‹ La Touraine, ancienne et moderneChapitre 40 sur 75 · PL.G · texte numérisé non relu

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VDE GÉNÉRA I.K DK CHINON.

GHINON.

L'origine de cette ville, comme celle de beaucoup de cités qui tiennent ou ont tenu dans l'histoire de ce monde une place plus considérable , est £ort obscure. Les archéologues, les étyraologistes, se sont, sur ses commencements, donné pleine carrière. Chacun d'eux a voulu apporter le résultat de ses recherches et de ses inductions ; beaucoup ont prétendu s'appuyer, — vieux mol consacré par un abusif usage, — sur des preuves irréfragables ; il en est résidté. comme toujours , des conjectures,- des suppositions plus contradictoires les unes que les autres, el, en fin de compte, ce qui ne

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pouvait manquer d'avoir lieu, plus d'obscurité, d'embarras, et d'incertitude, qu'au point du départ.

Suivant quelques-uns, et ceux-là ne sont pas les plus aventureux dans le domaine des denrées et merceries fabuleuses, la fondation de (]hinon, de même que celle de Tours, remonterait à l'inévitable Turnus. Ce prince en aurait lui-même Iracé le plan, après avoir pourvu à l'organisation de la capitale des Turones.

D'autres, au contraire, prélendent que cette ville ne serait rien moins que la première cité du monde, une cité antédiluvienne ! Presque tous les vieux manuscrits, les chartes, les histoires qui en parlent, lui donnent le nom de Caino, Vicus Qiïnonum ; or, Caino vient de Cciin, cela est de toute évidence. Caïn, après son crime, courbé sous le poids de la malédiction paternelle, erra sur la terre, et se mit à bâtir des villes, entre autres Chinon, « qu'il nomma Caynon, « comme depuis, à son imitation, tous autres fondateurs et instaurateurs des « villes ont imposé leur nom àicellcs. » L'Ecriture le dit, Rabelais affirme l'avoir vu dans les livres des docteurs qui ont écrit sur les textes sacrés. Donc Chinon, Vicus Cainonum, a été fondé par Caïn, et se trouve par conséquent la plus ancienne ville du globe. Il est vrai que si les vieux chroniqueurs, et Grégoire de Tours, notamment, nomment Chinon, Viens Cainonum, ils le nomment aussi Vicus Cisomaçjensis, ce qui ne ressemble guère a Caïn; mais, en.étymologie, le champ des interprétations est vaste, la corrui)tion du langage, par suite de l'invasion des barbares, a modifié bien des noms.

Quelques historiens, sans remonter aux temps antédiluviens, prétendent que Caïno est un mot celtique, qui, littéralement, veut dire excavation, et que ce nom a été donné à la ville à cause des souterrains d'où l'on a tiré la pierre avec laquelle on l'a bâtie. Chinon, au dire de ceux-ci, serait alors une ville gauloise.

Les plus nombreux en font une ville romaine élevée pendant l'invasion de tlésar, sur l'emplacement du camp d'un de ses lieutenants, à l'époque où Vercingétorix détruisit toutesles cités gauloises, afin d'empêcher l'armée envahissante de trouver aucun abri dans le pays. Ceux-là ont po"ur eux les annalistes, qui nomment Chinon Castrum Caino.

Que son origine soit anlé ou post-diluvienne, romaine ou gauloise, visigothe ou française, toujours est-il que Chinon ne peut être qu'une ville des premiers tem|)s de l'ère chrétienne.

Un vieux blason constate à la fois son anti(piité, l'importance du rôle qu'elle joua dans l'histoire, et la l^eauté de son site.

Chinon,

Petite ville, j;raii(l renom ;

Assise .Mir pierre ancienne.

An haut le bois, au bas la Vionni".

En effet, située sur la rive droite d'un lleuve, près d'une forêt qui porte son nom, à dix lieues nord-est de Tours, elle est dominée par un coteau (jue couroniionl encore les ruines d'une des plus vastes forteresses de la province, au milieu d'une vallée fertile et sous un ciel habiluellement pur.

Déjà, en 574, son étendue et sa population étaient assez considérables pour que saint Martin, nouvellement élu évêque de Tours, songeât à prêcher le christianisme à ses habitants encore idolâtres. A cet effet, il fit bâtir une chapelle sur le coteau qui a conservé son nom, et y catéchisa souvent les nouveaux fidèles. Pieuse et noble tâche que facilitait le souvenir des premières et encore récentes prédications de saint Gàtien et de saint Lidoire.

Quelques années après, saint Mesme, ou Maxime, chassé de l'île Barbe, sur la Saône, pac les barbares, vint s'établir a Chinon, amenant à sa suite un grand nombre de néophytes, qui, comme lui, fuyaient la persécution. La ville, prenant chaque jour plus d'accroissement, et beaucoup de chrétiens accourant s'y fixer auprès de ces apôtres de la foi, saint Brice, successeur de saint Martin, dota Chinon d'une église qui fut placée sous l'invocation de saint Etienne et consacrée par saint Mesme (402).

Le château existait dès lors, puisque nous voyons, vers 463, les Visigoths Toc cuper et les Romains les y assiéger. Ces derniers tenaient encore une partie de la Gaule sous leur main ; mais l'heure de la décadence avait depuis, longtemps sonné pour le grand empire. Pressés par les Francs, au nord, et au midi, par les Visigoths, les fières phalanges de César faisaient de vains et suprêmes efforts pour se maintenir dans leurs possessions, pour lutter contre le torrent de la barbarie qui les débordait de toutes parts. Les Visigoths occupaient la moitié de la Touraine, et Fridéric, frère de leur roi Théodoric, régnait dans Chinon, lorsque les Romains, commandés par ^igidius, vinrent mettre le siège devant la place. Bientôt les assiégés se virent si vigoureusement pressés, que, faute de vivres et de moyens de s'en procurer, ils allaient entrer en accommodement. Tout à coup un violent orage vient fondre sur le camp romain et y porter l'épouvante. Soulagés, au contraire, et reconfortés par cet événement qui leur fournit de l'eau, la privation la plus dure quils eussent jusqu'alors supportée, les Visigoths font aussitôt une sortie, tombent à l'improviste sur l'ennemi et le contraignent incontinent à lever le siège.*

Ces peuples demeurèrent seuls paisibles possesseurs du pays jusqu'au commencement du VF siècle. En 507, Clovis, roi des Francs, après avoir battu les Romains, tourna ses armes contre les soldats d'Alaric, les défit à Vouglé, tua de sa propre main leur roi, et, eu s'emparant de toute la Touraine méridionale, se jeta dans Chinon, dont il fit son principal rempart sur la Vienne, contre les Boin^guignons. Les rois francs, successeurs de Clovis, continuant leurs conquêtes en Touraine, ne tardèrent pas h en chasser les Visigoths; après quoi, devenus maîtres de toute la contrée, ils la possédèrent sans interruption, jusqu'à la seconde race.

