l'assistance de ses compagnes; mais elle l'obtint comme une grâce, en promettant qu'elle imposerait silence a leur douleur. L'échafaud, dressé dans une salle du château, était élevé à deux pieds de haut sur douze de large, et couvert d'une serge noire. Elle y monta sans pâlir, appuyée au bras de son maître d'hôtel, auquel elle dit, en le prenant :

— Retidez-moi encore ce service, mon bon Melvil, c'est le dernier que je recevrai de vous.

A ce moment, une de ses suivantes, brisée par les apprêts du su[»plice, ayant poussé un grand cri, elle la regarda, et lui fit signe de se taire en mettant un doigt sur sa bouche.

— Recommandez bien au roi d'Ecosse, à mon fils, murmura-t-elle a l'oreille de Melvil, d'honorer la reine Elisabeth comme sa mère, et de ne se départir jamais de son amitié.

Le bourreau voulut porter la main à sa robe pour la lui enlever.

— Mon ami, lui dit-elle en souriant, laissez, je n'ai point coutume de me servir de valets de chajubre et de me déshabiller devant tant de monde.

Elle appela ses femmes, qui lui ôtèrent le voile noir qu'elle portail, sa coillure et ses autres ornements.

Le bourreau s'étant mis à genoux pour lui demander pardon :

— Je te pardonne, lui dit-elle, et à tous les autres, d'aussi bon cœur que je souhaite que Dieu me pardonne à moi-même.

Une de ses compagnes lui banda les yeux avec un mouchoir qu'elle avait réservé

ANCIENNH ET MODEHNK. ÔC.T

j)our cet usage ; après quoi, Marie leur ayant renouvelé ses adieux, les embrassa toutes avec efl'usion, leur enjoignit de se retirer et posa la tète sur le billot, en disant à haute voix :

— In manus tuas, Dojii.ne, commendo spiritum meum.

c( Le bourreau lui porta aussitôt un grand coup de hache, mais si maladroile- « ment, qu'il fit entrer la coiffure dans le crâne : ce ne fut qu'au troisième coup « que la tête fut séparée du corps. »

Telle fut la fin tragique de Marie Stuart, reine d'Ecosse, de France, d'Angleterre, duchesse apanagiste de Touraine. Ses restes, abandonnés d'abord au bourreau, furent recueillis par ordre d'Elisabeth, embaumés, mis dans un cercueil de plomb et ensevelis dans la cathédrale de Pétersborougli. La cour de France lui lit de pompeuses funérailles, triste hommage rendu à la mémoire de celle noble femme, dont un écrivain a dit .

Jure ScOTOS, Gallos llinlnmo. spe possidet Asr.Los.

Charles IX n'étant âgé que de dix ans et quelques mois lorsqu'il succéda à François 11, son frère, la reine-mère, Catherine de Médicis, se lit déclarer régente. Mais l'influence des Guises, d'abord fort amoindrie, se releva tout a coup par leur alliance avec Montmorency et le roi de Navarre, père d'Henri IV, qui abandonnèrent le parti des mécontents et des hérétiques, et la reine se trouva de nouveau moins libre que jamais. Catherine , qui craignait également les deux partis, les ménagea l'un et l'autre. Sceptique et sans âme, que lui importait le succès de telle ou telle religion, pourvu, quant à elle, qu'elle régnât! Le caractère de celle princesse se révèle dans un mot : le jour de la bataille de Dreux, des fuyards catholiques étaient venus apprendre a la cour la défaite de l'armée des Guises : « Eh bien, nous prierons Dieu en fronçais!» dit la reine, sans s'émouvoir. Le lendemain , la nouvelle fut démentie, « elle se ressouvint du latin, » et fit partout chanler le Te Deuni.

Avec un pareil système, et au milieu de convulsions semblables h celles que le pays éprouvait alors, on ne peut qu'irriter les esprits, loin de les calmer : c'est ce qui ne manqua pas d'arriver. Trop protestante pour les uns, catholique avec excès pour les autres, la reine se vit bientôt dépassée et obligée de subir la loi du plus fort. La cour, enlevée de vive force, fut conduite h Paris par les Guises, au moment où les protestants se jjréparaient a s'en emparer également pour l'entraîner vers la Loire. Au mois de mars 1502, le prince de Condé ayant enlin jeté le masque, et, en se déclarant hautement chef du parti de la reforme, commencé la guerre civile, prit Orléans i)ar les armes; puis, aidé du comte de Larochefoucault, son beau-frère, il s'empara également de toutes les villes delà Loire, Meung, Beaugency, Blois, Tours.

Aussitôt les protestants de ces villes, qui d'ailleurs étaient nombreux, se sentant appuyés, courent aux armes, et, pour venger les nmssacres d'Amboise et de Vassy, commettent 'a leur tour d'épouvantables violences. La Touraine, d'ordinaire si paisible, ne peul se défendre de prendre une large part a la réaction.

LA TOUUAINE

Oiiinzo mille six cenls personnes des deux sexes massacrées, trois villages réduits coni|)lélenient en cendres, enfin plus de 18,000 maisons j)illées et détruites : telles en sont les déplorables conséquences. Le 5 avril, exaspérés par les pertes qu'ils ont faites, les protestants se ruent dans le cloître Saint-Gâlien , forcent les riches maisons des chanoines et l'église qu'ils pillent et saccagent. Le chapitre de Saint-Martin , bien qu'il se fût fortifié contre les attaques en se munissant d'armes, de poudre et de fauconneaux, éprouve le même sort : armes et munitions, vases sacrés, lampes d'or et d'argent, tout est pris en présence du procureur et de l'avocat du roi, l'un et l'autre protecteurs avoués des huguenots. La châsse de saint Martin brisée, et, de même que les cendres du vénérable prélat, foulée odieusemeut aux pieds, disparait sans qu'on en ait pu retrouver aucune trace!... Les autres reliques, les images, les tableaux, les statues, sont mutilés ou livrés aux flammes. Il en est de même des églises, des abbayes de Marmoulier, de Beaumont. Les religieuses de cette dernière maison, chassées de leur demeure, sont obligées d'aller demander un asile au castel de la Marchère, propriété du comte de Sancerre.

Quehpies jours après, tous les ecclésiastiques reçurent l'ordre de sortir de la ville. Plusieurs s'étant obstinés à y rester, furent indignement maltraités. Trois d'entre eux tombèrent victimes de leur résistance. On les massacra. Un ecclésiastique, du nom de Verd, rencontré par une bande de forcenés, au cimetière des Pauvres, dont la rue Pineau actuelle, sur les fossés, occupe l'emplacement, est

Trf >'^^ ■

MASSACiu.s PK i(ii;i;.s, ii'.m>iu.s i;.\e gravubk iil' tkni-s.

enterré vivant jusqu'au cou, et sa tête sert de but h une partie de houle. Avant de

donner le coup de grâce aux malheureux devenus leurs prisonniers, ils leur coupaient les oreilles, qu'ils enfilaient par douzaines, et dont ils se faisaient des chapelets, des ceinturons, des colliers.

Tous ces excès, déjà si révoltants, si monstrueux, n'étaient cependant que le prélude de ceux auxquels, de part et d'autre, on allait se livrer. Suivi d'une troupe de l'uricux, dont la vue du sang accroît la féroce ivresse, un gentilhomme, Martin Piballeau, seigneur de la Bédouère. court en hurlant au Plessis, s'empare des Minimes, en chasse les religieux, poignarde le" révérend P. Eustache Avril, vieillard octogénaire et inoffensif, pille le couvent, l'église, les chapelles, renverse les autels, et viole les tombeaux! Celui de Frédéric d'Aragon, roi de Naples, était décoré d'un poêle de drap d'or, de la couronne et des ornements royaux du prince : on s'en empare, on Uvre auvent les ossements qu'ils recouvrent. Celui de saint François-de-Paule, plus modeste, n'offrait rien qui pût tenter la cupidité : on le brise, on brûle les reliques qu'il contient avec un crucifix de bois !...

Ce dévergondage des passions humaines, parvenu a son paroxisme, trouvait des martyrs et point de défenseurs. Beaucoup en improuvaient la brutale folie, personne n'osait ouvertement s'y opposer. Les magistrats, les échevins, les notables étant soupçonnés de favoriser secrètement les religionnaires, le menu peuple, attaché à la foi de ses pères, les bourgeois même, demeurés fidèles au catholicisme, n'osaient se mettre en évidence.

Le prince de Gondé envoya de tous côtés des commissaires pour s'emparer des recettes, et, en même temps, des vases sacrés, des reliquaires, enfin de tous les ornements d'or et d'argent des églises. Les seigneurs de Larochefoucauld , du Vigean, de Genlis, comme lui protestants des plus chauds, vinrent a Tours afin de faire convertir toutes ces richesses en lingots. On a conservé la lettre que Condé écrivit aux échevins à ce sujet, dans la crainte, sans doute, qu'ils ne fissertt opposition à l'enlèvement de tant d'objets précieux.

Tl protestait d'abord contre les excès commis, disant qu'ils avaient été faits apar <( la permission de Dieu, contre son intention ; qu'il eût préféré tous ces actes avoir a été exécutés par ordonnance du roy et de son conseil. » Il prétendait n'agir ainsi que « pour empêcher les peuples de mettre leurs mains sur les vases et joyaux c( d'or et d'argent , qui depuis si longtemps étaient conservés es temples et mo- « nastères de cette ville. Il désirait y pourvoir autant que le temps le pouvait « souflrir, en attendant que le seigneur roy et son conseil, estant remis en liberté, « pussent donner le remède plus certain et plus opportun. Enfin, pour évi- « ter que ses ennemis lui imputassent toutes ces pilleries, après y avoir mûrece ment réfléchi, il se décidait a s'emparer de tous lesdits objets, à les faire « briser et réduire en lingots, pour être apportés, par les sus nommés porteurs, « en ce lieu et ville d'Orléans. Nous entendons, ajoutait-il, les conserver et garce der avec nos biens les plus chers et les plus précieux, a ceux auxquels il appar- « tiendra, et comme il sera advisé cy-après par Sa Majesté , etc., escrit a Orléans, c( le 11 mai 1562. » La lettre était signée : « Votre bon amij Louis de Bourbon. »

Cette lettre fut lue dans l'assemblée générale, composée des officiers du siège, des chanoines députés des chapitres de Saint-Gâtien et de Saint-Martin, le maire

578 LA TOUHAINE

ni aucun des échevins n'ayant voulu y assister. Une longue délihéialion s'ensuivit, à la suite de laquelle toutes les dépouilles des saints, ajjiès avoir été l'objet d'une dérisoire estimation, lurent converties en monnaie, à Tours même, et em-* portées par les sus nommés porteurs pour être gardées et conservées par ceux auxquels il appartiendrait.

De pareils traitements étoulïërent l'intérêt que les protestants avaient d'abord inspiré. Mais ceux-ci expièrent de nouveau, et bien cruellement, leurs torts. Indigné qu'ils eussent été aussi cruels, aussi fanatiques que leurs adversaires, le roi de Navarre, alors Henri lY, jura de les en punir. Il les expulsa de Tours, les lit traquer de ville en ville, et ne leur laissa de repos qu'ils n'eussent été complètement dispersés comme criminels de lèse-majesté. Le lendemain, 14 juillet 15G2, Nicolas Brichanteau, seigneur de Beauvais-Nangis, lieutenant du roi de la province, entrait dans la ville avec sept cents hommes d'armes, suivi du clergé, et trois jours après un Te Deum était chanté dans l'église métropolitaine.

Cependant, les religionnaires, forcés d'évacuer ainsi Tours, s'étaient joints aux garnisons de Châtellerault, de Chinon, et marchaient en corps sur Poitiers, Bencontrés en route par Villars et Duplcssis-Bichelieu , grand-oncle du cardinal, ils furent taillés en pièces ; beaucoup, qui avaient pu d'abord se sauver, se noyèrent ensuite dans la Creuse; quelques-uns atteignirent Poitiers : les autres, au nombre de trois cents, se repliaient sur Tours. A leur approche, le tocsin sonne dans toutes les paroisses; le peuple, exaspéré par le souvenir de leurs cruautés, de leurs profanations, se rue sur eux avec fureur, et les contraint de se renfermer dans l'église de Notre-Dame-la-Biche, où ils restent assiégés toute la nuit. Le lendemain, à l'aube du jour, Bichelieu et ses hommes arrivent, fondent brusquement sur l'église; l'arquebuse a la main, la populace se met de la partie, et les malheureux huguenots, liés deux h deux, sont tous précipités, vivants ou blessés à mort, dans la Loire.

