LES TOURANGEAUX
Jusqu'ici nous sommes entré dans une étude, aussi détaillée que le permettait le cadre du livre, des premiers siècles de notre histoire. Nous avons essayé , pénétrant dans l'obscurité , d'en faire jaillir la lumière, de démontrer l'origine des Turones, leur solidarité dans les grandes luttes de la Gaule, le crédit qu'ils s'étaient acquis parmi leurs ennemis et parmi leurs émules, l'importance que l'on attachait à la possession de leur pays et à leur alliance, la position géographique, l'étendue et les diverses divisions de la Touraine au temps des Gaulois et sous les Romains, les invasions successives des Kimris, des Teutons, des Romains, des Alains, des Visigoths et des Francs.
Il ne nous reste donc, pour le moment, qu'à achever le plgs succinctement
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possible cet exposé général sur l'élal politique, géographique et administratif de la province depuis le moment où elle passa du pouvoir des Visigoths, (jue Clovis et les siens avaient repoussés dans les Pyrénées, au pouvoir des Francs.
A dater de ce moment (507), située, non plus sur les confîns , mais au centre de la monarchie, ce qui la mettait à l'abri de toutes nouvelles incursions, elle put jouir de quohjuc tranquillité et réparer ses forces épuisées. Ce répit malheureusement dura peu. La mort de Clovis vint de nouveau troubler le repos du pays. Sur le point de rendre le dernier soupir , le monarque avait assemblé ses quatre fils pour leur partager ses vastes États. A Clodomir. roi d'Orléans, était échue la Touraine. Mais ses trois frères en ayant revendiqué chacun la possession, l'anarchie leva la tête, et des divisions intestines éclatèrent qui n'eurent de terme qu'en 558, où le royaume des Francs ne reconnut plus qu'un seul chef dans la personne (fe Clotaire I".
Le règne des Mérovingiens n'offre pour ainsi dire qu'une longue série de querelles, de combats et de crimes. Sous ces princes, ce qui s'était passé dans l'empire romain se passait également dans chaque province : l'empire s'étant désorganisé, chaque province à son tour en éprouvait le contre-coup. L'invasion avait opéré partout de la même manière, produit partout les mêmes effets. Tous ces liens, dit l'illustre historien dont le nom revient si souvent sous notre plume, tous ces liens par lesquels Rome était parvenue, après tant d'efforts, à nnir entre elles les diverses parties du monde; ce grand système d'administration , d'impôts, de recrutement, de travaux publics, n'est pas en état de se maintenir. Il n'en reste que ce qui peut subsister isolément, localement, c'est-à-dire les débris du régime municipal. Les rois barbares s'efforcent eu vain d'hériter de l'administration romaine, de garder les mêmes employés, de faire couler leur pouvoir dans les mômes canaux ; ils n'y réussissent que fort imparfaitement, avec grand désordre. Il y aurait de l'exagération à dire que la province a disparu; mais elle est désorganisée, sans consistance, presque sans réalité. Les campagnes sont la proie des barbares, c'est là qu'ils s'établissent avec leurs hommes; c'est là qu'ils introduiront par degrés des institutions, une organisalion sociale toute nouvelle; jusque-là, les campagnes ne tiendront dans la société aucune place; elles ne seront qu'un théâtre de pillage et de misère.
A la mort de Clotaire (562), dont la main cruelle a trempé dans le sang de ses neveux et s'est souillée de tantd'autres actions odieuses, une seconde division de l'empire des Francs s'opère. De même que Clovis, Clotaire avait eu quatre fils. L'aîné, CherebertouCaribert, roi de Paris, et par conséquent de Neusirie, obtient la Touraine. Prétentieux et débauché, ce prince ne laissa pas d'enfants, et ce fut alors, de ses trois frères, à qui s'approprierait son héritage. Le roi d'Austrasie, Sigebert, l'emporta, mais non sans avoir eu à subir de rudes épreuves. Deux fois dépossédé par le violent, l'ambitieux roi de Soissons, Chilpéric, deux rois il parvint à reconquérir tous ses droits, chassant devant lui son frère qui, dans sa retraite, livrait le pays au brigandage de ses troupes. Le jour de son triomphe fut aussi celui de sa mort. Frappé au flanc par le scrama-sajc empoisonné des sicnires de FrtHlégonde, il tomba (575), léguant tout ce qu'il
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possédait à sou fils Cliildebert, que son excessive Jeiiniîsse (il n'irvait que cinq ans) et la sollicitude de Brunehaut, sa mère, ne purent protéger suffisamment contre Chilpéric.
Dans le même temps, au titre de comte fut substitué un titre plus pompeux, celui de duc de Touraine, faveur dont cette province et l'Aquitaine seules furent gratifiées. Bérulfe est le premier à qui cet insigne honneur ait été conféré. La Touraine avait alors ses lois municipales, moitié franques et moitié romaines, ses coutumes et son organisation particulières , toutes choses sur lesquelles nous aurons occasion de revenir en parlant de ses hauts dignitaires.
Le doigt de Dieu est partout, nul ne saurait jamais y échapper. Concubine d'abord , ensuite reine, Frédégonde se livrait à tous les débordements de la débauche. Surprise dans ses amours adultères par celui-là môme qui lui a mis la pourpre aux épaules, elle le fait assassiner à Chelles. A cette nouvelle, les Tourangeaux reviennent avec empressement à Childebert. L'année suivante , Contran, roi de Bourgogne, les contraint h se reconnaître ses sujets; mais, sollicité par Grégoire de Tours , ce pieux et docte prélat, qui sera pour nous l'objet d'un travail tout spécial, il rend au Jeune souverain, son neveu, toute Justice, et le rétablit dans ses possessions légitimes.
Childebert avait deux tils, Thierry II et Théodebert. Ces deux princes vécurent en paix Jusqu'en 610; la mésintelligence se mit ensuite entre eux, lisse tirent la guerre, et se détruisirent, eux et les leurs, par le poignard ou le poison, en un très petit nombre d'années, livrant tout l'empire des Francs (622) à leur ennemi naturel, le lils de Chilpéric et de Frédégonde, Clotaire II.
Huit ans après, ce monarque qui combattit si valeureusement les Saxons « et ne laissa vivant nul homme de leur race dont la taille dépassât la longueur de son épèe » ( une de ces grandes lames à deux mains que l'on employait encore au moyen âge), ce monarque, disons-nous, eut pour successeur son lils et son associé au trône, Dagobert. Dirigé par saint Lloi , qui, de simple orfèvre, avait su s'élever au poste éminentde conseiller intime, Dagobert accorda de grandes immunités à l'Église, en Touraine. Il permit aux évêques de percevoir tous les revenus de la métropole, et de nommer les gouverneurs, omnipotence ecclésiastique qui s'accrut encore et ne diminua que sous le règne de ces souverains ineptes que la postérité a stigmatisés du nom de rois ftiinèants.
Ce fut sous l'un d'eux que l'évêquede Tours, Papolène, convoqua un concile à Nantes (659) où l'on arrêta vingt canons, tous à peu près concernant la discipline ecclésiastique. Deux de ces canons, le cinquième et le vingtième, sont assez curieux. Celui-ci enjoignait aux évêques de faire abattre et brûler certains arbres que le peuple révérait encore, vieux reste de superstition relative au culte druidique. Celui-là défendait d'enterrer dans l'intérieur des églises, ce qui indiquait une tendance à faire revivre la loi romaine sur les inhumations, laquelle voulait que ces dernières eussent lieu hors des villes et à une certaine distance.
Enlin apparut un homme qui vint relever le sceptre avili de nos princes. Les Visigoths, dont il n'était plus question depuis longtemps, avaient laissé le champ libre à un ennemi non moins redoutable, les Ismaélites. ((Pendant ce
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» que le 1res pnissant duc Ciliarles-Marlel poursuivait ses victoires en la haute «Allemagne, dit un chroniqueur, Audon , duc d'Aquitaine et prince de Gas- » cogne, mauvais homme, vindicatif et toujours rebellant, lequel se doulait » d'avoir été rebuté, chassé et quis par Charles-Martel, comme dessus est tou- »ché, s'était tiré en Espagne vers un roi infidèle et mahométiste, nonuné Abi- » diram, avec lequel il avait tant fait et pratiqué, qu'il lui avait donné non-seu- » lement passage par ses pays de Gascogne et d'Aquitaine , pour entrer en «France, mais aussi certain espoir et moyen d'y pouvoir obtenir règne et de- » meure perpétuelle avec ses Mores et Sarrasins. Lesquels sous cette folle con- » liance suivirent leur roi en une merveilleuse multitude ; menant avec eux leurs •> femmes, leurs enfants et tous leurs bagages, en délibération de non retourner » en Espagne, comme ils ne feirent; mais ce fut au rebours de leurs inlen- » tions. •>
En ellet, favorisés d'abord par le duc d'Aquitaine, Eudes, (|ui, pour obtenir leur appui et se venger de Charles-Martel, dont « il jalousait -> la puissance, avait accordé la main de Lampagic, fdle aînée de Eudes, à leur chef Munuza, ces belliqueux Orientaux , plus communément connus sous le nom de Sarrasins, hommes desdéserls, débordant tout-à-coup de l'Arabie, s'étaient emparés du nord de l'Afrique, et avaient repoussé les Visigotlis, ou plutôt leurs dernières phalanges, jusqu'au fond des montagnes des Asturies : de là , traversant l'Aquitaine, ils s'avançaient à marches forcées vers le pays des Turones , semant partout la désolation et l'eflVoi.
Charles Martel résolut aussitôt de les arrêter.
11 les rencontra à trois lieues de Tours, dans une grande plaine à laquelle les traditions populaires ont conservé le nom de landes de Charlemaque. On sait que Charles-Martel avait aussi reçu le surnom de Magne. Pendant sejit jours les deux armées se « morguèrent, » comme dit Mézerai , sans entamer les hostilités. Abdérame, qui commandait les Sarrasins, et son adversaire étaient réputés les deux plus grands capitaines du temps. On eût dit (ju'ils redoutaieut , en s'attaquant, l'un de se laisser envelopper et de voir tous les siens exterminés, le passage j>ouvant leur être fermé dans le long trajet qu'ils avaient à faire pour regagner leurs foyers; l'autre, de compromettre le salut de la monarchie au développement de laquelle tendaient depuis si longtemps ses eflorts. Car, vainqueur, Abdérame ne se fût pas contenté de ravager le pays, comme il avait fait jusque-là, il eût encore achevé de brûler les églises, et substitué la loi de l'islamisme à la douce et consolante morale de l'Évangile.
Quoi qu'il en soit, leur hésitation ne pouvait toujours durer. Le samedi, 17 du mois d'octobre 732, ils en vinrent aux mains. En face des Francs, dont la taille était gigantes([ue, et dont l'athlétique Childebrand . frère ou cousin de Charles, conduisait l'avant-garde, les Sarrasins semblaieut des pygmées , et, malgré cela, le premier choc fut terrible. Abdéiame et ses cohortes suppléaient à leur petite taille par leur nombre, leur intrépidité et la réputation de férocité qu'ils s'étaient acquise. Si l'on en croit certains annalistes, quelquesunes de leurs tribus se livraient aux plus horribles usages. Velues et nues
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jusqu'à la ceinture, elles se précipitaient, le glaive au poing, sur l'ennemi, collaient leurs lèvres ardentes au gosier de ceux qui n'étaient que blessés, el, instinct du furet et de la hyène, elles en suçaient avidement le sang : effusumque cruorem exsugebanf.
Cinq heures durant, la bataille se soutint avec une égale bravoure , un succès égal, « Accueillie, dit J)u ïillet, d'un nuage de flèches qui vindrent fondre dans » ses bataillons avec peu d'eflect, à cause des salades et targes des soldats , l'in- » fanterie française, après le combat des longs bois, était venue à chamailler » pied à pied avec les Sarrasins, armés la plupart de cimeterres, et les per- » çaient de leurs estocs avec avantage. La cavalerie des infidèles ayant aussi «fait divers efforts pour troubler les rangs des Français en s'épandant fort au » large pour les envelopper, était contrainte de se resserrer ou retirer pressée » de la gendarmerie française, qui terrassait les mécréants à coups de lance. »
Toutefois, la victoire, indécise, ne se prononça que vers le soir. Abdérame, déjà blessé grièvement, venait de tomber sous la framée d'un soldat obscur. Pour éviter le pernicieux effet que cet échec pouvait produire sur les Sarrasins, un corps de réserve commandé par un de leurs chefs s'avançait, prêt à porter un coup décisif. Au même instant , poussé par le remords et par le souvenir des récents désastres qu'ont commis en Aquitaine ces Arabes auxquels il s'est si imprudemment allié dans un moment de colère, le duc Eudes fait brusquement volte-face et lance sur eux ses braves Aquitains.