Après la mort de Charlemagne et le démembrement de son vaste empire, les grands seigneurs, les leudes, sous ses impuissants héritiers, et notamment sous Charles III, dit le Simple, ayant audacieusement morcelé la France en s'attribuant, chacun selon ses forces, ce ipii était le plus à sa convenance, Thibaut-le-Vieux s'empara de la Touraine, et par conséquent de Chinon, dont il habita longtemps le château après l'avoir considérablement augmenté (941).

50(î LA TOURAINE

Dans le courant du XU'" siècle, à part les démêlés de Foulques-Neira et de son frère, Geoflroy-le-Barbu, auquel il avait fait h deux fois différentes suhir une longue et cruelle détention, Chinon fut assez paisible jusqu'à ravénenient de la maison d'Anjou au trône d'Angleterre. Henri, fds aîné de Geoffroy Plantagenêt, comte d'Anjou et de Touraine, devenu maître delà place, y établit unechâtellenie royale, d'où ressortirent plusieurs villes des environs et la plus grande partie des communes qui sont encore aujourd'hui comprises dans l'arrondissement du même nom. Il bâtit dans l'intérieur du château deux églises, que ses successeurs renversèrent, ne voulant pas, prétendaient-ils, que, sous prétexte d'y venir en dévotion, des étrangers pussent prendre connaissance des fortifications. Il bàlit également l'église de Saint-Georges, détruite en 1763, dans le fort du même nom, et une grande partie de l'église paroissiale de Saint-Maurice, dont l'autre partie fut achevée longtemps après avec les deniers de la fabrique.

Henri dola encore Ghinon d'un monument d'un autre genre. Sur la rive gauche du fleuve, a quelques lieues de la ville, se voyait un couvent connu sous le • nom de Fontevrault. Le roi s'y rendait souvent, pour prier loin du monde sans doute ; mais le vulgaire, toujours porté à médire, attribuait à ces fréquents voyages un moins pieux motif. Quoi qu'il en fût, Henri, pour sortir du château, était obligé de traverser une prairie la plupart du temps inondée. Afin d'obvier à cet inconvénient, qui contrariait ses pèlerinages, il lit construire un pont, que la malice populaire appela le pont à Nonain. Ghalmel attribue au nom de ce pont une tout autre étymologie. Suivant lui, il se serait primitivement appelé pont de VAnnonain, et, par corruption, pont de la Nonain, pont à Nonahi, mot dérivé du latm annona, parce qu'il facilitait les approvisionnements de la ville et du château de Ghinon. Gette explication nous semble peu satisfaisante. Outre que, sous le roi Henri d'Angleterre, le latin n'était probablement pas fort répandu en Touraine, les traditions populaires n'adoptent guère que les noms dont elles se rendent parfaitement compte.

Henri II mourut a Ghinon, en 1190, dans une des églises qu'il avait fondées au château, et, par attachement pour les noues de Fontevrault, enjoignit de porter à leur couvent sa dépouille mortelle, ce qui eut lieu. Elle fut déposée dans un petit caveau, sous le chœur de leur chapelle habituelle.

Richard (~!œur-de-Lion, son fils aîné, entra aussitôt en jouissance des droits et' possessions que lui avaient acquis sa naissance et son épée. Nous ne redirons point ici ses aventures, si nombreuses, si bizarres, ses expéditions en terre sainte, sa captivité chez le duc d'Autriche, sa générosité envers son frère : tous ces faits, ou à peu près, ont trouvé leur place ailleurs. De retour en Touraine, après avoir guerroyé quelque temps, et non sans succès, contre Philippe- Auguste, il allait se trouver condamné au repos, ce qui convenait mal à ses belliqueuses habitudes, lorsqu'un sujet de querelle s'étant élevé entre lui et le vicomte de Limoges, Aymar, il le saisit avec empressement et reprit la campagne, bien éloigné de s'attendre au sort qui lui était cette fois réservé.

L'auteur de Y Histoire du Poitou a raconté minutieusement le sujet de leur con* lestation. Gerlain paysan limousin, dit-il, avait trouvé un trésor, dont le vicomte, |

en qualilé de seigneur suzerain, s'était emparé. Richard le réclamait au même titre, alléguant, comme le lion du fabuliste, ses droits : quia nominor Léo. La chose en valait d'autant plus la peine, que la découverte aurait consisté, toujours suivant l'historien, en dix statues d'or massif, de grandeur naturelle, toutes assises autour d'une table d'or massif aussi. Ne pouvant s'entendre, les deux princes coururent simultanément aux armes. Richard, le plus impétueux, vint mettre le siège devant Ghalus. G!était dans cette petite ville, le bruit du moins en courait, qu'Aymar avait enfermé sa riche proie. L'ardeur du roi anglais fut cause de sa perte. Un jour, comme iJ faisait le tour de la place pour s'assurer par luimême du point par lequel il pourrait tenter l'escalade, une flèche empoisonnée, décochée par un archer nommé Bertrand de Gourdon, l'atteignit à l'épaule. Quoique la^ douleur qu'il en éprouva tout à coup se fît cruellement sentir, il n'en continua pas moins l'assaut, et la place fut aussitôt emportée. Mais, déception ! elle ne contenait rien,, le vicomte avait porté ailleurs les statues!... Furieux, Richard fit pendre toute la garnison, saccager la ville, et n'accorda de grâce qu'à l'archer qui l'avait blessé.

Il voulut le voir et l'interroger lui-Tnême.

— Quelle injure, lui demanda-t-il, as-tu donc reçue de moi, pour avoir cherché à m'ôter la vie?

— Vous avez tué mon père et mes deux frères, répondit avec fermeté Bertrand.

— Ne crains-tu pas la mort?

— Je subirai avec joie tous les tourments, si j'ai pu délivrer mon pays du tyran qui y porte le ravage et la désolation. •

Richard était violent et brutal, ignorant et barbare; mais il avait le cœur haut placé. Frappé de la noble fierté de cette réponse, il voulut qu'on mît l'archer en liberté, et qu'on lui donnât de l'argent; généreuses intentions qui ne furent ni comprises ni exécutées, car Gourdon fut, a l'insu du prince, écorché vif et pendu.

Richard revint à Ghinon, et, quoique sa blessure empirât tous les jours, il ne changea rien à ses habitudes. Ses médecins lui ayant défendu, s'il tenait a guérir, de se livrer a aucun fatigant exercice, de cesser particulièrement tout commerce avec les femmes; trop voluptueux et trop vif de sa nature, pour s'astreindre à de [)areilles injonctions, il voulut braver le mal physique, ne tint aucun compte des ordonnances, et hâta de lui-même le moment de sa mort. Tout espoir étant perdu, l'archevêque de Rouen, Gauthier, fut chargé de le lui déclarer.

— Mettez ordre a vos affaires, seigneur, lui dit-il avec la brusquerie d'Olivierle-Dain envers Louis XI, car vous allez mourir.

