‹ La Touraine, ancienne et moderneChapitre 46 sur 75 · QUATRIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

QUATRIÈME PARTIE

Dclur li.TC vcnia antiquilati, ul miscciulo huniana tliviiiis piiiiionlia iirbiuin augusiiora facial.

Le R. P. Martin Marteau, carme cl prédicateur de Tours, dans son Paradis délicieux de la Touraine, ouvrage que nous avons cité quelquefois, et dont nous aimons la crédule et naïve bonhomie, nous fait de cette ville le plus séduisant portrait. •

« Grande, ample et l'une des plus lielles du royaume de France, dit-il, mais si bien scituée, qu'on ne « sçauroit rencontrer une meilleure assiette, estant dans un plat païs, costoyée de deux agréables et fertiles « costaux, qui sont chargés de bonnes vignes, d'arbres et de maisons de plaisance ; et placée entre ces deux « beaux fleuves, la Loire et le Cher, lesquels, arrosant son pays varanier et marescageux, avec un terroir qui « semble tout sablonneux, le rendent très-fertile en tout ce qui est propre et nécessaire pour la vie humaine. « Et ces deux agréables et fertiles costaux, remplis de vignobles, de boccages, de chasteaux, de caves, de « maisons de plaisance et de quelques monastères et couvents d'hommes ou de femmes, embellissent à mer- « veille cette cité du costé du midy et du septentrion. » "

Nous ne suivrons pas plus loin le révérend père; nous n'avons nullement l'intention de nous faire l'éditeur responsable de tous les événements plus ou moins fabuleux, plus ou moins séduisants qu'il invoque pour prouver la haute antiquité de la roijaUe ville de Tours, qui, à l'en croire, était déjà, on 1060, âgée de trois mille ans et plus! Toutefois, pour ne pas forfuire à notre épigraphe, nous respecterons les traditions venues jusqu'à nous, laissant à l'antiquité le droit d'embellir et de poétiser U berceau de nos villes, dont les commencements, dépouillés de l'espèce de prisme qu'ils en reçoivent, seraient, le plus souvent, peu augustes.

Malgré son grand âge, Tours est cependant une ville d'une toute coquette, d'une toute gracieuse apparence, et mérite d'être citée parmi les plus remarquables, les plus élégantes, les plus justement réputées. Placée au centre de la France, sous un ciel admirable, entre deux beaux fleuves, dans un bassin aussi fertile que pittoresque, décorée de curieux, d'intéressants édifices, monuments des siècles passés cl de notre époque, elle réunit tous les genres d'attraits, toutes les merveilles que l'arl peut ajouter à la nature.

Du haut du coteau de la Tranchée, un panorama délicieux, dont la plume cl le pinceau doivent renoncer à rendre le magique effet, se déroule aux regards : ici, la Loire descendant majestueusement dans son large lit, sillonnée de voiles blanches, parsemée d'îles qui, de ce point élevé, semblent autant de frais bouquets de verdure; là, le magnifique pont qui unit ses deux rives; à gauche, les ruines si pittoresques de celui que construisit le comte Eudes; en avant, la ville elle-même, avec ses tours, ses nombreux clochers et ses dômes; enfin, au loin, à l'horizon, le Cher serpentant dans une vaste plaine... Peut-être pourrait-on rencontrer un ensemble plus saisissant, plus grandiose; mais, à coup sûr, il serait difficile d'en trouver un d'un aspect plus riant et plus harmonieux.

Au nombre des monuments qui s'oflrenl à l.i vue, en descendant la Tranchée, on remarque d'abord, à l'extrémité du pont, Y Ilôtel-de-Ville et le Musée, monuments jumeaux, si nous pouvons nous servir de ce mot,

(lu XVIll'' sioclc; à gauche, la vieille Tour de Guise, les lours de CharJemaytie et «le ['Horloge, seuls débris rcslés deltout de la niagnitique basilique de Saint-Marlin ; Saint-Julien, le noble lemplc golliinuc anailié loul réccinnieiit à la desliuclion, el, ]>ai-dessus tous les autres, Sdint-Gdlien se monlranl aux yeux émerveillés dans loHle sa splendeur. Il semble que le temps, non moins (jue la main des liommcs, ait pris à cœur de respecter t'ttle belle calbédralc, si légère dans ses détails, si jMiissanle dans son ensemble. Les années, en passint smelle, ont recouvert son dôme et ses deux tours d'une couche de rouille qui, vue à quelque distance, lui donne Tair d'un monument de bronze.

Les places publiques de Tours, au nondu-c de dix-sept, noITrent rien, à l'exception de lune d'elles, de bien monumental; on les nomme : place Royale, place de Beaune, des Carmes, aux Fruits, aux Légumes, du (Iriud-Marché, du Ghardonnet, duChamp-dc-Mars, d'Aumont, de rArchcvêché, de Grégoire-de-Tours, de la Cathédrale, de la Foire-le-Roi , Victoire, des l'elites-Uoucherics, du l'alais-dc-Justicc, de la Tranchée.

La place Royale a successivement porté, suivant les circonstances, les noms de jdace Daine, de l'IIôtel-de- Ville, do la Liberté, de Joséphine ; et, depuis les événements de 1815, elle a repris le nom qu'elle porte encore aujourd'hui. Symétrique, vaste, aérée, elle est bordée, à droite et à gauche, par deux i»ronienades d'où la vue .se repose sur la Loire cl sur les plantureux coteaux qui se perdent à l'horizon. Avant le percement de la rue Royale et la construction du pont, ce n'était, pour ainsi dire, (lu'xni cloaque. Aujourd'hui les deux beaux hôtels de la Ville et du Musée y ont leur principale façade; le pont, la rue Royale et les deux quais du Pont- Neuf et de la Foirc-le-Roi y viennent aboutir, et en font le point le plus populeux et le plus animé de la ville.

La place de Beaune se trouve à l'entrée de la rue du Commerce, piès de la rue Royale, et tire son nom de re que le malheureux surintendant des tinances Jacques de Beaune, plus conmi sous le nom de Semblaiicay, céda , pour sa construèlion , une partie du jardin de son hôtel. Cette place date de 150(). époque où li; roi Louis XII lit amener à Tours l'eau des fontaines de Sainl-Avertin. Le surintendant avait fait élever au même endroit luie fontaine suppl'iméc en 1778, et remplacée par un bassin du milieu duquel surgit une colonne qui n'a aucune valeur artistique.

La place des Carmes est ainsi nommée à cause de son voisinage avec l'ancien couvent des Carmes, et ne présente rien de remarquable.

I..a place aux Fruits, dont le nom indique la destination, est située à Iwtréniilé de la rue du Commerce, et s'appelait autrefois place Saint-l'ierre.

La place aux Légumes est établie sur une partie de remplacement des églises Saint-Jlartin, Saint -Denis el Nolre-Dame-dc-l'Écrij^iolle. A sa partie méridionale,cl au nord, s'élèvent la tour de Charlcmagne el l'ancien hôtel-de-ville de Ghàteauncuf.