Ce mouvement , joint aux habiles manœuvres de Charles-Martel, décida du gain de la journée , et sauva la France du danger le plus grand qu'elle eût couru depuis longtemps. « Chargés h dos et par les flancs, les Sarrasins, déjà las et » recrus de la longueur du combat, ne songèrent désormais qu'à chercher leur » salut. Le carnage y fut plus grand qu'en nulle autre bataille qui jamais ait esté » donnée en France de la mémoire des hommes, trois cent soixante quinze mille » hommes des Sarrasins y aiant esté occis avec leur roy Abdérame, de sorte que » le seul aspect d'un massacre si horrible pouvait esmouvoir les vainqueurs » mesmes à pitié, s'il n'eut point esté d'hommes impitoiables. Toute la chres- » tienlé en récent une joye et une consolation incroiable; Charles en emporta » une gloire immortelle avec le surnom de Martel, pour avoir martellé la fureur » de ces infidèles. »
La bataille de Tours, l'événement le plus mémorable du huitième siècle, a trouvé dans un maître sergetier, Olivier Cherrau , un historien plus pittoresque que vcridique. Peut-être ne lira-t-on pas sans quelque plaisir un court extrait de son récif. Après avoir parlé des mesures secrètes que, suivant lui, le duc d'Aquitaine et Charles-Martel , réconciliés, avaient pris entre eux , afin de se venir mutuellement en aide. «Pour exécuter ce généreux dessein, dit maître » Cherrau, notre vigilant prince gaulois s'avisa d'un gentil stratagème : il fit » préparer quatre ou cinq cents tant hommes que femmes pour partir à minuit , « afin d'être à la pointe du jour au delà de l'armée ennemie, les hommes armés I) de coutelas, haches , goys, serpes; et les femmes garnies de poêles, poêlons, " chaudrons, clairons et autres instruments pour faire du bruit; outre cela, de
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» cr'iil porcs qui avaient chacun un botteaii tic paille saiiylé sur leur dos. Ils » passèrent à Kalan, proche les troupes gasconnes qui avaient ordre de les » laisser passer, allèrent commencer leur tragédie aux plus lointaines tentes et » pavillons, où les hommes commencèrent à couper les cordages et battre les ») porcs, qui avec le bruit que faisaient les femmes de leurs voix, bassins et » chaudrons, faisaient le plus horrible tintamarre du monde. Ce fut une chose •> épouvantable à cette racaille païenne, qui n'attendait rien moins que cela;
• mais ce n'était rien à l'égard des porcs à qui on coupa les oreilles, puis on mit » le feu dans la paille de dessus leurs dos, (|ui s'enfuirent si furieusement qu'il » semblait que la foudre les portât, criant, ensanglantant, et mettant le feu
• dans les tentes et pavillons, lesquelles étaient la plus grande partie de toile » cirée. Cela lit un si grand incendie que l'on voyait les ilammes de Tours : » lors, Martel et les chrétiens sortirent de la ville, avec défense de n'ouvrir » qu'aux victorieux, donnèrent sur celte canaille sarrasine qui fuyait devant » eux sans se défendre. D'autre côté, le duc de Guyenne vint avec les Gascons n au signal de ces feux, et frappant sur ces inhdèles, demeurés au bagage, en ») tuèrent autant qu'ils voulurent; puis, lassés de frapper et de tuer, butinèrent » tout à loisir avec les Tourangeaux (pii avaient mené les porcs. Voilà comme » fut défiïite cette eflVoyable armée de quatre cent mille Sarrasins , par une petite,
• mais leste armée de vingt mille hommes. Béni soit le nom de Dieu! »
Quelques écrivains ont voulu jeter du doute sur l'authenticité de cette aiïaire, ou du moins sur l'exacliiude du lieu où elle se livra. Il sudît de consulter Isidore de Béja, l'auteur le plus scrupuleux de son siècle, Frcdégaire, Paul Diacre et Dupleix pour être parfaitement édifié à cet égard. Que la bataille ait eu lieu un peu avant ou un peu après l'année 732, c'est possible; que l'armée des Sarrasins ne se soit pas élevée à trois cent soixante-quinze mille hommes et même au delà, comme beaucoup le prétendent, tandis que celle des Francs n'aurait pas dépassé le chiffre de vingt mille , nous consentons encore, avec quelques restrictions, à l'admettre. « Ceux qui couchent de si prodigieuses armées » sur le papier, dit Mézerai. n'ont jamais vu troiscent mille hommesen bataille. •> Alexandre, en effet, n'entreprit de soumettre l'Asie qu'avec trente ou quarante mille hommes. César ne vint dans les Gaules qu'avec quatre légions. Tamerlan ne disposait pas, lorsqu'il lit sa première conquête, de plus d'une dizaine de mille combattants. Enfin , Mahomet comptait à peine mille sectateurs armés le jour où il songea à faire prévaloir sa loi : et cependant, que n'a-t-on pas dit des innombrables armées de ces divers conquérants 1
Il n'en est pas moins vrai que la bataille de Tours a eu lieu dans les environs de cette ville, et non en deçà de Poitiers, ainsi que plusieurs l'ont soutenu; que, pressé de s'opposer à l'envahissement, Charles-Marlel n'avait pas eu le temps de réunir beaucoup de troupes; que, cependant, on ne saurait évaluer le nombre de celles qu'il commandait à moins de soixante mille hommes de pied et douze mille chevaux; que la fortune se déclara pour les Francs, dont la perte fut de peu d'importance; que l'on lit sur les Sarrasins un butin immense, cl qu'ils furent eux-mêmes exterminés, de telle sorte «prils
ne se sentirent plus jamais en état de tenter la chance des combats.
Un ancien officier de cavalerie, expert en fait de stratégie militaire, a fait de laborieuses recherches à ce sujet. Suivant lui, la bataille aurait eu lieu dans les vastes plaines de Sublaines et d'Athée. Nous sommes entièrement de son avis. Car , en admettant que l'armée sarrasine ait compté de trois cent cinquante à quatre cent mille combattants , cent mille seulement , ainsi que le fait observer le président Hénault , étaient en état de combattre. Le surplus se composait de femmes, d'enfants, de vieillards. Les Sarrasins les avaient amenés à leur suite, persuadés qu'ils leur trouveraient immédiatement des gîtes , et qu'ils pourraient se fixer dans le pays. Cette multitude , ses bagages et ses tentes, devaient occuper nu espace immense. Or, pour qu'ils ne gênassent pas le mouvement de ses troupes, Abdérame les avait probablement disséminés dans les landes sablonneuses de Miré, tandis que, suivi des siens, il se déployait lui-même dans les plaines de Sublaines et d'Athée, où l'avait d'ailleurs habilement attiré Charles-Martel, que protégeait une épaisse ceinture de forêts dont il était maître.
Suivant Favin et Lalouette, ce fut à l'occasion de la bataille de Tours, et pour en consacrer mieux le souvenir, que Charles-Martel institua le premier ordre de chevalerie dont nos pères aient été'dotés. Cet ordre, connu sous le n om de la Genelle, se distinguait par un collier d'or à trois chaînes, lesquelles étaient entrelacées de roses émaillées, où pendait une genetle émaillée elle-même de noir et de rouge.
L'éclatante victoire qu'il remporta en celte circonstance accrut encore son pouvoir déjà si grand. 11 s'en servit pour restreindre de son autorité privée les attributions des évêques, leurs privilèges et leurs droits; pour s'attribuer une partie des biens de l'Église, en faire des lots à peu près égaux et les distribuer. « en lieu de solde pour leur deffray et recouvrement de leurs terres engagées » , à ceux de ses officiers qui l'avaient le mieux aidé à « contrester aux mécréans et soutenir la foi de Dieu et notre créance de sainte chrétienté. »
Eudes, en faisant sa paix avec lui, s'était acquisses bonnes grâces. iMais, à la mort de ce prince (736), ne se croyant engagé à rien envers ses héritiers, llunalde et Hatton , qui avaieut pris possession des États de leur père en y adjoignant la Touraiue, Charles revint pour la seconde fois dans ce pays, où retentissait encore le bruit de ses exploits, le fit rentrer sous la domination franque, et poussa même jusqu'à l'Aquitaine dont il s'empara. Avantage qu'il ne put au reste conserver longtemps. Les princes aquitains rassemblèrent toutes leurs forces, reprirent l'oflensive, et ce ne fut que sous Charlemagne (800), dont la lourde épée pesait d'un si fort poids dans la balance des destinées de certains peuples , que l'Aquitaine fut définitivement annexée au royaume des Francs, ainsi, conséquemment, que cette partie de la Touraiue située sur la rive gauche de la Loire, qui n'avait cessé depuis trois cent vingt-six ans de faire partie de l'Aquitaine , quoique Clovis l'eût réunie à son sceptre.
Charlemagne, en étendant chaque jour son empire, avait besoin d'hommes (jui puss( nt converablement le seconder. Il donna le gouvernement de la
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Tonraine au comte Hugues, premier du nom. Jusque-là, les dignitaires revOtus de cette charge avaient joui d'une autorité qui , quoique étendue, ne dépassait pas certaines limites. Hugues fut le premier de ceux dont la puissance, de plus en plus grande désormais, était appelée h devenir un jour souveraine. Nommé, quelques années après, ambassadeur auprès de Nicépliore , empereur d'Orient, il partit. A son retour, il trouva la couronne sur le front de Louis-le-l)él)onnaire.
Ce débile successeur de l'un de nos plus grands princes venait de diviser ses États en di\ départements, nommés missadca. La Touraine, le Maine et l'Anjou formaient le huitième. Il créa, pour ces départements, des délégués dont il avait déterminé lui-même les fonctions à l'avance, et auxquels il donna le nom de missi dominici. Les plus connus furent : Hestulphe, archevêque de Mayence, Hetté, de Trêves, Hadabold, de Cologne, Ebbon, de Reims, Jérémie,de Sens, Landran. de Tours, Guilbert, de Rouen. Faire observer les édits, signaler les malversations des gouverneurs, vérifier les comptes des domaines royaux, percevoir les impôts, dresser le dénombrement exact des populations, inspecter les églises et les monastères, les évoques, les abbés, les bénéficiers; enlin veiller à l'exécution de la discipline ecclésiastique, à l'entretien des bâtiments et des ornements destinés au culte : telles étaient leurs attributions. Lu abbé et un évéque accompagnaient partout ces commissaires, et tout se passait avec une solennité austère. Mais cette organisation péchait par la basé. Bonne, excellente même, entre les mains d'un prince énergique et persévérant, elle ne produisit aucun résultat exécutée par Louis-le-Débonnaire.
Ce monarque, à qui sa pusillanimité a valu le surnom sous lequel nous venons de le désigner, a cependant doté la Touraine d'un ouvrage d'utilité générale, dont l'urgence avait été déjà l'objet de la sollicitude éclairée de Charleuiagne : nous voulons parler de l'endiguement de la Loire. Réduits à se défendre contre les fréquentes inondations du fleuve par de petites chaussées qu'ils élevaient eux-mêmes, et que les eaux détruisaient à peine faites, les riverains voyaient tous les ans leurs récoltes envahies, et, sur beaucoup de points, ravagées. L'encaissement du fleuve mit un terme au désastre. Chargé d'abord de suivre l'exécution des travaux, le comte de Touraine, Robert, le fut ensuite de veiller à leur entretien.
Sur ces entrefaites , un fléau plus terrible encore vint fondre subitement sur le pays.
« Savez-vous. mes lidèles , pouicpioi je pleure si auièreujeut? disait Charle- >) magne à ses leudes, un jour que . dans une ville maritime de la Narbonuaise, • les yeux avidement fixés sur la mer, il voyait s'avancer et fuir des navires t) dont la forme svelte et allongée ne lui révélai! (pie trop l'oiigiiie et la desti- » nation. Cerles je ne crains pas que ces hommes réussissent à me nuire par » leurs pirateries; mais je m'aflbge profondément que, moi vivant, ils aient élé »> près de loucher ce rivage . et je suis tourmenté d'une violente douleur (piaiid " F prévois (le (piels maux ils accableront mes desceudauls ei leurs peuples. »
Trop infaillibl(>s presseniiinents d'une grande àme ! Longtemps contenus |)ar
l'effroi que leur inspirait son nom seul, les Danois ou Normands, /lommf.s du nord, n'avaient point osé se montrer en France. Plus hardis, vers la fin du règne de Louis-le-Débonnaire, ils parurent et se mirent, dit la chronique de Verdun, à fourrasger cette Gaule, qui offrait tant de prise à leurs brigandages. La Touraine, particulièrement, eut à souffrir de leur sauvage fureur. Conduits par Hasting, l'homme le plus impitoyable qu'ils aient jamais eu pour chef, ils brûlèrent plusieurs villes situées sur leur passage; repoussés ensuite avec énergie, ils allèrent se faire exterminer dans les plaines de Saint-Martinle-Beau. Mais cet échec, qui leur coûta six mille hommes, ne les rebuta pas. Pendant l'espace de plus de soixante ans, on les vit dix fois revenir à la charge , tantôt vaincus , plus souvent vainqueurs , se livrant toujours aux plus effroyables violences.
D'un autre côté, profitant de l'état de trouble et d'agitation où se trouvait la France, tant parles excès de ces aventuriers que par les divisions qui régnaient au sein de la famille royale, plusieurs grands seigneurs aspiraient déjà à se rendre indépendants. En vain Charles-le-Chauvc, sollicité par les Tourangeaux, écrivit à l'archevêque de Tours, Ursmarus, d'assembler un concile et de s'y concerter avec les évêques de son diocèse, afin de s'opposer aux empiétements des barons, concile qui eut lieu en effet à Loire, en Anjou (8/i3); en vain il envoya, pour combattre les Normands, Robert-le-Fort , comte de Tours, d'Anjou, de Blois , et duc de France. Ce prince, d'une valeur extraordinaire, parvint à les repousser, sans réussir à les disperser entièrement. Hugues, après lui Judicaël , comte de Rennes, Louis III et Carloraan, successeurs de Louis-le-Bègue, et Eudes I", leur firent tour à tour éprouver des pertes énormes sans lasser davantage leur farouche ardeur, leur insatiable besoin de massacres et de rapines. Le comte Hugues , à son tour, les mit en déroute et les contraignit définitivement à abandonner les rives de la Loire. Mais Charles-le-Simple seul parvint à les arrêter en accordant sa fille Gillette à leur chef Rollon , qui, depuis, se fit baptiser, et reçut le nom de Robert. Quant aux barons, châtier leur turbulence, c'était fournir un aliment nouveau à leur audace; il fallut souvent y revenir, souvent aussi y renoncer.
Un an auparavant, pour les dédommager sans doute de leurs souffrances, le pape Jean VIII, au concile de Troyes, avait renouvelé, en faveur des curés de Touraine, un ancien privilège qui leur permettait de posséder individuellement, outre le presbytère et le cimetière y attenant, une métairie, trois arpents de vignes, trois arpents de prés, quatre serfs et un bouquet de bois. Concession modeste, et, en ce temps-là surtout, bien légitimement acquise!
Nous touchons à une époque (la féodalité) qui mérite de fixer toute notre attention. Du premier au dixième siècle, des comtes et des ducs, un sénéchal, deux vicomtes, ont successivement gouverné la province. Leur autorité a toujours été subordonnée à celle des princes, dont ils n'étaient pour ainsi dire que les mandataires. Il n'en est pas de même de ceux qui , sous le titre de comtes héréditaires, viennent (9/i0) s'établir dans le pays, usurper les
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droits do la souveraineté, battre monnaie à leur eoin, armer des troupes pour leur propre compte, livrer des batailles, lever des imi)ôls.
Thibaut-lc-Vicux, surnommé le Tricheur, en ouvre la liste. Déjà comte de Blois, de Chartres, de Bcauvais, de Meaux et de Provins, devenu plus puissant encore par la cession du gouvernement de la Touraine, que vient de lui faire son parent llugues-le-drand, le dernier des comtes amovibles, il se proclame audacieusement maître de cette province, et s'occupe d'en étendre et d'en iixer les limites plus régulièrement qu'on ne l'avait fait jusqu'alors. Eu aucun temps elle n'eut une imporlancc politique et géographique plus grande que sous le gouvernement de ces nouveruix maîtres. Elle comptait environ trente lieues de longueur d'orient en occident, depuis Chaumoiit jusqu'à la rivière du Thouet, qui tombe dans la Loire un peu au-dessus de Saumur, et au moins vingt-cinq lieues de largeur depuis la petite rivière de V'ède. qui séparait la Touraine du Poitou, jusqu'au Loir, qui la bordait du côté du Maine. Saumur, Montsoreau, Montoire, Lavardiu, Dissay, Marson et plusieurs autres places en faisaient partie,
A Thibaut-le-Vieux succède Eudes I" son fils (978). Celui-ci n'est pas plus tôt à la tète des divers gouvernements de son père, dans la possession desquels le roi Hugues Capel a cru devoir le confirmer, qu'il se trouve en face d'un ennemi redoutable, Foulques Nerra [le Faucon-Noir), comte d'Anjou, l'une des plus imposantes figures historiques des dixième et onzième siècles. Plein d'énergie et dévoré d'une ambition à la hauteur de laquelle atteignent son courage et ses capacités. Foulques déclare la guerre à Eudes, quoiqu'il soit son beaufrère, obtient sur lui des succès signalés, en est battu à son tour et ne parvient qu'après dos efi'orls pénibles à l'emporter définitivement sur lui et sur ses alliés, le comte de Chàloiis, le vicomte de Châteaudun, Gilduin de Saumur, le seigneur de Saint- Aignan, le seigneur de Château-Renault. Maître, enfin, d'une partie de la Touraine, et voulant à tout prix i^n conserver la possession , il la couvre de citadelles , de châteaux et de monuments religieux.