— Est-ce une menace ou une plaisanterie? demanda le prince étonné.

— Seigneur, je vous le répète, votre mort est inévitable.

— Que faut-il donc que je fasse?

— Penser aux filles que vous avez a marier. » lfp5

— Je vous le disais bien, ce sont des plaisanteries; je n'ai point de filles.

— Seigneur, vous en avez trois, et vous les nourrissez depuis longtemps : votre ainée est l'ambition; la seconde, l'avarice; la troisième, la luxure.

LA TOURAINK

— Eh bien, alors, répliqua le monarque piqué, puisqu'il en est ainsi, voici comme je les marie : je donne l'aînée aux Templiers ; la seconde, aux moines gris ; la troisième, aux moines noirs.

«— Ne parlez pas de la sorte, car votre heure approche, reprit sévèrement l'archevêque.

— Mais encore une fois, que me faut-il faire?

— Pénitence, et vous confier a la miséricorde éternelle !

Le roi passant alors inopinément d'un excès à un autre, ainsi qu'il en avait toujours agi, se prit à pleurer, et dit au prélat :

— Je suis très-repentant, et vous en verrez des preuves.

« Aussitôt il se confessa, se lit lier les pieds, et ordonna qu'on flagellât jusqu'au sang son corps, nu et suspendu en l'air, flagellation qui fut recommencée jusqu'à trois fois. 11 voulut ensuite, ce qui s'exécuta encore, qu'on le traînât par les pieds, avec une corde, au-devant du viatique qu'il reçut en implorant la miséricorde divine. »

Quelques jours après, le 6 mars 1119, il^rendit le dernier soupir dans une mai-:, son dépendante du château, et située au carrefour appelé vulgairement le Grand-^ Carroi. Ses entrailles furent inhumées dans la cathédrale de Poitiers; son cœur,

l'I-.iCK DU MAIILIIK, A tlIl.NON.

porté à Rouen, fut |)lacé devant le grand autel, dans im tombeau d'argcnl, vendu depuis pour acquitter la rançon de Louis IX, et son corps, comme nous l'avons dit plus haut, déposé « l'abbaye de Fontevrault, près de celui de son père. Le mausolée qui les recouvre représente Henri II assis dans un fauteuil, et Richard, à genoirx, à ses pieds.

On sait les débats suscités par la mort de ce prince, entre son héritier légitime,

Arthur de Bretagne, et son frère Jean-sans-Terre. Jean, après avoir pris Chinon, en avait laissé le gouvernement à Girard d'Athée. Arthur, maître de la Touraine, aceonrut, en 1200, assiéger cette place, qui se rendit à lui après quelques jours d'une faible résistance. Pendant ce temps, Philippe-Auguste protégeait alternativement les deux princes, suivant que les intérêts de sa politique le lui con-' seillaient. Il profitait habilement de leurs discordes pour étendre sa puissance sur les provinces qu'ils ee disputaient les armes à la main. Chinon suivait les oscillations de ses machiavéliques et peu loyales menées. Occupée d'abord par Jean, puis par Arthur, cette ville venait de l'être définitivement par Jean, revenu, en 1202, traiter avec la reine Bérengère, veuve du roi Richard, lorsqu'une sanglante catastrophe termina le différend entre les deux compétiteurs.

Jean Besly prétend que ce fut dans l'un des donjons du château que le frère de Richard lit mourir Arthur ; il l'aurait lui-même, en le poignardant, précipité du haut d'une fenêtre. Besly, en ceci, commet une erreur. Nous avons plus haut constaté ce faithistori(jue important.

Indigné d'un crime dont il acceptait les conséquences, mais dont il abhorrait le principe, Philippe-Auguste obtint du Parlement un arrêt qui confisquait toutes les possessions de Jean-sans-Terre en France. Après quoi il se mit aussitôt en mesure de joindre le fait au droit. Il s'empara d'abord de Tours, et vint bloquer étroitement Chinon, que défendait un gentilhomme anglais, Roger de Lascy. Ce gouverneur, dévoué à son premier souverain, fit une si énergique résistance, que, malgré de vigoureuses attaques, le siège dura plus d'iin an. Enfin, épuisée, sans ressources, ne pouvant plus se défendre, la place fut emportée d'assaut, le jour de la Saint-Jean 1205, et le gouverneur tomba prisonnier avec la poignée de braves demeurés fidèles à son chef. Philippe mit une forte garnison dans la ville, et ne la quitta qu'après en avoir réparé et augmenté même toutes les fortifications.

En 1220, Louis IX, à son avènement au trône, vint y passer (pielques jours avec la reine Blanche, sa mère. Un siècle environ après (loOo), les prisons de Chinon recevaient d'illustres victimes, que le pape Clément V, et le roi de France Philippe-le-Bel, sacri-fîaient à leur avarice et h leur ambition : nous voulons parler de Jacques Molay, grand-maître des Templiers, et de quelques autres dignitaires de cet ordre célèbre. Mandés a Poitiers pour s'y entendre signifier la volonté de leurs juges, Jacques Molay, le visiteur de France, les commandeurs d'Aquitaine, de Chypre et de Normandie, étaient tombés malades a Chinon. Ils furent enfermés dans le château de cette ville, où se trouvaient déjà d'autres chevaliers de leur ordre. Le pape envoya pour les interroger les cardinaux Bérenger de Fridole , Eiienne de Susi et Landulphe Brancaccio. On connaît les résultats de cette procédure ; nous n'avons donc point ici à nous en occuper davantage.

Sous le règne de Philippe-le-Long eut lieu un autre procès moins retentissant parce qu'il fra|)pait de plus obscures victimes, mais tout aussi odieux. Dans ces tem})s de grossier fanatisme, de déplorables préjugés atteignaient les Juifs, d'indignes traitements leur étaient sans cesse infligés. On leur attribuait tous les malheurs, privés ou publics, (jui pouvaient fondre sur le pays. La moindre con-

SIO LA ÏOURAINE

tagi(>n survenail-elle, aussitôt on les accusait d'avoir empoisonné les puits, les fontaines. On les livrait aux vengeances populaires, on encourageait même les violences commises envers eux. Leur plus grand crime, dès lors, consistait a être ce qu'ils sont encore aujourd'hui, d'habiles financiers. Les plus riches prêtaient 'aux rois, aux seigneurs; d'autres, aux bourgeois; d'autres, au menu peuple. Le jour des échéances veiiu, à défaut de prétexte pour ne les pas rembourser, on en faisait naître. On lançait contre eux des inculpations imaginaires, et, non content de les voler impunément, leurs accusateurs les faisaient jeter au cachot.