Cette expédition faite, ivres, a leur tour, de sang et de fumée, les soldats se retournent sur la ville, écharpent tous ceux qu'ils suspectent d'hérésie, dévastent les magasins les plus riches, et font un butin si considérable, que l'un d'eux se vantait d'avoir à vendre plus d'une lieue de satin et de velours. Et cène fut pas tout. Comme si ces représailles n'eussent pas dû calmer l'animosité des partis, l'effervescence des sicaires, le duc de Montpensier, gouverneur de la province, étant arrivé à Tours sur ces entrefaites, suivi d'un grand nombre de nobles et de gens de guerre, on lit par ses ordres une minutieuse [lerquisition dans la ville. Tous les protestants que l'on put y trouver furent sans pitié condamnés à mort, mutilés pour la plupart ou noyés.

Quand, enlin, las de frapper, énergumènes privés de sens, les catholiques en vinrent à considérer d'un œil calme le lit de sang et de cadavres qu'ils s'étaient fait à chaque pas, le dégoût et l'elfroi s'emparèrent de leur cœur. Le duc songea alors à instituer un tribunal régulier. Il commit à cet etfet deux conseillers de la cour, Binet et Leclerc, qui firent immédiatement une enquête. Elle porta principalement sur les ravages commis au Plessis. Vingt-sept malheureux niarclièrent au supplice. Jacques Salbert, le permier condamné, fut pendu sur la place du (irand-

Marché; un savelier, nommé Gliaslillon, rompu vit' non loin de Marmoulier, expira en protestant de son innocence, ce dont il n'était rien, car, lors du pillage des églises, il s'élaii établi dans l'abbaye et se faisait appeler l'abbé supérieur, encourageant le désordre par son cynisme et ses cris.

Ces répressions, qui devaient, on le pensait du moins, mettre un terme aux exactions, ne tirent, au contraire, que les ranimer. Le 2 août 1562, disent les mémoires du temps, une procession générale avait été ordonnée. Toute la ville, ses magistrats en tête, devait y assister. La cérémonie s'annonçait comme une sorte de pacte d'oubli, de réconciliation... Parmi les notabilités de la ville, plusieurs étaient soupçonnées de calvinisme, le procureur du roi Houdry, entre autres. Au moment oii il se rendait au lieu indiqué pour la réunion, la populace d'une petite rue au milieu de laquelle il passait le poursuivit de ses buées, en poussant le cri de déti et de haine, alors si populaire : Au renard ! au renard!

Peu de jours après, l'exécution de deux notables catholiques, Jean Sapin, chanoine de Saint-Martin de Tours, conseiller au Parlement, et Jean de Troie, abbé de Gàtines, en Touraine, tous deux décapités à Orléans, par ordre du prince de Condé, en punition de la mort de deux de ses plus dévoués partisans, le président Emandreville et le ministre Marlorat, suppliciés à Rouen, par ordre du Parlement de Normandie, ayant réveillé la colère de leurs coreligionnaires de Tours, au point de les remettre en mouvement, une perquisition nouvelle tut ordonnée dans la ville.

Le président du présidial, Jean Bourgeau, dévoué secrètement aux réformés, tenta de s'évader. 11 descendit la Loire dans une barque, avec deux autres huguenots; mais, reconnus par des habitants du faubourg de la Riche, qui s'étaient mis à leur poursuite, et contraints d'aborder à Gévriou, au-dessus de Saint-Côme, ils furent saisis, ramenés à la rive, assommés à coups de bâton, et accrochés à un saule. Les meurtriers s'acharnèrent particulièrement sur le président : ne trouvant point d'or sur lui, mens meminisse horret ! ils lui ouvrirent les entrailles pour voir s'il n'en avait point avalé !...

Au milieu de cette sauvage anarchie, un ennemi, la peste, plus redoutable encore et plus diflicile a vaincre que l'hydre de la guerre civile, reparut de nouveau en Touraine. « Dès qu'on s'aperçut de sa présence, dit l'inventaire historique des titres de l'hôtel-de-ville, les maire et échevins se donnèrent des soins étonnants pour y remédier et en arrêter le progrès. Le prince de Montpensier, gouverneur, et le lieutenant de roi Chavigny, étant absents, Dandigny, qui commandait à leur place, entra parfaitement dans les bonnes intentions du corps de ville à cet égard.» Le 19 octobre 1563, une ordonnance fut rendue, portant :

« i" Ilest inhibe et deffcndu à toutes personnes venant frcschenient du Sanitas (celui qui avait été organisé en 1580, sur remplacement de la maison Brédil), de fréquenter marchez, églises et aultres lieux publics, cl de converser avec le peuple, sinon qu'ils portent verges blanches levées en leurs mains, la longueur de trois pieds, à peine du fouet et de 100 livres tournois d'amende.

« 2° Les maisons infectées du danger de ceslc peste seront marquées de croix blanches cuidantes e( apparentes pour advertir le peuple de se garder et retenir d'approcher d'iccUcs.

« 5° Aussi est dcffendu à tous, en général, sur les peines dessin dicles, de ne gecter eaues immondes en la rue, ains qu'ils les fassent porter au dedans d(> la rivière, par gens munjuez de verges blanches, ou ayant baslous blancs cslevez avec une ciubnaiie. /<JnrJiAiu»^

« 4° llesleiij(iiiict:iu]c barbiers fréquentant les nui isons infectées, et qui vont panser les malades de la peste, de ne tenir boutique ouverte, et de n'y rccepvoir personne pour les servir, panser et niédicamenter.

« 5" Les maisons de eeulx qui seront attainetes dudit dangier seront cadenassées, et leur son administré vivres par les fenêtres dudict logis ; et si besoin est, baillé gens pour les gouverner, et à leurs dcspcns.

« 6" Faulte d'obcyr à ce que dessus, seront ceux-là enlevez, par le Grand Miciiau, et menez au Sanitas, encore qu'ils ne fussent malades. )>

Ces prescriptions, proclamées à son de trompe et cnj publicq par les rues, carrefours et forshonnjs, n'empêchèrent point l'épidémie de se répandre. Klle semblait, au contraire, défier les mesures sanitaires, se jouer des efforts des principaux magistrats. Toute la ville était plongée dans l'efTroi. Près des deux tiers des maisons, en peu de temps, se trouvèrent marquées au signe fatal, une croix blanche ! Toutes les portes, ou a peu près, furent, conformément à l'édit, cadenassées. Un silence de mort régnait dans les rues. On ne voyait partout circuler que les hommes de police armés de leurs bâtons à clochettes, que des soldats traversant en hâte, la pertuisane a l'épaule, que des femmes éplorées, que des enfants éperdus, que des mourants atteints loin de chez eux et n'ayant pas la force d'y rentrer, que des cadavres ! A tous les carrefours où se trouvaient, sculplés en bois ou en pierre, des saints, des madones, de jeunes filles, agenouillées, priaient en silence, retenant leurs sanglots; des vieillards, isolés, demandaient à Dieu une prompte mort. Une statue, achetée autrefois par la maladrerie de Saint-Ladre, et représentant le saint du même nom, fut apportée dans la ville, promenée avec pompe, le clergé en tête. Elle avait, disait-on, détourné la lèpre et guéri ou allégé les souffrances des malheureux qui s'étaient adressés a elle. De grands feux furent allumés sur les places publiques pour purifier l'air ; d'abondantes aumônes, répandues partout, allèrent au-devant de la misère publique. Soins stériles ! De même qu'on laissait passer la justice du roi, de même il fallut laisser s'apaiser la colère de Dieu.

Le 21 décembre 1505, un édit de pacification, depuis longtemps déjà rendu à Amboise, fut enfin promulgué à Tours. Il portait préablement en substance, comme mesure de police :

« Est ordonné et cnjoiiict à tous bourgeoys, marchands, hostelliers, caburctiers, tavcrniers et aultres manants et habitants de la dicte ville, de quelque qualité, estât ou condition qu'ilz soient, de ne rccepvoir, loger, receller, cacher des défaillants, sans aucun dcpport et de prison.

« Et en oultre est scmblablemenl enjoinct très expressément à tous officiers, Jjourgeoys, marchands, artisans et gens de mcsticr demourans en la dicte ville et foribourgs, qu'ilz ayent dedans deux jours, pour toutes préfexions et délaiz, à bailler par escript les noms, surnoms, pays, villes, bourgs ou villages de la naissance de leurs gens, facteurs, serviteurs et compaignons, desquels ils répondent.

€ Hem, aux vagabonds d'évacuer la ville dans les vingt-quatre heures, sous peine d'être fouettés et arquebuses ; item, aux habitants de tenir au milieu des rues, devant leurs fenêtres, une lanterne avec chandelle ardente pendant la nuit; défense d'être dans les rues après minuit; »7«m,de tenir boutique ouverte les dimanches et fêtes; item, de vendre chair à jours défendus ; item à tous gens de se poitrmener dans les églises pendant l'oflice divin; item, auxcabareliers de vendre vin pendant les heures de service; item, sous quelque prétexte que ce fût, de garder chez soi, ou faire garder par les siens, dagues, bâtons à fer, piques, hallebardes, perluisaties, bossuques ou aultres armes nuisantes. On devait immédiatement en faire la déclaration, et les porter au château. »

Moyennant l'exécution de ces'ordonnances, on accordait aux reformés le libre exercice de leur culte ; on leur assignait un lieu de réunion dans (diaipie bailliage :

Saint-Avei'lin , pour celui de Tours; pour celui d'Amboise, Montricliard, puis Reugny, puis Limeray. Heureux accord, qui ne devait durer qu'un moment!

'On comprend combien un pareil état de choses nuisait non-seulement à l'agriculture, mais encore au commerce, ces deux piliers de la prospérité générale. Les pertes qu'avait éprouvées la plus grande partie des marchands, par suite du pillage, étaient énormes. La crainte de voir se renouveler les troubles paralysait toutes les transactions, rendait les atH'aires difficiles, faisait naître une foule de procès que les tribunaux ordinaires ne pouvaient trop souvent résoudre. Charles IX, afin d'obvier à ce dernier inconvénient, créa une juridiction spéciale pour les affaires commerciales. Ce tribunal fut composé d'un grand juge, de deux consuls (d'où cette nouvelle juridiction prit le nom de consulaire), et de douze conseillers à la nomination des consuls.

Les appréhensions générales, a Tours, n'étaient malheureusement que trop fondées. l\Ialgré l'édit de pacification donné par la cour, la haine des deux partis n'était pas éteinte; loin de là. La mauvaise foi évidente de la reine-mère et des siens, leur partialité pour les catholiques irritaient les religionnaires, en même temps qu'elles encourageaient la hardiesse de leurs antagonistes. Dans le courant de 1564, tout semblait assez calme; les calvinistes, réunis dans leur temple, écoutaient paisiblement le i)rêche de leur ministre. Tout à coup, un rassemblement de gens armés les entoure , égorge sans pitié ceux qui essayent d'opposer la moindre résistance, et poignarde le ministre dans sa chaire. De là, encouragés par le succès, ils se répandent dans la ville , pillent les magasins, comme toujours, tuent et noient tout ce qui leur tombe sous la main, hommes, femmes, enfants, vieillards, indistinctement, tous ceux enfin qu'ils supposent professer la religion contraire, et probablement même beaucoup de catholiques; car il est impossible que bien des inimitiés particulières n'aient pas profité, pour s'assouvir, de cette fatale circonstance.

