‹ La Touraine, ancienne et moderneChapitre 47 sur 75 · SAINT-GATIEN · texte numérisé non relu

SAINT-GATIEN

CATIIKPKAI.K.

Dans la quatrième épUre à Marcellus, saint Jérôme prclend qu'à l'époque où le cliristianisme lut introduit en Touraine, un centurion nommé Cornélius, récemment admis au baptême, abandonna son habitation à Lidoire, successeur immédiat de saint Gàtien, premier évêquc de Tours, pour cette habitation être transformée en église. Grégoire de Tours raconte le même fait; seulement il dilCère de saint Jérôme en ce sens que, suivant lui, le ccssionnairc n'aurait pas été un centurion, mais un sénateur, dont, au rcsie, il ne cilc pas le nom .

Que ce soit l'un ou l'autre de ces personnages, toujours esl-il que l'action eut réellement lieu; que l'église s'éleva rapidement; qu'elle fut la première bâtie dans l'enceinte de Cœsarodunum ; et que, selon l'usage de ces temps de foi si fervente et de persécution, saint Martin en fit la consécration sous l'invocation d'un martyr, de saint Maurice et de ses compagnons.

Ce temple, simple et dépourvu de tout ornement, conserva le vocable du courageux chef de la légion thébainc jusqu'à la fin du XV siècle, où il porta indistinctement le nom de Saint-Maurice et de Saint-Gâlien. Puis le nom de ce dernier, de ce grand apôtre des Gaules, prévalut à dater de l'établissement par les chanoines d'une confrérie organisée dans le but de terminer ce qu'on appelait alors Xœuvre de Saint-Gâlien, dont l'institution remonte à La Im du XVP siècle.

Sous l'épiscopat d'Eufrône, en 559, un violent ineendie, qui ravagea Tours, dévora entièrement le saint lieu. Malgré son zèle et sa piété, Eufrônc ne put se procurer les ressources nécessaires pour réparer le désastre. IMus heureux, Grégoire de Tours, en 590, fit reconstruire l'église, lui donna le style roman primitif, se plut à l'orner de peintures, et la consacra de nouveau sous l'invocation de saint Maurice. Métropole depuis lors, elle conserva toujours cette qualification, (|u'elle porte encore de nos jours.

En 1160, à la suite d'une querelle survenue, nous l'avons rapporté ailleurs, entre Louis VII, roi de France, cl le roi d'Angleterre et comte de Touraine, Henri II, elle devint pour la seconde fois la proie des flammes. Heureusement le clergé de Tours avait alors un prélat turbulent, il est vrai, mais d'une activité sans égale. Joscion prit à cœur de relever l'église de ses ruines, de la rendre plus belle que jamais, d'y apporter d'autant plus de soin qu'il était lui-même l'un des auteurs, involontaires si l'on veut, de sa destruction, et de faire largement contribuer à la restauration, objet de ses d-ésirs, les deux princes; ce qui s'accomplit, en effet, comme il l'avait résolu.

A cette époque, une révolution complète s'opérait dans l'art architectural. Les Croisades avaient donné l'impulsion. L'Orient nous envahissait. La flèche aiguë remplaçait les tours massives et carrées des églises romanes; le plein-cintrc disparaissait devant l'ogive : l'ère gothique enfin venait de naître. Ce fut et ce devait être sous rinspiration de cette architecture nouvelle, de celte reine de l'art chrétien, comme on l'a si bien surnommée, que Jo.-cion fit procéder à la réédiCcation de sa basilique. Mais, de même que Moïse, il devait voir de loin la terre promise sans pouvoir y mettre les pieds. Les travaux, commencés d'abord avec ardeur, en 1170, ne tardèrent pas à se ralentir, et, au bout de quatre-vingt-dix ans, il n'y avait encore d'élevé que les quinze chapelles du rond-point, le sanctuaire, le chœur, le transsept et la nef jusqu'au deuxième pilier. Vincent de Pirmil présidait en personne à ces dernières constructions, et cinciuaute ans après, on achevait les deux portails du transsept.