En 1524, une accusation plus terrible encore' que les précédentes vint tout à coup les frapper. Des lépreux,' gratifiés précédemment, par la charité publique, de vastes domaines, furent enveloppés dans le même édit de proscription. On accusait ces derniers d'avoir dépassé la scélératesse des Juifs en jetant leurs excréments dans les puits, de façon a en corrompre les eaux. Les Juifs, empoisonneurs, étaient, disait-on, poussés à commettre leurs crimes par les souverains de Tunis et de Grenade, qui, craignant une nouvelle croisade, voulaient par ce moyen dépeupler la France. Quant aux lépreux, on les i)rétendait coupables, mais sans se rendre positivement compte du motif de leur odieuse conduite.

Si, de nos jours, malgré leur absurdité, de pareilles accusations trouvent encore à se répandre, que devait-ce être au XIV siècle? On procéda contre les accusés dans la forme accoutumée, c'est-à-dire qu'on leur posa ce terrible dilemme: nier, et périr dans les tortures ; avouer, et périr par le feu. Soumis à la torture et vaincus par la douleur, beaucoup avouèrent, ce qu'on exigeait d'eux et furent condamnés. On fit creuser au milieu de l'ile assise sur la Vienne, à gauche, en sortanl de la ville par le pont qui conduit au faubourg Saint-Jacques, une large fosse dans laquelle cent soixante Juifs, entassés les uns sur les autres, brûlèrent à petit feu. Moins sévère envers les lépreux, on se contenta de confisquer leurs biens au profit de l'État.

Chinon n'appartint j)as toujours en propre aux rois de France. Sous Charles V, la Touraine ayant été donnée à titre d'apanage a Louis, frère du roi, le comté, de Chinon y fut compris (1370). Pendant les guerres civiles occasionnées par la mort de Charles VI, le duc de Bourgogne s'empara de cette -place par surprise, et l'état des affaires était tel, qu'il fallut, pour la reprendre, qu'un gentilhomme, Raoul de Gaucourt, rassemblât à ses frais des gens de guerre avec lesquels il chassa les Bourguignons. Le roi, ne pouvant lui rembourser ses avances, s'élevant à plus de douze mille écus d'or, lui donna le gouvernement de la ville et du château, dignité qui échut ensuite a son fils.

l'endant les premières années du règne de Charles VII, Chinon fut pris par les Anglais, et repris sur eux par le roi, qui vint y fixer sa petite cour eiTante (1427). Toutefois ne s'y trouvant pas en sûreté, il se renferma dans le château. Peu do temps après, il fit bâtir, a quelque distance de la ville, dans le parc de Uoberdeau, un castel j)Our Agnès Sorel, lequel communiquait avec la tour iWirgenton, qui existe encore aujourd'hui au moyen d'un passage souterrain, de telle sorte que le roi pouvait, sans être vu, se rendre de son château au logis de sa belle maîtresse.

Ce fut à Cliinoii, en 1424, que Charles VII donna au comte Arcinbald Douglas le duché de Touraine ; ce fut encore dans celte ville que, après la défaite de Verneuil et la mort de Buchan, a qui le roi avait accordé l'épée de connétable, ce prince, travaillant à faire un traité de paix, avec le duc de Bretagne, promit de conférer à son frère, Richemont, la survivance de Buchan. La négociation eut un plein succès ; le comte vint trouver le roi a sa cour, reçut de ses mains les insignes de sa dignité (1425), et, en outre, pour sûreté du traité, plusieurs villes et châteaux, celui de Chinon notamment. Mais Uichemont, plus brave soldat que courtisan habile, ne tarda pas a s'aliéner les bonnes dispositions de Charles VII, par sa rude franchise, et se vit enlever les dons qu'il en avait reçus.

Ici nous touchons à l'une des plus mémorables époques de nos annales, a cette époque où, la cour étant venue s'établir pour la seconde fois à Chinon, se disposait à envoyer un convoi au secours d'Orléans que pressaient vivement les Anglais. Comme nous l'avons dit plus haut, le bruit soudain se répandit qu'une jeune fdle, se prétendant envoyée de Dieu pour sauver le royaume, venait d'arriver en Touraine,. et demandait à faire part au roi de sa mission.

Jeanne d'Arc (c'était son nom ), âgée de drx-sept ans a peine, était née à Domrémy, village des bords de la Meuse. Agitée de visions surnaturelles, elle entendait, disait-elle, continuellement retentir une voix qui lui commandait d'aller sauver Orléans et conduire le roi de France à Reims. Robert de Beaudricourt, gouverneur de Vaucouleurs, à qui elle s'était d'abord adressée, repoussa plusieurs fois sa requête; mais enlin il se décida à l'envoyer a la cour. Un gentilhomme du pays, Jean de Metz, témoin de la naïve et candide assurance de Jeanne, lui prom'ilpor sa foi, sa main dans la sienne, que, sous la conduite de Dieu, il la mènerait au roi. Bertrand de Poulengy, présent aussi à l'entretien, lui lit la même promesse. Tous deux ils voulurent fournir a la dépense de son équipement. Baudricourt, ébranlé, mais non convaincu, refusa d'y contribuer et lui donna seulement ime épée. Cependant il fit jurer a ceux qui se chargeaient d'elle, de la remettre saine et sauve au roi. Une escorte lui fut en outre choisie ; elle se composa de cinq personnes, indépendamment des d(!ux gentilshommes : un des frères de la jeune (ille, Pierre d'Arc, deux serviteurs, un archer, et un nommé Colet de Vienne. Avant de partir, Jeanne coupa elle-niême ses longs cheveux, prit des- habits d'homme, fit écrire h son père et à sa mère pour leur demander pardon de sa désobéissance envers eux, car elle s'éloignait contre leur gré, et ne voulut se mettre en route que lorsqu'elle fut sûre d'avoir obtenu ce pardon.

C'est ainsi, dit M. Lebrun des Charmettes, le 10 février 1429, qu'elle quitta Vaucouleurs, emportant les regrets des habitants, qui s'efforçaient de la dissuader de sa périlleuse entreprise. Emue, elle détourna ses yeux attendris de ces champs, de ces vallons, de ces collines, qu'elle ne devait plus revoir, et les éleva vers le ciel, en disant :

« S'il y a des hommes d'armes sur la route, Dieu me fera mon chemin jusqu'à monseigneur le dauphin ; c'est pour cela que je suis née.

Jeanne n'était pas moins exposée avec les hommes même de son escorte qu'avec les coureurs ennemis qui sillonnaient le pays. Colet de Vienne et l'archer,

ainsi qu'ils l'oiil avoué depuis, séduits par sa beauté et eftVayés en même temps des dangers que ce qu'ils nommaient sa folle témérité leur allait faire courir, avaient conçu le criminel projet d'assouvir d'abord sur elle leur brutale passion, et de la jeter ensuite dans une fosse. Mais bientôt, l'ascendant qu'elle prit sur ces âmes grossières devint tel, qu'ils reculèrent devant un seul de ses regards, et n'eurent plus désormais d'autres désirs que les siens.