Quelques jours après, une scène d'un autre genre avait lieu sur la petite place des Carmes. Un huguenot, ouvrier en soie, du nom de Pierre Victor, voyant la procession de la Fête-Dieu sur le point de passer devant sa porte, monte au premier étage, ouvre la fenêtre, et, au moment où arrive le cortège, répand des ordures «sur les saintes images, dit le procès-verbal, et sur le peuple dévot. » A cette vue, l'exaspération des fidèles éclate en cris de mort. La porte de la maison d'où vient de se commettre un pareil outrage est enfoncée, le logis envahi, l'ouvrier saisi et mis littéralement en lambeaux.

Plus tard, un arrêté municipal ayant force de loi condamna le propriétaire de la maison maudite à une amende publique et perpétuelle. Il devait, chaque année, le jour où le Saint-Sacrement passait sur la place, jeter une corbeille de fleurs et une pièce d'or de 24 livres sur le dais. Il n'est pas de jugement que les années ne modifient. Par la suite, on retrancha la pièce, on se borna aux fleurs; aujourd'hui on ne jette plus ni pièce ni fleurs.

A ces violences succèdent de nouvelles , d'affreuses collisions. Le dimanche, 8 juillet, deux catholiques sont tués sur le pont de Tours. On attribue ce meurtre aux huguenots revenant du prêche de Maillé. Le lundi, sur les quatre heures du

SS2 "LA TOUKAINE

soir, au moment où le convoi d'une des victimes de la veille traversait la rue du Cygne, le peuple s'ameute, et veut, comme il l'a fait place des Carmes, forcer la boutique d'un rubanier du grenier duquel ont été jetées ^ dit-on , des pierres d'ardoises et des carreaux sur le convoi. Les plus séditieux propos se répandent. Bientôt arrivent de toutes paris des gens armés et furieux. Le tumulte s'accroît encore à la nouvelle qui se répand qu'un bouclier, fameux parmi le peuple, a été tué dans les prés voisins de la ville. Les portes du rubanier sont forcées, huit huguenots sont massacrés malgré le maire et quelques écbevins, qui, suivant la relation, à genoux, le bonnet au poing (la toque magistrale), sup|)liaienl la multitude de se retirer.

A ce moment, apparaît aux yeux des séditieux, et plein de vie, le boucher prétendu tué. Néanmoins le peuple veut encore se jeter sur la maison des rcligionnaires. Le maire, pour rompre ce projet, fait circuler le bruit (|ue les huguenots de Saint-Symphorien s'avancent en armes. Aussitôt la foule se porte en avant sur les ponts, et là le seigneur de Valmer, par une harangue adroite, parvient à disperser les mutins. Ce point obtenu, on envoie deux déj)êches consécutives, l'une au maréchal de Vieilleville, a son château de Durtal, près la Flèche; l'autre à M. de Chavigny, lieutenant du gouverneur, à sa terre, près Vendôme. C'était ainsi, c'était loin, comme on le voit, du théâtre des exactions, que se tenaient ces deux officiers supérieurs, au lieu, conformément aux ordres du roi, qui les avait envoyés en Touraine pour y rétablir le calme, d'exécuter leur mandat. M. de Chavigny, seulement, arriva le mardi a Tours.

Plus consciencieux, le président Séguier et le conseiller Etienne Charlet, qui avaient accompagné le maréchal, se mirent en devoir de remplir leurs obligations. Une prise de corps fut lancée, sur la plainte de René et de Catherine Pothier, enfants du défunt Martin Pothier, tué par les huguenots, contre quarante habitants prétendus réformistes, à savoir : le lieutenant particulier et un conseiller au siège présidial; un avocat et un procureur du roi ; un élu ; le prévôt des marchands et son frère; le receveur général et ses gens ; un autre avocat et un procureur; (piatorze bourgeois, jilusieurs ouvriers, dont un boulanger, un tuilier, un chapelier de la rue du Grand-Eperon {alias de la rue de la Moquerie) ; un arbalétrier ; item un sergent, un artilleur, un ci-devant geôlier, un poissonnier; item un quidam ayant chapeau et chausses jaunes; cnlin le hls d'un orfèvre. Lesquels furent prins au corps ^ etc.

Informations régulièrement faites, un jugement eut lieu, et fut exécuté avec d'autant plus de sévérité, qu'il atteignait plusieurs membres du Présidial haïs par leurs confrères, à cause qu'ils étaient de la religion prétendue réformée.

Il n'en fut pas de même pour les huguenots. D'un procès-verbal d'audition de témoins dressé le 16 juillet, par le lieutenant-criminel, à la requête '^es enfants de feu Pelhion, il résultait : f >

« Dépose Roger, n'" à Rochecorbon, que le dimanche 8 dudit, sur les sept ou « huit heures du soir, il vint en sa maison, où jiend pour enseigne le Mouton, un « sieur Thomas de la Félie, qui, étant descendu de cheval, dit au déposant : — « Jierqer, mon ami, n(ms sommes destruicts. car naijuières ainsi que nous revenions

« de Maillé et estions sur les ponts de la ville, est arrivé an grand brnict, et scandale « et sédition. Je pense que si Dieu n'y a mis sa main, qu'il y a de morts plus de 60 « ou 80. »

Quoique les preuves à l'appui de cette déposition fusseut aussi palpables que nombreuses, on ne parut pas s'en préoccuper. M. de Chavigny, qui avait probablement reçu de secrètes instructions de la cour, apporta tant d'entraves au jugement, que tous les fauteurs catholiques restèrent impunis, et qu'il n'y en eut pas même un seul d'inquiété. C'est ainsi, dit l'abbé Millot, c'est en ne frappant pas ceux qui le méritaient qu'on irritait les huguenots. Coupables au même titre, ils eussent dû subir les mêmes peines. On sentait si bien, du reste, les conséquences auxquelles pouvait entraîner une pareille injustice, que, peu rassuré sur les intentions des religionnaires, le maire de Tours avait demandé et obtenu une garde de huit hommes pour la sûreté de sa personne, fait qui pourrait, à défaut d'autres, donner la mesure des misères auxquelles était en proie celte malheureuse ville.

Pour y mettre ordre, si faire se pouvait, le roi y envoya, outre le gouverneur, un représentant civil chargé spécialement de veiller à l'exécution des éditsetdes lois. Le premier pourvu de cet office, appelé intendant, fut un conseiller au Parlement de Paris et l'un des rédacteurs de la Commune de Touraine, nommé Jacques Viole (4505). Mais il ne put porter efficacement remède au mal. L'irritation était [profonde. Les deux partis, tour h tour violents et impitoyables dans leurs triomphes comme dans leurs revers, causaient la môme terreur aux paisibles habitants des villes. La populace catholique ne se montrait pas moins effrénée que la soldatesque huguenote ; et toutes deux elles s'accusaient réciproquement des malheurs dont elles étaient cause.

Toutefois, il faut bien en convenir, les huguenots, justement irrités de ce qu'on violait envers eux les promesses les plus sacrées, et de ce que les excès des catholiques n'attiraient à ceux-ci aucuns reproches, commençaient à ouvrir les yeux sur les perfidies de la reine-mère et sur les trames de Montmorency. Ils coururent aux armes, Gondé et Coligny se placèrent a leur tête , la guerre civile recommença, et la ville de Tours se mit sur le pied de défense. On lit dans un mémoire présenté à cette occasion à M. de Monterud, gouverneur, par le corps de ville :

« Fault faire la rcchercbc des armes par les maisons de ceuls do la nous-elle relligion ; fault faire venir des villaiges foings, pailles et avoynes ; fault faire la description des vivres qui sont dans ccste ville et pourveoirà en faire venir d'aultre; fault ordonner qu'en chascun lieu où il n'y a artillerye sur les murailles, qu'il y ayt sentinelle couverte et garde tant la nuict que le jour ; fault rechercher les chevaux de ceulx de la nouvelle relligion, les loger en estable et les nourrir de vivres qui seront es logis des maîtres à qui ils appartiendront; fault faire panser les dicts chevaux par quatre hommes, gens qui sîichent le pays, à celte fin qu'ils servent de guides, quand on vouldra se servir des dicts chevaux ; fault faire rechercher des souffres qui sont chez les apothicaires et drogueurs; fault regarder et chercher cJiez Jehan Maoaire, et aultres marchands, s'il y en a, dont sera faict inventaire ; fault faire rechercher des fresnes, et faire faire des fers de piques en toute dili^nce et en la plus grande quantité qu'on pourra.

Ainsi sur leurs gardes, les maire et échevins de Tours envoient au roi, pour l'en avertir, un messager qui est pris et arrêté à Orléans. Sur leurs réclamations à cet égard et sur leurs menaces, le gouverneur huguenot, Boucard, répond par une lettre d'un laconisme digne de l'antiquité: « Je ne sçay quelle audace vous

« a ponlsez de m'escripre d'un si superbe stil. Si vous faictes rien contraire à ce « qu'on a accoustumé d'observer en temps de guerre, et si vos actions renou- « vellent la mémoire de vos cruaultés passées, je vous chastiray si estroitement en « six sepmaines, quel'alaine vous en fauldra. » (21 novembre 4567.)

EtTrayé plutôt pour la responsabilité qui pèse sur lui que pour le danger auquel il est exposé, le sieur de la Borderie, gouverneur de Tours et du ressort, au nom deM^'le prince dauphin (de Montpensier) et de M. de Monterud, absents pour le moment, défend aux capitaines, officiers et soldats de sortir de la ville sans permission, sous peine de la vie ; ordonne de faire monter les gardes, en personne, et aux caporaux de venir prendre le mot du guet et apporter les clefs de la ville tous les jours chez le gouverneur; enjoint aux rondes de nuit de rendre compte tous les matins, quand vient à sonner la diane, de la conduite des sentinelles; oblige les habitants de tenir au milieu des rues, dès six heures du soir, des lanternes de voirre, estamine ou toile, avec chandelle allumée, suspendues à un cordage, etc.

La Borderie réunit ensuite les principaux officiers, les prévient que, maître d'Orléans, l'ennemi va marcher sur Blois, de là sur Tours, leur ftiit prêter serment de fidélité au roi, « ajoutant que quiconque oserait parler de se rendre, même de parlementer, serait tiré à l'arquebuse, » serment que tous ils prêtent avec enthousiasme. Après quoi, prenant lui-même un pareil engagement dans les mains du maire, le seigneur de Valmer, il donne à chacun les instructions nécessaires et les engage à se rendre à leur poste.

Grande fut la terreur à la vue de ces préparatifs, et surtout de la solennité dont on les entourait à dessein. Les plus gros marchands, les plus opulents bourgeois s'éloignèrent, ceux-ci se dirigeant vers Saumur, ceux-là vers Angers, beaucoup même allant jusqu'à Nantes, tous ne croyant point pouvoir mettre un assez long espace entre eux et la réaction protestante. Ce ne fut cependant qu'une panique. Les Tourangeaux, appuyés par le vicomte de Paulmy, leur bailli, par quatre cents cornettes de cavalerie et par Larivière-Puylaillé que le duc d'Anjou, général de l'armée catholique, venait de leur envoyer comme renfort, firent si bonne contenance, que les réformés, changeant de marche, se dirigèrent sur Monlrichard, et delà sur le Poitou, où ils s'emparèrent de plusieurs places.

Cependant le duc de Guise et l'élite de la noblesse tourangelle et poitevine s'étaient jetés dans Poitiers, que l'amiral de Coligny allait assiéger. En l'apprenant, Charles IX, la reine-mère et tous les chefs du parti catholique croient devoir se rapprocher du centre des opérations pour donner avec plus de célérité les ordres nécessaires. La cour se rend à Amboise, puis à Tours, où le duc d'Anjou ne tarde pas à la rejoindre. Ce mouvement opère une diversion inespérée : l'amiral lève le siège, et le duc de Guise, libre, revient près du roi.