Désespéré de la lenteur avec laquelle tout s'exécutait, le chapitre, craignant de ne pouvoir mener les choses à bonne fin, eut l'idée, en 1375, de faire échafauder sur la nef un clocher en bois. Ce clocher faillit être fatal au nouvel édifice; la foudre y mit le feu et le renversa le 25 mai 1425, sous l'épiscojiat de Jacques Gélu.

En 1426, jour anniversaire de l'événement, les chanoines, assemblés à cet cfl'et, décrétèrent que les deux (ours jumelles, qui attcignaionl déjà 25 mètres, seraient continuées; et, en 1430, que l'église serait totalement achevée. Aussitôt, les travaux reprennent; la nef, les latéraux, les chapelles, depuis le deuxième pilier ju.squ'nu grand portail, sont poussés avec vigueur. Pour venir en aide à la fabrique, pour stimuler le zèle des confrèrex de Sainl-Gûlien, ou a recours à tons les moyens : les papes Eugène IV, Sixte IV et Innocent VII ac-

cordent l'indulgence du Jubilé; rurclievêquc de GoëtquisolTrc, de sa bourse, 400 écus d'or; le chapitre luit la cession d'une forêt. Un seul homme, chargé de la charpente, reçut, pour sa part, 580 livres.

Tant d'activité, de dévouement, de sacriliccs devait amener d'heureux résultats. La grande façade fut terminée en 1500, sous l'épiscopat de Robert de Lénoncourt; et les deux tours, ces deux merveilleux bijoux qui attendent encore l'étui que leur souhaita plus tard Henri IV, reçurent leur couronnement de 1507 à 1547.

L'inscription suivante, latine et française, se lit sous la clef du petit dôme de la tour septentrionale :

L'an MDVII fut fait ce noble et glorieux édifiée.

A Domino faclmn est islmt et memorabile in oculis noslris.

Robert de Lénoncourt acheva également l'escalier en pierre qui conduit au sonnnet de celte tour. Appuyée sur la clef de deux arcs croisés, découpée à jour et formant la spirale, cette hardie construction semble se jierdrc dans les airs. Enfin, grâce à la générosité du chanoine Gavé, qui donna la plus grande partie des sommes encore nécessaires, et grâce également au zèle du cardinal-archevêque de Tours Garetto, par les soins duquel avaient été placés dans toutes les églises de son diocèse des troncs dont le produit fut uniquement consacré à rachèvement de l'œuvre, la basilique, commencée en 1170, se vit lernunée, mais seulement alors, entièrement, en 1547, d'où ce proverbe, si populaire en Touraine, quand il s'agit d'une chose interminable : C'est l'œuvre de Saint-Maurice.

« L'intérieur de la cathédrale de Tours, dit M. l'abbé Manceau dans une élégante et didactique description « dont nous sommes heureux <le reproduire ici quelques fragments, par ses proportions, pu* la hardiesse de « ses voîites, le nombre et la délicatesse de ses colonnes, par l'ordonnance pittoresque de ses travées, les « ouvertures de ses nombreuses fenêtres, remplit l'àmc d'une religieuse admiration. Celte basilique ne peut « le disputer en étendue aux églises de Reims, d'Amiens, de Ghartres, de Bourges ou de Rouen; mais elle « peut soutenir la comparaison, s'il s'agit de la grâce, des proportions, de la pureté du style, de l'élégance t-t « de la variété des formes, et elle l'emporte sCircmcnt par la légèreté de sa construction...

« L'impression la plus forte n'est cependant pas produite par ces merveilles réunies ; elle vient sui tout des « verrières historiées du chœur, des galeries, des chapelles, des roses, dont les vives couleurs rayonnent « comme un rellet d'en haut, en rubis, en topazes, en saphirs, en émcraudes, sur les dalles, les murs, les « colonnes... »

Ges verrières, charmantes productions des deux grandes périodes de la peinture sur verre, au XIII* et au XV-' siècle, sont au nombre de quinze, et représentent la passion du Sauveur, la tige de Jessé, l'histoire de la Vierge ; les légendes de saint Martin, de saint Maurice, de saint Eustache, de saint Vincent, de saint Thomas, de saint Denis; des visions de l'Apocalypse, la création du monde, les portraits des évêques et des prêtres (|ui ont consacré leur fortune à l'édilication du temple, les armoiiies de la ville; enfin, au-dessus du grand portail, les saints patrons des donataires, membres de l'illustre famille de Laval-Montmorency, dont l'éclatant écusson se détache au pied des stitues.