Le voyage se fit de la sorte sans encombre, Jeanne arriva a Gbinon peu de jours après son départ de Vaucouleurs. Le bruit de sa mission l'ayant déjà devancée, les habitants la reçurent avec enthousiasme, comme un Messie depuis longtemps promis et impatiemment attendu. Il n'en fut pas de même au château. On n'y accueillit d'abord ses propositions qu'avec une méprisante froideur. Trois jours s'écoulèrent au bout desquels seulement Charles se résolut à l'en-

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tendre. Elle parut a la cour comme une pauvre petite berijerette, et fut reçue dans une salle éclairée par cinquante torches et contenant trois cents peisonnes, ce qui prouve, par parenthèse, que la salle, dont les quatre murs subsistent encore aujourd'hui an milieu des ruines, n'est pas celle, comme on l'a pensé, où le roi lui doima audience. Tous les seigneurs étaient pJus magnifiquement velus les uns que les autres; Charles, au contraire, couvert à dessein du costume le plus simple, affectait de se confondre an milieu d'eux. Mais Jeanne, douée d'un esprit et d'une sagacité supérieurs à son éducation, ne |!Ouvait s'y méprendre. Elle le reconnut précisément pçut-être par le soin qu'il prenait à s'effacer dans la foule, marcha droit à lui, sans hésitation, sans trouble, et dit en l'embrassant par les jambes, suivant l'usage du temps :

ANClENiNE ET MOIIEUNE. 5|.->

— Dieu vous /hmue bonne vie, (jentil roi!

Charles avant voulu lui faire prendre le change en lui montrant un des seigneurs de sa suite, elle ;ijouta :

— En mon Dieu, (jentil prince, cest bien vous et non tout autre; et je vous dis, très-noble seigneur, que je suis envoyée de la part de Dieu pour prêter secours à vous et au roijcunne.

Le roi, alors, la prit à l'écart et lui adressa une question sur un fait dont lui seul pouvait avoir connaissance. Jeanne y répondit avec un si merveilleux à-propos (ju'il se déclara pleinement convaincu et tout |)rêt désormais a croire à la réalité de sa mission. Un incident étrange acheva de vaincre Firrésclution des plus incrédules. Au moment où elle sortait du château, un archer, qui la vit passer, demanda si c'était hien celte Pucelle dont on parlait tant en ville: comme on lui ré|)ondait alfnmativemenl, il laissa échapj)er un mot inconvenant, qu'il ht précéder d(ï l'exclamation Jarnidieu ! Jeanne en rentendant, s'écria :

— Ah! mon Dieu! tu le renies et si près de la mort !

Cet homme, en effet, tomha dans la Vienne, environ une heure après, et se noya.

A partir de ce moment, on ne douta [)lus que la hei*gère ne fût véritahlement inspirée. Toutefois, ce n'était pas encore assez. Quelques casuistes, plutôt par amour de la suhlilité scolaslique que par un véritahle scrupule religieux, soulevèrent une autre difficulté : l'inspiration de Jeanne reconnue, était-il prouvé qu'elle ne lui venait pas de l'esprit des ténèhres, plutôt que de Dieu même ? Grave et importante question qu'il fallait éclaircir avant de se confier entièrement à elle. Envoyée à Poitiers pour y être inlerrogée par des doclcurs en théologie, son esprit simple et droit, sa modeste et naïve assurance, confondirent toutes les arguties.

Eniin, pour bien s'assurer qu'elle n'était point possédée du démon, on la soumit h une dernière épreuve, la visite. Le démon, dans les idées du temps, ne pouvait contracter aucune espèce de pacte avec une vierge. Si donc Jeanne l'était réellement, comme elle l'affirmait, plus de doute, son inspiration provenait du ciel. En conséquence, la jeune fille fut remise aux mains de vénérables matrones, la reine de Sicile et les dames de Gaucourt et de Fiennes, lesquelles, après vérification, déchirèrent au roij que Jeanne était une vraije et entière pncelle, en laquelle n'apparaissait aucune corruption ou violence.

Après celte décisive réponse, le doute n'était plus permis; la jeune fille triom- • pha de toutes les préventions, et fit taire toutes les jalousies ; tous les seigneurs, animés par elle dune même foi, d'une même espérance, se disputèrent l'honneur d'escorter sa bannière, et l'on comj)Osa sa maison. Le chevalier d'Aulon devint son écuyer principal ; pour pages elle prit elle-même Raymond et Louis de Contes: pour hérauts d'armes, Ambleville Guyenne; et pour aumônier, frère Jean Pas- (|uerel, lecteur du couvent des Augustins de Tours.

A Jeanne d'Arc succéda le duc de Bretagne. Il vint, contre son gré, rendre hommage au roi de son duché. Aussi ne fut-ce pas sans difficultés, sans contestations, sans qu'on eût pesé la valeur des termes, la mesure des pas a faire, des paroles à dire, (|ue l'on parvint à s'entendre sur le cérémonial h observer en

r,|/, LA TOUR AINE

celle circonstance. Le comte de Varennes, grand-chambellan, lil apiiroelier le duc et lui dit :

— « Monseigneur de Bretaigne, vous faites la foy et hommage-lige au roy vostre « souverain seigneur, icy présent, à cause de sa couronne, de vostre duché de « Bretaigne, ses appartenances et dépendances, et luy promettez foy et loyauté, « et le servir envers et contre tous sans aucun excepter. »

Toutefois cet hommage, rendu de la sorte, ne changea rien aux dispositions réciproques du suzerain et du vassal. La France et la monarchie, instruites par l'expérience des précédents règnes, marchaient ensemble à une unité qui ne pouvait s'établir que sur les ruines des grands vassaux : ceux-ci le sentaient bien ! Aussi tâchaient-ils de se soustraire a cette invincible loi; mais c'était en vain, l'heure de la féodalité allait sonner. Louis XI, prince façonné tout exprès pour cette rude et terrible tâche, laissait percer de temps h autre sa dévorante ambition par des atteintes a l'autorité et même à la personne de son père.

Sur ces entrefaites (1446), la trêve conclue entre la France et l'Angleterre étant venue a expirer, le roi anglais envoya de nouveaux ambassadeurs en demander la continuation. Charles YII les reçut au château de Uazilly, près de Ghinon, et la trêve fut prolongée d'un an. A celte occasion, quatre gentilshommes résolurent de donner, entre la ville elle castel, un pas d'armes. Ils firent dresser, au milieu d'un carrefour, une colonne sur laquelle était représenté un dragon gardant leurs armoiries, et ils décidèrent qu'il ne passerait aucune dame ou demoiselle, à moins qu'elle ne fût accompagnée d'un chevalier, lequel serait obligé de rompre deux lances pour l'amour d'elle. Dans le cas où l'une d'elles voudrait passer seule, force lui serait de déposer un gage qu'elle ne recouvrerait qu'en trouvant un chevaliei disposé à le racheter parla joute. Mais ces exercices, inolfensifs au premier abord j ayant été attristés par la mort d'un des chevaliers, frappé d'un coup de lance, eu quelque temps après (4446), Louis de Bueil étant tombé devant le roi, de la mêmoj manière, dans une joute donnée à Tours, Charles défendit sévèrement qu'on s'j livrât à l'avenir.