Mais Coligny paya cher ce pas rétrograde. Quelques jours après (5 octobre 159(6), le duc d'Anjou et lui s'étant rencontrés dans les plaines de Montcontour, près Loudun, les protestants furent complètement battus. Leur échec éloigna, pour quelque temps du moins, de la Touraine, la guerre et ses désastres, et lui rendit une tranquillité à laquelle cette province n'était plus habituée. La ville de Tours reprit

ANCIKNNK ET MODEUXK 377

un peu «le sa prospérité première, et se trouva bienlôt en élat de prêter au roi une somme de 50,000 livres, dont le vicomte de Paulmy se rendit personnellement garant. Toutefois, ce ne pouvait être qu'une sorle de lialte momentanée, de reprise d'tialeine. Les huguenots, ces hommes de cœur et de fer, comme les appelle le président de Thou, n'étaient pas plutôt tombés qu'ils se relevaient, plus forts et plus intrépides que jamais. Cette fois, il s'agissait pour eux, non pas seulement de vaincre, mais d'etTacer le souvenir de leur chute. Aussi, sans s'effrayer des progrès d'un autre parti, les Politiques, qui, dans l'intervalle, avait levé la tête et ne voulait pas plus le triomphe des catholiques ardents que celui de la faction protestante, se disposaient-ils a courir les chances d'une lutte nouvelle, quand tout à coup la paix, accordée aux instances de l'abbé tourangeau Guillaume lUizé, seigneur de Castre, confesseur du roi, qui se disait être, par état, moijenneur de réconciliation, fut signée à Saint-Germain. Le pape et le roi d'Espagne lirent entendre des pjaintes amères; mais Charles IX répondit, suivant d'Avila, qu'il leur donneroit bien un autre sujet d' étonnement . L'événement suivit de près la réponse :

Qnos viilt .Inpiler pordore, (loiiioiUat.

Tous les princes, les plus hauts seigneurs prolestants mandés a Paris, s'y étant rendus, sourds aux avis secrets du bon abi)é de Ruzé (de la famille d'Eflîat), complètement séduits d'ailleurs par les caresses de la cour et les honneurs rendus h leur vieux chef, Odigny, par Charles IX, qui l'appelait son père comme François F" ap|)elait le sien Jacques de Beaune, le terrible tocsin de la Saint- Barthélémy, ces Vêpres siciliennes de la France, leur montra quel avait été leur aveuglement. Pris au dépourvu, ils furent tous impitoyablement massacrés. « Les rues pavées de corps mutilés; les portes et entrées des maisons et palais, « et notamment du Louvre royal, toutes teintes desawj; la tempête horrible et « continue des arquebuses et pistoles ; les huées des meurtriers ; les pitotjables cris « de ceux qu'on bourrelait, les corps jetés par les fenêtres sur les carreaux^ traînés « par les boues avec hurlements et sifllements étrawjes ; lebruit des portes et fenêtres « enfoncées à coups de haches et de cailloux; le pillage et saccaqement des mai- « sons ; les charrettes chargées de cadavres qu'on menait décharqer à la rivière, « toute rouqe de samj qui aussi ruisselait dans les rues de la ville : » Ici fut le tableau que présenta la capitale pendant la journée du 24 et les deux suivantes.

Charles IX ayant dit : « Si vous tuez l'amiral, tuez-les tous, par la mort Dieu ! «pour qu'il n'en reste pas un seul qui j)uisse me le reprocher! » des ordres avaient été donnés à tons les gouverneurs des provinces, et les sanglantes exécutions de Paris furent répétées dans les principales villes Le gouverneur de Tours, Hené de Prie ( honneur lui soit à jamais rendu ! ) préserva la Touraine du lenouvellement de ces scènes d'horreurs qui ne l'avaient déjà que trop désolée dès Iç commencement des guerres de religion. Par sa fermeté, sa sagesse, il contint le peuple, et lorsiju'eidin il reconnut ne pouvoir cacher indéliniment les oidres

qu'il avait reçus, il se relii'a en son cliâleau de Monponpon, d'où il ne revint qu'au bout de quelques jours.

(iharles IX ne survécut pas longtemps à cette sanglante boucherie. Le souvenir de tant d'assassinats le poursuivait jusque dans son sommeil; le sang, dit-on, lui jaillissait par tous les pores et tous les conduits de son coriis. Il succomba le 30 mai 1574, après un règne de treize ans.

L'histoire a rivé au nom de ce malheureux prince une indélébile flétrissure, et les Guises, provocateurs, aulenrs, ordonnateurs de la Saint-lknthélemy, les Guises sont qualifiés de (jrands hommes ! Charles IX, on l'oublie trop, n'entrait que dans sa vingt-troisième année lorsqu'il termina sa vie ; il avait vécu an niilieu de la cour la plus corrompue, sous la direction de Catherine de Médicis, n'ayant, dès son enfance, d'autre loi que la volonté de sa mère, d'autres principes que ceux des princes lorrains, d'autres exemples enfin sous les yeux pour mener promptementà fin une affaire, que la ruse et l'audace, l'hypocrisie et le jiarjure, le poison et le fer. Quelle nature, si bien douée qu'elle soit, résisterait h de pareils contacts?

Peu de temps auparavant, le duc d'Anjou, héritier de la couronne, avait été élu roi de PoU)gne. A peine eut-il appris la mort de Charles IX, son frère, qu'il s'échappa furtivement de Varsovie, sans se préoccuper de l'état des affaires du royaume qu'il abandonnait (1504). A son arrivée à Lyon, il tint un conseil où l'on résolut de continuer la guerre contre les réformés. Il fut défendu h ceux de Tours, réduits à environ sept cents, de se réunir ailleurs qu'à Langeais. Quelque temps après, on leur permit de se rapprocher de Tours, de se rendre à Maillé. Malgré leur petit nombre, les injures auxquelles ils étaient journellement en butte les poussèrent a un acte compromettant, dont René de Prie i)arvint heureusement encore à prévenir les suites. Enhardis par les succès de l'armée protestante en Poitou, ils s'assemblent tumultueusement, le jour de la Pentecôte 1595, et se portent, armés, sur l'église des Carmes, où les catholiques étaient réunis pour entendre les sermons du père Gendron, fougueux prédicateur qui ne cessait de souffler la discorde entre les deux partis. L'église envahie, le révérerul |)ère violemment arraché de sa chaire, eût infailliblement payé de sa tête ses imprudentes provocations, si les assistants ne l'eussent arraché aux mains des huguenots.

Pendant ce temps, le duc d'Alcnçon, dernier frère du roi, était gardé étroitement au Louvre. Ses liaisons avec le parti calviniste et la crainte qu'il ne se mît à la tête des mécontents incjuiétaient Henri et Catherine. Il trompa cependant la surveillance de ses gardes et courut s'établir à Loches. La reine, craignant que, par son alliance avec le prince de Coudé, il n'entrahiât dans ce parti les seigneurs exaltés de la cour, mit tout en œuvre pour le ramener auprès d'elle. Accompagnée des maréchaux de Montmorency et de (lossé, elle se rendit h Champigny, où le duc vint la rejoindre. Là, sans parvenir à s'entendre sur les conditions de la paix, ils conclurent néanmoins une trêve de six mois, du 22 novenjbre 1595 jusqu'au 25 juin de l'année suivante.

Sur ces entrefaites, le roi de Navarre, détenu aussi j)risonnier au Louvre, |)arvinl également à s'échapper (157()), se rendit à Vend«*Hne, de lii à Maillé, ensuite;

ANCIENNE ET MODEILNE. 57'.>

dans son gouvemcmcnl de Guyenne. Le prince deCondé et le lils de réleclenr palalin (Casimir, qui rentraient en ce moment en France a la tête d'une armée de douze mille hommCv'^, (irent leur jonction avec le duc d'Alençon, et le nommèrent généralissime de leurs troupes, qui s'élevaient dès lors à trente mille hommes. Le prince Casimir en conserva le commandement; quant à Monsieur et au prince de Gondé, ils se portèrent sur Moulins que le duc de Mayenne se hâta d'évacuer h leur approche.

Ce fut dans cette ville que le prince et les députés protestants présentèrent leurs conditions de paix. Le roi refusa d'y souscrire et renvoya la conclusion du traité à sa mère h laquelle il donnait plein pouvoir à cet effet. Les conférences s'ouvrirent alors â Beaulieu, près Loches, et on rédigea nn cinquième édit de pacilication. Cet édit, contenant soixante-trois articles, dont les plus importants étaient l'autorisation pour les réformés d'exercer publiquement et partout leur culte, et l'engagement pris par le roi d'assemhler les Etats-Généraux à Blois, avait moins pour but de pacitier le royaume que de séduire les ducs d'Alençon et de Condé. On donna au premier, avec une pension de 100,000 écus d'or, le Berry, la Touraine et l'Anjou, à titre d'augmentation d'apanage. Le Parlement lit des remontrances sur l'augmentation d'apanage de la Touraine et du Berry, mais le roi ordonna de passer outre, et les lettres patentes furent enregistrées le 24 mai 1570. Au mois d'août suivant, Henri III voulut que son frère fit à Tours une entrée qui surpassât en magnificence tout ce qui s'était fait jusqu'alors. Du Plessis, où il était venu s'établir à cet effet, il se rendit, escorté de sa suite, au faubourg de la Riche, où l'attendait un trône élevé de six pieds, sur vingt-quatre de long et six de large, à côté duquel s'ouvrait une vaste salle richement décorée. Les compagnies bourgeoises, rangées sur le bord de la Loire, manœuvrèrent d'abord sous ses ordres, et firent des évolutions remarquables par leur précision ; ensuite, le prince étant monté sur son trône, elles défilèrent devant lui. En tète s'avançait la compagnie-colonnelle, composée de trois cents hommes d'élite, portant tous uniformément un pourpoint de satin cramoisi, des hauts-de-chausses et des collets de velours noir, des bas de soie orange, le casque sur la tête, l'épée au côté, le mousquet sur l'épaule. Le colonel, plus richement vêtu encore que les siens, s'arrêta devant le trône et complimenta le prince. Vingt autres compagnies suivirent, les soldats couverts de corselets et de cuirasses, tous portant la livrée de Monsieur. Après les troupes, le prince de la Basoche, ses officiers, ses suppôts, au nombre de quatre-vingts, le pourpoint et le haut-de-chausse de velours violet, le bonnet et les bas de soie de même couleur, tenant une demi-pique à la main, et s'avançant précédés de musiciens velus de même couleur. Après ceux-ci, les marchands et fabricants de draps, h cheval, avec des housses de velours cramoisi, des robes de taffetas et un chapeau de velours noir; les officiers, maîtres et ouvriers de la monnaie, également à cheval, un d'eux tenant la tête, avec une bannière sur laquelle étaient peints marteaux, tenailles et autres ustensiles servant a la monnaie. Au milieu du groupe, une jeune fille représentait la monnaie, et en avait les emblèmes et les attributs. Apparaissait ensuite le corps de ville, son maire en tête, précédé de dix sergents et de (pialre clercs. Arrivé

5«0 LA TOIHAINE

auprès du (rône, le maire mit pied à terre, compiimenta le prince à son tour, et lui présenta les clefs delà ville. Le prince les reçut et les lui remit aussitôt. Enlin la marche était fermée par le présidial, en corps, ses prévôts, ses archers, ses huissiers, ses sergents à verges et à masses.

Le délilé terminé, les gardes et les pages se mirent en branle au son de la trompette, précédant le nouveau duc de Touraine. Monté sur un cheval à la housse brodée d'or et d'argent, il était vêtu d'une casaque de brocart bleu céleste, à fond d'argent, chamarré d'or, de perles et de pierreries. Des princes, des seigneurs et officiers de sa maison l'escortaient. Les rues, tapissées et jonchées de feuillage, regorgeaient de curieux, indigènes et étrangers. Des arcs de triomphe resplendissaient sur plusieurs points de la ville a la fois. Le fronton du premier, à la porte du boulevard de la Hiche, portait un autel surmonté d'une statue de la Concorde, sous les traits de Catiieulne de Médicis !... La statue avait à ses pieds une cigogne et un pélican, emblème de la tendresse maiernelle, avec cette devise : yEquus amor ! « Ce qui simulait, dit le I*. Hilarion de (^oste, l'amour de « la reine mère j)Our ses enfants. » Aux deux côtés de l'autel étaient représentés le roi et son frère, sous les ligures de Castor et de PoUux, leurs épées émomse'es. Au milieu de la frise, on lisait ces mots en grosses lettres gothiques :

Utuitr, tVltcrâ animoe.