« L'extérieur de Saint-Gâtien n'est pas moins remarquable ; toutes les parties en sont également belles, « selon leur époque. Les contreforts, les arcs-boutants, les galeries se groupent et se dessinent dans une « perspective ravissante ; les bases en sont majestueuses et robustes, surtout à l'abside, oii la tèle de la « cathédrale se dresse avec toute la riches.-e de l'architecture chrétienne...

« La cathédrale de Tours possède ce que beaucoup d'églises ne peuvent revendiquer, une façade complète, « avec trois portails et deux tours jumelles, dont la beauté serait mieux appréciée, si des barbares n'eussent « porté sur celte façade des mains sacrilèges, si les niches n'ét dent pas privées de leurs saints, si les bas- « reliefs étaient intacts, si tous les dessins conservaient leur purelé primitive...

« Mais, ajoute M. Manceau (dont 1 hitelligence et le zèle ne se sont jamais démentis, surtout lorsqu'il s'est « agi de rendre service à la religion, à la science, au pays), espérons que ces dévastations seront bientôt répi- « rées; la protection accordée par le gouvernement à tous les monuments nationaux nous est un sûr garant « que les travaux déjà commencés ne cesseront qu'après une entière et pleine restauration. » Puisse ce généreux appel être entendu! puisse-t-il surtout y être fait droit!

Saint-Gâtien, dans sa construction générale, a parcouru cinq périodes : à la dernière phase du style romanobyzantin appartiennent quelques arcades réservées au bas des deux tours, arcades provenant peut-être de l'éghse de Grégoire; à la période ogivale primitive appartiennent l'abside, le chœur et les chapelles absidales; à l'ogivale secondaire, le transsept et les deux travées de la nef; à l'ogivale tcrliaire, la nef, les chapelles accessoires et le portail; enfin à la période de la renaissance, la pnrtie supérieure des tours, dont on atteint la galerie par 505 marches, et le sonmiel par 592 marches.

La sonnerie de ce splendide édilice se composait, avant la révolution, de six cloches . Lidoire, du poids de 7,108 livres; Urice, de 5,158: Martin, de 5,001 ; Marie, àv. 3,205; Maurice, de 10,145. Gelle-ci portail la bizarre inscription suivaide :

Du trois parties la lailic tiaiis Je, ijui ai nom MAcmtius;

(Jatian csl liaiitoiians,

Contia-tcnor Lidoriiis,

Pour (|uaiit Martin csl le di'ssus,

Faisaiii hannoiiio bien piinse.

Eh (léceiiibie faite je lus,

L'an (le Cliiisl mil cinq ceni el quinze.

Enfin ia sixième cloche, Gdtien, londueen 1627, par Jean-Jacques, habile fondeur de Paris, pesait 20,875 livres, avail 5 pieds H pouces de hauteur, 7 pieds 6 pouces d'ouverture, et 7 pouces 6 lignes d'épaisseur en son bord. Elle était réputée l'une des plus parfaites que l'on connût, pour son profil, son contour et son harmonie.

En 1795 toutes ces cloches, si belles et si rares, servirent à faire des gros sous, des obusicrs, des canons. Plus tard, on les remplaça par le bourdon de Cormcry, Christus, pesant 1,850 kilogruninies, et par celui de l'abbaye de Villeloin, Maur. du poids de 1 ,250 kilogrammes.

Un tombeau en marbre blanc, placé dans une chapelle près la porte de l'orgue, est le seul moimnienl, parmi plusieui-s autres consacrés à la mémoire de quelques évèques, (jui attire les regards de l'artiste. Krigé par Anne de Bretagne, au.K quatre enfants (trois fils et une fille) que cette princesse eut de Charles VIII, el qui tous moururent en bas âge, le mausolée fut d'abord placé au milieu du chœur de l'église de Saint-Martin. Ou le transporta ensuite, lors de la destruction de ce beau Icmple, dans la cathédrale, où on le voit actuellement.