Eudes I" avait quatre fils : deux d'entre eux étaient destinés à hériter de ses titres et de ses biens, les deux autres à embrasser l'étal ecclésiastique. Thibaut II, le premier, gouverna neuf ans : c'est à peu près tout ce que nous avons à en dire (lOOà). Il n'en fut pas de même d'Eudes II, son frère puîné et son successeur. Presque tout son règne se pas>se au milieu des camps. La Touraine , au moment de son avènement, était littéralement partagée en deux parties, l'une appartenant à Eudes, l'autre à Foulques. Ces deux princes avaicîut donc leurs partisans, leurs villes, leurs forteresses, leurs châteaux. Une telle division ne pouvait durer bien longtemps. Eudes II , qui tenait ses droits de la naissance, ne voulait à aucun prix y renoncer; Fouhpies-Ie-Noir, qui tenait les siens de la force, de l'influence qu'il avait acquise sur plusieurs points de la province, n'était pas davantage disposé à faire la moindre concession.
In voyage qu'entreprit Foulques en Terre-Sainte, où une i)iélé i)leine d'enthousiasme commençait dès lors à entraîner les chrétiens , empêcha pour quelque temps les deux adversaires de se déclarer mutuellement la guerre; mais , au
retour du comte (rAnjoii , elle lit explosion avec d'autant plus de violence qu'elle avait été longtemps comprimée (1016). Du côté de Foulques s'étaient rangés Lysois de Bazougers , chef de l'illustre maison d'Amboise ; le baron de Châteaux et de Saint-Christophe, l'un des seigneurs les plus considérables de la Touraine; Herbert, comte du Maine, surnommé Éveille-Chien, etc.; et du côté d'Eudes, le comte de Pont-le-Voy, suivi de toute une armée de vassaux.
La rencontre eut lieu le 16 juillet, vers le milieu delà journée. Le premier choc fut sanglant. Eudes II enveloppa si habilement les Angevins, que son adversaire fut obligé bientôt de se rendre prisonnier. Moins d'une heure après, cependant, les choses changeaient complètement de face. Le comte de Tours ayant eu l'imprudence de faire reposer ses troupes sur les bords du Cher, non loin desquels on venait de se battre, Herbert rassembla à la hâte les Angevins, tomba à l'improviste sur les Tourangeaux , les dispersa, en tua un grand nombre et délivra du même coup son allié.
Cette victoire livra pour ainsi dire toute la Touraine à Foulques. Néanmoins , les hostilités s'étant rallumées et ayant indéfiniment traîné en longueur, ce ne fut que sous le règne de Thibaut HI , lils aîné d'Eudes II , que se réalisa le plus ardent désir du Faucon-Noir^ la réunion définitive de cette province à l'Anjou. Voici à quelle occasion :
Thibaut III et son frère Etienne, comte de Champagne, accouraient au secours de Tours, que Geoffroy Martel, fds et successeur de Foulques, tenait assiégée, et dont ils s'étaient quant à eux éloignés pour aller guerroyer ailleurs. Arrivés à quelque distance d'Amboise, ils sont reconnus par le sénéchal du comte d'Anjou, Lysois, qui, entouré de trois mille hommes, occupait les coteaux escarpés du Cher. Averti par lui de l'approche des deux comtes, Geoffroy lève aussitôt le siège, se porte à leur rencontre jusqu'à Nouy, derrière le boni g de Mont-Louis, et leur livre une des grandes batailles dont les détails nous aient été conservés. « Geoffroy, dit le chroniqueur, implora l'assistance du bienheureux saint Martin et promit de restituer humblement toutes les possessions qu'il avait pu enlever a ce grand confesseur et aux autres saints. Après ce vœu, il éleva la bannière de saint Martin de Tours au bout de sa lance (privilège dont jouissaient les comtes d'Anjou), et marcha droit à l'ennemi avec ses chevaliers et ses gens de pied. »
Le 22 août lOlih, au point du jour, l'action s'engagea. Le résultat n'en fut pas longtemps douteux. Champenois et Angevins avaient montré une égale valeur, lorsque la fortune se déclara inopinément contre les deux frères. Les Champenois prirent la fuite, Etienne courut chercher un refuge dans la foret d'Amboise, et Thibaut, après avoir traversé le Cher à la nage, fut cerné de toutes parts avec dix-sept cents hommes qui l'avaient suivi, garrotté et jeté dans l'un des donjons du vieux château de Loches, d'où il ne sortit qu'en cédant tous ses droits sur la Touraine.
(( Personne ne douta, ajoute le chroniqueur, que Geoffroy ne dût sa victoire à sa piété envers saint Martin : quelques fuyards du parti des deux comtes rap-
C8 I A toiraim:
portèrent qu'à l'instant où le conibat commença , tous les hommes de Geoffroy, cavaliers et gens de pied, avaient paru couverts de vêtements d'une blancheur éblouissante. »
A Dieu ne plaise que nous voulions suspecter la bonne foi des contemporains, qui presque tous rapportent ce fait dans le môme sens; cependant nous préférons croire que les fuyards, effrayés, auront pris pour une apparition surnaturelle ce qui n'était que la réflexion du soleil sur l'armure des soldats. Qu'ils aient été ou non induits en erreur, toujours est-il que le carnage fut effroyable, que Geoffroy Martel lit élever sur le champ de bataille une petite chapelle expiatoire, et que l'on a retrouvé tout récemment plusieurs tombes en pierre tendre dans lesquelles avaient été ensevelis les principaux chefs des deux armées.
C'est ainsi qu'après avoir, pendant plus d'un siècle, appartenu aux comtes de Bloiset de Champagne, le comté de Tours échut h la maison d'Anjou, l'une des plus anciennes et des plus illustres du royaume.
A peine en possession de sa nouvelle conquête (1046), Geoffroy Martel s'empresse de renouveler tous les officiers de la province , afin de n'avoir que des hommes sur lesquels il puisse compter corps et âme. La sénéchaussée, dignité nouvelle, est surtout l'objet de sa sollicitude. Les fonctions du sénéchal consistent à administrer la justice, à disposer des charges de judicature, à pourvoir au gouvernement des places fortes, à la direction des troupes, et enfin à l'organisation de la maison du prince. Lysois, déjà sénéchal d'Anjou et du Maine, est le premier revêtu de ce poste important. Geoffroy récompense ainsi ses services à la bataille de Nouy.
Aux grandes tempêtes succède ordinairement le calme. La Touraine l'appelait de tous ses vœux. C'eût été pour elle un bienfait immense. Sa population décimée par la guerre et réduite par les impôts à la plus extrême misère , ses campagnes, si riantes d'habitude, aujourd'hui si mornes et si désolées, ses villes sans cesse assiégées, sans cesse affamées, avaient épuisé ses forces. Elle espérait donc en des jours meilleurs. Cet espoir fut déçu. Il était dans ses destinées de subir encore de nombreuses vicissitudes avant d'arriver à une tranquillité parfaite.
Neveu et légataire universel de Geoffroy Martel, mort sans postérité mâle , Geoffroy-le-Barbu était devenu comte d'Anjou et de Touraine. Jaloux des faveurs qui ont été accordées à ce prince , Foulques-le-Réchin , son frère , lui voue une haine implacable. Toutefois, pour mieux cacher ses dispositions hostiles, il lui témoigne les plus grands égards , fait cause commune avec lui dans une guerre que Geoffroy va soutenir contre le comte de Poitou, Guillaume \l. Mais, la guerre à peine finie, il lève le masque. Renaud de Chàleau-Gonthier, Geoffroy de Preuilly, (iirard de Montreuil et le pré\ôl d'Angers, Robert, se rangent sous ses ordres, s'emparent de leur suzerain légitime et le livrent à Foulques. Trahison infâme, dont ils furent au reste les premières victimes ; car le peuple, ameuté contre eux, les massacra sans pitié.
Possesseur des États de son frère, qu'il a j(îté en prison, Foulques-le-Réchin s'abandonne ù son humeur inquiète. Toute sa vie n'est qu'une longue suite
AiNCltNNt: ET MODEKiNE. OU
de querelles avec ses voisins, de contestations armées avec ses vassaux , les Arnoul de Meung, les Sulpice d'Amboise , les Lysois de Vcrnenil , les Thibaut de Rochecorbon, les Maillé, les la Flèche. Telle est l'acninonie de son caractère, qu'il ne peut même vivre en bonne intelligence avec son fils, Geoffroy III, auquel l'oncle de ce dernier, Geoffroy-le-13arbu, a transmis tous ses droits.
Sur ces entrefaites, la Trêve de Dieu, pacte de paix mis en vigueur dans le royaume, et particulièrement en Touraine, donne à cette province le temps de reprendre un moment haleine. Geoffroy III n'a de son côté rien négligé pour procurer au pays le repos sans lequel ses blessures ne peuvent se cicatriser. La mort vient malheureusement l'enlever trop vite à l'affection de ses sujets.
Foulques-le-Jeune, son frère d'un autre lit, ne lui a pas plus tôt succédé que les troubles renaissent. Autocrates dans leurs manoirs féodaux, les barons tourangeaux se jettent récipioquemenl le gant, et arment les uns contre les autres leurs hommes-liges. Parmi les plus acharnés se font remarquer Hugues d'Amboise et Albéric de Montrésor. Henri I", roi d'Angleterre, dont ces divisions favorisent les secrètes prétentions, les encourage sourdement, pousse même les mécontents à se révolter contre leur comte , et alors une collision presque générale a lieu, connue sous le nom de guerre des barons (1108). Foulques-Ie-Jeune se voit obligé de lutter contre ceux qui , loin de tourner ses armes contre lui, auraient dû les mettre à sa disposition, contre Eschivard, seigneur de Preuilly, contre Jean, seigneur de Montbazon. Plus fort, il est vrai, que ces rebelles, il les amena à rançon, et renversa de fond en comble leurs castels; trop magnanime, d'un autre côté, il eut la faiblesse d'oublier leurs torts.
Le mariage de son (ils aîné Geoffroy IV, dit le Bel, avec la princesse Mathilde , fille du roi d'Angleterre Henri I", fit passer cette province aux mains des Anglais. Mais, avant d'aborder cette époque révolutionnaire de nos annales, n'omettons pas de parler de quelques faits relatifs à l'existence si agitée de celui qui en fut le principal héros.
Il vient à peine d'arriver au pouvoir que, déterminés par son extrême jeunesse, dont ils espèrent avoir bon parti, ses voisins, ses tributaires, cherchent à lui ravir quelques parties de ses États. C'est d'abord le comte de Blois , Thibaut , qui prétend se soustraire au traité conclu entre son aïeul, Thibaut III, et Geoffroy Martel. Une voix souveraine intervient et fait entendre raison à Thibaut. C'est ensuite le fière de Geoffroy-le-Bel lui-même, Ilélie. Mécontent du lot que son père lui a octroyé en partant pour Jérusalem, il déclare la guerre au comte d'vVnjou et de Touraine. Quoique secondé par Rotrou , son beau-père, comte du Perche, il est battu , fait prisonnier, enfermé dans les cachots du château de Tours, oii il subit une longue captivité et où il meurt de chagrin. Viennent enfin une foule de seigneurs, roitelets sans vergogne, avides de renom et plus encore de butin, les Laval, les d'Amboise, les l'Ile-Bouchard , les Sablé. Un esprit d'indépendance extraordinaire les pousse à la révolte, soutient leur ardeur, en fait souvent des héros. Par sa vigueur et son activité Geoffroy-le- Be\ les contraint à rentrer dans l'obéissance, leur pardonne encore, pousse
70 LA TOUUAIM!:
inéme la condescendance jue:qu'à leur rendre les châteaux de leurs anciHres, et revient à Tours se reposer pour un moment de ses fatigues.
Nous n'avons point à parler ici , si ce n'est pour les mentionner en passant, des combats que les barons se livrent de nouveau entre eux. Maurice Escarpel , l'un d'eux, pour se venger du seigneur de Chaumont, dévaste ses domaines, la vallée de l'Amasse, les campagnes d'^Vmboise, les rives du Cher. Hugues d'Amboise, à son tour , use de représailles. Voulant que leS hommes-liges de ses domaines qui ont pu seconder son adversaire ne soient plus tentés de recommencer, il les fait saisir, et tous ceux qui sont pris les armes à la main ont les yeux crevés, les jarrets coupés, la langue arrachée. Sulpice II, qui a osé lutter avec le comte de Blois , subit une autre torture : prisonnier, ou lui offre sa liberté, pourvu qu'il fasse abandon de son château de Chaumont, et comme il refuse, onl'appliquechaque jour à la calasla, supplice durant lequel on étendait le patient, de même que le dernier desincas, sur un lit de fer au-dessus d'un brasier, de telle façon qu'il bnliât à petit feu sans mourir. Acharie, seigneur de Marmande, va heurter de front la banni(>re du vicomte de Châtellerault, que viennent seconder les seigneurs de Faye-la-Vineuse et de l'Ile-Bouchard. Mais, incapable de résister à de pareils adversaires, il est vaincu, voit raser son manoir et renverser même le rocher sur lequel il était assis. Quelque temps après , soutenu par Peloquin, son ami , il reprend l'offensive , enveloppe, pendant la nuit, une partie des troupes de ses adversaires, qui se sont retirées au fond d'une caverne , et les fait asphyxier sans merci.
De pareils excès font comprendre les mœurs du temps; toutefois, quoi qu'en aient dit les chroniqueurs, il ne faut pas croire qu'ils se soient trop fréquemment renouvelés. Qui ne sait d'ailleurs que la guerre a ses exigences terribles , épouvantables, auxquelles il faut souvent sacrifier I
Épuisé par les fatigues d'un voyage en Palestine, et sentant que sa fin était proche, Geoffroy-le-Bel pourvut prudemment au partage do ses Etats entre ses deux lils. A l'aîné, Henri , il laissa la plus forte part, avec cette clause restrictive, cependant, qu'aussitôt après son avènement au trône d'Angleterre ce prince remettrait l'héritage paternel à son frère Geoffroy \'. Cette clause eut des conséquences plus graves que ne l'avait pensé le testateur. La mésintelligence se mit entre les deux frères; il fallut en venir aux extrémités. Geoffroy V, que la noblesse appuyait, remporta d'abord l'avantage : la défection des siens le contraignit ensuite à ajourner ses projets (llôZi).
Enfin , le jour vint où il crut pouvoir rentrer dans la lice. Henri étant devenu roi d'Angleterre par suite de la mort d'Etienne, Geoffroy V le somme de lui restituer l'Anjou, la Touraine et le Maine, conformément aux intentions de leur père. Henri, à qui celte concession aurait enlevé sa |)répondérance en France, répond par un refus, cl, pour donner plus d'autorité à ce refus, il s'empresse d'aller à Paris oii il rend au roi Louis-le-Jeune foi et hommage des trois comtés dont il prétend s'arroger exclusivement la jouissance.
Exaspéré d'une pareille conduite , Geoffroy V jura d'en tirer raison les armes à la main, et pcut-Otre y fût-il parvenu s'il eût pu disposer de plus de forces.
AiNClENNE ET MODERNE. 71
Repoussé avec perte sur tous les points où il se montra, il dut entrer en accommodemont, Un mois après, il se rendit à Nantes, où il termina ses jours, l'année même qui suivit son installation comme comte de cette ville, honneur auquel Tavait appelé le vœu unanime des habitants, qui venaient d'expulser Hoël de leurs murs.