D'autres emblèmes, non moins mythologiques, s'épanouissaient sur le chemin suivi par le prince. Ici, une nymphe lui offrait les armoiries du Berry, de la Touraine et de l'Anjou ; là, une naïade, des vers à sa louange. Ailleurs, Cérès, soutenant les armes de Sicile, le suppliait de la délivrer de sa captivité, délicate allusion aux prétentions de la maison de Yalois sur les royaumes de Naples et de Sicile. Au milieu du carroir de Beaune, un jardin, remj)li de fleurs naturelles, était en outre planté d'orangers, de citronniers et d'autres arbres chargés de fruits, et traversé par un fleuve, — mirabile visu! — dans les ondes transparentes duquel s'ébattaient mille sortes de ])oissons. Au moment où le ])rince arriva, deux petits navires, fièrement aj)puyés chacun de leur pavillon national, éijuipés d'hommes et pourvus de canons, simulaient un combat naval. Deux s\mboliques statues à longues barbes, la Loire et le Cher, s'appuyaient majestueusement à deux grottes, d'où s'échaj)paient en cascades les flots argentés du fleuve.

Le soir de cette réception, qui tint en quelque sorte de la féerie, et dont, en ellét, on n'avait jamais vu d'exemple a Tours, le roi donna au Plessis une fêle qui rappela le sardanapalisme des anciens satrapes de l'Orient. « Penllant le repas « qui eut lieu à cette occasion, dit le journal d'Henri IIl, les dames, vêtues « de vert, en habits d'homme, à moitié nues, et les cheveux épars comme des « épousées, furent employées à faire le service, et y furent tous les assistants vêtus « de vert, pourquoi avait été acheté à Paris pour sohiuute mille livres d(î soie « verte. La reine mère donna peu après un banciuet du même genre a Chenon- « ceau}(, qui lui coûta près de cent mille livres, ce qui fut levé, par forme d'em- « prunl, sur les plus zélés serviteurs du roi, et sur quelques financiers italiens (|ui « surent bien s'en rembourser au dotd)le. »

ANCiENxNE Eï MODERNE. 5Sl

François d'Alençon iiislilua h Tours une chambre des comptes, pour l'administration des revenus de ses apanages. Cette chambre, établie rue de Maul'umier, dans une maison connue sous le nom de VAn(}e-G(irdien, et depuis occupée par les Carmélites, ne dura que jusqu'à la mort de son fondateur. 11 donna le gouvernement de Tours à Henri de Bouillon, vicomte de Turenne, et celui de Loches au marquis de Bussy, frère du célèbre Duplessis-Mornay. Mais les Tourangeaux ne voulurent jamais permettre l'entrée de leurs villes ii ces gouverneurs, tous deux protestants.

Le prince ne profita pas longtemps des faveurs dont le ciel semblait a plaisir le combler. Elu et couronné duc de Limbourg et de Brabanl, il voulut usurper un j)Ouvoir absolu sur ses peuples, échoua, fut chassé, et revint mourir en France dernier des Valois et dernier des ducs apanagistes deTouraine (10 juillet 1584). Les Etats-Généraux, pendant son absence, avaient été, selon les promesses du roi, convoqués a Blois, le 15 novembre 1576. On se proposait, — aberration sjns égale ! — de forcer le roi a déclarer qu'il ne souffrirait dorénavant l'exercice d'aucun autre culte que celui de la religion catholique. Afin de faire croire qu'aucun sentiment passionné ne dirigeait la conscience des réclamants en cette circonstance, on commença par examiner la situation financière et commerciale du royaume. Jean Ménager, député du tiers-état de la Touraine, se fit ensuite l'interprète des fabricants de drap de Tours; ils voyaient, dit-il, avec peine, les manufactures de Lyon accaparer le commerce de la soie, et certains habitants, sans bonne foi, encourager ce déi)lacement par leurs frauduleuses manœuvres. Enfin on arriva au point capital; mais, chose étoimante ! personne n'osa porter le jjremier la parole : il semblait (jue chacun eût comjjris la gravité, l'injustice, la sottise du projet, les conséquences qu'il pouvait avoir, en se reportant surtout au passé. 11 fut ajourné.

Dans le même temps, s'opérait à Tours une sorte de révolution intellectuelle. Jusqu'alors, comme établissements d'éducation, on n'y avait compté que ceux de quelques pauvres maîtres d'école, assez dépourvus d'éléments nécessaires à leur existence et à leur succès. Un ancien président de la chambre des comptes de Bretagne, ]\Iarc de Fortia, qui s'était retiré dans cette ville, sa patrie, y fonda le premier, bienfait immense, un collège (1581). Les jeunes gens purent y recevoir Ions les degrés d'instruction; mais, par une clause spéciale et formelle, le fondateur interdisait à jamais a aucun membre de la compagnie de Jésus d'y exercer une fonction quelconque.

Deux ans après (1583), la peste, cette impitoyable ennemie des Tourangeaux, se déclarait de nouveau à Tours avec une violence telle, que rarchevê(]ue, Simon de Maillé-Brézé, ayant voulu y assembler un concile, fut obligé d'y renoncer. Tous les membres venus pour y assister, — Guillaume Ruzé, évêque d'Angers; Philippe du Bec, de Nantes; Nicolas d'Angelier, de Saint-Brieuc; Aimar Hennequin, de Bennes; Charles Liscoët, de Quimper; l'évêque de Dol et celui de Vannes, — obligés de se séparer, ajournèrent la réunion à Angers, pour le 1" septembre suivant. Du 1"' septembre le concile dura jusqu'au 12 octobre, et, bien que le prélat qui le présidait, Simon de Maillé, passât pour être dévoué aux ligueurs.

r,s2 l-V TOUUAINK

011 lança i'anathème conlrc les lanalitiues que la Ligue envoyait dans les provinces. On fil ensuite des règlements contre la simonie et la confidence, renouvelant à ce sujet la bulle du pape Pie IV, du lo juin 1501). On régla les cérémonies du baptême. Il l'ut question de la confirmation, de l'eucbarislie et du sacrifice de la messe ; du mariage, de l'ordre, de la célébration des fêtes, du culte des reliques et des images. On entra dans de grands détails sur ce qui regardait la réformation et la discipline ecclésiastique, tant i)our le clergé (jue pour le peuple. On y prescrivit les devoirs des évêques, des cbapitres, des dignitaires, des cbanoines, dos curés, des prêtres et autres clercs, dos fidèles laïques, des moines et religieuses. On ordonna aux moines de porter une grande couionne et de se raser la barbe; on leur interdit à tous l'usage de la viande les mercredis et pendant l'Avent. A l'égard des religieuses, il leur fut défendu de nommer aucune abbesse ou prieure qui n'eût au moins quarante ans d'âge et liuit ans de profession. Enfin on passa en revue ce qui concerne les sépultures et la juridiction ecclésiastique, la visite , la conservation des biens ecclésiastiques, qu'on défendit d'aliéner , les séminaires , les écoles , les universités. Tous statuts (pii furent confirmés par un bref du pape Grégoire XIII, donné à Rome le 8 octobre 1584.

Quoique la Ligue n'eût pas prévalu en Touraine, dont les liabitants paraissaient plutôt pencber pour les Politiques, une conspiration tendant à transférer la couronne au cardinal de Vendôme, neveu du cardinal de Bourbon, se forma à Tours en 1587, et fut déjouée par le cardinal de Lénoncourt. L'arcbevêque de Tours, compromis, se retira aussitôt dans ses terres.

On sait quelle fut l'origine de la Ligue. Henri III, livré a des débaucbes sans frein, sans pudeur, aux honteuses et despoticiues fantaisies de ses mi(jnom, — les Maugiron, les Quélus, les du Guast (celui-ci tourangeau, dont la reine Marguerite disait : C'est un fusil de haine et de division), les d'O, les Saint-Mégrin, les d'Epernon, les Schornberg; — Henri III avait entièrement abandonné la direction des affaires aux princes lorrains. Ceux-ci, exploitant babilement l'irritation et le dégoût soulevés chez le peuple par les profusions et les orgies de la cop.r, s'étaient a leur tour emparés de l'esprit public, et le gouvernaient à leur gré. Quoique détesté par Henri III et les siens, le duc de Guise parlait et agissait en maître, et nul doute qu'avec un peu plus de résolution, il ne fût parvenu à placer sur sa tête celte couronne royale, objet de ses désirs. (>'est alors qu'il conçut et exécuta le plan de la Ligue, association populaire et religieuse h la fois, qui ne tarda |)as à se répandre et k se consolider dans le royaume.

Tout, au reste, en favorisait le dévelo|)pemeift. Vieille et délaissée, Gatlierino de Médicis était depuis longtemps odieuse à cliacjue parti. La mort du duc d'Anjou, en faisant entrevoir, dans un prochain avenir, la possibilité de l'avènement au trône d'un prince protestant, mettait tous les esprits en mouvement, et rendait les projets et les espérances du duc de Guise plus évidents encore. Le roi n'aimait pas les princes de Bourbon, ses héritiers présomjUifs, et refusait leurs concours : il ne lui restait donc que les Politiques, parti de raisonneurs et d'écrivains qui pouvait jdus tard avoir son inqmrtance, mais dont le temps n'était pas encore venu. Cecpril fallait pour réprimer les empiétements de la Ligue, ce n'était pas un scoplicismo

ANCIKNNK ET MODEKNE.

raillcnr, mais une rude et vigoureuse épée, une haute et fière justice ; il fallait soulager Ic&tîûtiples, chasser les mignons, châtier les rebelles. Henri 111, faible et dissolu, n'était pas homme h remplir une tâche aussi noble. Un assassin, un bravo se trouvait sous sa main ; connue les juges du cirque, au temps des anciens, il in- (;lina le pouce, et ai)rès avoir fait égorger, presque sous ses yeux, le duc de Guise

ASSASSINAT m nCC DE GUISK.

et son frère, il s'arrêta, effrayé, tremblant, indécis. Au lieu, le crime commis, de marcher aussitôt sur Paris pour y rétablir l'autorité royale, de proiîter de la terreur inspirée h la Ligue par la mort tragique de ses chefs, il resta inactif sur les bords de la Loire. Le dernier des Guises, le duc de Mayenne, lui ayant échappé, il fit arrêter, en même temps, le lils du Balafré, la duchesse de Nemours et ses deux fds, le vieux cardinal de Bourbon et l'archevêque de Lyon. Le jeune duc de Guise, prince de Joinville, fut enfermé a Tours, le cardinal h Ghinon, l'archevêque à Amboise, et les princes de Nemours à Loches, dont le duc d'Épernon était gouverneur.

Ainsi donc le grand coup frappé à Blois, au lieu de calmer l'orage, n'avait fait «pie l'exciter encore. Les ligueurs, effrayés d'abord, reprirent courage devant l'inertie du roi : il fut excommunié en Sorbonne, déclaré indigne du trône, et proscrit de sa capitale, où il jura, du reste, de ne rentrer jamais que par la brèche. Les Tourangeaux, des premiers, selon Mézeray, lui jurèrent obéissance et lui offrirent un asile. Heureux de cette preuve d'attachement, le roi se rendit aussitôt à Tours, et y transféra le Parlement et la chambre des comptes, « pour y être la justice « exercée en toutes les charges et avec la même autorité et souveraineté qu'elle

3BI I A TOIIHAINK

« exerçait h Pans. » Les lellros patentes qu'il donna h cet eflel sont datées de février 1580. Il y est dit <|ue « la ville de Tours s'était rendue digne de ses « bonnes grâces, et qu'elle avait justement mérité d'être décorée de ses |)rinci- « pales marques d'honneur, et que la privation honteuse de ses bienfaits, à l'égard « des villes qui s'étaient soustraites à son obéissance, servirait d'accroissement « et de lustre à la fulélité des autres, etc. » Ordre, en conséquence, était doimé à tous les officiers de la cour du Parlement et de celle des comptes de Paris, d'avoir à se rendre « au lieu dit » le 15 avril suivant, sous peine de privation de leurs charges, et aux grelfiers d'y apporter tous les livres el registres nécessaires; défense était faile aux huissiers, sous peine d'être traités de rebelles, de donner assignation à personne pour comparaître a Paris ou ailleurs.