La place du Grand-Marche', une des jtlus anciennes de la ville, forme un carré long, et se distingue par de vieilles maisons dont le sondtrc aspect lui donne une physionomie toute moyen-âge. Le numéro 24 est digne d'attention. Cette habitation, bâtie au temps de Louis XI, a conservé intacts ses grotesques, ses feuilles de choux frisés , sa porte ornée de ])inacles, et se trouve à peu près en face de la jolie fontaine en marbre blanc que Semblançay avait fait construire autrefois sur la place de Reaunc. Ouvrage, comme nous l'avons déjà dit, des deux frères Jean et Juste Lejuste, le bassin delà fontaine affecie une forme octogone. Au centre, s'élève une pyramide, renflée par le milieu et terminée en aiguille, d'où l'eau s'échappe par quatre jets. Les arabesques cl les sculptures délicates qui h» décorent sont admirables d'exécution, et l'on y lit la devise favorite d'.\ime de Bretagne, au-dessous de son écusson semé d'hermines : Potiùs mari quùm fœdari ; et celle de Louis XII, également au-dessous du sien : Cominùs et eminùs.

La place du CUardotinet, peu étendue, occupe l'emplacement de l'ancien cimetière du Chardoimet. Ondiragée de beaux arbres, elle est entourée de parapets, qui l'isolent des rues adjacentes.

La place du CImmp-de-Mars est formée d'une partie des terrains de l'ancien mail l'reuilly, et s'appelait, pendant la révolution, place i\u Serment-Civique. Plantée d'arbres, son entrée principale est indiquée par deux piédestaux qui semblent attendre la statue dont on doit les couronner. Pour le moment, elle sert do champ de manœuvres aux troupes de la garnison et de champ de foire pour les bestiaux. Le génie militaire y doit, dil-ou, faire bâtir la caserne-modèle de cavalerie. Elle est bornée au midi par le boulevard île la Riche, i)ar l'ahaltoir à l'ouest, au nord par le quai du Pont-Neuf, et par le quai du |)ort tic Rrelagiie à Test.

La place d'Aumont, ombragée de vieux marronniers et bordée au midi par d'élégantes maisons, se nonunait autrefois place de la Baguenauder ie. L'origine de sa dénomination actuelle, à la fois plaisante et tragique, mérite d'èlre rapportée. Kn 1050, ou environ, le marquis d'Aumont, gouverneur de Touraine, et frère du maréchal de ce nom, ayant reçu sur cette place un soufllcl du marquis de Razilly, les Tourangeaux s'égayèrent fort aux dépens du gouverneur outragé. Celui-ci confia sa vengeance ii son firre le maréchal, alors fort bien en cour. \,i' maréchal, qui n'entendait |)as raillerie, envoya sur-le-champ aux habitants de Tours six à sept régiments à nourrir, le.s punissant ainsi des plaisanteries dont son frère avait été l'objet. Queli|uc tem|)s après, un homme, nommé Duinc8nil, assassina, à Tours, un ami du marquis de Razilly, et, malgré toute l'iidluencodc la famille d .\umont, (|ui le protégeait, la ville, pour se venger du gouverneur, poursuivit si vivement le nuMirtrier, i|u"il fut condamne à mort, exécuté à Paris, cl que sa lèle, rapportée à Tours, demeura exposée plusiems jours sur

la place do la Baguenauderic, que, depuis le soulllet donné, les Tourangeaux nommaient, comme ils la nomment encore aujourd'hui, place d'Aumont. Sous la rcpubli(]ue cl l'empire, on essaya de changer ce nom; ce lut en vain : quelques-uns l'uppelèrenl, par déférence ])enl être, place du Cirque; le plus grand nondne lui conserva son nom primitif.

La place de l'Archevêché, autrefois connue sous le nom de place de Saint-Etienne, oITrait naguère un aspect assez disgracieux, et son étendue était médiocre. Déblayée, sous la restauration, des vieilles et laides maison.s qui l'enveloppaient de toutes parts, elle est actuellement sinon l'une des plus belles, au moins l'une des plus spacieuses de la ville. On y remarquait plusieurs édifices religieux, (cls que le couvent de l'Annonciade et l'église de Sainl-Ktienno, détruits en 1771 et en 171)1. C'est là que sera vraisemblablement érigée la slaliie de Descartes.

La plme Grégoire-de-Tours , à l'est de la cathédrale, a tour à tour porté les noms de place du Terreau, de Saint-Gàtien, de Fleury, de la Mission. Le nom de Grégoire lui a été donné depuis 1850. De cette place on aperçoit l'abside de la métropole. Une croix de mission, plantée le 21 février 1817, par les .soins des abbés Fayet et de Janson, et enlevée depuis 1850, se dressait au milieu même de son j'érimètre. L'ancienne chapelle de l'archevêché, le grand séminaire et la maison de justice du chapitre Saint- Gàlien, autrefois connue; sous le nom de V Audience-des-Uains, en forment le pourtour.

La place de la Cathédrale, contiguë à celle de l'Archevèclié, était naguère peu étendue. L'ancien hôtel réuni, depuis assez longlenips, à l'hospice général, en occupait le centre. C'est au même endroit, et vis-à-vis le grand |>ortail, qu'eurent lieu, en 1850, les premiers travaux de sondage d'un puits artésien. La cathédrale y a sa principale façade.

La placede la Foire-le-Roi, marché public, est d'une forme rectangulaire. Des arbres plantés en allées abritent les nond)rcux marchands qui y ont établi leur conunerce eu plein vent. A son extrémité sud se voit une fontaine dont la simplicité n'est pas dénuée d'élégance, et dont les eaux viennent du Limançon. De vieilles et curieuses maisons bordent encore çà et là cette place, formant un piquant contrasta avec les nouvelles constructions qui s'y sont élevées depuis peu. La znaison portant le numéro G a été conservé*; avec soin. On la su|i|)Ose construite par Jehan Galland, argentier de Louis XI, celui qui exécuta le fameux treillis consacré par le roi au tombeau de saint Martin. Les croisées ouvrant sur la place sont surmontées, au premier élage, d'un cordon d'oves, et, aux étages supérieurs, décorées de larges coquilles. La petite tourelle qui s'élève à l'ouest |)orle le cachet d'une des plus belles époques de la renaissance. L'escalier de l'hôtel possède une rampe en fer d'un précieux travail.

La place Victoire doit son nom aux conquêtes de Louis XIV. Dépourvue d'édilices remanjuabies, elle sert »le marché aux fripiers, aux ferrailleurs, aux jardiniers fleuristes.

La place des Petilea-Bouekeries, située à 1 entrée orientale du faubourg de Saint-Picrre-des-Corps, n'a rien (pii soit digne de li.xer l'attention. Autrefois, sur cette place, se dressait le pilori de la justice de Saint-Gàlicn.