On lit, gravé en lettres golhiques, sur le cartouche du chevet :

Cdailts t^aiatitsnir, roi) prciit et rscclitiil,

Cut ii'^nnc, reine et iinchessc en Pretogne,

;$on premier fi(s namiiic (Churles-tCrlmit,

/equel régna, sans mort qui rien n'épargne,

«Crois ans, trois mois, poupbin (e Viennois,

Comte b'^iois et ^c tlolentincis :

^Alaig l'an cinq cents moins cinq il renbit Came

^ ^mboise, le seijicme iin mois

pt bccembre, puis fut mis sous la lame.

Kt sur l'autre cartouche :

par lltropos qui les coeurs Ifumains fenii

P'un îiarti mortel Se crnelle soufrronce.

Cm Scssonbs gist (tljarles, secouB enfant

pu roM eOorles et D'Anne, reine en /rnnce.

lequel vesquit paupliin it tliennoi?,

(Comte ii',3ioisct Be tialentinois,

Uingt et cinq jours; puis ^fej-ttoursau piessis,

(En octobre mourut le iieue i<u mois

^il quatre cents aotc nonante-sir.

Epilaphe qui ferait suppeser que ce tombeau, œuvre charmante, par la pureté du dessin et la finesse des ciselures, des Tourangeaux Lejustc, aurait été terminé avant la mort des deux derniers cnfanlsde Charles VIII, puisqu'il n'y est pas question d'eux.

Le chapitre de Saint-Gàticn, un d'es plus anciens de France, est le premier dont il soit fait mention dans l'histoire. Il fut établi, au témoignage de Grégoire de Tours, par saint Baud. Le vénérable prélat sépara la mense des chanoines du revenu de l'évcque, et créa huit grands dignitaires : le doyen, le grand archidiacre, le trésorier, le chantre, le chancelier, l'archidiacre d'outre-Loire, l'archidiacre d'outre-Vienne, le grand archiprètre. Les cinq premiers portèrent également le titre d'abbés et do prieurs. Les doyens, au nombre de soixante-trois, depuis Frandebeit, en 859, jusqu'à M. Ducluzel, qui en fut le dernier, en 1782, étaient élus par le chapitre, et n'entraient en fonctions qu'après avoir été confirmés par l'archevêque. En 1187, l'archevêijue Barthélémy II, cédant aux sollicilalions des chanoines, supprima l'écolâlre, et le revenu de cet oITice appartint dès lors à un chancelier. Sur quarante-neuf prébendes, quatre furent affectées, l'une à l'Ilôlel-Diou, l'autre au collège de Tours, les deux dernières à l'eiitrclien de la psallelte. Enfin, indépendamment de .ces dignités principales, on comptait encore : huit personnats ; les archiprètrcs de Loches, de rile-Bouchard, de Sainte-Maure, d'outre-Vienne; le sous-pelletier, le sous-chanlrc , le grand pénitencier (création d Innocent VIII, en 1485), le trésorier, un maître et un sous-maître de psallelte, deux diacres, seize vicaires doux marguilhers, dix enfants de chœur, el plus de cent chapelains.

L'église métropolitaine de Tours, dont le chapitre avait pour grand sceau un Sainl-yfaurice, et pour j)etil itccau un écu d'urijenl, à la croix pattée de gueules, jouissait d'une telle vénération dans la chrétienté, que Gréjroire ne l'appelait jamais que ïenlisc sainlr ; que le» pajtes Adrien 1'', Urbain 11 et Alexandre III la dotèrent

de grands privilèges; qu'Adrien H la citait comme la seconde église de France; que Philippe-Auguste disait d'ordinaire : « Quiconque s'attaque à elle s'attaque à ma personne ; » qu'enfin tous nos rois, Jean, Charles V, Charles VI, Charles VII, Henri III, donnant la Touraine en apanage, ne voulurent jamais que l'archevêché de Tours t'ùt distrait de la couronne.

SAIjNT-JULIEN ,

église etabbaye.