C'est ainsi que la Touraine échut aux Anglais, événement aussi heureux dans le principe qu'il était gros de malheurs pour l'avenir. Henri II se trouva dès lors le plus puissant prince de l'Europe : par sa mère, il possédait l'Angleterre et la Normandie; par son père, l'Anjou, la Touraine et le Maine; par sa femme Éléonore, que Louis-le-Jcune avait répudiée, la Guyenne et le Poitou.
En épousant Éléonore, Henri H s'était exposé au ressentiment du roi de France, dont il semblait ainsi blâmer la conduite ; c'est pourquoi ces deux princes avaient réciproquement pris les armes, l'un pour soutenir l'honneur de celle à laquelle il venait de s'unir, l'autre pour venger l'insulte qu'il croyait avoir reçue en celte circonstance. Les plus grands seigneurs s'étaient déclarés pour Louisle-Jeune: Eustache , lils aîné d'Etienne, roi d'Angleterre, Thibault-Ie-Iîon, comte de Blois et de Chartres , Henri I"", comte de Champagne, Robert, comte du Perche, et Geoffroy V, frère de Henri II. De pareils auxiliaires devaient effiayer ce dernier et d'autant plus l'arrêter qu'il n'était encore que duc de Normandie. Il n'en marcha pas moins résolument au combat, suivi de l'élite (le sa noblesse, et partout il se montra supérieur.
Ne pouvant se venger comme il l'eût voulu, Louis-Ie-Jeune poussa les seigneurs des États de son rival à protester contre sa suzeraineté. Il alla même plus tard jusqu'à souffler la discorde entre le monarque anglais et ses fils. Le mariage de Marguerite, fille de Louis, avec Henri-au-Court-Mantel, fils aîné du roi d'Angleterre, mit un terme aux hostilités, lesquelles ne tardèrent pas à reprendre, à l'occasion de l'impôt du dixième levé pour les croisades, événement qui trouvera sa place ailleurs. Enfin, les légats du pape rapprochèrent les deux souverains, et rétablirent entre eux la bonne harmonie.
Henri II avait toutes les qualités voulues pour faire un grand prince, et en aucun temps la Touraine n'eût été plus heureuse que sous son gouvernement, sises enfants eussent été moins envieux les uns des autres, si lui-même également, il faut bien en convenir, il eût mieux su faire valoir auprès d'eux son autorité royale et paternelle. Ses préférences avouées pour Jean excitèrent la jalousie de Richard, l'héritier présomptif du trône depuis la mort de IIcnri-au-Court-Mantel. En apprenant que leur père se préparait à faire couronnej' à sa place son fils cadet, Richard se rendit auprèsde Philippe-Auguste, qui avait succédéàLouisle-Jeune , et lui proposa de se liguer avec lui pour expulser les troupes anglaises de la Touraine. Usant de ruse, il alléguait principalement pour prétexte l'obstination avec laquelle le roi d'Angleterre refusait de lui rendre Alix, sœur de Philippe, qui lui avait été accordée en mariage. Philippe-Auguste se laissa entraîner, descendit en Touraine. accompagné de son nouvel allié, s'empara des places les plus importantes, et amena Henri II à une transaction dans laquelle ce dernier s'obligeait à livrer des otages, et à payer les frais de la guerre, qui ne s'élevaient
7i LA TOUnAINE
pas h moins de 20,000 marcs stoilings, soit 25,000,000 do noire monnaie.
Henri II mort (1189), Uichard lui succède et part pour la Terre-Sainte, où l'appelle sa bouillante intrépidité. Pendant son absence, Jean-Sans-Terre occupe militairement, à son profit, les provinces dont son frère aîné était devenu comte en mémo temps que roi d'AtigIcterre, par suite d'un traité passé entre lui et Philippe-Auguste. A son retour, Cœur-de-Lion invocpie contre le déprédateur l'appui du monarque français, lui concède, pour se rattacher, une partie de la Touraine, et parvient encore à l'entraîner. Mais les choses n'allèrent pas fort loin. Craignant le ressentiment de son frère, Jeau-Sans-ïerre lui demanda humblement pardon et lui resta constamment fidèle.
Heureuse en apparence, l'issue de cette querelle provoqua de nouvelles crises. Délivré de tout souci, Richard ne songea plus qu'à reprendre au roi de France ce qu'il ne lui avait cédé que par nécessité de ce riche territoire. Phi- • lippe-Auguste lui tint énergiquementtête, et leurs dissensions se terminèrent par des concessions réciproques. Cinq ans après , Richard recevait une blessure mortelle au siège de Chalus, en Limousin, et venait rendre l'àme h Chinon.
Sa mort ramena le trouble, et plus sérieusement que jamais, dans les provinces que l'Angleterre possédait eu France. Fils de Geoffroy II, quatrième fils lui-même de Henri II, roi d'Angleterre , Arthur, duc de Bretagne , avait autant, sinon plus de droits, à la possession de la Touraine, que Jean-Sans- Terre. Ln conflit s'éleva, auquel Philippe-Auguste prit chaleureusement part, tantôt pour l'un des deux concurrents, tantôt contre. La mort violente d'Arthur vint trancher la difliculté. Cité à la cour des pairs de France, comme coupable du meurtre de ce jeune prince, le monarque anglais ne crut pas prudent de s'y rendre, et fut pour ce fait dépossédé de la Touraine (120A), laquelle revint par confiscation à la couronne de France.
La rapidité forcée de cet aperçu nous a fait passer sous silence plusieurs épisodes de noire histoire (l'organisation du bailliage par Philippe-Auguste (il93), et les incursions si désastreuses des seigneurs poitevins) auxquels nous somme s obligé de revenir.
Cuillaume d'Azay fut le premier pourvu du bailliage , office d'où ressortissaient l'armée , la justice et la finance. Il recevait pour gages 124 livres par an , indél)endamment de 27 livres pour la nonrrilure d'un palefroi et du'u sounnelier, de 20 livres pour deux robes, et de la même somme pour un clerc ou écrivain.
Quant aux seigneurs poitevins, profitant du séjour prolongé de Jean-Sans- Terre en Angleterre, où le retient la cérémonie de sou couronnement (1109). ils pénètrent en Touraine, y commettent des ravages, secondés du reste en ceci par les Anglais fixés dans le pays; puis, pour mieux rançonner les habitants les plus riches, ils les emmènent en captivité, augmentant ainsi la désolation eau-* bée par la grande famine (pii affligea simullanément, dans la même année (1200), r Espagne , l'Italie . la France , el nolainmenl la Touraine.
Nous ne disons rien de la faineuso protestation de Dol , dont la conclusion eut lieu vers la même époque : il en sera spécialement question plus tard.
Maître absolu de la Touraine, de l'Anjou et du Maine sans qu'aucun compéii-
teiir songeât désormais à lui en disputer sérieusement la possession, Philippe- Auguste résolut de s'en attacher la noblesse par quelques distinctions honorifiques. Jusqu'alors la dignité de sénéchal avait été amovible: il la rendit héréditaire en faveur de Guillaume des Roches (J20/i). II créa ensuite cinquantecinq chevaliers bannerets, qui eurent le droit de faire porter leur bannière dans l'armée du roi. à la condition toutefois d'amener à leur suite un contingent de cinquante lances, des archers et des arbalétriers. André Duchesne a relevé leurs noms :
1° Sulpice III, seigneur d'Amboisc ; 2' Pierre Savary, seigneur de Mon(bazon ; 3° Guillaume de Pressigny, troisième du nom ; h" Barthélémy Payen, seigneur de lllairvaux; 5° Barthélémy de l'Ile-Bouchard ; 6" Amaury de l'Ile-Bouchard ; 7" Hugues de Bauçay, premier du nom ; 8» Josselin de Blo, seigneur do Champigny; 9° Névdlon de Prélevai; 10° Jean d'Alais, seigneur de Saint-Christophe ; 11" Robert de Pernay, baron de Semblanray ; 12° Gaultier seigneur de Montsoreau ; 13" Robert de Brenne, seigneur de Rochecorbon; lA" Philippe, seigneur de la Haye ; 15° Guy Scnnebaut; 16° Garnier de Donjon ; 17° Guy ou Gaudin de Ramefort; 18° Hugues de Fontaines, seigneur de Rouziers; 19° Bernard III, vicomte de Brosses; 20° le seigneur de Cluys; 21° Roger de Palluau ; 22° le seigneur de Chavigny; 23" le seigneur de Chaieau-Méliand; 24" Guillaume 1"% baron de Marmande; 25° Guillaume de Montléon, seigneur de Touffou; 26° Guillaume Turpin-Crissé; 27° Eschivard II, baron de Preuilly; 28° Hugues, vicomte de Châtellerault; 29° René du Perray, seigneur de Jallanges; 30° le comte d'Ange; 31" Hugues X de Lusignan , seigneur de la Morche ; 32° Geoffroy de Lusignan ; 33° Jean Chasteigner, premier du nom ; 34" Guillaume de Mauléon ; 35° Guillaume d'Apremont; 36° Guillaume de Souday ; 37" Herbert Turpin, seigneur de Semblançay ; 38» Savary d'Anthénoise ; 39° Rogon de Couhé; 40" Roland de Montrevel ; 41° Pierre Achard, seigneur de Pommiers; 42° (Jeoffroy de la Ferlé; 43° Tliibaut de Mathefelon, premier du nom; 44° GeoHVoy Godeschal; 45" Patrice de Chaorce; 46° le seigneur de Saint-Michel-sur- Loire; 47 Hugues Ridel , seigneur d'Azay ; 48» Guillaume d'Ercé; 49" Simon de Sainte-Maure; 50° Guillaume de Méré; 51° Simon Meingot, seigneur de Surgères; 52° Raoul de Mortemer; 53° Guillaume, deuxième du nom, seigneur de Montraorillon ; 54° Guillaume d'Azay; 55° Dreux de Mello, seigneur de Loches.
De toutes les familles de ces chevaliers qui ont pour la plupart accompagné Philippe-Auguste à la bataille de Bovines, si funeste aux Anglais, une seule existait encore dans ces derniers temps, ou du moins possédait des terres en To iraine, c'était la famille, si vieille et si illustre, des Lusignan, laquelle a donné un roi à Jérusalem. Nous ne pouvons parler de Josselin de Champchevrier — Joscelinus de Campo-Caprario — que l'on pourrait aussi, quoique avec réserve, faire figurer dans ce relevé. Rien jusqu'ici ne nous prouve qu'il ait appartenu à la grande famille du même nom qui habite en ce moment la commune de Cléré, près Luynes.
Jean-Sans-Terre, en 1204, n'avait pas renoncé librement à la Touraine; espérant qu'un jour il pourrait la reconquérir, il avait continué de s'en qualifier comte, exemple imité par ses successeurs. Henri III, roi d'Angleterre, alla plus loin encore que les autres, ^1 en demanda la restitution. Pour toute réponse, Philippe lui envoya l'arrêt de confiscation prononcé par la Chambre des pairs. Le monarque anglais ne se tint pas pour battu; il revint de nouveau à la charge. Cette fois on ne daigna même pas lui répondre. Enfin intervint un traité daté de 1256, par suite duquel saint Louis céda (mesure impolitique s'il en fut!) au roi d'4ngleterre le Périgord, le Limousin, l'Agénois, le Quercy, la Saintonge, reconnut le roi Henri pair de France, en qualité de duc de Guyenne, et obtint de lui, en échange, qu'il renoncerait désormais, d'une façon définitive, à la Normandie, à l'Anjou , à la Touraine et au Poitou.
De 128A à 1328 seize conciles eurent lieu dans la province ecclésiastique :
74 LA TOUHAINE
six (lo cos conciles mcrilent qiio leurs principales dispositions soient connues, — Dans le premier, en 1231, à Château-Gontier, il fut prescrit de faire raser les ribauds ou gouliards, (jui tiraient leur nom de Guliaro, célèbre bouffon de Rome. — Dans le deuxième , en 126/i , h Nantes, il fut défendu aux prêtres de chasser, par la raison, disent les Pères, qu'aucun saint n'a jamais été chasseur, et il fut enjoint de ne pas servir plus de deux plats aux évOques lors de leurs visites diocésaines.— Dans le troisième, en 1268, à Château-Gontier, il fut interdit aux baillis d'occuper injustement les biens de l'Église, et de mettre des mangeurs {coviestorea) dans les maisons des moines. — Dans le quatrième, en 1269, à Angers, on exigea des seigneurs qu'ils laissassent leurs vassaux libres d'aliéner les biens qu'ils tenaient d'eux en censive. — Dans le cinquième, en 1270, à Langeais, on prohiba les mariages clandestins, et on voulut que les avocats, mesure (pi'il serait bien difficile de fîiire prévaloir 'aujourd'hui, fissent serment de ne se charger d'aucune cause qui leur paraîtrait injuste. — Dans le sixième enfin, en 129A, à Sanmur, il fut interdit aux prêtres, dans la confession, d'imposer des pénitences pécuniaires jiour l'absolution des péchés d'adultère, d'inceste et de fornication. Quant aux dix autres conciles, qui demanderaient à être traités plus longuement, ils concernaient les croisades ou la discipline ecclésiastique. Il en fut à peu près de même de ceux qui eurent lieu en 1365, en 1/131 et en llihS. Dans le concile de lâSl, la fête des Fous, que l'on célébrait à Noël, fut déclarée abolie.
Érigée en duché-pairie par Philippe de Valois, en faveur de Jeanne de Bourgogne, son épouse (1328), la Touraine, pendant quelque temps, fut tranquille et fit son prolit des bénéfices de la paix que saint Louis lui avait procurée, et que rien ne troubla pendant le règne de ses successeurs, si ce n'est, sous Philippe-le- Jjardi, la tentative que fit Henri III pour arracher à ce prince deux provinces, l'Agénois et le Quercy, tentative dont la répression eut du retentissement en Touraine; et l'acerbité avec laquelle Philippe-le-Bel poussa le procès intentéaux Templiers, cause à jamais célèbre dans les fastes de notre pays. « Quanta l'es- 1) tendue du pais toràgeau, elle n'est guère grande, écrivait Belleforêtà la même » époque, veu que il est enceinct de plusieurs autres provinces qui l'avoisinent, » comme au ponent il a l'Anjou, du(|uel il est séparé par le terroir et finagede » Saumur, et une partie du Poitou, duquel il est divisé parla rivière de la Creuse, M sur laquelle est assise la ville de Chinou , qui est du baillage et dépendances de .) Touraine : comme encore au midy lui est le pais Berruyer, duquel il est sé- » paré par les finages de Châtillon-sur-ïndrc; K^vers l'orient, selon le cours » de la Loire, lui est le pais Bloisie et une partie du Berry, duquel le fleuve du ». Cher le divise; et ainsi vous voyez comme la région tourangeoise est encla- «vée, qui encore au septentrion a les pais du Maine et \endosinois, desquels » la rivière de Loir le sé|)ar(^ »
Malheureusement sa prospérité ne fut que passagère. Les Anglais, au mépris du traité fait entre saint Louis et Henri III , recommencèrent leurs incursions. Campés dans plusieurs villes et châteaux dont ils s'étaient emparés par ruse ou par force, ils mettaient les habitants à contribution, espérant lasser leur patience, les pousser à la révolte ou les obliger à leur rendre les belles provinces
ANClENiNE ET MODERNE. 75
qu'ils avaient jadis possédées et dont ils regrettaient si vivement la perle, Edouard III se montra des plus acharnés; ne pouvant quitter l'Angleterre, il confia la direction de son armée à son fils aîné, le prince de Galles. De sou côté, le roi Jean nomma des gouverneurs particuliers pour veiller à la défens(î des places menacées. Le maréchal de Nesle, Jacques Clermont, vint en cette qualité en Touraine.