Pendant ces fêtes, le dauphin, à Chinon, conspirait. Déjà il avait séduit quehjue^ archers de la garde écossaise, et même Coningham, qui la commandait, lors<jue;^ s'en élant ouvert au comte de Dammartin, dans le but de le séduire aussi, ce gentilhomme alla sur-le-champ tout révéler au roi. Charles, ne pouvant se décider à frapper son fils, se contenta de l'exiler dans le Dauphiné. Quant aux archers écossais, ils furent par ses ordres condamnés au dernier sup|)lice et pendus.

A sa mort (1461), Chinon cessa d'être une résidence royale, proprement dite; Plusieurs de nos rois y jjassèrent, mais sans s'y lixer. En 1481, Louis XI y reçut Marguerite (l'Anjou, épouse d'Henri Vl, roi d'Angleterre, leciuel venait d'être détrôné par Kdouard. Il prodigua à cette princesse les promesses et les égards, seuls secours (|u'elle ait jamais pu obtenir de lui. La même année. René d'Alençon, comte du Perche, arrêté à la Boche-Talbol par Jean de Lude, qui l'avait accusé de félonie, et conduit au château de Chinon, fut enfermé dans une cage de 1er. « Il n'en était tiré qu'une fois par semaine pour prendre un repas ; le reste é a temps on lui donnait a manger \\ travers les barreaux avec une fourche. » Après^

avoir subi l'espace de trois mois ce traitement barbare, transféré à Vincennes et livré à une commission qui n'osa le condamner ni ral)soudre, il fut obligé de demander pardon au roi d'un crime imaginaire, et de recevoir garnison royale dans tous ses châteaux.

Si l'on en croit Brantôme, César Borgia, fds du pape Alexandre YI, serait venu il Ghinon, en 1499, apporter au roi Louis XII le bref qui cassait son mariage avec Jeaime de France. En 1530, cette ville fut atteinte par les maladies pestilentielles qui ravagèrent si fréquemment la Touraine. Trente ans après, François Il y organisa des institutions municipales. Le corps de ville fut composé d'un maire, trois échevins, deux élus, un procureur du roi et un greffier, dont l'élection devait se faire en présence du lieutenant-général du bailliage.

Pendant les troubles religieux qui divisèrent si fatalement le pays, elle resta calme, paisible et presque étrangère au mouvement. Prise par les protestants, ainsi que plusieurs autres cités de la Touraine, le 2 avril 1562, elle ne demeura pas longtemps en leurs mains, les catholiques la firent rentrer sous l'obéissance du roi le 11 juillet de la même année. Plus tard, les États de lilois, où les ligueurs étaient en majorité, ayant déclaré Henri de Navarre inhabile h succéder au trône, et mis en avant le vieux cardinal de Bourbon, Henri III, qui comprit enfin quelle candidature se dissimulait derrière celle du cardinal, crut en finir avec la rébellion en la frappant à la tête. Le duc de Guise mort, il fit arrêter ceux de ses partisans qui se trouvaient à sa portée, et notamment le cardinal de Bourbon, qu'il envoya au château de Ghinon où il fut gardé étroitement.

Après le crime de Jacques Clément, Mayenne ne se sentit pas assez fort pour oser prendre le titre de roi : il résolut de le donner au noble captif, qui fut en effet proclamé à Paris sous le nom de Charles X, quoiqu'il fût, et peut-être même, parce qu'il était toujours prisonnier. Henri IV, apprenant que le Parlement de Paris avait enregistré la proclamation faite à ce sujet, envoya sur-le-champ Duplessis-Mornay à Ghinon, avec ordre de transférer le roi d'un jour au château de Fontenay, en Poitou. Lh se terminèrent son règne et sa vie.

Depuis cette époque, jusqu'à la fin de la régence et du gouvernement de Marie de Médicis, Ghinon ne fut témoin d'aucun fait bien digne de remarque. La reine-mère, lors de la fin si tragique du maréchal d'Ancre, avait été reléguée à Blois, recevant toutefois, à titre de dédommagement, l'investiture du gouvernement de l'Anjou, de Ghinon et de quelques autres villes. Cette concession devait ramener la bonne harmonie entre la mère et le fils : il n'en fut rien. Blessée de n'avoir pu obtenir l'éloignemenl du favori de Luynes, Marie refusa de rentrer à la cour. Le 29 août 1620, elle vint s'établir à Ghinon, où, de concert avec l'évêque de Luçon, son conseiller ordinaire, elle se reprit à intriguer de plus belle, dans le but de grouper sous sa main les seigneurs mécontents comme elle, et comme elle ne demandant pas mieux que de recommencer la guerre civile-. Cette nouvelle tentative n'eut heureusement pas de succès. Le maréchal de Bassompierre, qui tenait pour le roi, se rendit lui-même sur les lieux, pour s'assurer des dispositions du gouverneur de la place. Les ayant reconnues bonnes, il laissa à sa discrétion quatre com[)agnies du régiment de Navarre, et les brigues aussitôt cessèrent.

Au commencement du XVIl^ siècle, il n'était pour ainsi dire question par le monde que de magie, de sortilèges, d'enchantements, de possessions, d'incubes et de succubes. On lançait une inculpation de commerce avec le démon aussi légèrement qu'on accusait autrefois les Juifs de vouloir empoisonner les cluétiens. On irritait l'opinion publique, on envoyait des innocents au bûcher. La maréchale d'Ancre, le curé GauflVedi et Urbain Grandier furent brûlés vifs tour a tour; l'une, pour avoir ensarcellé la reine, les autres pour avoir séduit, à l'aide de Belzébuth, des religieuses. Ces croyances étaient si généralement répandues, si ancrées, qu'elles avaient cours dans les plus hautes classes, et que la Sorbonne fut obligée de rendre un ùrrèlportant défense d'entendre les diables en témo'Kjnufie.

Soulever contre un prêtre, dont on tenait à se défaire, quelques créatures fanatisées ou payées pour jouer ce rôle ; faire intervenir le démon, et l'obliger à jurer, sur la Sainte-Eucliarisîie, que l'enchanteur qui lui avait livré le corps de ces misérables, était, suivant le cas, Urbain Grandier, ou Gaulfredi, ou tout autre; abandonner l'accusé à une commission ecclésiastique, composée presque toujours, pour le besoin de la cause, d'ignorants et de fanatiques; enfin, l'envoyer au supplice, sui' le tcmoiput(je du diable, telle était la marche que suivaient habituellement ces sortes d'affaires.