Entre Tours et Ghàtcauneuf, non loin des bords de la Loire, il y avait autrefois, dit la Chronique de Jean Chenu, « une grande place inhabitée, remplie seulement de quelques bois de chaslaigniers, prés et pascages, « auquel lieu les anciens chrétiens avoient fait une petite grotte, sous terre, en laquelle on descendait par « des degrés, et de laquelle fut faite une chapelle dédiée à l'honneur de la Vierge, appelée pour lors Notre- « Dame-des-Escaliers . »

Clovis, vainqueur des Visigoths, à Vouglé, lit bâtir sur la grotte une autre chapelle, ainsi que le constate le Martyrologe de Saint-Julien : « L'an de grâce environ cinq cents, Clovis, en venant de Saint-Martin de Tours, « mercier ledict glorieulx sainct de la victoire qu'il avoil eue sur Alaric, roi des Goths, et sur les gens héré- « tiques arriens, monte sur son cheval, qu'il avoit laissé au cloître du dict Siinct-Martin, et mist couronne « d'or sur sa tête. Et, en allant par la ville de Tours, s'arrêta en la place où a depuis été fondé le monastairc « de Sainct-Julian-le-Martyr. Laquelle place étoit alors vuide. Et illec put le peuple respendit, et donna grant « quantité d'or et argent. »

Licinius, neuvième évêque de Tours, lit la dédicace de cette chapelle en 509, ou plutôt, tout nous porte à le croire, il en bénit les premiers travaux, et l'un de ses successeurs, Ommat, en 524, en lit la consécration lors de leur complet achèvement.

Peu de temps après, sous le pontilicat de Grégoire de Tours, des moines d'Auvergne, attirés par leur'dévotion à saint Martin, et peut-cire aussi par leur attachement à Grégoire, leur compatriote, étant venus à Tours, se construisirent eux-mêmes quelques pauvres cellules autour de la chapelle du roi franc, et donnèrent ainsi naissance à l'abbaye qui fait le sujet de cette notice. Grégoire, édilié de leur austérité, les soumit à la règle de saint Benoît, consacra leur église à saint Maurice, ce qu'il nous apprend lui-même sans nous dire si cette église avait remplacé l'ancienne, ou si, suivant l'usage alors établi, l'autel principal seul était dédié au saint martyr ; enfin il leur confia la garde des reliques de saint Julien même, son maitre et son patron, qu'il avait rapportées de Brioude, en Auvergne, et pour lesquelles il professait une vénération particulière.

Issu d'une famille de Vienne, en Dauphiné. aussi renommée par sa noblesse que par sa fortune, Julien, dit Grégoire, dans son livre de la Gloire des Confesseurs , se livra d'abord aVec succès à l'étude des belles-lettres. Il s'engagea ensuite dans la milice, où il servit pendant quelque temps. De retour à Vienne, sa ferveur et son zèle pour la religion nouvelle lui attirèrent des ennemis. Obligé de s'éloigner, pour se soustraire aux fureurs de la persécution qui atteignait si cruellement alors les chrétiens, il se réfugia à Brioude, et s'y cacha dans la maison d'une pauvre veuve. Mais il y fut bientôt découvert et signalé à la haine des bourreaux. Alors, loin de fuir, cette fois, il courut de lui-même au-devant d'eux, et leur présentant courageusement sa lêlc, il leur dit : « Je ne veux pas demeurer plus longtemps dans ce siècle, parce que je brûle du désir de posséder Jésus-Christ. » Enseveli dans la petite ville même où avait eu lieu son supplice, il ne tarda pas à y opérer des miracles, et ses reliques furent ensuite, comme nous l'avons dit plus haut, transférées à Tours, dans la nouvelle abbaye, qui prit dès ce moment son nom.

Une prospérité toujours croissante entoura l'œuvre des Bénédictins jusqu'en 853. A cette époque, de grands malheurs l'accablèrent. Les Normands, conduits par Rollo ou RoUon, un de leurs chefs, la ruinèrent. Un siècle environ après, elle fut relevée de ses ruines par Théololon, archevêque de Tours, et la sœur de cet illustre prélat, Gersinde. Ils y employèrent une grande partie de leur fortune ; et le nouvel éditice, rapidement achevé, fut dédié solennellement, par Théotolon lui-même, en septembre 948, à la sainte Vierge et à saint Julien, martyr, ses premiers patrons.