Dès ce moment aussi l'invasion fit des progrès chaque Jour plus rapides. Les Anglais s'étant avancés jusqu'aux portes de Poitiers, le roi se porta de sa personne au devant d'eux. Leur rencontre est un des plus affligeants faits d'armes de nos chroniques. Le prince de Galles, déterminé par les conseils du cardinal de Périgord, demandait une trêve de sept ans, ce qui équivalait à une paix définitive; il offrait de rendre les prisonniers, les forteresses qu'il avait occupées depuis son départ de Bordeaux. Aveuglé par l'orgueil, le roi refusa. Est-il besoin de dire quelle fut la conséquence de ce refus? Quoique l'armée française se composât de cinquante mille hommes, et celle des Anglais de douze mille seulement, ceux-ci furent vainqueurs. Jean, lâchement abandonné par ses généraux , ses chevaliers, qui avaient fait preuve de l'impéritie la plus déplorable, tomba prisonnier d'un simple soldat, et fut envoyé à Londres (1355).
A tant de honte vint se joindre une faiblesse dont les résultats furent heureusement atténués par un prince qui se montra plus jaloux de la dignité de son pays. Edouard III offrait au roi Jean de lui rendre la liberté en échange de la Normandie, de l'Anjou, de la Touraine, du Maine, du Poitou, de l'Agéuois, du Quercy, de la Gascogne, de l'Angoumois, et le roi Jean allait souscrire à cette honteuse transaction. Heureusement le dauphin Charles , régent du royaume, intervint et refusa d'y souscrire. Par ses soins, la paix fut signée à Bretigny ; il fut arrêté que le roi d'Angleterre recevrait le duché d'Angoulème, que le roi Jean lui donnerait en otages quarante chevaliers, parmi lesquels les sires de l'Ile-Bouchard , d'Amboise, de Montbazon, de Maillé, de Veret/, quarante-deux bourgeois, dont deux de Tours, et que, moyennant cette cession, le prince de Galles évacuerait toutes les places qu'il possédait en France, et notamment en Touraine (8 mai 1360).
Devenu roi à son tour sous le nom de Charles V, le dauphin demeura aussi scrupuleux observateur de ses engagements qu'il avait été habile diplomate. Il n'en fut pas de même du roi d'Angleterre. Des lieutenants généraux furent alors nommés pour réprimer l'audace de ses troupes, pour s'opposer à leurs entreprises. Jean de Bueil et Bertrand Duguesclin parvinrent à les repousser (1369), et le maréchal de Sancerre acheva leur expulsion.
Vers la fin de la même année furent créés, en France, les baillis des ressorts et exemptions, dont les attributions consistaient spécialement à juger les causes des privilégiés. Jean de la Treille occupa pour la première fois cette charge dans notre province.
Depuis lors, la Touraine ne retoiTiba plus au pouvoir des Anglais qu'à deux époques assez rapprochées l'une de l'autre, encore ne fut-ce que pour un moment et à simple titre de vasselage : la première, en 1/|23, dans la per-
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sonne du duc de Belfoid , qui, appelé, comme on le sait, par la reine Isabeau de Bavière, se prétendait régent de France, et qui, à ce titre, s'était cru le droit de s'attacher le comte de Richemont en lui octroyant le titre de duc de Touraiue; la seconde, en lZi31,dans la personne de Jean Fitz- Salam , comte d'Arundel , qui reçut également cette dignité de Henri VI, roi d'Angleterre, lequel se disait roi de France. Nous voyons bien encore, il est vrai, figurer en cette même qualité un comte Archibald de Douglas, et l'infortunée Marie Stuart; mais le premier obtint cet honneur en récompense des services qu'il avait rendus à Charles VII en amenant des troupes à son secours, et la reine d'Ecosse reçut la Touraine pour douaire h l'occasion de son mariage avec François II.
Parmi les ducs apanagistes de notre province, qui se sont succédé , de Jeanne de Bourgogne (1328) au duc François d'Alençon (1576) , et dont nous donnerons la liste à la fin de cet ouvrage, nous remarquons le duc d'Anjou, Louis I". Ce prince, tout i\ la fois duc de Touraine et roi de Naples, acquiesça à la réunion du Loudunois à son duché (1376), événement qui donna beaucoup plus d'importance à ce grand fief qu'il n'en avait eu jusqu'alors; et la dignité de sénéchal héréditaire ayant été supprimée , il nomma pour y suppléer un grand bailli gouverneur , poste éminent auquel fut appelé pour la première fois le chevalier Pierre d'Avoir.
Enfin vint le temps où le vieux pays des Turones , avec le Berry et quelques places de l'Auvergne, forma pour ainsi dire toute la monarchie française de fait. Ce fut celui, de trop malheureux souvenir, où la France presque entière était au pouvoir des Anglais, qui avaient mis à profit la démence de Charles VI. Le fils de cet infortuné monarque, Charles VII, traqué de toutes parts, errait, plein de terreur, de Tours à Amboise, d'Amboise à Loches, et de Loches à Chinon. L'arrivée de Jeanne d'Arc mit un terme à une si intolérable situation.
Le long séjour en Touraine de Louis XI, de Charles VIII, de Louis XII, et même de François I", appartient à un ordre de faits d'un intérêt tellement palpitant, tellement grave, que nous ne pourrions leur consacrer ici l'espace nécessaire, et que d'ailleurs ils trouveront bien mieux leur place dans l'histoire particulière des villes et châteaux. Disons cependant que Louis XII ordonna la réformation de la coutume du pays, travail confié au talent éprouvé du vieux président Thibaut Baillet, et à celui non moins sûr du procureur général au parlement de Paris, Jean Baudet (1507); que de cette province, réunie sous Charles VII à la couronne, François I" détacha en faveur de Louise de Savoie, sa mère, la baronnie d'Amboise avec centquarante-six seigneuries qui en dépendaient(1518) ; que les gouverneurs, qui s'y succédaient assez rapidement, furent autorisés à prendre le titre de gouverneurs-lieutenants-généraux, sans que ce poste élevé portât préjudice à celui des lieutenants-généraux du roi , leurs attributions étant tout-à-fait distinctes; que, toujours pauvre d'argent et toujours avide de s'en procurer, quels que fussent les moyens, le restaurateur des lettres substitua aux dignitaires dont nous venons de parler des grands baillis ou baillis d'épée, dont il vendit fort bien et fort cher les offices, ce qui ne l'empêcha pas de
grever les Tourangeaux de soixante mille livres annuelles, dont il gratifia sa femme, Éléonore d'Autriche, sœur de Charles-Quint, avantage qui fit considérer cette princesse comme duchesse apanagiste jusqu'à sa mort (1556) ; qu'en vertu de lettres-patentes de Henri II (12 février 1558) et de François II (A juillet 1559) eut lieu une seconde réformation de la coutume de Touraine par les commissaires du roi, Jacques Viole, Christophe de Thou et Barthélémy de Faye : réformation qui privait les archevêques de Tours des privilèges qu'ils avaient eus, comme barons d'i\rtannes, de pouvoir faire grâce aux malheureux condamnés au bannissement; que le duché d'Anjou fut distrait du gouvernement général de la province, qui comprenait alors la Touraine, l'Anjou, le Maine, le Grand et le Petit-Perche, le Vendomois, le comté de Biois et le Loudunois, en compensation desquels y furent incorporés le duché d'Orléans et le bailliage d'Étampes, par déclaration du roi Charles IX; el qu'enfin la Touraine se trouva au nombre des provinces où les intendants, chargés de la justice, de la police, des impôts, et de l'administration des fonds publics, d'abord connus, comme nous l'avons dit, sous le nom de missi dominici , supprimés sous les comtes héréditaires, rétablis par Charles IX (156/i), furent de nouveau révoqués par Henri III, sur la demande des états généraux de Blois (1576).
La conjuration d'Amboise (1566), cette page si dramatique, si émouvante de nos annales; les guerres de religion, durant lesquelles, indépendamment de plus de quinze mille victimes, trois villages et dix-huit mille maisons , d'après des relevés authentiques, furent réduits en cendres, se rattachent aux localités et reviendront en leur temps et lieu.
Le 22 mars 1576, François, cinquième fils du roi Henri II, étant mort peu de temps après en avoir été nommé duc, la Touraine cessa définitivement d'être l'apanage des princes de la famille royale. Douze ans après, Henri III, h la suite de la catastrophe des États de Blois, vint y chercher un refuge. Il y transporta les principaux corps du royaume. Sous Louis XIII apparaît le cardinal de Richelieu. Plus roi de France que le roi lui-même, ce prélat, si diversement jugé par les hommes , possédait en Touraine de vastes domaines , et y faisait beaucoup de bien suivant les uns, le contraire au rapport des autres. Par ses ordres, une ville entière se fonde, qui subsiste, intacte en majeure partie, et qui , fort négligée depuis, porte encore malgré cela son nom.
En 1620, la Touraine avait pour limites, d'un côté : Candes, Champigny, Velèche, Marmande, Port-de-Piles ; d'un autre côté : La Roche-Posay, Villeigne , Artenaille, Villedieu, Chambon, St-Pierre-des-Champs , Marveil-sur-Cher ; sur une autre face : Montrichard , Chaumont , Herbault , les Hermites , Noyau ; enfin , pour revenir à notre point de départ : Châteaux, Rillé, Hommes, les Essards, Renais, Artigny, Port d'Ablevoys et Chousay, au delà desquels se trouvaient le Poitou, l'Anjou, le Vendomois, le Rlaisois, le Berry.
De Richelieu à Louis XVI, rien qui intéresse spécialement l'histoire politique, géographique et administrative que nous traçons en ce moment, si ce n'est la révocation de l'édit de Nantes, dont nous signalerons plus tard les funestes eflets; l'abolition, par Louis XIV, de l'intendance (1648), et le rétablissement
78 LA TOlJKAliNE
(le celte charge qui se inaiutint jusqu'au jour où se (ireut sentir les premiers
ferments de la révolution française.
En 1789 , la Touraine formait un des trente-deux gouvernements de la France, relevait du parlement de Paris, et donnait sou nom à l'une des vingt-cinq généralités composées, outre cette province, de l'Anjou, du Maine et d'une petite partie du Bas-Poitou. Sur vingt de ses villes, huit étaient royales: Tours, Amboise, Loudun, Loches, Châtillon , Chinon , Langeais, Montrichard. On comptait eu outre cinq duchés-pairies : Cliàteau-La-Vallière, Mongoger, Loudun, Montbazon, Luynes; quatre comtés : Loches, Montrésor, Besançon, Chinon; cinq marquisats : Mézières, Château-Renault , Reignac, Cinq-Mars, Villandry; quatre vicomtes : la Guerche, Paulmy, Azay-le-Chétif, Tours; vingt-six baronnies: Amboise, Artannes, Beauçay, Beaulieu, Berrie, Chàleauneuf, rile-Bouchard, La Haye, Langeais, Ligueil, Marmande, Miré, Nouatre, Palluau,Pressigny,Preuilly, Roche-Corbon, LaRoche-Posay, Sache, Saint-Christophe, Saint-Michel, Sainte-Maure, Semblançay, Sennevières, Veretz, Villandry; et un nombre considérable de chatellenies, parmi lesquelles :Azay-le-Rideau, Chenonceaux , la Bourdaisière, Ussé; deux présidiaux: Tours, Chàtillon-sur- Indrc; quatre sièges royaux: Tours, Loches, Chinon, Langeais; une grande maîtrise des eaux et forêts; une prévôté générale; une juridiction consulaire; un bureau des linances ; dix greniers à sel : Tours, Amboise, Chinon, Loches, Langeais, Montrichard, La Haye, Neuvy-le-Roi , Sainte-Maure, Preuilly.
La généralité de la Touraine venait immédiatement après celles de l'Ilede-France, de la Normandie et du Languedoc. La population était de 1.338,700 Ames, et son impôt de 30,000,000.
Énorme eu lui-même, cet impôt le devenait bien davantage par l'injuste inégalité avec laquelle la répartition en était faite. Le peuple, toujours le plus lésé en pareille occurrence, se plaignait à haute voix. Une crise violente, et d'autant plus redoutable qu'elle travaillait depuis longtemps déjà les esprits, se lit partout pressentir. Des assemblées provinciales eurent lieu où l'on mit en application les piincipes tentés ailleurs avec succès par l'habile et sage Turgot. Composées des trois ordres, la noblesse, le clergé, le tiers-état, elles se réunissaient isolément avant de confondre leurs travaux, et ne pouvaient prolonger leurs séances au delà de vingt et un jours. On s'y occupa sérieusement de moditier l'état présent des choses, de réformer l'administration intérieure. Mais cette même administration avait creusé un abîme, ou ne put assez à temps le combler. A l'assemblée des notables succéda bientôt celle des états-généraux : elle se tint le 16 mars 1789. Nous renvoyons à la ville de Tours les décisions prises dans cette assemblée sur la motion de l'un des principaux membres.
La nouvelle division de la France, pendant la révolution de 1793, lit appeler la Touraine département d'Indre-et-Loire, de deux rivières, l'Indre et la Loire, qui la traversent de l'est à l'ouest. Cette délimitation réduisit son territoire d'un cinquième; de liiO paroisses qu'elle comptait alors, elle n'en conserva plus que 336. Ses limites seules furent toujours, ou à peu de chose près , les mêmes. Divisée en deux parties par la Loire, l'une méridionale, l'autre
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septentrionale, celle-ci contenant 108 lieues et l'autre 201 lieues carrées de superficie, elle se trouva bornée: au nord, par les départements de Loir-et-Cher, de la Sarthe, de Maine-et-Loire ; et au midi, de l'ouest à l'est, par ceux de la Vienne et de l'Indre. Sa plus grande longueur fut de 25 lieues, sa plus grande largeur, irrégulièrement il est vrai, de 22 lieues, sa superficie, de 309 lieues carrées, son élévation moyenne au-dessus du niveau de la mer, de IhQ mètres, sa population, de 301,5/|Zi habitants; et enfin comme armoiries elle portait : de gueule au château d'argent^ et, lorsque le duc d'Anjou, Louis I", fut devenu roi de Naples, on y ajouta : la bordure componée de Jérusalem el de Naples-Sicile.
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Lellre du cardinal Bcntivoglio. — Origine de C^.sarodu- MM, premier nom connu de Tours. — Portrait de Jules César. — Incendie et rélal)lissernent de la cité gauloise.
— Domination hes Iîomains. — Moyens employés par eux pour asservir les Turoncs. — Le sénat. — Monuments publics. — Le palais impérial cl le temple païen. — Récente découverte d'objits antiques. — L^OsIrinutn et le cimetière des Romains. — Le Christianisme. — Saint Catien, premier évéque de Caesarodunum — Persécutions contre les chrétiens. — Saint Lidoire. — 11 fait construire la première église de Cxsarodunum. — Anicien, gouverneur pour 1rs Romains. — Saint Martin, surnommé le Grand Thaumaturge des Gaules. — Sa vie et sa mort. — Sulpice Sévère. — Insurrection des Turone«. — Touns. — Premières fortifications de cette ville. — Le tombeau de Turnus. — Les Visigolhs. — Nouvelle découverte d'objets antiques. — Saint Brice. — Accusation portée contre lui. — Sa justification. — Son expulsion de Tours. — Son rap|)el. — Saint Eustoche. — Premier concile tenu ù Tours. — Saint Perpète. — Agi- Ion, second gouverneur de Tours pour les Romains. — Chute de I'empire romain. — Occupation des Visigotbs.