La place du Palais-de-J ustice , nouvellement construite, au midi de la rue Royale, olïre un plan symétrique grandiose. La belle grille qui la sépare de Grandmonl, les allées du Mail, la façade du palais de Justice font decette place un des beaux quartiers de la ville.

La place de la Tranchée, de l'autre côté de la Loire, à l'entrée du pont de Tours, est bornée à l'est par la bascule destinée au pesage des voitures, à l'ouest par la barrière de Saint-Cyr, et par celle de la Tranchée même, au nord.

Quelques anciennes rues de Tours portent des noms bizarres, et, nous pouvons le dire, rabelaisiens : telles sont les rues du Renard, des Trois -Pucelles, du Petit-Gars, de la Porte-Hwjon, etc. Tous on presque tous ces noms se rattachent à de vieilles traditions ou à quelque événement historique. Ainsi la rue du Renard rappelle un triste épisode des guerres de religion; le procureur Iloudry, dans ses Mémoires, nous l'a conservé.

En 1502, suspectés d'liéré.>iie, plusieurs ofliciers du présidial, au nombre dcs(juels il était, se rendent à une procession catholique dans le but de faire cesser les soupçons. Mais à peine ont-ils été aperçus, que la populace les accueille des cris : Au renard ! au renard! cris sinistres qui, pour plus d'un protestani, avaient été le signal de la mort. Obligés de quitter la procession, ils se réfugièrent dans nue urùsoii de la rue qui depuis lors fut a|)pelée rue du Renard.

L'étymologie de la rue des Trois-Pucelles prend sa source dans une tradition empruntée au Nouveau Palais des curieux, du chanoine tourangeau Béroald de Verville, ouvi'agc rare et fort inconnu.

Dans l'ancienne ville de Tours vivait autrefois un juif. Riche et honnête, ce descendant d'Israël avait une lillc belle, plaisante à voir, et encore plus spirituelle. Lorsqu'elle fut d'âge à songer au mariage, son père lui présenta un pauvre enfant de sa tribu qui n'avait d'autre fortune que son amour, d'autre espérance que l'avenir. Sarah trouva cette dot flatteuse, assurément, mais insuffisante, et refusa dédaigneusement l'olfre.

— Où rencontreras-tu mieux que Tobie? lui dit le bonhomme. Il n'est pas riche, sans doute; peu favorisé de la nature, j'en conviens encore : mais il est simple, pieux, tandis (|ue les enfants du siècle qui te |)ourronl mieux plaire ne sont qu'orgueil et qu'impiété. Au surplus, si tu n'en crois pas mon expérience, cherche loimême ; je veux, avant trois mois, voir à tes pieds un abbé, un chevalier et un prince. Tu jugeras alors.

Ouelle lille d'Eve eût résisté à pareille proi)osilion ? Sarah, suivie d'une nombreuse escorte, partit pour la

Brelagnc, afin d'y tenter la fortune. Un roi, nous ne savons lequel, mais un roi jeune et beau, riclie «t puissant, réj^nait alors dans la vieille Arniorique. Sarah parut avec éclat à sa cour, et connue, sous le prélcxle d'un vœu, elle refusait de se nommer, on ne la désigna que sous le nom de la Pitcelk inconnue. Le prince, tout naturellement, devint amoureux fou d'elle, et lui déclara sa flamme. Sarah, sans le repousser, l'ajourne à six mois, lui donnant rendez-vous dans la ville de Tours. Conquérir un moine, chose facile! dit un vieil axiome. Il en fut de même du clievalier; quelques œillades langoureuses le firent tomber dans le piège où s'étaient déjà pris les deux premiers soupirants. Tous trois reçurent la même réponse, et le même rendez-vous, le jour du vendredi-saint. 11 leur restait à savoir le riom et la condition de leur Armidc. Jamais prince, moine ou chevalier, en bonne fortune, ne s'étaient trouvés en un pareil embarras.

Pour en sortir, le prince envoie ses équipages par toutes les rues s'enquérir d'une belle et ravissante demoiselle dite la l'ucelle inconnue. Le moine fait, pour son couvent, une quête dans toutes les maisons; peutêtre y rcncontrera-t-il la dame de ses pensées. Mais comme il ne se présenta pas dans le quartier des Juifs, il en fut pour sa peine, aussi bien que le prince. Le chevalier ne fut jras mieux inspiré ; il porta des défis à l'univers et des appels à la chevalerie de la Touraine pour en obtenir le nom de sa belle : l'univers et la chevalerie demeurèrent sourds à sa voix. Les trois Amadis étaient donc à bout de leurs recherches, lorsqu'ils reçurent chacun un billet anonyme leur enjoignant d'aller de porte en porte, jusqu'à ce qu'il leur fût répondu : Me voilà pour vous. Réconfortés par celte idée qu'un regard aimé veille sur eux, ils rentrent en campagne, suivis par Sarah déguisée en page. La jeune fille s'amuse beaucoup sans doute de leurs angoisses : il n'en est pas de même des bons bourgeois de Tours; ils s'impatientent de ces allées et venues continuelles, et envoient à tous les diables l'introuvable puccUe et ses poursuivants, ['ourtant ceux-ci liiiissent par arriver au but de leurs désirs. Le bienheureux mot de ralliement a retenti à leurs oreilles. Le moine, le premier, en l'entendant, se précipite dans une pièce vaste et obscure ; le prince arrive à son tour, aperçoit une forme humaine et s'élance... mais, ô douleur! ô déception! au lieu de la délicieuse tête de la jeune fille, c'est la face rubiconde et joufflue, c'est la barbe hérissée du moine qu'il embrasse ! Le moine crie, le prince jure et frappe ; le chevalier, survenant au moment le plus dramatique, tire sa dague, et, sans s'informer de la cause du débat, frappe à tour de bras, de la poignée, sur ses malheureux rivaux, lesquels ne se portent faute de lui rendre coup pour coup et malédiction pour malédiction.

Le jour vint mettre un terme à cette lutte : nos trois champions, gonflés de rage et noirs de horions, s'expliquent enlin, et finissent par reconnaître qu'ils ont été mystifiés. Alors, s'unissant dans un même sentiment de vengeance, ils recommencent leurs courses de plus belle, non plus cette fois, bien entendu, avec une pensée d'amour, mais de colère. Ils chercheraient encore, dit le naïf légendaire, si, dans la semaine de la Pàque suivante, la malicieuse fille de Jacob ne leur eût envoyé un nouveau billet signé cette fois de sa belle main, leur faisant part de son heureux mariage avec le jeune Tobie et de son départ pour la ville de Metz. Elle avait, ajoutait -elle, pendant son séjour à la cour de Bretagne, reconnu qu'un simple enfant de Moïse était, malgré les apparences, préférable à tous ces brillants fils de Déliai, dont les douces paroles cachaient le mortel venin et le dard empoisonné qui précipita l'homme hors de l'Eden.