Le prélat fit choix, pour diriger l'abbaye, du vénérable Odon abbé de Cluny, son ami le plus cher. Lors de la construction de l'église actuelle, en 1351, le corps de Théotolon, enterré d'abord dans une des chapelles, fut transporté dans le chœur, et les religieux placèrent cette épitaphe sur sa tombe :

Hic jacet recoleude memorie reverendissimus Pater et Dominus,

Dominus Theololo quondam acitiepiscopus Turon.

reediftcatur hujus abbace. Utinc sacer iste locum super omues prcsul amavil

Quetn rébus pi opriis et de se nobilitavit.

((. Ci-gH le très-révérend Père et Seigneur l'iiéotolon, de vénérable mémoire, autrefois archevêque de Tours,

« l'cstauratcur do celte abbaye. Ce saint pontife aima ce lieu par-dessus tous les autres, et il l'cnricliit de sa « fortune et de ses propres dépouilles. »

Dans le courant du XVII*' siècle, le «çrand autel du chœur ayant été reconstruit, cette sépulture fut découverte et respectée. On grava ces simples mots dessus :

SEPUi-cniivM riiKOToi.i.

L'abbé Bernard, qui dirigea le monastère de 965 à 984, fit bâtir la tour et le clocher de Saint-Julien, travaux que certains antiquaires ne font pas remonter au delà du XI« siècle, et que, par conséquent, ils croient être contemporains de la grande basilique construite par Gerbert.

L'abbé Riclicr, de 1032 à 1040, releva les bâtiments du couvent, qui menaçaient ruine ; et ce fut ijuarante ans plus tard, en 1080, que Gerbert éleva, depuis les fondements jusqu'au faîte, la basilique et très-probablement le clocher et la lour dont nous venons de parler. Cette réédification se fit, dit la chronique, avec une grande magnificence : Gilbertus hasilicam elegantissimoopere à fundamentù erexil. Plusieurs parties de léglise, qui existent encore, au nord, accusent les caractères de l'architecture romano-byzaiitinc de la seconde période ; le style général en est sévère, énergique, et une sobre ornementation en tempère à grand'peine l'austérité. Chaque face extérieure de la tour est percée de deux étages de fenêtres : celles ouvertes primitivement à l'orient ont été obstruées par la basilique ogivale du XIIP siècle, lorsqu'elle remplaça l'église romano-byzaiitine ; enfin le faîte de celte dernière n'atteignait pas à une hauteur aussi considérable, et laissait libre toutes les ouvertures.

En 1084, Raoul II, de Langeais, archevêque de Tours, consacra le dernier édifice qui fut, comme toujours, dédié à la Vierge, à saint Julien et à tous les Saints.

En 1224, un peu plus d'un siècle après sa fondation, la basilique fut presque en totalité détruite par une trombe, le jour de la fête de saint Malhias, après l'office de matines, que venaient de chanter tous les mombrtîs de la communauté, et qui, tous, curent le bonheur de n'être point atteints : Anno 1224, post matulinum officium in feslo sancti Mathiœ à loto conventu persoliitu7n, exorta subito proceUa horribilis parlem baùlicœ maximatn, nullo tamen interempto, subvertit.

C'est au reste à cet événement que nous devons le magnifique monument au style ogival que nous admirons encore aujourd'hui. Comme la communauté de Saint-Julien était richement dotée, les travaux durent commencer presque aussitôt après la catastrophe. L'histoire, cependant, n'en fait pas mention. Suivant quelques pièces officielles, ils n'auraient eu lieu que seize années plus tard; alors l'abbé Evrard, à l'aide des aumônes des fidèles et des dons offerts par les prieurs dépendants de l'abbaye, se serait mis en mesure de relever la nef de l'église : Basilicœ navitn turbine et fulgure majori parte subversam- Mais ne serait-il pas possible qu'à celle époque le chœur eût été déjà rétabli, et que l'on eût débuté, dans la reconstruction, par le chevet de l'église elles parties adjacentes?