— Euric et Alaric. — Exil de l'évéque Volusien. — Sa mort violente. — Vérus lui succède et est également envoyé en exil.
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En 1619, le cardinal Bentivogiio, nonce du pape auprès du roi de France, étant venu passer quelque temps en Touraine pour rétablir sa santé, qu'avaient délabrée des travaux opiniâtres, fut si charmé de son voyage, qu'il écrivit à ce sujet une lettre dont nous extrayons le passage suivant. Cette lettre était adressée au duc de Montéléon , grand d'Espagne et ambassadeur, qui habitait alors une maison abbatiale de Marmoutier, Rougemont, où la beauté du pays l'avait également attiré.
« Ma lorniamo à Turs , à queslo dclicioso paese . etc. Mais revenons à la ville
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* de Tours, h ce pays délicieux. C'est véritablement lui qu'on pourrait appeler » l'Arcadie de la France, excepté qu'il lui manque un Sannazar français pour la » chanter. Mais s'il n'a pas le nom d'Arcadie, il a du moins mérité celui de » jardin de la France, et, en vérité, on trouve que ce n'est pas sans raison, sur- » tout quand on considère cette belle Loire qui l'arrose, ces rivages si riants, » ces campagnes si riches et ces vues si pittoresques. Que semble à votre excel- ~k lence de la position de la ville de Tours et de ce village voisin où est situé le » célèbre monastère de Marmoutier ? Que lui semble de ces petites îles qui de » loin forment un pont que la nature paraît ajouter à celui que l'art a élevé, et » sous lequel le fleuve se déploie pour entrer dans la ville? Que lui semble enfin » de celte multitude d'arbres qui s'élancent du milieu des habitations, etc. , etc. ? »
Ce que le cardinal Bentivoglio écrivait alors, nous pourrions le répéter encore aujourd'hui. Tours, que traverse dans toute sa largeur la grande route de Paris à Bordeaux, est situé sur la rive gauche de la Loire, dans une plaine qui s'étend entre ce fleuve et le Cher. Un canal de jonction, œuvre de notre époque, d'anciennes dépendances du Plessis-lès-Tours, un mail aux vieux et grands arbres, des coteaux chargés de vignes, de taillis, de vergers, de jardins, des villas enfouies dans la verdure et les fleurs : telle est la ceinture que la main de Dieu et celle des hommes lui ont faite.
Que si maintenant vous montez au sommet de la tour de Charlemagne, ruine célèbre qui en occupe le centre, de larges rues, de belles places, de somptueux édifices, d'élégants hôtels, des fontaines de marbre, un pont magnifique, le seul, en son genre, qu'il y ait en France, et même en Europe, et même dans le monde, de vertes et riantes îles, un fleuve capricieux, pittoresque, imposant : tel est le panorama qui s'off"re alors à vos regards.
Cette ville, toute coquette et pour ainsi dire toute neuve, est une des plus intéressantes, et, antithèse assez singulière, des plus vieilles cités, non-seulement de France , mais encore des Gaules. Les documents relatifs à son origine sont épars, incertains, difliciles à réunir. Plusieurs historiens prétendent qu'elle fut fondée mille ans avant Rome, il y aurait alors aujourd'hui 3598 ans; mais ils ne nomment point le fondateur. « Quelques-uns, dit André Duchesne, tiennent que » ce fut un Troyen appelé Turnus, contemporain d'Énée, ce grand et premier » parent de la nation romaine, qui en jeta la première pierre, voire maintiennent » que son tombeau y est encore apparent , et que de lui , tant la ville de Tours » que les tournois et joutes que l'on fait encore quelquefois en France pour don- » ner du passe-temps aux dames, ont tiré leurs noms. » D'autres, et notamment le géographe Ptolémée, attribuent cette fondation à Jules (]ésar. De son côté, un poète bel esprit soutient hardiment que c'est au fils d'Hector, à Francus, que nous en sommes redevables :
A riionneiir de Tliuringe où il gagna le camp, Il nomma Thuringeois le plus fertile champ, Qu'il soit es lieux de Gaule et en pays de France, En la belle Touraine , où les liiiils d'excellence
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Naissent à grand foison , puis il fit bâlir Tours Témoin aux Allemands de leur tardif secours.
Enfin, s'il fallait en croire Jean Chenu, de Fonteny et tant d'autres, qui se sont élevés contre ces versions, avancées toutes par Le Maire de Belge, Nicole Gilles et le R. P. Martin Marteau, écrivains, nous le disons surtout du dernier , d'une exactitude fort contestable , l'existence de Tours remonterait aux Celtes; fortes et florissantes, les Gaules auraient eu de nombreuses et grandes villes bien longtemps avant qu'il fût question de Troie.
« Laissons, comme dit notre vieil historiographe, laissons à la poésie ses « denrées et merceries fabuleuses » , et cherchons ailleurs la solution du problème. A notre avis, les Kimris ont du être les premiers fondateurs de la capitale des Turones. Nous l'avons rapporté plus haut, sans lien aucun , dans le principe, sans lois, presque sans industrie, et en majeure partie sans commerce, les Gaulois vivaient en tribus errantes, isolées, si heureuses de cette sauvage existence qu'elles ne songeaient pas à s'en faire.une autre. Les Kimris venus, et avec eux le druidisme, une révolution complète eut lieu dans les mœurs des Turones. Imbus de nouvelles maximes religieuses, et soumis désormais à des institutions qui , toutes vagues encore qu'elles fussent, promettaient de se développer assez rapidement, ils sentirent la nécessité de se réunir, de se fixer sur un point de leur vaste territoire. Comme les peuplades du midi, qu'avait entraînées déjà l'exemple des Grecs, des Phéniciens, des Carthaginois, et longtemps après des Romains, elles formèrent d'abord des bourgades, puis des villages, puis des villes.
C'est vers cette époque (638 ans av. J.-C.) qu'il nous paraît le plus rationnel et le plus vraisemblable de reporter l'origine de Tours. Quant à Turnus, dont le nom reparaît pour la seconde fois sons notre plume , nous n'insisterons plus sur ce qui lui est relatif; Polybe, Ammien, Tite-Live, n'en disent pas un mot, quoiqu'ils parlent souvent des Gaules. Or, s'il eût réellement existé, Troyen ou Gaulois, il est probable qu'ils en eussent au moins fait mention.
On a longtemps discuté sur l'étymologie du nom de Tours, et, comme il arrive souvent en pareille matière, on ne s'est jamais entendu. On a cru l'avoir trouvée dans le mot celtique ttir, iuran, qui tourne, qui change, ce qui alors aurait fait dire à Lucain :
Nec ultra Inslabiles Turones circumsila castra coercent.
Mais ces vers ne sont point de l'auteur de la Pharsale , ils ont été interpolés dans son poème; on les y a mis en lettres italiques, afin d'indiquer la supposition. Tacite parle des Turonii^ et ne nomme point leur ville capitale, la carte de Peutinger des Turupii, la géographie de Ptolémée des Turogies. la table théodosienne des Turones , sans éclaircir la question. De plus de huit cents capitales qu'il soumit h ses armes dans l'espace de dix ans, César n'enregistra les noms que d'une huitaine, et il ne crut point devoir y comprendre celle des Turones.
Donc, à notre avis, le plus simple est de penser que, dans le principe, cette antique cité n'a pas eu de désignation particulière bien déterminée; que les Romains lui ont donné le nom de Cœsarodunum , en commémoration du grand capitaine qui s'en était rendu maître le premier, et qu'enfin, comme le dit Pelloutier, dans les dernières années du iv*^ siècle, ou au commencement du v*, la plupart des villes gauloises ayant perdu leur ancien nom pour prendre celui du peuple sur le territoire desquels elles étaient situées, la capitale de laTouraine suivit sans doute cet exemple, et prit le nom qu'elle porte aujourd'hui.
Une autre question a divisé et divise encore les archéologues: nous voulons parler du premier emplacement de Tours. On a d'abord distingué deux villes : celle des Turones, celle des Romains. Les uns prétendent que le premier site de Tours fut à l'endroit même où est actuellement la Vieille-Poissonnerie; d'autres, l'historien Dufour notamment, dans les rochers et sur le plateau de Saint-Symphorien. Quant au site de Cœsarodunum , un écrivain tourangeau , M. de la Sauvagère, veut qu'il ait été sur les hauteurs de Luynes ou Maillé. D'importants débris d'un aqueduc, dans la commune, une chaussée romaine appelée encore Chemin de César, enfin plusieurs gros pans de mur retrouvés le long et au-dessous de la cure de Saint- Venant, en sont à ses yeux des preuves. Au besoin, il invoque le témoignage de l'évèque de Périgueux, saint Paulin, auquel il fait dire que, longtemps avant lui, la capitale de la Touraine florissait dans les Gaules, qu'elle était très peuplée et distante de la ville de Tours, DE SON TEMPS, cc qui établirait qu'en effet il y aurait eu deux villes parfaitement distinctes l'une de l'autre.
Quelque grande que soit notre déférence pour l'érudition de ces savants, nous ne saurions adopter leur manière de voir en cette occurrence. Déterminés par leur goût pour la pêche et la navigation , les Turones ont bien pu fjormer une bourgade sur la rive gauche de la Loire; mais nous ne pensons pas que cette bourgade ait été jamais le noyau de la ville actuelle. De même, nous hésitons à croire à son existence première sur les coteaux de Saint-Symphorien. Les villes gauloises, en général, étaient peu con^dérables. Défendues, en guise de murailles, par des poutres entrelacées, dans les interstices desquelles on faisait entrer des pierres et de la terre, elles ne pouvaient pas plus résister à l'action destructive du temps qu'à celle de la guerre, et nous laisser par conséquent d'imposants vestiges. Toutefois, du moins, à défaut de ces indices, nous devrions, d'une façon quelconque, acquérir la preuve que lesTurones auraient eu de grands avantages à choisir ces emplacements de préférence à d'autres. Or, rien jusqu'ici n'a pu fixer nos incertitudes. S'il est vrai que les Celtes aimaient mieux habiter les hauteurs que la plaine, et que les Romains eux-mêmes recherchaient les endroits élevés pour s'y établir, afin de dominer le pays d'alentour, il ne nous paraît pas moins hors de doute, ainsi que l'ont avancé Robin et Chalmel, que Tours a de tout temps été où l'ont trouvé les Romains, où il est encore aujourd'hui, et qu'il n'a jamais existé ailleurs; que les Turones, à l'arrivée de César, se sont d'abord retranchés, lui abandonnant leur ville, sur les coteaux de Saint-Symphorien , où ils se creusèrent des habitations dans le roc et la
terre, croyant ainsi se soustraire à la domination des vainqueurs; que M. delà Sauvagèrc a donné une fausse interprétation au passage du livre de saint Paulin, qu'il convient mieux de traduire par ces mots : « Tours l'emportait autrefois sur les autres villes de la Gaule par sa population et la fertilité de ses environs »; que cet honorable archéologue a pris une mansio pour la ville elle-même, ce qu'a fort péremptoirement démontré Dufour ; que Cwsarodunum ne signifie pas montagne de César, mais bien plutôt, avec La Tour d'Auvergne-Corret, si compétent en fait d'étymologies, et avec les savants éditeurs du glossaire de Du Cange, lieu enfoncé de César, la terminaison dimunt exprimant un endroit profond, ou, suivant Scaliger, une ville ou un fort, et non point une élévation ; et qu'enfin les Turones, de même que les Romains, — la position «de Bourges le prouve — se renfermaient aussi quelquefois dans le pays plat.
Au surplus, on eût difficilement trouvé un emplacement plus avantageux, sous tous les rapports, que celui dont nous entendons parler. Situé dans une plaine, entre deux barrières naturelles, la Loire et le Cher, il convenait admirablement à un peuple qui craint les surprises et à une armée pour laquelle l'espace est indispensable. Aussi, quoique les Turones, en évacuant la place, l'eussent presque entièrement rasée , César n'avait-il pas hésité à en relever les murs et à s'y établir, persuadé que de ce point jl pourrait aisément contenir les indigènes, et tôt ou tard les ramener à lui.
Ces faits établis, soyons assez juste pour le reconnaître, le véritable fondateur de Tours, de la ville actuelle, de cette cité mystérieuse qui a tant exercé et exercera sans doute tant encore la patience des érudils, c'est l'illustre conquérant des Gaules, c'est celui dont elle a porté longtemps le nom. « Il y a quelque » apparence, dil Mézerai, que Cœsarodununi et tant d'autres villes lui doivent » leur premier estre ou leur agrandissement. » Il nous a donc paru juste de donner ici son portrait d'après Suétone.
D'une haute stature et bien fait de sa personne. César avait le teint blanc, le visage plein, l'œil noir et vif, le tempérament robuste. 11 portait toujours une couronne de laurier, faveur que lui avaient accordés le peuple et le sénat, et l'on prétend que c'était pour cacher une calvitie trop précoce et se dérober aux plaisanteries de ses amis. Trop élégant, trop occupé de sa personne, il se faisait raser chaque jour et même épiler, et avait autant de soin de ses mains qu'une femme. Sa mise était irréprochable. Ln laticlave garni de franges aux poignets et semé de gros clous de pourpre lui servait de vêtement habituel. Les pierres précieuses, les sculptures, les statues, les tableaux antiques dont il ornait son palais , prouvent qu'il aimait par dessus tout le luxe. Sa sobriété n'avait pas d'égale. Caton a dit de lui : « César est le premier qui ait entrepris à » jeun de renverser la république. » Le plaisir des sens absorbait la majeure partie de son existence en temps de paix. Un grand nombre de femmes célèbres, parmi lesquelles des reines, des Gauloises, ont été successivement ses maîtresses. Trop rigoureux dans ses conquêtes guerrières, il ne gardait aucune mesure, surtout lorsqu'il s'agissait de faire du butin. Son avidité alla si loin, sous ce rapport, qu'il pilla les temples des dieux, et que sa part, seulement dans les
LA ÏOIIRAINK
Gaules, fut d'une valeur de Irenle-lrois millions de francu, ce qui le ujit à in6me d'acquitter ses dettes à Rome, lesquelles sY'Ievaient au mOme chiflVe. Orateur éloquent et plein de grâce, il s'attachait, comme historien, à être aussi simple.
aussi sévère que possible. Cicéron compare son style à un beau corps dépouillé de vêtements. Personne n'avait plus d'habileté pour manier une arme, plus de résignation pour supporter les fatigues. Toujours à la lOle de ses troupes, à pied,
à cheval, la tête découverte, il bravait la pluie, le vent, le soleil, traversait des fleuves à la nage ou sur des outres gonflées d'air. Sa prudence égalait son audace , et l'on s'accorde à le vanter comme le plus habile tacticien de son temps. L'action engagée , il forçait ses soldats à mettre pied à terre , à renvoyer leurs chevaux, et donnait le premier l'exemple, afin que l'on fût contraint, ne pouvant fuir, de combattre avec plus d'acharnement. Il montait toujours un cheval dont les pieds affectaient presque une forme humaine — pedibus prope humants — son sabot étant fendu de manière à présenter l'apparence des doigts. Il l'avait élevé lui-même avec soin , persuadé, comme le prédisaient les aruspices, que l'empire de la terre appartiendrait un jour à qui en serait maître. César mourut à 56 ans, frappé en plein sénat de vingt-trois coups de poignard, et fut mis au nombre des dieux.