Par suite de cette aventure, que notre respect pour les mœurs nous a forcé de modifier, la rue où demeurait la belle et aventureuse juive, mondaine trinité qu'avaient en vain poursuivie trois hommes, se uonniia la rua des Trois-Pucelles . Ce que devinrent les trois amoureux, tous trois éconduits, battus, et sans doute peu contents, c'est ce que le joyeux Verrille n'a pas jugé à propos de nous apprendre.

La rue du Petit- Gars a tiré aussi son nom des troubles religieux du XVP siècle. On se rappelle la mascarade d'un enfant qui, juché sur un âne et coiffé d'un casque surmonté d'un oiseau rouge, se promenait par la ville en cet équipage. Le cardinal de Lorraine, croyant voir dans celte plaisanterie une allusion injurieuse à sa persoime et à celle du roi, avait juré de punir pour ce fait le faubourg de la Riche, et d'être d'autant plus sévère dans l'application de la peine, qu'il voulait que de pareilles hardiesses ne se renouvelassent plus à l'avenir. On connaissait le cardinal; on savait que ce qu'il promettait, il le tenait. Les habitants du quartier en furent tellement elTrayés, que, bien que les événements politiques l'eussent empêché de mettre ses menaces à exécution, la rue d'où était partie la mascarade prit le nom de celui qui en avait été le héros.

La rue Porte-Uugon, l'une des plus anciennes de Tours, donne sur la Loire, à l'endroit où était autrefois la vieille tour qui portait aussi ce nom. llugon, célèbre dans les traditions populaires delà ville, était un chef de pirates, un passwan-oglou, un bandit. Retranché sur les rives et dans les îles du lleuve, il rançonnait les voyageurs et pillait les bateaux marchands. Après sa mort, les bonnes gens firent de sa personne une sorte de vampire. A les en croire, il hantait la nuit les vieux édifices, et mallraitiiit les passants, connue pendant .sii vie. Le grave de Tliou, dans son histoire, nous décrit ainsi les habitudes de ce singulier personnage : Ca-taroduni Hugo rex celebratur, qui noctu pomeriœ civitalis obequitari et obvias homines puUare et rajtere dicitur. Malheureusement, notre siècle sceptique s'étant permis de lancer sa police tracassièrc à la piste du redoutable monarque, celui-ci, offensé de ce mqnquc d'égards, s'est aussilôt et |)our toujoui-s sansdoute retiré, allant exercer ailleurs ses prouesses.

La rwc Royale, dont l'ouverture ne remonte pas au-delà de soixante ans, a remplacé une assez vilaine yw

noniiuéc Traver naine. Gaspard l'Escalopier, intendant de la province, eut le premier la pensée de celte niagiiifiquc voie, l'une des plus belles de France. M. l'ingénieur en cliel' de Liineray en dressa le plan et les devis, et le gouvernement, dans le but de ménager les ressources des propriétaires, en même temps que pour les encourager à bâtir, se chargea de faire élever à ses frais la façade de toutes les maisons jusqu'à la hauteur d'un premier étage, exclusivement.

Parmi les promenades publiques, on remarque : — \& Pont -Neuf , rendez-vous le plus habituel des étrangers et des désœuvrés ;— le Mail, au nord de la ville, un des plus vastes cours du royaume, bordé d'un côté, par d'élégants édifices, le palais de Justice, le collège Royal, et de charmantes habitations parlicuhères, pour la plupart d'une architecture italienne ; le canal du Berry, à l'est ; au midi, la riante et fertile campagne qu'arrose le Cher; enfin, à l'ouest, des jardins, des potagers, des guinguettes; —les deux terrasses des Carmélites et de Saint-Julien, plantées en l'an VII de la république, peu fréquentées du reste, si ce n'est à l'époque des foires qui s'y tiennent, et leur donnent un aspect animé et piquant ( elles vont être incessamment rasées pour faire place à des constructions nouvelles); — l'avenue de Grandmont, large chaussée récemment décorée de jeunes arbres, coupée vers le milieu par le pont du Cher qui, construit en 1753, n'a depuis lors subi aucune modification importante. L'avenue de Grandmont tire son nom d'un ancien couvent situé sur la hauteur, et qu'on appelait Gramontier. Le jour delà fête de s.iint Averlin, elle devient littéralement le Long- Champs de Tours.

La ville compte en outre : 1° sept quais, tous ou presque tous plantés d'arbres : h quai du Pont-Neuf, qui s'étend de la barrière du même nom à la rue Bonaparte ; le quai du port Bretagne, de la rue Bonaparte à la rue de la Madeleine ; celui de la Poissonnerie, de la rue de la Madeleine à la rue de la Paix; du Pont-Neuf, de la rue de la Paix à la place Royale ; de la Foire-le-Roi , de la place Royale à la place Foire-le-Roi ; du Vieux-Pont, de la place Foire-le-Roi à la rue Feu-Hugon; du Canal, de la rue Feu-Hugon à la barrière de Sainl-Pierre-des- Corps ;

2" Douzes barrières ; du Pont-Neuf, de Sainte-Anne, des Oiseaux, de Saint-Eloi, de Saint-Pierre-des- Corps, de Vouvray, de Saintc-Radégondc, de Saint-Barthéleniy, de Groisoo, de la Tranchée, de Saint-Cyr, de la Porte-dc-Fer. La plupart, comme celles de Paris, sont fermées de grilles de fer et ilanquées de deux pavillons servant aux bureaux des agents de l'octroi.

5° Deux cimetières, l'un à l'est, l'autre à l'ouest, tous deux empruntant leur nom à leur situation. Le cimetière de l'est, établi dans les jardins de l'ancien prieuré de Saint-Jean-des-Coups, se distingue par la chapelle de ce prieuré, conservée dans son enceinte; c'est le Père-la-Chaise de Tours. Celui de l'ouest, d'un aspect plus humble et non moins convenable, possède une simple croix de bois, monument qui touche plus profondément le cœur que le stérile amas de pierres surchargées d'épitaphes, trop souvent menteuses, et quelquefois ridicules, dont on écrase la dépouille et la mémoire de ceux qui ne sont plus.

Tel est, à vol d'oiseau du moins, le synoptique aspect de Tours, de cette ville si vieille que l'on pourrait presque dire d'elle : CEvi congenita mundo, et si neuve, si recherchée, si luxueuse, qu'on serait d'un autre côté tenté de croire à sa toute récente création.

Et maintenant, franchissons d'un bond son enceinte; énumérons les monuments que le temps et la main des hommes ont détruits, ceux qu'ils ont laissés debout ou relevés. Les édifices religieux, plus dignes d'intérêt que les autres, et par leur destination, et par leur antiquité, et parleurs beautés architecturales, réclameront d'abord toute notre attention. Viendront ensuite les édifices civils, selon leur importance dans l'histoire, ou leur valeur comme établissements d'utihté générale.