Le procès et l'exécution du curé de Loudun palpitaient encore, lorsque le curé Barré, de Chinon, atteint déjà d'une fâcheuse renommée |)Our la part qu'il avait prise a la condamnation de cet infortuné, conçut l'idée de se venger, par les mêmes moyens, de deux ecclésiastiques de sa paroisse, l'un nommé Sansterre, desservant de Saint-Louand ; l'autre, Gilloire, attaché à l'église de Saint-Jacques. L'attaque était non-seulement injuste, mais maladroite et intempestive; le scandale du précédent procès occupait encore les esprits ; la religion avait eu beaucoup à en souffrir; les huguenots, à qui de semblables débats donnaient beau jeu, ne s'étaient pas fait faute de se livrer h d'amères railleries sur les démons, les possédés, sur la manière dont le sacrement de l'Eucharistie était profané.

Plusieurs prélats, de passage à Bourguéil, ordonnèrent à Barré d'amener devant eux ses possédées, car cette fois il s'agissait de deux jeunes tilles. Mais ce fut en vain <ju'on les interrogea : on ne jiut en tirer aucune réponse. L'exorciste allégua, pour justifier d'une façon plausible leur mutisme, qu'il devait y avoir un pacte de silence entre les démons qui les possédaient et les magiciens (juiles leur avaient livrées. Le cardinal de Lyon, présenta la conférence, objecta à son tour au curé, qu'en sa qualité d'exorciste, agissant au nom et avec l'autorité de l'Église , il devait pouvoir rompre ce pacte. Barré refusa obstinément de le faire. Toutefois, pour atténuer le mauvais effet de ce refus, il |)rit en main une hostie consacrée et jura, en présence de tous les assistants, que les jeunes filles étaient possédées, «aussi vrai que le corps de Jésus- Christ était contenu dans l'hostie sous les apparences du pain et du vin. »

Ce serment sacrilège scandalisa fort les évêques, et mit fin à la conférence. De retour il Paris, le cardinal de Lyon apj)rit au roi ce qui se passait en Touraine, et ce prince fit ordonniu-, par l'archevêque de Tours, ;i Barré, de cesser .ses exorcismes.

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ANCIENNE ET MODEUNE. 517

Malgré ces ordres cl le poëine fort beau, dit-on, d'un médecin de Ghinon, nommé André Quiilet, Barré continua d'agir comme devant, soutenu par Laubardemont, intendant de la province, et par le lieutenant-général du bailliage de Ghinon, tous deux membres de la commission qui avait envoyé Urbain Grandier à la mort. I']n vain Sanslerre obtint un décret du Parlement et de l'olficialité de Paris contre ses accusateurs; Barré, prévenu a temps, par l'indiscrétion même de Sansterre, fil renfermer ses possédées au château, atin de les soustraire aux recherches. De son côté, Laubardemonl évoqua l'affaire h son tribunal, et, grâce h ce conlïit de juridiction, le cours de la justice se trouvant interronq^u, l'exorciste put persévérer sans être inquiété dans ses attaques et ses calomnies.

Pourtant, il dut bientôt de lui-même y renoncer. Le diable fut vaincu, et l'affaire allait fort mal tourner pour ceux qui l'avaient si imprudemment mis en cause; ils étaient menacés d'aller au bûcher qu'ils destinaient h Sansterre et à Gilloire, si, par considération pour les familles des deux femmes, influentes et considérées, et aussi par ordre du cardinal de Richelieu qui cherchait, dit-on, à étouffer le souvenir du procès de Loudun, on ne se fût relâché de toute rigueur. On se contenta de ck^itrer les possédées et de reléguer le curé Barré dans un monastère au Mans. Décision qui mit pour jamais un terme à une affaire où les passions humaines se trouvèrent trop malheureusement aux prises, et où, jiar bonheur, le grotesque linit |)ar rem|)orter sur l'odieux.

Richelieu, que nous avons vu dans les premières années du règne de LouisXIlI, luunble conseiller d'une reine en disgrâce, était rapidement monté en faveur. Voulant, cardinal et ministre tout- puissant, joindre a ces titres pompeux d'autres titres, il acheta de la princesse de Gonti le château de Ghinwi et ses dépendances, moyennant 119,o'20 livres, y ajouta les terres d'un village qui portait son nom, ainsi que celles de l'Ile-Bouchard, autre petite ville dont nous aurons occasion de parler, et lit ériger le tout en duché-pairie, sous l'ap[)ellation de duché de Richelieu. Ce fut en quelque sorte l'apothéose de cette célèbre forteresse que l'abandon devait bientôt convertir en ruines.

En septembre 1792 eut lieu, au bas de ses remparts, une exécution affreuse, . ordonnée, dit-on, ])ar les membres de l'administration municipale de la ville. Cinq à six cents prisonniers royalistes dirigés sur Orléans, où l'on avait résolu de les parquer pour les empêcher de se réunir aux Vendéens, qui faisaient de fréquentes apparitions en Touraine, venaient d'arriver a Ghinon sous la conduite d'une escorte commandée par un nommé Petit. Logés, partie dans l'église des Ursulines, partie dans celle de Saint-Mesme, ils y avaient passé une nuit, sinon douce, du moins assez calme pour que rien ne leur laissât pressentir l'horrible sort qui les attendait. Le lendemain, ceux de Saint-Mesme, au nombre de deux cent soixante et onze, traversèrent de nouveau la ville ; mais arrivés au bas de la côte des Qninquennais, ils furent imjjiloyablement massacrés. De jeunes femmes, des enfants, des vieillards tombèrent sans merci sous les coups d'une soldatesque effrénée. La municipalité lit creuser à la liâte une grande fosse où les cadavres, pêle-mêle, trouvèrent une même tombe. Un seul de ces malheureux avait échappé

ois LA TOURAINK

comme par miracle au carnage, llamené quelques heures après devant le comité révolutionnaire, il fut sur-le-chami) t'u'sillé.