Le 25 mars, Henri III fit lui-même l'ouverture du Parlement dans l'ahbaye de Saint-.lulien. Une foule de princes, de cardinaux, de prélats, d'officiers de la cour l'entouraient, en robes rouges. Il entendit d'abord une messe du Saint-Ks|)iit; après quoi il prit place sur son lit de justice, ayant a sa droite le cardinal de Vendôme, a sa gauche le cardinal de Lénoncourt, à ses pieds Roger de licllegarde, grand écuyer de France. Puis il expliqua lui-même les raisons qui l'avaient obligé à interdire le Parlement de Paris, l^e garde des sceaux prit ensuite la parole, el dit h haute voix : « Le roi ordonne que, sur le repli de ses lettres, il sera mis « qu'elles ont été lues, publiées et enregistrées, ouï, ce requérant et consentant « son procureur général, et que copies en seront envoyées par les provinces, pour « y être aussi lues et publiées, les plaids tenant. » Avant de se séi)arer, les membres du Parlement se rendirent en corps à la cathédrale, où l'on chanta un Te Deum en actions de grâces.

Le 18 avril suivant, Henri III transféra également à Tours le siège des enquêteurs et réformateurs des eaux et forêts, et, dit Mathieu, il lança contre le duc de Mayenne, le chevalier d'Aumale et tous ceux de leur parti, qui demeuraient volontairement dans les villes de Paris, d'Orléans, de Rouen, de Toulouse et autres cités insurgées, un édit par lequel, en les déclarant atteints et convaincus de lèse- majesté, il ordonnait la confiscation de leurs biens au profil de la couronne. Mais le duc de Mayenne ne tint aucun compte de ces menaces. Les Parisiens le pressant de venir attaquer le roi a Tours, il se iHindit au Lhâteau-du- Loir, (pii tenait pour la Ligue, et, le 8 mai au malin, il parut devant le faubourg de Saint-Symphorien.

Cependant Henri III n'avait pas seulement le duc pour ennemi : le roi de Navarre, qui, plus que jamais, prétendait à la couronne de France, s'avançait d'un autre côté. Maître de Loudun, del'ile Rouchard et de |)lusieurs autres places importantes de la Touraine, il menaçait la ville principale. Ainsi placé entre deux dangers, Henri opta pour celui qui lui parut, non |»as le moins redoutable, mais le plus facile a paralyser. Il députa la duchesse d'Angoulême vers le roi de Navarre pom- lui proposer la i)aix. Flatté d'une pareille démarche, le liéarnais y répondit avec empressement. l)u|)lessis-Mornay, que sa probité avait fait surnommer le ]m])e des hiujueiwlH, se rendit en son nom à Tours, et signa une trêve d'un an, a partir du 1" avril. Jean de Fautrel raj)porie, dans ses mémoires manu-

sci'its, que, se trouvant près du roi dans la chambre de l'archevèclié qui donne sur la terrasse, le ministre d'Etat Dulresne Forget vit Henri répandre des larmes. « Sans doute, ajouîc-t-il, elles lui étaient arrachées par le dépit que lui causait cette trêve avec un prince qui, cinq ans auparavant, avait été déclaré déchu de toutes ses prétentions à la couromie de France par les États-Généraux du royaume. »

La cour de Rome s'etTorça vainement d'empêcher l'effet de cette trêve ; Henri III, qui ne voyait plus de sûreté pour lui que dans l'alliance du Béarnais, lui lit ouvrir le château de Saumur, pour faciliter à son armée le passage de la Loire. Et bien, au reste, lui en |)rit. Le duc de Mayenne, arrivé près d'Amboise, avait rencontré un détachement de six cents hommes, commandé par le comte de Brienne, qui n'était parvenu qu'a grand'peine à ee retirer dans le château de Saint-Uuen, appartenant au trésorier de l'épargne Molac, jiendant que le reste de sa troupe gagnait Amboiseà la hâte. Or le château de Saint-Ouen n'étant pas fortifié, Brienne avait été obligé de se rendre.

A la nouvelle de cet échec, Henri dépêche trois courriers vers le roi de Navarre, pour le prier de venir à son secours. Le Béarnais aussitôt se rend a Maillé, fait prévenir son auguste cousin, lui annonce qu'il a rangé son armée en bataille entre Saint-Cyr et le pont de la Motte, h une demi-lieue de la ville ; qu'enlin s'il plaît à Sa Majesté de venir jusqu'au faubourg, il lui baisera les mains et prendra ses ordres.

Le roi, ne croyant pas devoir se rendre à celte invitation, envoya prier de nouveau le roi de Navarre de le venir tiouver au Plcssis. Le Béarnais, plus brave que prudent, se soucia fort peu des craintes qu'on cherchait 'a lui inspirer, et accepta bravement le rendez-vous. Il s'y rendit accompagné de quelques-uns de ses gentilshommes. L'entrevue eut lieu dans la grande allée du parc, et fut des plus cordiales. Les deux rois s'embrassèrent aux acclamations générales, et ne se séparèrent qu'après une conférence de deux heures.

Tranquille sur un point, le roi songea a se défendre sur l'autre. Le faubourg de Saint-Symphorien, devant lequel venait de paraître le duc de Mayenne, est situé, nous l'avons dit, sur la rive droite de la Loire, en aval des coteaux qui bordent ce fleuve. Son éloignement de la cité, avec laquelle il ne communiquait que par un pont de pierre, l'ayant fait considérer comme une espèce de place perdue, on l'avait autant que jjossible n)is à l'abri d'un coup de main; on voulait qu'il pût à l'occasion contenir l'ennemi, ne fût-ce que pendant quelques heures. Comme il n'offrait que trois issues protégées d'autant de portes : l'une, h droite, vers Marmoutier ; l'autre, h gauche, du côté des Capucins,' la troisième, au milieu, sur la route de Saint-Barthélémy, trois capitaines, d'une bravoure éprouvée, se chargèrent de les défendre. Jarzay se plaça à celle du milieu ; Rubempré et Moncassin répondirent des deux autres.

De son côté, le duc de Mayenne rangea ses troupes en bataille sur le vaste jilateau de Saint-Barthélémy; puis, sans perdre de temps, il les lança dans le chemin creux qui descend encore aujourd'hui dans le faubourg. Arrivées en face de Jarzay, elles y furent d'abord arrêtées; mais bientôt, reprenant leur élan et

5K(i LA TOUUAINK

bravant le l'eu tic li.iiil cents arquebusiers délerminés à vendre clièremenl leur vie, elles lirenl agir doxw \nbce& de campagne qui leur ouviirenl un passage. Jarzay tomba frappé de deux coups de feu ; soixante des siens mordirent la poussière. Victorieux sur ce point, les ligueurs devaient aisément se rendre maîtres des deux autres portes. Moncassin y combattit en désespéré, et Rubempré y reçut une blessure mortelle. Telle fut la précipitation de ces attaques, que les troupes royales eurent a peine le temps d'opérer leur retraite.

«. Henri, dit M. de Villenave, avait retrouvé, dans ce jour de danger, tout le « courage de sa jeunesse ; il combattait avec ses soldats. Voyant Grillon qui depuis « six heures soutenait seul le combat: «Brave Grillon! s'écria-t-il, c'est devons « seul aujourd'hui que dépend le sort de votre malheureux roi. » Grillon fil des « prodiges. Engagé dans la mêlée, le roi allait périr d'un coup de pertuisane : « un jeune guerrier se précipite devant lui, reçoit le coup mortel, et tombe aux « pieds de son maître qu'il a sauvé : c'était le chevalier de Berton, neveu de Gril- « Ion. Le pont allait être enlevé ; les troupes de Mayenne se renforçaient sans « cesse; Grillon n'avait qu'une poignée de soldais. Gouvert de son sang et de celui « des ennemis, ne pouvant plus se défendre contre le nombre, il se retire en fré- '< missant vers la tête du pont ; il en lient la porte enlr'ouverle, fait rentrer ses « gens, reçoit deux coups d'épéeel une balle a travers le corps, i)asse le dernier '( et referme la porte. Le combat continuait encore avec acharnement lorsque les « troupes du roi de Navarre arrivèrent et Mayenne fut forcé de se retirer. Ainsi « l'on vit dans cette fameuse journée, un Grillon sauver la vie du roi, et un autre « lui sauver la couronne. »

La veille, Henri III avait failli être victime de son imprudence. « Un jour, dit «me note des archives, il lui prit fantaisie d'aller assister à loflice des n.oines de Marmoulier, accompagné de quelques seigneurs de sa cour et suivi du régiment de ses gardes. Il revenait, monté sur son cheval, traversant tranquillement et sans défiance la rue Sainte-Radégonde, le long de la rivière. Au moment ou il passait dans une longue ruelle formée sur la pente du coteau, descendait un meunier. Gel homme, simple mais de bon sens, lui coupe le chemin, étonné de voir le roi en cet endroit. « Quoi! notre sire, vous Oies ici? lui dit-il. Ne voyez-vous pas là-haut tous ces gens de guerre qui s'acheminent contre vous?»

G'était l'armée des ligueurs. Mayenne commençait à investir le Ifuibourg, et avait tellement accéléré ses dispositions, que le roi eut h peine le temps de donner la défense de la place et le commandement général au maréchal d'Aumont, qui se couvrit de gloire eu celte circonstance, et au brave Grillon qui acquit, comme nous venons de le voir, de nouveaux titres à l'estime et à l'affection de son prince.

Suivant un auteur contemporain, les ligueurs auraient violé les vases sacrés de l'église du faubourg, brisé un saint ciboire en cuivre, emporté un calice en argent qui était, disaient-ilS: lierétique, et laissé seulement un autre calice dont l'orthodoxie ne pouvait leur être susj)ecte, vu (pi'il était de |)lomb. S'il en fut ainsi, que devait-on penser de ces soudards qui s'intitulaient avec tant d'orgueil les (lefeiiscnis de la vraie rel'ufion?

Sainl-Mallin, celui qui, h Rlois avait porté le premier coup au duc deGuise, ayanl

ANCIENNE ET MODEUNE 387

trouvé la mort dans cette escarmouche, son corps, livré au bourreau de l'armée, fut condamné a avoir le poing coujié, la tête tranché!\ a êlre pendu au gibet par les pieds, avec un écriteau portant que sa tête serait portée à Montfaucon, en attendant que celle d'Henri de Valois vînt la rejoindre.

La relraite de Mayenne fut suivie d'une tentative insurreclionnelle qui échoua au moment même d'éclater. Quoique la ville de Tours eût élé la première a offrir un asile à Henri III, elle renfermait des ligueurs. Or ils avaient formé le projet de s'emparer du roi et de le livrer au duc de Mayenne. A leur tête s'était placé le maire de la ville, Gilles Duverger. Mais le complot avant été découvert au duc d'Epernon, les principaux conjurés, arrêtés, furent immédiatement conduits au supplice. Gilles Duverger parvint à prendre la fuite, et se retira à Vendôme qui tenait encore pour l'Union.

Ce nouveau complot faisant craindre au roi que le corps de ville ne renfermât d'autres fauteurs, il le cassa, et, contrairement aux privilèges de la ville de Tours, nomma lui-même un maire et vingt-quatre échevins, dont la fidélité ne pouvait être soupçonnée. 11 suppritria également les soixante-quinze pairs a vie, sous prétexte qu'ils n'étaient pas com|)ris dans Tédit de création de Louis XL Le nouveau maire, choisi par le roi, fut Jean Leblanc de laVallière, et, parmi les vingt-quatre échevins, on compta Eustache Ciault, seigneur de la Brillaudière. et Philibert Gâtian, commissaire des fmances.