De trente-deux monuments religieux, cette ville n'a conservé que Sainl-Gàtien, Notre-Darae-la-Richo, Saint-François-de-Paule, les Carmes, Saint-Pierre-des-Corps, la chapelle de Saint-Jean-des-Coups. Quatre autres églises, Saint-Julien, Saint-Clément, les Jacobins, les Minimes, existent encore, il est vrai, mais, à, l'cxccplion de la première, que la bande noire vient de laisser échapper, et qui va reprendre le rang auquel elle a droit, aucune d'elles n'a été rendue au culte dont les a privées la révolution.

Vingt-trois abbayes, églises , prieurés d'hommes ou de femmes et chapelles, ont donc été complètement détruits, ou n'offrent plus pour la plupart, que d informes vestiges. Ce sont : Saint-Martin, Saint-Marlin-dela-Basoche, Sainte-Croix, Saint-Denis, Notre-Dame-de-l'Ecrignole, Saint-Pierre-du-Boille, Saint-Pierredu-Chardonnet, Saint-Saturnin, Saint-Ililaire, Saint-Etienne, Saint-Simple, Saint-Vincent, Saint-Pierre-le- Puellier , Saint-Venant, Saint-Éloi, Sainte-Anne, Saint-Gervais et Saint-Protais, le Petit -Saint-Martin, Saint-Léobart, Saint-Jean, Saint-Jacques, Saint-André, Saint-Clément.

Nous leur céderons le premier pas, en les classant par catégories. Ainsi, nous compterons, parmi les abbayes, les églises, la plus importante de toutes, Saint-Martin.

Après la mort du vénérable disciple de saint Uilaire, arrivée, comme nous l'avons dit.àCandes, les Poitevins disputaient son corps aux Tourangeaux, et leur querelle allait sans doute se dénouer par le glaive, quand les Tourangeaux, profitant du sommeil de leurs compétiteurs, enlevèrent clandestinement la dépouille sacrée, objet de leurs débats. Selon sa prière, saint Martin fut déposé à Tours, dans le cimetière des chrétiens, et saint Brice, son successeur, fit ériger sur le lieu de sa sépulture une petite église que devait remplacer plus

r>54 ASPECT MONUMENTAL J)E TOURS.

turd ia magniliquc et célèbre basilique à laquelle on donna son nom. Si l'on en croit Raoul Glabcr, ctaie basilique aurait occupe l'endroit où l'on vit depuis le tombeau du trésorier Hervé. D'autres cbroniqueurs prétendent au contraire qu'elle a dû être fondée sur le préau de la nouvelle église fondée par saint Perpel.

Ce prélat, en elTet, sixième évèquc de Tours, ne trouvant pas l'ancien temple digue de la haute renonunéc de son pasteur, le lit détruire et en bâtit un autre plus vaste, à la dédicace duquel il procéda le 4 juillet 48'2, jour anniversaire du sacre de saint Martin. Les reliques du grand thaumaturge, reiifermées dans une châsse précieuse, furent déposées avec pompe dans le nouveau monument, et firent pendant des siècles sa fortune, sa renommée, conmie celle de la ville. Tours était en quelque sorte une Jérusalem occidentale, oij, de tous les points de lEuropc et de l'Asie chrétienne, une multitude d'illustres pèlerins apportaient de fervente* prières et de riches offrandes.

Les auteurs contemporains parlent de l'église élevée par saint Perpet, avec une emphase sans égale. Suivant Sidoine Apollinaire, le temple de Salomon n'était pas plus beau : Quw Salomouiaco potis est conftiyere lemplo Grégoire de Tours n'en est pas moins enthousiaste. « Elle avait, <lit-il, i'-lO pieds de /on^, 00 de large et 45 de hauteur. Cent vingt colonnes la soutenaient; on y pénétrait par huit portes, et cinquante-deux fenêtres V éclairaient. Elleétait construite dans le style et les proportions de l'architecture romaine. » Odon, abbé de Cluny, va plus loin encore: il dit, dans un de ses sermons, que les 7niirs étaient de marbre et de jaspe, qu'au dehors brillaient dts j)ierres de diverses couleurs, qui avaient l'éclat de l'or et des pierreries ; que la couverture, d'élain doré, ressemblait, au soleil, à une petite montagne d'or, etc.

Un des premiers privilèges dont l'aient dotée nos souverains, fut le droit d'asile. Quiconque en avait franchi le seuil était à l'abri de toute poursuite. Les princes et les grands y eurent souvent recours. Willacaire, duc d'Aquitaine , Gonlrau-Boson, Mérovéc, fils du roi Ghilpéric et beaucoup d'autres, y trouvèrent successivement un refuge que la superstition, encore plus que la |)iété, empêcha de violer.

Uagobert l*"" (031), non moins dévot que ses prédécesseurs, fit décorer le tombeau de saint Martin avec une royale magnificence par saint Éloi, son ministre et son orfèvre. Vers l'an 6G0, Chrotbert, évêqiie de Tours, accorda à l'abbaye une indépendance absolue. Celte exorbiUmte concession, due aux sollicilalions d'Aigiric, troisième abbé connu de Saint-Martin, ne tarda pas encore à s'étendre : les moines s'attribuèrent le droit de se nommer un évèquc particulier, droit qu'ils se firent confirmer parle pape Adrien F"'.

Ces privilèges, ces royales faveuis, ces riches oflrandes, en portant la prospérité de l'abbaye au point le; plus élevé, altérèrent les mœurs des religieux. Tantôt moines, tantôt chanoines, selon les besoins du moment, ils vivaient comme s'ils n'avaient éténi l'un ni l'autre, suivant le reproche (|ue leur en fit Charlemagne. C'est alors que le vénérable chef de celte coupable communauté, Ilhier, renonçant à y rétablir la règle et la discipline, l'abandonna, suivi de quelques frères restés fidèles à leurs serments, et alla fonder l'abbaye de Cormcry. Charlemagne donna aux premiers, pour abbé, le vertueux et savant Alcuin, qui crut, en établissant parmi eux des écoles de théologie, de rhétorique, de grammaire, d'astronomie, de dialecliiiue, les ramener à de meilleurs principes, et ne put réussir. En 816, son successeur, Frédégaire, désespérant d'arrêter le scandale, prit le parti de les séculariser et de supprimer la règle pour éviter qu'elle ne fût violée. Le monastère s'appela dès ce moment chapitre, et les moines prirent le nom de chanoines. Jusqu'à Charles-le-Chauve, leur nombre fut illimité: ce prince le fixa à deux cents. Réduits, bientôt après, à cent cinquante, ils ne demeurèrent en définitive que cinquante chanoines et cinquante-six vicaires, organisation consacrée par nue bulle du pape Grégoire IX.