Sa première apparition en Touraine eut lieu, comme nous l'avons déjà dit, 58 ans avant J.-C, peu de temps après son entrée dans Bourges, qui venait de se rendre à ses armes. Ayant appris que la cité des Turones était entourée de murs , de tours et de machines — lurribus , mûris et aliis machinis clausam — dit le Spicilége de d'Achery, il se remit en marche pour s'en rendre maître. Son espoir fut grandement trompé. Prévenus de son approche, et ne se sentant pas en état de lui tenir tête , les habitants avaient détruit presque totalement leur ville et s'étaient retirés sur les collines qui côtoient la rive gauche de la Loire.
Cette retraite engagea César, assez habile pour apprécier d'un coup d'oeil l'avantage de la position, à y établir un camp. Il le fit entourer d'un fossé large et profond, dans lequel durent entrer les eaux de la Loire, et couvrit cette ligne de retranchements, embrassant de la sorte l'espace à peu près qu'occupent aujourd'hui le cloître Saint-Gatien, l'archevêché, le château. Mais, neuf ans après, il n'en restait pas de vestiges : les Berrichons révoltés, les indigènes mêmes, y avaient mis le feu. Déjà, depuis quelque temps, séduits par les promesses du vainqueur, les Turones étaient descendus en assez grand nombre du haut de leurs rochers, pour venir se grouper autour de la colonie romaine et s'étendre le long du fleuve , à l'endroit de la Vieille-Poissonnerie. Le choix de cet emplacement, qui aura donné lieu sans doute de penser que là était le premier gisement de Tours, répondait on ne peut mieux à leur goût pour la pêche, leur unique occupation. Vercingétorix vaincu, et la révolte apaisée. César fit reconstruire la cité des Turones de façon à pouvoir y loger une forte garnison , et les Romains la nommèrent Cœsarodunum. Puis, deux légions y vinrent prendre leurs quartiers d'hiver sous les ordres de Q. Pédius, le même qui provoqua plus tard une loi contre les assassins de César; et le dictateur s'y rendit en personne pour faire ses fourrages et ses provisions, au moment d'entrer en campagne contre les Belges, dont la révolte venait de lui être dénoncée par les lettres de Labiéniis.
Ainsi réédifié , Cœsarodunum eut un diamètre peu différent de celui qu'il possédait précédemment comme capitale des Turones el comme camp romain. Il avait pour limites : au nord, des terrains incultes et la Loire ; à l'est, l'endroit où fut élevée depuis la tour Feu llugon ; à l'ouest, le portail des vieilles
prisons et la rue appelée aujourd'hui rue des Amandiers, en raison probablement des arbres de cette espèce qui y avaient été plantés autrefois; au sud, des prés • qui s'étendaient depuis le fossé de la ville jusqu'au Cher, et une voie romaine qui, après avoir traversé les varennes de Vançai (Saint-Avertin), venaitaboutiraux premiers retranchements. A la place des vieilles prisons se voyait une citadelle, en avant de la citadelle une grande place défendue par un second fossé, et enfin, en avant de cette place, en appuyant vers la Loire, les terrains incultes dont nous venons de parler. Car le fleuve ne baignait pas encore, ainsi qu'il le fit bien plus tard, le pied des murailles. On voit dans Maan que Philippe-Auguste ayant permis aux Jacobins de s'établira Tours, en leur octroyant deux arpents de terre en dehors de la ville et le long de la Loire pour y former leur établissement, Guillaume Grosse-Tête et Mathurine, sa compagne (22 octobre 122^), firent empiète, pour ces bons religieux, de maisons et de prés situés dans la paroisse de Saint-Pierre-du-Val, aujourd'hui la Foire-le-Roi. Entre le mur et les habitations de l'intérieur, et entre ce même mur et le fossé, existait ce que les Romains appelaient le pomœriwm. C'était un espace vide plus ou moins considérable, réputé saint, inviolable, et sur lequel on ne pouvait construire, ni planter, ni même passer sans encourir la peine capitale. Saint-Symphorien et l'île Saint- Jacques devinrent dès ce moment le refuge d'une colonie de pêcheurs, et communiquèrent avec la cité par un pont, ouvrage évidemment des Romains, et non, comme on a voulu l'insinuer, des Gaulois, lequel traversait la moitié du fleuve seulement, de l'île à la rive qui regardait la tour nord-ouest de la citadelle. Le courant de la Loire, si capricieux toujours, se portait alors du côté de la rive gauche; en face de l'île, sur la rive droite, se trouvait un port oij s'abritaient les bateaux des marchands et les barques des pêcheurs. De là, on rejoignait en bateau l'île et le pont.
Telle fut la première enceinte de Tours, ville qui devait en avoir successivement quatre avant d'arriver à l'état où nous la voyons actuellement.
Cœsarodtmum reconstruit et peuplé de troupes suffisantes pour maintenir l'ordre sur tous les points, César s'occupa d'y ramener les indigènes et y réussit. A la frayeur qu'inspirait ce grand homme avait succédé l'admiration. Législateur, il pourvut prudemment lui-môme à l'organisation administrative de ses conquêtes. Il ordonna que les Gaules, dont il venait de faire la division, paieraient chacune un tribut; que celui de la Gaule Narbonnaiso, alliée fidèle des Romains, serait inhérent au sol, et celui de la Gaule Celtique personnel. 1)(î cette façon, il récompensait le zèle de l'une, et punissait l'autre d'une main paternelle. En totalité, l'impôt ne s'élevait pas à plus de dix millions par an , somme minime pour un aussi vaste empire, et qui dut faiblement grever les cités.
A César succéda Auguste, et à Auguste Tibère, puis Caligula, l'empereur Claude, le cruel Néron, Galba, Othon , Vitellius, qui passèrent comme des ombres, Vespasien et Titus, excellent fils d'un excellent père, Domitien le farouche, Trajan, dont le surnom — Oplimus — dit tout le caractère; enfin, Adrien.
Ce prince, que In curiosité poussait à parcourir en tous sens ses immenses possessions, vint dans les Gaules et s'arrêta en Touraine, où tous ses soins tendirent à alléger les misères du peuple, à lui accorder divers privilèges. Cœsarodunum se ressentit de sa munificence. Il lui confirma le titre de ville libre, qu'elle possédait depuis longtemps, ainsi que le constate une pierre employée plus tard dans ses fondations, sur laquelle ou lit: Civitas Tur. libéra. Afin de le remercier de ses bienfaits, les Gaulois firent frapper des médailles entourées de cette exergue : ReslitiUori Galliœ, et les Turones lui élevèrent un monument dont on retrouva dans le septième siècle des fragments, un, entre autres, portant distinctement cette inscription :
LMP. C^SARI DIVl TRAIANI PARTIIICI FILIO, DIVI NERViE NEPOTI TRAIANO IIADRIAN AUG. PONTIFICI MAX. TRIB.
POT. Cos. U\.
A l'empereur Trajan Adrien, César Auguste , fils du divin Trajan, Parlhique . petit-fils du divin Nerva , grand pontife , revêtu de la puissance fribunilienne , consul pour la troisième fois.
Grâce à la réduction des impôts, la cité des Turones se releva un peu de ses souffrances. Sa prospérité se développa. Son commerce et ses relations s'étendirent, ses débouchés se multiplièrent. Indépendamment de son sénat, composé de bourgeois notables — dècurions — et présidé par un chef suprême — princeps senatûSr, — elle eut un defensor, chargé de défendre au besoin, contre le comte ou gouverneur, les intérêts de sa population, un susceptor., ou percepteur des impôts, un irenarcha, ou commissaire de police.
Et là ne s'arrêtèrent pas les améliorations. Attirées par les gouverneurs, des familles entières, parties du fond du Latium, étaient venues se fixer en Touraine. Autant pour étouffer en leur âme les poignants chagrins de l'exil que pour familiariser les indigènes avec les mœurs et la civilisation des Romains, ceux-ci ornèrent les villes capitales de somptueux édifices. Cœsarodunum , pour sa part, vit bientôt et tour à tour s'élever dans ses murs une basilique, des thermes, une académie, un amphithéâtre , un palais impérial et un temple.
Située non loin du forum, à l'endroit même où exista depuis le chapitre de la Bazoche, ornée de colonnes, de portiques et de frises, la basilique servait tout à la fois de tribunal et de bourse. Alimentés par un aqueduc qui allait chercher l'eau, comme aujourd'hui, à Vançay (Saint-Avertin), les thermes étaient à l'endroit où se tenait naguère la justice de l'église cathédrale de Tour.s. L'académie, fondée par l'empereur Gralien (369 après J.-C.), et l'amphithéâtre, n'ont laissé aucune trace de leur existence et par conséquent de leur site. On croit seulement, sans pourtant en être bien sûr, que l'amphithéâtre avait été construit à peu de distance de la basilique. Le palais impérial a donné
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lion à plusieurs versions par rapport à sa construction. Le bréviaire du diocèse l'attribue à un Valentinien , Maan à Valérien, Spartien à Adrien. Ce dernier avis est cehii de Dufour. Dans une dissertation où nous regrettons de ne pouvoir le suivre, il établit d'une façon , h notre sens, péreniptoire , que rien ne prouve à (piel empereur on est redevable de cet édifice , que les présomptions se réunissent pour l'attribuer à Adrien, ou tout au moins à Anton in-le- Pieux, enfin que Valenlinien III le fit seulement réparer.
Et, tout en s'exprimant de la sorte, Dufour nous dessine le plan d'un palais romain , qui peut donner une idée de la physionomie que devait avoir celui de Ca'sarodunum. Formant un carré parfait de quatre cents mètres, ce palais (personne jusqu'ici n'a pu dire l'année où il fut construit, ni l'année où Ton en consomma la destruction) était d'une magnificence peu commune. Il se composait de douze pièces: le proaulium, place située devant la porte d'entrée principale; \e salulalorium^ lieu où l'on s'abordait, la cour d'honneur ; le cons/sforjum , prétoire ou chambre de justice; le Irichorum^ salle à manger; les se/a? hijeviales, appartements d'hiver; les zelœ œslivalca, appartements d'été ; Vepiscautorium et triclinia accubUanea , salon de compagnie; les bains, Ihcrmœ; le gymnasium, lieu consacré à la promenade, la conversation, les exercices du corps; les cuisines, coquinœ', enfin, attenant au palais, mais en dehors de son enceinte, le columbvm , pièce d'eau dont la destination n'est pas bien déterminée, et le manège, hippodronnini. « L'hippodrome était situé au sud-est, .) dit l'historien auquel nous empruntons ces détails, devant l'ancien monastère )).des Ijrsulines, car les ruines que l'on y remarque paraissent, par la forme «assez resserrée de l'extrémité du mur, ne devoir convenir qu'au local destiné » pour asseoir les spectateurs. »
Quant au Icmple^ il est impossible d'en révoquer en doute l'existence; un fragment de stylobale (ce fragnjent porte sculptée une Oréade, l'arc et le car- (juois sur le dos), retrouvé dans les fondements d'un vieux mur de clôture du cloître de Saint-Gatien , ne laisse à ce sujet aucun doute. Mais à quelle divinité l'avait-on consacré: était-ce, avec Maan, à Mercure, à Vénus ou aux Dieux Pénates? avec quelques mythologistes, à Diane? avec un anonyme, à Tentâtes?
Ce qui paraît le plus probable, c'est qu'il occupait, suivant l'usage, le centre duconsislorium, et qu'il avait été élevé en l'honneur de l'un de ces dieux , dont il convient cependant d'excepter Tentâtes (le Dis Pater des Gaulois), aucun em|)ereur romain n'ayant jamais sacrifié au culte des druides.
De nombreuses, d'intéressantes découvertes ont été faites dans ces derniers temps à Tours. En 1828, des terrassiers occupés à creuser In gare du canal de jonction de la Loire et du Cher, sur l'emplacement de l'ancien hospice des Enfants-Trouvés, rencontrent des ruines, un mur, une sorte d'enceinte. On reconnaît un cimetière antique, celui de Cœsarodunum. Des recherches sont aussitôt pratiquées par M. l'ingénieur en chef de Limay, et amènent la mise à jour d'une foule d'objets que le temps et la terre avaient gardés à peu près intacts: des urnes cinéraires en verre et en terre , de formes et de grandeurs différentes , encore remplies de cendre» et d'ossements calcinés par le feu ; de petits vases
que l'on prendrait volontiers pour les burettes affectées de nos jours au service divin; des lacrymatoires en verre bleu ou blanc, dans l'un desquels un collier d'enfant, et, à côté, un biberon ; enfin une fiole de verre d'une forme fantastique dont il serait assez difficile de fixer la destination. En avant du cimetière, et à la distance des habitations exigée par la loi romaine, était Vostrinum , où, dans le principe, on brûlait les morts. Et c'est précisément à cette coutume funèbre, accomplie en un tel endroit, que Saint-Pierre-des-Corps doit son nom.
« Depuis Périclès jusqu'à Napoléon, a dit Pecchio, les despotes se servirent » des beaux-arts et des monuments pour amuser les peuples, comme on se sert » d'osselets pour amuser les enfants. » C'était ainsi qu'en agissaient les Romains. Ils ne négligeaient rien pour s'implanter dans le pays qu'ils avaient soumis à leurs armes, pour arriver, sans violence, maintenant surtout qu'ils savaient l'inefficacité d'un pareil moyen, à asservir les indigènes. César et Claude les admettaient dans le sénat; Adrien et ses successeurs décoraient leur province et sa métropole de monuments de toute espèce; Caracalla lui-même les nommait citoyens romains; Cratien, plus lard, fondait chez eux des écoles sur le modèle de celles de Rome. Toutes ces mesures, aussi heureuses que sagement appliquées , rendaient le calme et le bien-être aux Gaules, si souvent en butte aux aveugles fureurs de quelques autres tyrans.
Mais quelles furent loin d'atteindre au même résultat que cette belle et glorieuse religion du Christ, dont l'influence régénératrice se faisait partout ressentir depuis déjà plus de deux siècles ! Si , comme l'a dit un homme illustre, le christianisme a été une révolution essentiellement pratique, et non point une réforme scientifique ou spéculative; s'il s'est spécialement proposé de changer l'état moral et de gouverner la vie des hommes, ce fut surtout en Touraine.
De 251, année où apparut pour la première fois saint Catien, l'un des sept apôtres envoyés par le pape Fabien pour prêcher la foi dans les Gaules, à l'année 815, quarante-quatre évêques furent appelés à occuper le siège apostolique des Turones. Voici le relevé de leurs noms et la date de leur avènement:
Saint Catien, 251. — Saint Lidoire, 341. —Saint Martin, 374. — Saiat Brice, 399. — Saint Euslocbe, 444. — Saint Perpet, 461. — Saint Volusien, 491. — Vérus, 499. — Licinius, 507. — Procuie, Théodore, 521. — Denis, 523. — Oinmat, 524- — Léon, 526. — Francilion, 527. — Injuriosius, 529. — Saint Baud. 546. — Gontrand, 552. — Saint Eufrône, 559. — Saint Grégoire de Tours, 573. — l'élage I<", 595. — Lempare, 602, — Agiric, 614. — Ginalde, 617. — Valat, 618. — Silaye, 619. — Léobald, 622. — Modégisile, 625. — Latin, 639. — Garigisile, 652. — Rigobeit, 653. — Papoléne, 660.— Clirotberf, 665. — Pelage II, 690. — Évarte, 700. — Yvon, 709. — Gonlran, 717. — Dldon, 732. — Raimbert, 733. — Aubert, 752. — Ostalde, 754.— Gavien, 765. — Eusèbe, 735. — Herlingue, 790.— Joseph I", 795.