Quand elles ne réussissent pas, les machinations politiques accroissent au lieu de l'affaiblir le pouvoir de ceux qu'elles menaçaient, Henri III en offrit l'exemple. Tous les jours son armée faisait des progrès, recevait des renforts. Ce fut à ce point que, poussé d'ailleurs par les conseils du roi de Navarre, venu exprès de Beaugency, il résolut de marcher sur Paris. La reine fut conduite à Chinon ; les membres du conseil durent rester h Tours, pour veiller à l'administration des affaires, et Henri partit aussitôt. « Chemin faisant, disent les mémoires du temps, il assiégea Gergeau, défendu par un gentilhomme de Touraine, nommé Jallanges; et comme Jallanges refusait énergiquement de se rendre, malgré l'infériorité de ses moyens de défense, il lança contre lui quelques décharges d'artillerie, entra dans la place et le fit pendre sur-le-champ, comme traître et félon. » Le roi vint ensuite camper devant Saint-Gloud, le 31 juillet, s'empara de ce poste important, et logea son avant-garde, commandée par le roi de Navarre, a Meudon. L'armée royale était Ibrte de cinquante-quatre mille hommes et pleine de résolution. Les Parisiens, au contraire, découragés et livrés à l'anarchie, n'envisagaient qu'avec épouvante le sort dont ils étaient menacés. Et ce n'était pas sans raison : avec le succès Henri III avait retrouvé toutes les passions sanguinaires et vindicatives de sa race.

Un jour, regardant, du haut de la colline de Saint-Gloud, la ville assiégée, il avait laissé échapper ces mots : « Tu es le chef (\ii royaume, Paris, mais un chef « trop puissant et trop capricieux. Il te faut tirer du sang pour te guérir, et purger « tout le corps de l'État de ta frénésie J'espère que bientôt on ne verra plus tes « remparts, ni tes édifices, mais les seules traces du lieu où tu auras été! »

Une cataslro|»he inattendue délivra Paris de toutes cnuntes a cet égard. Le

LA TOUUAINE

l*"' aoûl, an malin, un dominicain, Jacques Clément, introduit près du roi au nom des royalistes, s'agenouille sur un coussin à ses pieds, et, prolitant du moment où

ASSASSINAT U'UËNKI III.

il lisjil ses missives, lui porte dans le bas-ventre un si funeux coup de poignard, qu'il en mourut le lendemain. L'aosassin fut massacré sur-le-champ, ce qui donna texte à bien des suppositions. Quelques-uns y virent l'empressement d'un zèle inconsidéré; d'autres le désir d'échapper aux révélations d'une enquête. La Ligue et Mayenne. Rome et l'Espagne, provocateurs et complices, témoignèrent une joie indécente. L'assassin fut canonisé, et son imace placée suit i/autel!! ! Voici en quels termes un écrivain moderne a tracé le (lortrait du prédécesseur d'Henri IV. C'est, suivant nous, la peinture la plus pittoresque, la |)lus étrange, et tout à la fois la |)liis exacte (pi'on en ait su faire : « A Henri 111, organisation « étrange, prince l'utile, prince profond, prince craintif, prince brave ; à Henri HI, « toujours ennuyé, toujours inquiet, toujours rêveur, il fallait une éternelle dis- « traction. Le jour, le bruit, les jeux, l'exercice, les momeries. les mascarades, « les intrigues; la nuit, la lumière, les caipietages, la prière, la déhauclM'. Aussi

ANCIENNE ET MODEUNE.

« Henri lllesl-il à peu près le seul personnage de ce caraclère que nousrelrou- « vions dans noire monde moderne, Henri IH, l'hermaphrodite antique, était « destiné à voir le jour dans quelque ville d'Orient, au milieu d'un monde de « muets, d'esclaves, d'eunuques, d'icoglans, de |)hilosophes et de sophistes, et « son règne devait marquer une ère particulière de molles débauches et de folies « inconnues, entre Néron et Héliogabale. »

Avec lui s'éteignit cette famille des Valois, qui passa sans laisser derrière elle d'autres traces que des misères ei des ruines. Sa mort changea complètement la face des affaires. Le désordre passa de la ville assiégée dans la ville assiégeante ; grand nombre de seigneurs refusèrent de se soumettre à Henri de Navarre, et l'abandonnèrent. D'un autre côté, les ligueurs avaient pour eux la force ; mais, divisés de vues et d'intérêts , ils combattaient sans trop savoir pour quel homme, pour quelle cause. Le Iléarnais, dès lors Henri IV, reçut le serment de ses fidèles, leva le siège, se reploya sur Compiègne avec une armée petite, il est vrai, mal payée, mal vêtue, mal nourrie, mais forte d'un principe, ce qui manquait à ses adversaires. Il triompha d'eux, moins encore par les armes que par le concours d'un pouvoir nouveau, né des excès mêmes de nos guerres civiles, pouvoir avec lequel les partis allaient désormais être obligés de compter, — L'oriMON !

NTKt-E SOLENNELLE D'lN ÉVÉOI E A TOCHS.

Les Bourbons, — Le cardinal de Bourlioii proilanit', roi par 1rs lijïueurs. — Hemii IV. — Il lève le siège de Paris, — Bataille d'Arqués. — Complot à Tours pour livrer la ville aux ligueurs. — Le père Bourgoing ccartelé sur la place du Grand- Marclié. — Edit en faveur des proleslants — Évasion du duc de Guise des prisons de\Tours. — Trêve entre le roi et '-'y C k ^K Mayenne. — Abjuration de Saint-Denis. — La satire Ménippée.

— La Sainte Ampoule de Marmoulier.<. — Le roi sacré à Chartres. — Edit de Nantes. ^- Construction du monastère des Capucins. — Assassinat d'IIenui IV. — Ravaillac. — Marie de Médicis dcclari'e régente. — Le maréchal d'Ancre. — Vitry — De Luynes — Louis".XIII et Riciieliec. — La reinemère exilée à Blois, — Entrevue du roi et de sa urère au château de Couziers. — Sédition à Tours contre les protestants.

— Les jésuites à Tours. — Le prince de Condé et les lettre.^ de cachet. — Conspiration de Cinq-Mars. — Mort de Richelieu. — Louis XIII le suit de près. — Louis XIV. — Aune d'Autriche régente. — La Fronde — Les jésuites bâtissent une église à Tours. — Révocation de l'édil de Nantes — Ses conséquences. — Mort du roi — Lodis XV — Le duc d'Orléans, régent de France. — Après nous le déluge. — Mort du roi. — Louis XVI — Premiers orages révolutionnaires. —

— Convocation des Ktats-G''néraux. — Assemblée préliminaire des trois ordres de la noblesse de Tourainc, à Tours.

— Le marquis de Lusigiiem. — DécLAnAtioN de l'ordue de i.a

« Je voudrais que mes [)i'ojels eussent « une (in heureuse, que ce royaume jouît « des douceurs de ral)ondance, (jue tout « le monde y fût content, et, sans dignités, « sans honneurs, éloigné des affaires puce bliques, voir l'iierbe croître dans mes «'cours. »

C'est ainsi qu'un grand liomme d'État, que Goibert devait s'exprimer plus tard en parlant de la France. Ce fut également le vœu que forma Sully à l'époque de noire histoire où nous sommes maintenant arrive.

La morl d'Henri HT avait excilé bien des ambitions, fait concevoir bien des

392 LA TOURAlNIi

espérances, donné champ libre à de nombreuses et virulentes passions. Le difficile était de les concilier toutes, de les satisfaire. Le cardinal de Bourbon, prisonnier du nouveau roi de France, fut mis en avant comme moyen, sinon de rétablir l'harmonie, d'ajourner du moins la difficulté. Mayenne le fit proclamer roi, sous le nom de Charles X; le pape et Piiilippe s'empressèrent de le reconnaître ; on alla même jusqu'à concevoir l'idée d'obîenlr des dispenses de la cour de Rome, afin (jtie le vieux cardinal pût épouser la veuve du Balafré. Mais bientôt on s'aperçut combien était ridicule une combinaison pareille, combinaison qui n'eût protité qu'aux fils du feu duc de Guise. On l'abandonna, et le roi d'une heure, comme rappelèrent lesligueurs eux-mêmes, toujours prisonnier, mourut quelque temps après, à l'âge de soixantesept ans.

Quant à Mayenne, il avait bien également ses vues sur la couronne ; seulement, il eût voulu qu'on le forçât a y mettre la main , à la prendre. Ne se sentant, ni assez de résolution pour exécuter seul un projet aussi audacieux , ni assez de crédit personnel pour en poursuivre les conséquences, il se contenta du titre plus modeste de lieutenant-général du royaume. Le roi d'Espagne, de son côté, songeait a faire épouser le duc de Guise à une des infantes, et à le faire couronner roi de France; mais le jeune prince était toujours prisonnier h Tours, et son oncle, Mayenne, se fût certainement rallié à Henri IV plutôt que de se voir forcé de rendre hommage à son neveu. Knfin, les Seize [h faction la plus populaire des ligueurs), qui gouvernaient Paris, ne se souciaient pas plus de Mayenne que de Philippe II; ils voulaient l'établissement d'une sorte de république fédérative, dont Paris eût été le centre et dont ils eussent été eux-mêmes les chefs. Le pacte de la ligue n'avait donc eu de force que pour détruire ; du moment où il s'agissait de relever, il était frappé d'impuissance. On commençait d'ailleurs à se fatiguer de ces interminables querelles, de ces agitations sans but, de ces convulsions si funestes; on soupirait après la paix, et l'on sentait instinctivement qu'Henri IV seul pouvait concentrer en sa personne assez d'autorité pour amener ce résultat. Le jour des Politiques était venu.

Plus soucieux des intérêts de ce monde que de ceux de l'autre, ennemis par nature et par position des abus de la force matérielle, sceptiques dans un temps de fanatisme, les politiques avaient, dès le commencement des troubles religieux, formé un parti, qui, trop faible d'abord pour résister a l'orage, l'avait laissé librement passer, et se retrouvait debout quand tout, autour de lui, n'était plus que ruines. Ceshabiles lutteurs recommencèrent donc contre la ligue leur guerre de brochures et de pamphlets, et la satire Ménippée, leur œuvre, lit plus peut-être pour Henri IV, et contre la ligue, que Byron et Grillon, Anpies etivry, le canon el l'épéc.

Comme nous l'avons vu au chapitre précédent, Henri IV avait été obligé de lever le siège de Paris et s'était retiré sur Gompiègne, emmenant avec lui le corps de son prédécesseur pom- le soustraire aux outrages que lui auraient à coup sûr prodigués les ligueurs. Après l avoir déi)osé à l'abbaye Saint-Corneille de Gompiègne, il pensa à se rendre h Tours, que l'on considérait à cette époque comme le siège du gouvernement. Il y convo(pia, pour le 1" novembre, tous les princes el olïiciers de la couronne. Il partagea ensuite ses trouj)es en trois corps, envoya

le premier en Picardie, sous le commandement du duc de Longueville; le second, en (Ibampagne, avec le maréchal d'Aumont, et conduisit lui-même le troisième en Normandie, où il battit, à Arques, le duc de Mayenne, dont l'armée était trois fois plus considérable que la sienne.

Pendant ce temps, les ligueurs de Tours s'agitaient pour enlever la ville an parti royaliste. Les principaux auteurs du complot, Lelièvre, receveur à Ingrandes ; Garnay, commandant de l'île Saint-Jacques; Grigny, conseiller au présidial; de Bonnaire et Sergent, et un chanoine de Saint-Martin, nommé Letourneur, songèrent à mettre a leur tête un zélé catholique, Guyot del'Essart, à qui Henri III avait enlevé le gouvernement de Saumur pour livrer la place au roi de Navarre. Ils espéraient que le ressentiment, joint à son zèle religieux, leur ferait de ce gentilhomme un complice actif autant que fidèle. Ils lui firent part de leur plan , qui n'allait rien moins qu'au massacre des membres du conseil du roi, "de la cour des comptes, de tous les royalistes de la ville, et au pillage de leurs maisons. Les cardinaux de Lenoncourt et de Vendôme devaient seuls être épargnés.