Rrùlée, une première fois, par Willacaire, duc d'Aquitaine, et réparée par le roi Glolaire, l'église de Saint- Martin eut à souffrir d'un second incendie, au commencement du IX* siècle, et ne dut d'échapper à une entière destruction, selon les chroniques contemporaines, qu'à l'inlcrccssion divine et aux ferventes prières d'Alcuin. L'étain, qui couvrait la toiture, se fondait déjà, et tout secours humain semblait impossible, lors(pie le vénérable abbé pénétrant dans le sanctuaire embrasé, s'y prosterna les bras en croix, ce qui lit innnédiatemcnt diminuer le feu, dont alors on put se rendre maître. En 855 et en 903 elle fut de nouveau incendiée par les Normands, ainsi qu'une partie de la ville de Tours, et reconstruite par Uoliert, second iils de Roberl-le- Fort, comme lui, abbé de Saint-Martin. L'archevêque Adaland en fit alors la consécration, cérémonie que l'auteur de la chroniqu* de Tours place en 917, tandis (luelle eut lieu quatre ans auparavant, ainsi que le conslalçj l'inscription latine trouvée dans cette église, en 1183, sur le tondjcau de saint Rrice, et ((ue nous avons eu| occasion de rapporter plus haut.

Chassé de Tours par Eudes, Foulques-Nerra y rentra le 25 juillet 90i, mit le feu au bourg de Châteauncuf,! et l'église de Saint-Martin fut encore victime du désastre. Les reliques du saint, arrachées aux flannnes etj placées dans une petite chapelle enclavée dans le cloître, y restèrent jusqu'à l'époque où la basilique .se releva, entièrement reconstruite par les soins et aux frais d'Hervé. Le nouveau temple, consacré en 1014, par l'arcbcTêque de Tours, Hugues, en présence d'un grand nombre d'évèques, et placé sous l'invocation des dmize Apôtres, subsista, en majeure partie, jusqu'à la révolution. Le chœur, les deux ailes et la nef étaient d'architecture gothique; sur le frontispice de la porte du Change on voyait quatre figures de grandeur naturelle, l'une représentant le roi Robert, assis, le sceptre à la main ; l'autre, la reine Constance, également assise, et tenant, cupiine le roi, un Ijûlon en forme de sceptre. Les deux autres figures, placées sur les arcs-boulanls, offraient

limigc, ccllo tic droite, du grand boutciller, ou écli;uison, remplissant une coupe ; celle de gauclic, d'un liomme, la tète entre les jand)es, la barbe longue, les cheveux à demi rasés et se cramponnant de ses mains à ses pieds. Fantaisie grotesque Taisant allusion aux bateleurs attires à la suite de Constance lors de son mariage avec Robert.

La basilique de Saint-Martin, tant de fois déjà éprouvée par les flammes, le lut encore et faillit même entièrement disparaître; une imprudence en fut la seule cause. Le 6 avril 109G, jour du dimanche des Rameaux, un des marguilliers ayant laissé un cierge allumé dans la sacristie, le feu prit à des ornements, et acquit bientôt tant de violence, qu'il fut impossible de l'éteindre. Le chevet de l'église et le sanctuaire bridèrent complélement. Les ravages se tournèrent ciisuile contre les bourgs de Châteauneuf et de Saint-Père, dont ils détruisirent une partie. Le pape, qui se trouvait alors à Tours, témoigna un grand regret de l'événement, et accorda (les indulgences à tous ceux qui concourraient à en faire disparaître les traces.

Ce fut vers cette époque, ou à peu près, que commencèrent les querelles des habitants de Châteauneuf avec le chapitre relativement au droit de commune, querelles dont nous avons signalé, dans le courant de l'histoire, les tristes résultats. Il en fut de même du privilège d'exemption accordé à l'abbaye par Ghrobert. Les dissensions soulevées en cette circonstance entre les chanoines, d'une part ; Archambault de Sully, archevêque de Tours et ses successeurs, d'autre part, durèrent près d'un siècle, et ne se terminèrent que parla médiation du pape Urbain II, lorsque ce pontife vint à Tours prêcher la première croisade.

En 1525, les chanoines procédèrent à la séparation du chef de Saint-Martin. Cette solennité eut lieu le i" décembre, avec une pompe extraordinaire, en présence du roi Cliarles-le-Bel, des ducs de Bourbon et d'Anjou, des comtes du Maine et d'Artois, du roi d'Espagne, Alphonse, et de la reine Jeanne. La tête et le corps furent placés dans deux châsses d'or offertes par le roi de France. Puis, pour en perpétuer le souvenir, on frappa à Tours des pièces de monnaie portant à la face, Caput. sti Martini, et, au revers, Turonis civitas.

Le corps de saint Martin fut, en 1455, déposé dans une châsse beaucoup plus riche que les premières, que Louis XI et le chapitre payèrent conjointement de leurs deniers, et sa tête placée dans un reliquaire, présent de Charles-le-lîcl. La châsse, élevée sur une estrade en argent, accompagnée d'autres châsses d'or et d'argent contenant les reliques de saint Pcrpet, de Grégoire, dcLidoirc, d'Alcuin, etc ; une lampe du même métal, du poids de trois cents marcs, et vingt autres lampes de plus petite dimension, brûlaient nuit et jour dans le sanctuaire: enfin, une grille de fer entourait ces trésors et les protégeait.

Nous ne reviendrons pas sur les dons offerts par Louis XII. sur les sacrilèges commis par François I*""; nous leur avons donné place ailleurs.

L'heure de la décadence avait sonné pour le chapitre de Saint-Martin. La Réforme, née à peu près dans le même temps, lui porta un coup terrible dont il ne put se relever. Au mois d'avril 1562, les protestants envahirent le cloître et l'église et les dévastèrent, brisèrent les statues des saints, détruisirent les images, les sculptures en bois, les saintes reliques. Mais, depuis lors, aucun événement remarquable relatif à Saint- Martin dont nous ayons à parler. Henri IV, Louis XIII, Louis XIV, le comte de Provence [depuis Louis XVIII) et le dernier duc de Peulhièvre y furent tour à tour reçus chanoines honoraires.

Sous le règne de Louis XIII, et lors du passage de ce prince à Tours, en 1614, les calvinistes, toujours remuants, s'agitaient encore. Les chanoines, à qui le souvenir du passé faisait craindre pour l'avenir, eurent la singulière idée de choisir dans leur propre csrps un capitaine et un lieutenant pour commander les troupes destinées à défendre leur monastère. Cette précaution, au reste, ne servit à rien : le chanoine-capitaine n'eut pas occasion de mettre à l'épreuve sa valeur.

Le fameux procès pendant entre le chapitre eU'archevêque de Tours, qui durait depuis 1)95, ne fut tranché que par arrêt du Parlement de 1755, lequel astreignit l'église et le chapitre à la juridiction de l'archevêque.