Le réfectoire ordinaire fut bâti en 1299, par Pierre de Ghâteaurenault, et le grand réfectoire, en 1470, par Pierre de Monlplaie. Deux chapelles absidales, élevées en prolongement des secondes nefs collatérales, et fondées de 1570 à 1540, furent dédiées, l'une à saint Maur, par l'abbé Jean Robert, l'autre à saint Benoit, par le moine Sébastien Teslu. Quant aux chapelles particulièrement réservées dans l'intérieur du monastère, et (|ui n'existent plus actuellement, elles avaient été consacrées : la première, à la sainte Trinité, en 1224, par l'archevêque Arnoul, sous l'abbé Gausbert, II* du nom ; la seconde, à saint Aubin, en 1018, par l'archevêque Barthélémy l*', sous l'abbé Guillaume ; la troisième, à saint Nicolas, en 1097, par l'archevêque Raoul II, sous l'abbé Jean I*""; la quatrième enfin, à saint Gilles. Celle-ci, dont on ne coimaîl point le fondateur, jouissait d'une plus gra»de célébrité que les autres. Le peuple s'y rendait en foule pour y faire ses dévolions.

Plusieurs inscriptions en caractères gothiques, placées aux voûtes de l'église, ont exercé la patience des archéologues. On les a interprétées de bien des manières différentes. Nous nous bornerons à les rapporter.,-

l'* inscription, à la troisième voùle de la nef :

Suivant IMM. Boutasse et Manccau, qui se sont spéc'alement occupés de la ({uestion, celte inscription devrait se lire ainsi :

R. DE Redonis. PBioii, NE FECIT. — R. de Retnies, prieur, m'a fait.

Chaliuul, au contraire, traduit Robert de Medo», elc; enfin un anlie aichéologuc, M Massé, prétend que eu doit être Ar(/nif(Mu«, elc

2" iiiscriplioii à la quatrième voûte de la nef :

: 30JP® ; T)':(3'2f3 : ®5CC9î3@^-:?f ; ^S€5^ :

Ce qu'il convient, nous dit-on encore, de traduire par ces mots :

Jouasses d'Azay, sacrist», fecit. — Jean d'Azay, sacristain, a fait.

En ce temps-là, le titre de sacristain, dans les anciens monastères, était une des premières dignités; celui ipii le portail veillait au trésor des reliquaires, des reliques, des vases sacrés, des ornements précieux, cic. 5"^ inscription, à la cinquième voûte de la nel' :

: m : iDe : Oa^@ ; [lettres effacées) «K^ODî

— M. de Ods..., prieur, m'a fait. —

Ici les traducteurs, que nous avons suivis aussi exactement que possible, avouent leur impuissance, et renoncent à nous donner une explication plus satisfaisante. Nous n'entreprendrons point de mieux cclaircir le sujet. En fait de science positive, toutefois que l'on sort du domaine des faits pour aborder celui de l'induction, il est difficile de ne pas tomber dans l'erreur.

Nous avons dû renoncer à faire reproduire par l'impression les caractères paléographiques de ces inscriptions; cela nous eût été d'autant plus difficile, que, le plus souvent, de l'aveu même de MM. Bourassé et Manceau, il faut deviner plutôt que lire.

A la voûte de la chapelle absidale, du côté nord, on voit, en caractères plus modernes :

Imi'ENSIs fratkis Sedastiasi Testd. — Aux frais de frère Sébastien Testa. Et au-dessous, ces mots tirés de la sainte Ecriture :

PoKTio MEA, Domine, sit in tehra viventivm. — Que ma part. Seigneur, soit dans la terre des vivants! Enfin, sur les murs de la chapelle de Jean Robert, se distingue cette phrase extraite du livre d'Isaïe : Omnis CAiio FENVM. — Toute chair est comme l'Iierbs.

Dans toutes ou presque toutes les églises du moyeu-âge que nous possédons encore, on remarque un défaut d'harmonie résultant du travail successif de plusieurs siècles. L'église de Saint-Julien a sur les autres cet avantage que, depuis sa base jusqu'au sommet, suivant l'expression du chroniqueur, elle a été en quelque sorte bâtie par la même main, et d'un seul jet; qu'elle est vierge de toutes ces aggrégations d'époques et de styles différents. Son plan est un rectangle auquel on a ajouté des collatéraux, de chaque côté du chœur, depuis Ictranssept jusqu'au chevet. Elle n'a point d'abside et est terminée par un mur droit, ce qui fait perdre à sa perspective générale ces effets sombres et mystérieux qui caractérisent si fortement les vieux édifices gothiques. Neuf travées dans chacune desquelles se découpent diagonalement des nervures légères que reçoivent des colonnes engagées dans des piliers ma^sifs, forment la voûte en ogive de la grande nef; sur quelques arceaux on aperçoit encore l'écusson de saint Louis sur fond d'azur avec les lours de Castille.