Pour nous résumer, et tout en dégageant l'origine de Gliinon des fables assez ambitieuses dont quelques chroniqueurs, moins sensés qu'ingénieux, ont cherché à l'envelopper, reconnaissons-le, celte ville remonte à une haute antiquité. Tout porte à croire que , comme la plupart de celles du centre de la France, elle estd'originegauloise.Lessoldats de Vercingélorix, dans leur grande lutte contre l'invasion, l'ayant entièrement détruite, les Romains établirent un camp sur ses ruines, quelques habitations vinrent se grouper a renlour,un saint évoque y bâtit une église, les chrétiens s'y rendirent en foule , le camp devint une bourgade, la bourgade une ville. Après les Romains, les Visigoths, après les Visigoths les Francs. Chaque conquérant, dans son rapide passage, laisse à sa suite quelque trace. Il songe à se fortifier contre de nouveaux conquérants, les Sarrasins les Alains, les Gascons, les Bourguignons, qui viennent successivement de tous les points de l'Europe. Le château, ou plutôt les châteaux de Chinon, se hérissent de tours, de créneaux, et cette place acquiert de formidables proportions. Les premiers rois francs passés, vient le dén)embrement de la grande monarchie de Charlemagne; la Touraine et Chinon échouent aux comtes d'Anjou, et, après ceux-ci, aux rois d'Angleterre. Les troubles suscités par la rivalité des héritiers d'Henri H, font retomber la province entière aux mains des rois de France. A mesure que l'autorité royale s'affermit, que la féodalité disparaît , toutes les villes du centre, redevables de leur importance à ces causes temporaires, voient avec la cause disparaître l'effet. Le mouvement et la vie, transportés ailleurs, les abandonnent jieu h peu, leurs fossés se comblent, leurs tours se nivellent, leurs murailles disparaissent. Là où l'orgueilleux châtelain ourdissait des complots contre l'autorité de son suzerain, le pâtre insoucieux mène i)aître ses troupeaux; peu lui importe que César ou Vercingétorix, Richard Cœur-de-Lion ou Philippe-Auguste, Jeanne d'Arc ou Agnès Sorel, Rabelais ou Richelieu, aient foulé ce sol avant lui.

Chinon, autrefois ville royale, n'est plus aujourd'hui qu'un humble chef-lieu d'arrondissement; de sa première splendeur, il ne lui reste plus que des ruines^ tombant pierre à pierre, et des souvenirs qui seuls résisteront h l'entière destruction du temps. Dans le château même, on aiirait peine a reconnaître ces trois enceintes qui en tirent trois forteresses bien distinctes, sans les fossés larges et profonds qui les séparaient. Ces trois enceintes dataient de trois époques différentes : la première, en 950, de Thibaut- le -Tricheur; la seconde, en 1100, d'Henri II d'Angleterre; la troisième, de Philippe-Auguste. Les travaux exécutés par Charles YH firent de celle i)lace un poste en quelque sorte imprenable. Cesl dans la première enceinte que s'élevait la chapelle de Saint-Georges, édifiée, à grands frais, en 1100, et peut-être le fut-elle sur les indestructibles fondations de la vieille forteresse romaine. Le fort lui-même se relie aux autres constructions, moins anciennes, par un pont en pierres qui remplace l'ancien ponllevis. On entre dans celle-ci par une porte en ogive ouverte au pied de la tour du befl'roi, appelée aujourd'hui Tour de l'Horlvye. Cette tour, de soixante à soixante-

dix pieds de hauteur, et dans laquelle on a conservé plusieurs appartements à peu près intacts, sert aujourd'hui de logement h un jardinier, unique gardien du château. Les tours et les courtines, bâties par Henri II, sont presque toutes détruites et se confondent avec la troisième enceinte, œuvre de Philippe- Auguste, reprise sur presque tous les points par Charles VII, qui en fit l'inexpugnable rempart derrière lequel il abrita si longtemps sa faible monarchie.

Au milieu de toutes ces ruines, l'administration locale a fait planter, depuis ongtempsdéjà.un jardin anglais, dont la vigoureuse végétation les embellit, mais doithcoup sûr hâter le moment de leur entière destruction. Du haut du château descendaient des murs flanqués de tours, et qui, se nouant à ceux de la ville, formaient de ce côté son enceinte. Cette enceinte, baignée par la rivière, au midi, avait en face du pont une porte pratiquée entre deux tours crénelées, à mâchicoulis, avec pont-levis, herse et meurtrières. Outre cette porte, nommée /« Bastille, on entrait encore dans la ville par la porte de la Barre, du Vieux Marché, de Verdun et des Prés. De ces remparts, entièrement relevés par Charles VU, il n'existe aucune Irace aujourd'hui, non plus que d'une tête de |)ont qui couvrait le passage de la Vienne du côté du faubourg Saint-Jacques, et qui remplaçait le pont à Nonnain d'Henri II.

Parmi les édifices religieux, outre les deux chapelles de Saint-Georges et de Saint-Melaine, faisant partie intégrante du château, on comptait la collégiale de Saint-Mesme, une des plus anciennes de la province. Comme presque toutes les premières églises, détruite et rebâtie à plusieurs reprises, elle porte dans son ensemble le cachet de différentes époques. Son caractère dominant est celui du XV siècle. Ce fut en effet vers ce temps que le père de Louis XI la fit en grande partie reconstruire. La révolution l'enleva au culte. Les frères de la Doctrine chrétienne, qui l'occupent actuellement, trouvèrent, en s'y installant, des tombeaux, et, chose étrange ! dans chaque tombe, aux pieds du défunt, un pot de terre contenant du charbon. On ignore la date précise de la sécularisation des moines de Saint-Mesme. Ce qu'il y a de certain , c'est qu'en 1102 le chapitre existait déjà ; il était composé de onze chanoines, gouvernés par un chevecier. — Saint-É tienne, église du Xr siècle, rcconstruileen grande partie par Charles VII, qui en avait fait élever aussi le magnihque clocher détruit à la révolution, est aujourd'hui l'église paroissiale delà ville. — Saint-Martin, fondée au VF siècle, par le grand évoque de ce nom, offre encore quelques vestiges sur les hauteurs du coteau. — La chajielle du Pont, édifice du XIV siècle, construite par un seigneur de la Hoche-Cleimaut, a été récemment démolie et remplacée par une promenade publique. — Saint-Maurice, église commencée sous Henri II d'Angleterre, et terminée, en 1545, aux frais de la fabrique, sert aujourd'hui de succursale. — Saint- Jacques-les- Ponts, a l'extrémité sud-ouest du pont, date du XV siècle, et est occupée par une hôtellerie.

Les principaux édifices publics delà ville, sont : la mairie, la sous-préfecture, sur l'emplacement de l'ancien couvent des Augustins; l'hôpital, sur l'emplacement du couvent du Calvaire ; la gendarmerie, dans la maison de l'ancien hospice, et le collège, dont la fondation remonte au XIF siècle.

;>20 LA TOURAINE ANCiExNNE ET MODEHNi:.

En somme, Chinon, sans être une belle ville, ne manque pas d'un réel attrait. Plusieurs de ses rues, de ses maisons, de ses carrefours, offrent encore le curieux cachet du moyen-âge. Du haut des plateaux ipii couronnent si majestueusement la forteresse démantelée qu'habitèrent tour a tour nos rois et nos princes, la vue plane sur un pays aussi fertile que pittoresque, de nombreux coteaux chargés de vignes, de vertes prairies, de verdoyants bouquets de bois, cadre au milieu duquel on voit gaiement poindre la flèche aiguë d'un clocher, la féodale tourelle d'un manoir, le ruban argenté de la Vienne ; enlin, au bas de la cité même, la croupe calcaire d'immenses souterrains appelés les Caves des Vahi'ms, d'où l'on a littéralement extrait la ville et le château, et où l'on trouve, dit-on, de belles stalactites, de capricieuses concrétions.

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