L'église de Saint-Martin, qui avait été protégée, depuis sa création, par les papes, les rois, les empereurs; (jui avait servi de sépulture aux saints évê(iuos Lidoire, Perpet, Grégoire, Martin; à Liutgarde, cinquième femme de l'empereur CharlemagiiC; à Judith, femme de Charles-le-Chauvc; à tous les grands et puissants ou saints personnages de la Touraine ; qui avait échappé aux Normands, aux cottereaux, aux malandrins, aux huguenots, ne pouvait échapper aux philosophes du XYIIP siècle... Louis XVI venait d'accorder un don annuel à cette église pour rembellissenieat du chœur, et les travaux étaient déjà commencés, lorsque la révolution vint les interrompre. Le culte public fut bientôt après suspendu, et la basilique abandonnée de ses fidèles et de ses prêtres. Convertie d'abord en bivouac pour les troupes, en écurie pour un régiment de cavalerie, une partie de sa voûte s'écroula en 1797. Depuis ce moment, elle fut dévastée partiellement, et ses débris passèrent dans les mains de ceux qui faisaient bâtir dans les environs. Les tours seules ont été conservées; le reste a totalement disparu pour faire place à une rue nouvelle. Les deux tours, dites l'une de Charkinague et l'autre de VHorloye, appartiennent à l'architecture romane byzantine, avec quelques restaurations dans le style gothique du XIP siècle. Un puits artésien jaillit aujounl'hui du pied de la tour de Charlemagne, et une fabrique de plomb de chasse, qui avait été établie dans cet édifice, a depuis été supprimée. Il serait à désirer que des soins plus attentifs présidassent à sa conservation.

Uooonsirnite, comme nous l'avons dit jilus liaut, par les soins du pieux elianoine Hervé, la basilique de Sainl-Martin avail encore été souvent dégradée depuis celle épocjue, notamment par des incendies : aussi son caractère arcliiteclonique élail-il un peu confus. On y retrouvait un mélange du style roman de la seconde époque et du gothique du XIIF siècle; l'abside seule avait conservé sans altération le style de la construction primitive. Malgré cela, Saint-Martin, au dire des derniers contemporains, était un des plus beaux édifices religieux de la France. De grands souvenirs historiques, de touchantes traditions religieuses s'y rattachaient. Nous ne pouvons donc que déplorer le vandalisme sauvage qui i) livré ce monument vénérable et précieux aux démolisseurs et aux industriels, celte plaie des XVIIF et XIX'' siècles.

Après Saint-Martin, viennent immédiatement, mais de hcaucoup moins importanics, les églises suivantes : Saiitt-Mardn-de-la-Basoche, dont la fondation remontait au IX*" siècle, à l'époque si mémorable du siège des Normands; Sainte-Croix, bâtie et consacrée par Grégoire de Tours en 579, érigée en paroisse en 1203, et supprimée le 1'^'' janvier 1782 ; Saint-Denis, fondée en 1188 par Renaud, abbé de Pont-le-Voy, érigée en paroisse par Yves de Mathefclon, archevêque de Tours, et supprimée en 1782; Xotre-Dame-de-fEcrignole, fondée en 565 par Ingeltrudc (fdle de Clotaire), détruite en 856 par les Normands, réédifiée vers le XF siècle, quelque temps après érigée en paroisse, et enfin totalement supprimée en 1782; Saint-Pierredu-Boille, une des plus anciennes delà ville, construite au VP siècle, réédiliée au XV et détruite en 1791; Saint- Pierre-du-Ckardonnet, placée, dans le principe, sous le vocable de Saint-Pierre, affectée ai^imetière de Châteauncuf, érigée en paroisse lors de la réunion des deux villes, et supprimée en 1778; Saint- Saturnin, fondée par Grégoire de Tours, détruite en 856 par les Normands, reconstruite au X'' siècle, et détruite en 1791 ; Saint-Uilaire, dans le principe simple oratoire dépendant de Saint-Martin, érigée en paroisse par llildebert, archevêque de Tours, brûlée en 1205 par les bandes anglaises, restaurée un demisiècle après, et servant de club en 95; Saint-Etienne, également modeste oratoire, à son origine, agrandie par Grégoire de Tours, érigée en paroisse, réédifiée sur des proportions beaucoup plus vastes au XIV* siècle, et détruite en 1791 : Saint-Simple, déjà fort ancienne en 855, brûlée au XIIF siècle, reconstruite sur la ïm du XIV, et supprimée en 1778; Saint-Vincent, fondée par Eufrône, évoque de Tours, en 559, reconstruite pendant la période secondaire ogivale, et détruite en 1782; Saint-Pierre-le-Puellier, qui eut pour fondateur, on le croit du moins, saint Perpet; qui tirait son nom d'un ancien couvent de religieuses établi dans son voisinage par sainte Radcgondc, en 546, sous le nom^ie monasterium pueUarum, et dont il ne reste aujourd hui que quelques piliers mutilés et quelques peintures al fresco.

Après les églises, les prieurés : Saint-Venant, fondé par saint Sylvain, au ¥<* siècle, supprimé à la révolution, et démoli pour faire place à une promenade publique ; Saint-Éloi, dont le bâtiment principal, élevé en 660, existe encore aujourd'hui, et qui, de petite chapelle qu'il était, érigé en prieuré par Mcnger, abbé de Saint- Florent de Saumur, en 1177, fut supprimé en 1778, et devint alors une haljilation particulière; Sainte-Anne, d'une fondation si ancienne, qu'il serait (liificde de lui attribuer une date certaine.

Enfin, après les prieurés, les chapelles : Saint-Gervais et Saint-Protais, qui, la seconde de Tours dans l'ordre chronologique des plus anciennes fondations religieuses, bâtie en 450 par Enstochc, cinquième évêque des Turones, agrandie, en 524, par l'évûque Ommat, incendiée, en 559, rebâtie par Eufrône quoique temps après, fut détruite par l'archevêque Bertrand Deschaux lorsqu'il fit agrandir l'enceinte du palais archiépiscopal; le Petit-Saint- Martin ou Repos de Saint-Martin, maison d'abord d'un pauvre pêcheur, où le corps de saint Martin, enlevé par les Tourangeaux, avait été déposé provisoirement; depuis, en mémoire de cet événement, érigée en cliapelle. Sur ses njurs on voyait encore, il y a quelques années, l'inscription suivante :

Sailli Mnrtiii, grand ami de Dion, Venu do Canilcs, dessus Loiip, Uopusa dedans fo .«aiiil lieu, Qu'on dédia pour sa iiiémoire.

Saint-Léobart, dont on ne connaît point le fondateur, et dont on ne sait l'époque où elle fut fondée; SainU Jean, autrefois située à gauche de la principale entrée de l'église de Saint-Martin, bâtie par les ordres di Grégoire de Tours, et détruite en 1797 ; Saint-Jacques, antérieure au XF siècle, et dépendant d'une hôtellerie du même nom destinée à loger les pauvres pèlerins; Saint-André', qui datait du IX*' siède, auprès de laquelle il y avait un hospice pour les infirmes, et un cimetière ; Saint-Clément, située auprès de l'église de ce noin^ Kupprimée au IX* siècle, reconstruite au X", et affectée à l'hôtellerie du même nom.