Loin d'accueillir favorablement leur proposition, Guyot de l'Essart alla sur-lechamp prévenir le cardinal de Vendôme, et le soir même, les conjurés, auxquels il avait donné rendez-vous chez lui, y furent tous saisis avec leurs papiers, par des archers du conseil embusqués à cet effet.

En présence d'une tentative qui, toute folle, toute téméraire qu'elle fût, se renouvelait pour la seconde fois, les mesures les plus énergiques étaient nécessaires. Dès le lendemain, Lelièvre, Garnay et de Bonnaire furent pendus. Un tailleur étant sorti de sa maison, l'épée à la main, en criant: Vive Guise! et un autre ligueur l'ayant imité, tirant même un coup de pistolet, pour ameuter sans doute la foule, tous deux furent tués sur-le-champ. Deux jours après, le conseiller Grigny, Bourdin et un grènetier subirent également le dernier supplice, sans que personne osât faire cette fois la moindre manifestation. Quant au chanoine Letourneur et aux autres coupables, ils furent graciés par le roi ; et, depuis lors, intimidés par cette sévère répression, les factieux n'osèrent plus lever la tête.

Quand, après sa campagne de Normandie, Henri IV reparut à Tours, non lel", jour indiqué pour la convocation, mais le 21, tout était rentré dans l'ordre. La cour du Parlement, la chambre des Comptes, la cour des Aides, tous lescorps constitués se rendirent au-devant de lui, et lui jurèrent obéissance. Le même jour, il reçut Jean Moncenigo, ambassadeur <le Venise, qui venait de la part de la république le complimenter sur son avènement. Ce fut le premier ambassadeur d'une puissance catholique admis à reconnaître et à saluer Henri IV. Le roi ne fit que passer à Tours, et partit au bout de deux jours, après y avoir de nouveau convoqué les États-Généraux pour le 13 mars de l'année suivante 1590; mais les événements qui survinrent empêchèrent la tenue de ces Etals.

Cependant la cour de Bome, s'il faut en croire Sismondi, n'était point étrangère à tous les complots qui se tramaient. Son légat en France, Morosini, les avait encouragés. Plus tard, non content d'applaudir au crime de Jacques Clément, au lieu, ce qu'elle eût dû faire, d'en signaler tout l'odieux, Sixte-Quint excommuniait le roi de Navarre. Enhardi par l'aijpui que semblait lui prêter une si haute autorité, un pré-

LA TOURAINK

dicateiir furibond, le prieur des jacobins de Paris, Edmond Bourgoing, présentait partout Clément comme un martyr de la religion. Ce moine, indigne du ministère qu'il était appelé h rem|)Iir, ayant enfin été arrêté, les armes à la main, le 1" novembre 1589, au moment où les faubourgs venaient d'être emportés, fut envoyé, sous bonne escorte, au Parlement de Tours. Le Parlement le condamna à être écarlelé, et il fut exécuté sur la place du Grand-Marché.

Au moment oii il arrivait sur lé lieu du supplice, le greffier tenta de lui arracher quelques aveux. Bourgoing ne lui répondit que par ces mots ambigus : « Nous avons fait ce que nous avons pu et non ce que nous avons voulu. » Du reste, il niait énergiquement toute participation au crime de Jacques Clément, sans cependant le désavouer. Il sup|)orta la torture avec un grand courage; et les ligueurs, qui avaient

siii'i.ii F, I'^; iioi-RCoiNC.

mis tout en œuvre pour le soustraire à la vengeance des royalistes, répondirent à son supplice par des représailles du même genre contre les partisans du roi, leurs prisonniers.

L'exécution de Bourgoing n'arrêta point le fanatisme. Un jeune moine de l'ordre des Cordeliers vint de Vendôme à Tours pour assassiner le président d'Espesses ou le cardinal de Lénoncourt. II avait été poussé h ce crime par un cordelier de son ordre nommé Jessé. Quoiqu'il fût venu caché sous les habits d'un laïque, on le reconnut presque immédiatement. Arrêté alors et pressé de (piestions, il avoua le complot, et fut pendu le lendemain même. Jessé, qui se croyait à l'abri dans Vendôme, éprouva le même sort lorsque cette ville tomba au pouvoir du roi.

N'est-il pas à remarquer et tout à la fois h regretter que tant de crimes, exécutés ou seulement tentés, aient été conçus par des moines? « Cet état des esprits dans n le clergé n'étonnera personne, dit Daunou, si l'on se rappelle que la Saint-Bar- « thélemy fut publiquement approuvée à Rome; que Sixte -Quint, après avoir « excommunié Henri III et le roi de Navarre, donna publiquement des applau- « dissements au meurtre de Saint-Cloud. »

Grégoire XIY marchait dans les mêmes voies : il envoya en France, le 1" mars 1591 , une bulle portant que Henri de Bourbon, jadis roi de Navarre, avait été déclaré hérétique, relaps, impénitent, par sentence du pape Sixte V ; c'est pourquoi Sa Sainteté ordonnait à tous les évèques et ecclésiastiques abandonner ce prince dans le délai de quinze jours, après la publication de ladite bulle, à peine, pour les contrevenants, de se voir interdits et frappés d'excommunication. La bulle était accom|)agnée d'un bref d'xidmonition aux princes, seigneurs et autres personnes laïques du royaume, les exhortant à élire un bon roi. et promettant d'envoyer un corps de troupes suisses et un corps de cavalerie pour appuyer ce pieux dessein.

Ainsi, malgré la déclaration du 4 mai, dans laquelle Henri IV s'engageait à ne porter aucune atteinte à la religion catholique, le brandon de la guerre civile était lancé par ceux-là même auxquels il appartenait de faire tous leurs efforts pour l'étouffer. Le roi, du reste, avait dû, par politique autant que par reconnaissance, révoquer tous les édits de ses prédécesseurs contre le parti protestant, et, par un nouvel édil, remettre en vigueur tout ce qui avait été établi en faveur de la liberté de conscience. Mais, craignant (jue ce nouveau décret ne fût de nature à porter ombrage aux j)artisans exclusifs du catholicisme, on y avait inséré la clause qu'il n'aurait de force que jusqu'à ce que les dissentiments religieux fussent apaisés dans une réunion des différents ordres de l'État.

L'un des hommes les plus considérables du parti politique, Jacques de Thon, père du grand historien de ce nom, fut chargé de porter à Tours la déclaration et l'édil, pour les faire enregistrer au Parlement, et les bulles moniloriales du pape, pour les soumettre à la censure de ce corps. Une indignation générale éclata à la lecture des bulles. Sur le réquisitoire de l'avocat général Antoine Séguier, la cour rendit un arrêt les déclarant nulles, abusives, séditieuses, condamnables, et ordonnant qu'elles seraient lacérées et brûlées par la main du bourreau. L'arrêt, en outre, décrétait de prise de corjis Marcelin Landriano, soi-disant nonce du pape ; déclarait Grégoire, soi-disant pape, ennemi de la trancjuillité publique, fauteur de rebelles, complice de l'Espagne et du détestable parricide commis sur Henri III.

Le jugement fut affiché sur les places publiques, à la porte des églises de Tours, dans toutes les villes soumises à la juridiction du Parlement ; et, le lendemain, l'édit en faveur des protestants, enregistré sans difficulté, prit également force de loi.

CiCtle décision eut un si grand retentissement, que le Parlement de Paris ne voulut pas rester en arrière : aussitôt qu'il eut connaissance de l'énergie que venait de déployer celui de Tours, il déclara son arrêt nul, exécrable, abominable, fait par des (jens sans pouvoir, schismatiques, hérétiques, etc. La violence du parti était d'autant plus grande, que ses espérances venaient d'être ravivées par un

événement qui cependant devait porter à la ligue un coup funeste : nous voulons parler de l'évasion du duc de Guise.

Fils du Balafré, ce jeune prince, on se le rappelle, avait été renfermé, à la suite de la catastrophe de Blois, dans le plus grand donjon du château de Tours. Il y était depuis deux ans et huit mois, sous la garde des seigneurs d'O et de Rouvray, capitaines de cent hommes, et sous celle de trente archers, deuX exempts et douze Suisses, lorsqu'il forma le projet de s'y soustraire. Quoique les archers fussent alternativement chargés de le surveiller et eussent reçu défense expresse de ne laisser coucher aucun de ses domestiques auprès de lui, il parvint néanmoins a se créer des intelligences au dehors. Deux de ses plus dévoués serviteurs, Musique et Faillet, furent ses adroits instruments. Musique alla prévenir le gouverneur du Berry, la Châtre, qui était attaché au jeune prince, et Faillet lui indiqua peu après le lieu et le jour où il fallait qu'on lui amenât des chevaux.

Voici, du reste, d'après les documents et rapports ofliciels déposés à l'hôtel-deville, comment il réussit dans sa périlleuse entreprise :

Le 15 août, jour de l'Assomption, le prince s'était rendu, suivant sa coutume, à la chapelle du château, pour y entendre la messe. Ses prières achevées, il revint à la tour. Avant d'y entrer, il aborde familièrement ses gardes, ce qui lui arrivait souvent, et leur porte un déli à qui montera le plus promptement, a clochepied, l'escalier à vis. Les gardes se mettent a rire. Voyant qu'aucun d'eux n'ose lui répondre, le duc prend brusquement son élan, gravit les marches quatre à quatre, se jette dans sa chambre à coucher, et en ferme rapidement la porte aux verrous. Il ordonne ensuite à ses domestiques de ne point ouvrir, quelques menaces qu'on leur fasse ; puis, sachant bien que la porte, doublée de fer, résistera longtemps aux attaques dont elle va être l'objet, il s'empare d'une corde qu'on lui avait apportée la veille dans son linge, l'attache à un bâton qu'il passe entre ses jambes, après quoi, ouvrant la fenêtre, il se fait descendre par ses gens.

Au moment où il allait atteindre la terre, quatre coups de feu sifflent à ses oreilles; les gardes du château l'avaient aperçu. Effrayés, à ce bruit, ses domestiques lâchent la corde; il tombe d'une hauteur de quinze pieds, et malgré qu'il se soit fait une blessure au genou, il se relève, stimulé [)ar la voix aiguë d'une vieille femme qui s'épuisait à crier : Le Guisard se sauve! longe les murs de la ville et gagne le faubourg de la Riche.

La, il s'empare du cheval d'un boulanger, qui était attaché à une porte, et s'élance dessus. Mais à peine a-t-il fait dix pas, qu'il est obligé de s'arrêter : la selle, désanglée, tourne sous lui. A ce moment, un soldat le rejoint. Se croyant reconnu, le |)rince consentait h rentrer de bonne grâce en prison. Quel ne fut |)as son étonnement en retrouvant dans cet homme, nommé Barillet, un ancien ligueur! Rarillet ayait une monture qui valait mieux que celle du fugitif, plus solide et mieux harnachée : tous deux iirent échange, et le duc, prenant le galop, eut en peu de temps rejoint les siens.

On rapporte que, moins de vingt minutes après son évasion, il eût été arrêté par deux Écossais de la garde du roi, sans l'inlervenlion d'un vieillard du faubourg, <|ui en retint un par la bride de son cheval , en lui disant : Que veux-la

faire à ce jeune prince? D'où il serait résullé une querelle pendant laquelle le duc parvint a mettre le Cher entre lui et les gardes. Quoi qu'il en soit, le baron de la Maisonfort, tils aîné de la Châtre, l'attendait, avec deux cents gentilshommes, à Saint-Avertin ; il le conduisit a Selles, puis à Bourges, où il fut reçu avec les témoignages de la plus vive allégresse.

Le roi eut l'air fort mécontent de cette évasion, dont il avait été, dit-on, secrètement averti, et qui, du resle, eut tout le résultat qu'il s'en était promis a l'avance. Le duc de Mayenne et sou neveu ne purent s'entendre. Le premier, outré des égards du roi d'Lspagne pour le jeune prince, et jaloux de la joie qu'avaient montrée les ligueurs lors de sa délivrance, ce (|ui lui enlevait l'espoir llatleur de porter

Page 1