La longueur totale de ce monument, d'une si rare et si élégante architecture, est de 47 mètres 40 centimètres; la nef, y compris les bas côtés, offre une largeur de 18 mètres 71 ceulimètrcs, et, à l'endroit du chœur, de 27 mètres 31 centimètres; enfin, du sol à la clé de voûte, sa plus grande hauteur est de 50 mètres. La tour placée à la façade occidentale était, en 1789, couronnée d'une pointe pyramidale en charpente, (|ui a été enlevée pendant la révolution ; de style roman, elle est encore ceinte de bandeaux à moulures fortement caractérisées, qui la divisent en plusieurs étages, l'infin, sous quelque aspect qu'on envisage le vaisseau de l'église, à l'intérieur ou à l'extérieur, ses conlreforts et ses arcs-boutanls, jetés si audacieusement, sa forêt de colonnes, ses statues, ses feuilles, ses nervures, ses corniches, si délicatement sculptées, la rectitude de ses lignes, la pureté de son dessin, l'harmonie de ses détails, plongent l'àme dans cette admiration silencieuse et extatique que l'on ne manque jamais d'éprouver en face des merveilles de l'art ou delà création.

L'abbaye de Saint-Julien, de Odon à Jean Robert, fut gouvernée par cinquante-trois abk's réguliers. Elle compte parmi ses abbés commcndataires le cardinal de Touriion, quatre membres de l'illustre famille de Catinat, Georges, Pierre, Clément et Louis. Elle jouissait autrefois d'immunités considérables, et avait

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même élé dispensée de la Juridiclion de lordiiiaire par lo pape Jean XXIll, dans une bulle donnée le 1G septcmbre 1415. Mais l'arthevêque Jacipics Gélu, au concile de Constance, en 1417, en oblitit la rcvocalion du pape Martin V.

Le décret de l'Assemblée Constituante, en dispersant les Bénédictins, enleva leur église au culte. Aliénée quelque temps après, comme propriété nationale, clic passa tour à tour entre les mains de plusieurs propriétaires, qui, fort heureusement, ne songèrent pas à en faire, suivant le mot d'un contemporain, une carrière ou un four à plâtre. Ue magnifiques vitraux contribuaient à son ornement. Un seul fragment de ces vitraux est demeuré intact à sa place, et représente l'écusson des Catinat. Les autres, acquis, en 1812, par le chapitre de Saint-Gàlien, décorent aujourd'hui une des chapelles de cette cathédrale. A cela près, l'église de Saint-Julien, conservée avec un soin dont on doit savoir gré à son dernier propriétaire, M. Lépicier, n'a subi aucune mutilation qui ne soit, avec le temps, réparable. Il y a deux ans, le nouvel archevêque de Tours, Mgr Morlot, dans une lettre pastorale qu'il écrivit à l'occasion de son installation, s'exprimait ainsi :

« Si nous en croyons uii pressentiment intime et cher," un jour, bientôt peut-être, la religion n'aura plus à « pleurer sur des décombres ; nous rassemblerons les pierres dispersées du sanctuaire ; il ne sera pas dit que « nous avons tout laissé périr, jusqu'aux ruines. Ce qui reste de ces beaux monuments, jadis la gloire de nos « pères, échappera à de nouvelles dégradations ou à des profanations viles et honteuses. Le pontife (saint « Martin) que nous révérons recevra parmi nous des hommages plus solennels encore; son culte reprendra, « s'il est possible, un nouvel éclat et une nouvelle vie. Agréez, ô grand saint Martin! ces vœux du nouveau « Pasteur et de toute la famille dont il devient le père. »

Ces paroles, si éloquentes par leur simplicité même, vont recevoir une éclatante consécration. La ville de Tours, aidée du gouvernement, vient de racheter la basilique de Saint-Julien et de la soustraire ainsi à la ruine dont elle était chaque jour davantage menacée. La religion et les arts verront donc bientôt avec joie ce beau temple rendu à sa destination première sous la double invocation de saint Julien et du grand patron des Gaules, saint Martin.

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