Tours renfermait autrefois beaucoup d'ordres religieux, ijui n'existent plus aujourd'hui qu'en très-petit nombre. C'étaient, parmi les monastères d'hommes : les Bénédictins de Saint-Julien, dont l'église sera inces- Bummcnt érigée en paroi.ssiale; les Dominicains, établis à Tours en 121(), par l'hilippe-Augnsle : leur monastère fut bâti par Louis IX, à son retour de la croisade; les Aufjustins, installés vers le milieu du XV* siècle, aux frais d'Ingelger, scigntïur d'Andioise; les Cordeliers, dont le couvent, aujourd'hui converti en salle de gpeclnclc, fut fondé en 1259, par Poyer Hcrmenard, bourgeois de Tours; les Minimes, aiipclés à Tours |)ai saint François-de-Paide; les Récollets, qui datent des commencements du XVF siècle; les Feuillants, orcht; del

ASPECT MONUMENTAL DE TOURS. o57

Cileaux, inslallés à Tours sous Louis XIII; les Capucins, en dGOI ; les Carmes, transférés à Tours de la vieille carnierie du Plcssis, en 1G02; les Jésuites, en 1652 ; les Oratoriens, en 1616.

Parmi les monastères de femmes : les Carmélites, établies à Tours en 1608, et dont le couvent fut bâti sur l'emplacement de l'ancienne chambre des comptes des ducs de Tourjine ; les Ursulines, admises à Tours en 1625, i la condition de s'y livrer à l'enseiiiiiement; les Visitandines, en 1626; les Capucines, installées d'abord à Clicnonceaux par Louise de Vaudeniont, veuve de Henri III, puis reçues à Tours en 1625 ; les Filles de l'Annonciade, on Sœurs bleues, établies à Tours en 1643, et supprimées en 1777 : les Hospitalières, en 1616 ; les Filles de l'Union chrétienne, comnmnauté fondée en 1699, soutenue et dirigée pendant plus de trente ans par Joseph Sain, chanoine théologien de Saint-Gàtien; les Sœurs grises, reçues à Tours le 29 septembre 1786.

Que si, des monuments religieux, nous passons aux monuments civils détruits, en majeure partie, nous trouvons :

Le château de Tours, bâti dans la seconde moitié du XIP siècle, par Henri II, roi d'Angleterre. Il n'en reste aujourd'hui qu'une tour, dite de Guise. — L'ancien pont de pierre, construit en 1030, sous Eudes II, comte de Touraine. L'extrémité orientale de lîle Saint-Jacques le joignait, au milieu, et il y avait à cet endroit une bastille avec deux ponts-levis La partie de ce pont attenant à la ville, était couverte de vieilles maisons où se tenait un commerce de friperie. De l'autre partie, abandonnée depuis l'achèvement du pont neuf, il reste encore trois arches et quelques piliers isolés au milieu du fleuve. — La Maison de ville, détruite depuis l'édification du nouvel hôtel, en 1786. — L'hôtel du Gouvernement, construit en 1492, par Louis IV, de Rohan, gouverneur de Touraine, sous Charles VIII, et aujourd'hui entièrement détruit. — Les anciennes prisons, sous les voùles du château. Ces affreux cloaques, où croupissaient les prévenus et les condamnés, ont été détruits un peu avant 1789. — L'hôtel du Consulat, bâti sous Charles IX lorsqu'il créa à Tours une juridiction consulaire, alin, portait l'ordonnance royale, de prévenir les obstacles qui détournent les marchands du commerce })ar la longueur des procès Los bâtiments, reconstruits, servent encore au raênie usage. — L'hôtel du Présidial, tribunal intermédiaire entre les bailliages et le parlement, qui tint ses séances depuis 1551 jusqu'en 1786, dans une maison achetée par le corps de la ville, vers la lin du XV^ siècle, et connue sous le nom de la Truie-qui-file. Ce n'était qu'une dépendance de l'ancienne maison de ville. Il reste de l'édilicc quelques murs et quelques croisées au nombre desquelles on montre celle qui éclairait la chambre de la question — L'hôtel des Monnaies (voir notre précis sur les monnaies tourangelles). — Le Grenier à sel, établi en 1344. Les bâtiments affectés aux employés, et la tour octogone, qui servait de cage à l'escalier, existent encore. La juridiction du grenier à sel se composait d'un président, d'un grènetier, d'un contrôleur, d'un procureur du roi et de plusieurs huissiers. — L'aticien Collège, fondé en 1578, par Marc de Fortia. Le premier local étant devenu insuffisant, le collège fut transféré rue Saint-Pierre. Nous ne reviendrons pas ici sur sa constitution intérieure, ni sur l'envahissement de cette maison par les Jésuites malgré la volonté formelle du fondateur. Nous en avons parlé déjà dans le cours de cette histoire. — L'hôtel Boucicault, autrefois la demeure des rois de France, lorsqu'ils séjournaient à Tours. — L'hôtel de Seinblançay, construit par la famille de ce nom et mentionné dans les chroniques du XVP et du XVII* siècle comme l'une des plus remarquables constructions civiles. Il n'en reste aucune trace aujourd'hui. — L'hôtel de la Massctière, propriété de la Rcchcfoucault, en 1428, et que l'on suppose avoir été l'ancien hôtel de Craon. Il appartint ensuite aux seigneurs de Rohan-Montbazon, qui le vendirent, en 1680, aux Augustins de Tours. Ces religieux l'abandonnèrent en 1720 à leurs créanciers, et il fut acquis par une veuve Orceau, qui le ht démolir en 1721. — L'hôtel de l'Arbalète, situé rue du môme nom. Il consiste en un corps de logis llanqué de deux pavillons au milieu desquels la cour, et les nombreuses mutilations et réparations qu'on s'est cru dans l'obligation d'y faire en ont assez altéré le caractère pour qu'il soit difficile aujourd'hui de déterminer la date précise de sa construction. D'assez mauvaises peintures aux sujets pour la plupart empruntés à la Bible, décorent les appartements du premipr étage. On trouve sur les murs intérieurs des médaillons en terre cuite représentant des lêtes d'empereurs romains. L'Arbalète relevait des fiels et baronnie de Châteauncuf, d'après un titre de 1730. On ignore entièrement l'étymologie de son nom.

Telle est l'exacte énumération des anciens monuments qui ornaient naguère la vieille cité des Turones, et que la spéculation, plus encore que le temps, ont fait successivement disparaître, ou ont rendus méconnaissables, à force d'annexés et de transformations. S'il nous est arrivé d'en passer quelques-uns sous silence, c'est qu'ils offraient assez peu d'intérêt pour que nous ayons cru pouvoir nous dispenser d'en parler. Bien plus petit est le nombre des édifices anciens et modernes existant à Tours aujourd'hui : aussi, leur consacrons-nous un peu plus d'espace.

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