Quelques auteurs graves et dignes d'être crus, sous beaucoup de rapports, ont contesté l'arrivée dans les Gaules des sept missionnaires et par conséquent de saint Catien. Saint Perpet n'en dit pas un mot, il parle seulement de saint Lidoire, de saint Martin, de saint Brice et de saint Eustoche. Un concile de Poitiers (1023) laisse dans le doute l'apostolat de saint Martial, envoyé à Limoges, dans le même temps que saint Catien en Touraine. Le P, Pagi et Dufour se prononcent négativement, et d'une façon assez rationnelle. Grégoire de Tours
tombe plusieurs fois en contradiction avec lui-même, tantôt pour, tantôt contre ; il rapporte une lettre de trois évêques à sainte Radegonde, de laquelle il résulterait que l'introduction du christianisme dans les Gaules ne serait due qu'à saint Martin.
On conçoit que de pareils témoignages aient pu jeter une certaine incertitude dans les esprits. Toutefois , un concile de Limoges (1029) décidant que saint Martial a bien été l'un des sept apôtres, et Grégoire de Tours ayant définitivement admis saint Gatien au nombre des évêques, ses prédécesseurs, nous devons croire qu'il fut le premier pasteur des Turones.
Son installation à Cœsarodunum rencontra d'abord mille obstacles. Gaulois et Romains tenaient chacun h leur culte, les premiers par superstition, les seconds par amour-propre. Ceux-ci surtout ne pouvaient se résoudre à admettre qu'aucun peuple fût plus éclairé qu'eux et plus en état de diriger leurs croyances. Aussi saint Gatien fut-il chargé de chaînes, fouetté de verges, puis relâché, accablé d'injures, de mauvais traitements, et définitivement obligé de se cacher. Cependant, loin d'attiédir le zèle et la ferveur des fidèles, ces persécutions indignes ne firent que les accroître. En peu de temps le pieux prélat fut entouré de prosélytes. Il célébrait l'office dans des caves, des rochers, des cavernes, et, suivant une vieille tradition, on voyait naguère à Marmoutier une crypte au fond de laquelle était encore un de ses autels.
Irrité de l'empire qu'il prenait, et voulant circonscrire la contagion, le sénat expulsa de la ville ses adeptes, qui allèrent alors s'établir,«comme nous paraît l'avoir fort bien démontré M. Noël Champoiseau, dans le quartier de Tours dont la rue des Orfèvres forme le centre. Ils y formèrent une bourgade que vint relier à la cité une voie qui a donné naissance aux rues Colbert et du Commerce.
Saint Gatien mourut le 20 décembre 30ZI, cinquante-troisième année de son épiscopat, et les chrétiens l'enterrèrent dans un cimetière dont ils avaient la propriété exclusive, près de l'église actuelle de Notre-Dame-la-Riche, distance voulue, comme nous l'avons dit, par les lois romaines auxquelles ils étaient demeurés soumis. On communiquait à ce cimetière par une autre voie qu'occupe aujourd'hui la rue Mabhj ou du Grand- Marché.
Pleins de ferveur et de zèle, mais pas assez sûrs d'eux-mêmes, surtout pas assez instruits pour envisager la grandeur et non le danger de l'œuvre qu'il leur restait à remplir, les chrétiens n'osèrent revendiquer l'héritage de leur vénérable pasteur. Retirés dans leur bourg, ils redoutaient de se montrer en ville; la populace les poursuivait à coups de pierre, et, loin de s'opposera cette violation de la justice, les magistrats, plongés tous dans l'idolâtrie, l'encourageaient par leurs mauvais traitements. Pris, les prosélytes étaient jugés aussitôt, condamnés, frappés de verges ou exécutés.
Trente-sept ans s'écoulèrent ainsi. Au bout de ce temps, un citoyen de Cœsarodunum, nommé Lidoire, plus courageux que les autres, plus dévoué, releva le sceptre épiscopal et fut sacré la première année de l'empereur Constance (341). Peut-être, atténuées par quelques Césars, les persécutions avaient-
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elles un peu perdu de leur rigueur. Toujours est-il que l'exemple de Lidoire eut promptemeut des imitateurs. Beaucoup de chrétiens, cachés jusque-là dans l'ombre, affrontèrent enfin le grand jour. Un sénateur, baptisé secrètement, fit don de sa maison, que le nouvel évêque convertit en église, la première que l'on ait vue à Cœsarodununif celle aussi qui était destinée à devenir la métropole de la province ecclésiastique. Lidoire, que ses vertus et sa piété fireut canoniser, siégea trente-trois ans, rendit l'âme en paix, et fut enterré dans la basilique — basilica suprascripta — dit Grégoire de Tours, qu'il avait luimême fait construire, et non, comme quelques-uns l'ont pensé, dans une chapelle également élevée par ses soins, près du cimetière des chrétiens. Les Romains, dès ce moment, toléraient le christianisme, et avaient laissé tomber en désuétude leurs lois sur les inhumations.
A saint Lidoire succéda saint Martin, l'un des plus grands hommes, sous tous les rapports, de l'Église d'Occident. Né à Stein — aujourd'hui Szombathély — sur les confins de la Pannonie, Martin, dont les parents étaient idolâtres, embrassa de bonne heure la foi chrétienne. A dix ans, il fut reçu parmi les catéchumènes. Cinq ans après, forcé, comme fils d'un tribun militaire, d'entrer au service, il se fit admettre dans la cavalerie. A dix-huit ans , aimé de ses camarades, estimé de ses chefs, il occupait un grade plus élevé que ne le comportait son âge.
Sa bravoure et sa prudence n'avaient d'égales que sa charité. Qui ne sait le trait que nous ont transmis les légendaires ? Ln jour, au cœur de l'hiver, abordé à la porte d'Amiens par un pauvre, alors qu'il a distribué sur sa route tout ce qu'il possédait, et qu'il ne lui reste plus que ses habits et ses armes, il tire son épée, fait deux parts de son manteau, donne l'une au mendiant et s'enveloppe du mieux qu'il peut de l'autre. La nuit suivante, il voit J.-C. en songe, revêtu de cette moitié d'habit. « Martin , disait le divin Rédempteur aux anges » qui l'environnaient, Martin, qui n'est que catéchumène, m'a couvert de ce » vêtement. » Le lendemain il reçut le baptême, et peu de temps après, ayant sollicité son congé, il alla trouver saint liilaire, le plus illustre prélat des Gaules, et demeura quelque temps près de lui. Saint Hilaire voulut l'ordonner diacre; mais Martin s'en étant prétendu indigne, « le prélat, dit l'abbé Fleury ne le fit qu'exorciste, pour s'accommoder à son humilité. .>
Martin eut le bonheur de convertir sa mère et presque toute sa famille. Son père seul résista à toutes ses instances. La douleur qu'il en éprouva fut grande. De nouveaux tourments l'attendaient Chassé de son pays par les Ariens, dont il combattait courageusement les doctrines, il se réfugia près de Milan, où il fut en butte aux violences de l'évêque arien Auxence. N'y pouvant tenir, il alla chercher ailleurs un asile, et se relira dans la petite île de Callinaire, à la côte de Ligurie, près d'Albengue,avec un prêtre de grande vertu. Comme il vivait déracines, il mangea un jour parmégardede l'ellébore, et fut sur lepointd'en mourir. La prière le sauva. Il retourna alors près de saint Hilaire, se mit en retraite, et reçut du prélat un petit terrain appelé Locociagum, aujourd'hui Ligugé, à deux lieues de Poitiers. Martin y bâtit un monastère, le premier qui ait été élevé
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dans les Gaules, et ce fut là, dit-on, que Dieu lui accorda le don des nnracles, comme aussi ce fut dans le môme temps que le siège épiscopal de Cœsarodunwn vint à vaquer.
Ne trouvant parmi eux personne qui fût assez digne de remplacer saint Lidoire, le clergé et les habitants s'adressent à Martin, dont la réputation de sainteté était déjà des plus répandues. Ils lui oflVent l'épiscopat. Par humilité, saint Martin refuse. Une pareille charge est au-dessus de ses forces, il ne se croit pas en état de l'occuper.
Voyant qu'on n'obtiendra rien de lui par la persuasion, il est décidé qu'on aura recours à la ruse. Un habitant de Tours, Ruricus, va le trouver, lui dit que sa femme est au lit de la mort et désire vivement le voir. Qui eût deviné là un piège? Saint Martin se mit aussitôt en route, mais il n'eut pas fait cinq cents pas, qu'il fut entouré par une foule émue, suppliante, et, malgré ses protestations, entraîné.
Son élection trouva cependant quelques opposants. L'évêque d'Angers , Defensor, la repoussa, alléguant la mauvaise mine du pieux disciple de saint Hilaire, le désordre de sa personne, la malpropreté de ses habits. Toutefois le peuple prit en dérision ces reproches, dans lesquels il ne voulut voir, au contraire, que des louanges. Une coïncidence étrange le confirma même dans cette opinion. Le diacre qui devait lire ce jour-là n'ayant pu percer la foule, un des assistants lui prit des mains le psautier, et lut le premier passage qui lui tomba sous les yeux : « Vous avez tiré la louange de la bouche des enfants, à » cause de vos ennemis, pour détruire l'ennemi et le dôfenseur, » c'est-à-dire le vengeur. Or, dans ce mot, le peuple vit une allusion au nom de l'évoque opposant, et fut dès lors persuadé que Dieu en avait exprès permis la lecture. Saint Martin fut donc élu d'une voix unanime (374), Valentinien étant depuis huit ans empereur.
Saint Martin continua dans l'épiscopat sa manière de vivre, aussi huujble de coeur que pauvre dans ses habits. Il eut quelque temps pour logement une petite cellule attenante à son église. Ensuite, dominé par son goût pour la retraite, et voulant d'ailleurs se soustraire aux visites dont il était sans cesse l'objet, il passa la Loire et alla, à deux milles environ de la ville, fonder un monastère qui subsiste encore, ou plutôt dont les ruines sont encore debout et nous sont connues sous le nom de Marmoutier.
0 Peu de temps après son ordination, dit l'abbé Fleury, qui nous a sur ce point servi de guide, et à qui sa vénération pour notre grand évéque a peut-être fait accepter quelquefois avec trop de crédulité tout ce qu'on a écrit de ses nombreux miracles, saint Martin fut obligé de se rendre à la cour de Valentinien, dont le séjour ordinaire était dans les Gaules. Sachant qu'il venait demander une chose qu'on ne pouvait ou plutôtqu'on ne voulait pas lui accorder, l'empereur défendit qu'on le laissât entrer dans le palais. Car, outre que Valentinien était naturellement superbe et violent, sa femme Justine, arienne fanatique, le détournait de rendre honneur au prélat. Saint Martin tenta une ou deux fois d'approcher de sa personne; n'y pouvant réussir, il eut recours à ses armes ordi-
iiaiies. II se revêtit d'un cilice, se couvrit de cendre, s'abstint de boire et de manger, pria jour et nuit. Le septième jour un ange lui apparaît et lui enjoint d'aller hardiment au palais. Saint Martin obéit, les portes s'ouvrent, personne ne l'arrête, il arrive jusqu'à l'empereur.
«Ce prince, le voyant venir de loin, demanda avec emportement pourquoi on l'avait laissé entrer , et ne daigna pas se lever ; mais son siège fut couvert à l'instant d'un feu qui l'en chassa promptement. Alors, reconnaissant qu'il avait senti une vertu divine, il embrassa le saint plusieurs fois, et lui accorda tout ce qu'il désirait, sans attendre qu'il le demandât. Il lui donna souvent audience et le fit plusieurs fois manger à sa table. Enfin, quand il partit, il lui offrit de grands présents, que saint Martin refusa, pour conserver sa pauvreté. »
« Dans le voisinage de Tours, dit le chroniqueur, était un lieu révéré par le peuple comme la sépulture de quelque martyr. On y voyait même un autel érigé par les évêques précédents. Saint Martin, qui ne croyait pas légèrement, demandait aux plus anciens du clergé qu'on lui montrât le nom du martyr ou qu'on lui prouvât son martyre. N'en trouvant point de tradition certaine, il s'abstint pendant quelque temps d'aller à ce lieu-là, pour éviter de faire tort à la religion , ou d'autoriser la superstition. Ln jour enfin il s'y rendit avec un de ses frères, et, se tenant debout sur le sépulcre, il pria Dieu de lui faire connaître qui y était enterré. Comme il se tournait à gauche, il vit près de lui une ombre sale et d'un regard farouche, à qui il commanda de parler : l'ombre dit son nom.... c'était un voleur mis à mort pour ses crimes, que le peuple honorait par erreur, et qui n'avait certes rien de commun avec les martyrs! Saint Martin le vit seul, les autres n'entendaient que sa voix. 11 fit ôter l'autel et délivra le peuple de cette superstition.
» Ce grand apôtre ruina plusieurs temples d'idoles et fît couper plusieurs arbres que les païens révéraient comme sacrés, souvent même au péril de sa vie. Ayant abattu un temple très ancien, il voulait couper aussi un pin qui était proche; le pontife des idolâtres et les autres paysans s'y opposaient. Enfin, ils lui dirent : « Si tu as tant de confiance en ton Dieu, nous couperons nous-mêmes cet arbre, pourvu que tu sois dessous quand il tombera. » Il accepta la condition et se laissa lier et mettre à leur gré du côté où l'arbre penchait. Une grande foule s'assembla à ce spectacle; les moines qui l'accompagnaient étaient saisis de crainte. L'arbre demi-coupé ayant déjà craqué et commençant à tomber sur saint Martin, il éleva la main et fit le signe de la croix; aussitôt l'arbre, comme repoussé par un tourbillon de vent, tomba de l'autre côté et pensa accabler les paysans qui se croyaient le plhs en sûreté. Il s'éleva un grand cri et il n'y eut presque personne de cette prodigieuse multitude qui ne demandât l'imposition des mains pour être reçu catéchumène.
» Une autre fois, comme il détruisait encore un temple dans le pays des Éduens, c'est-à-dire dans le territoire d'Autun, plusieurs païens se jetèrent sur lui en furie, et le plus hardi l'attaqua l'épée à la main. Le saint ôta son manteau et lui présenta le col à découvert; mais le païen, ayant levé le bras, tomba à la renverse épouvanté miraculeusement et lui demanda pardon. Un autre le voulut frapper d'un
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couteau, comme il s'attaquait aux idoles; mais dans l'action le couteau lui échappa et disparut. D'aulrcs fois il persuadait aux païens de raser eux-mêmes leurs temples. Avant lui, il y avait très peu de chrétiens dans ces quartiers de la Gaule, et il les laissa remplis de lieux de piété; car, sur l'emplacement même dos temples, il bâtissait aussitôt des églises et des monastères.
» Il continuait à faire souvent de grands miracles. Il délivra du démon un esclave de Tétradius, qui avait été proconsul. A Trêves, il guérit une fille paralysée prête à expirer, en lui mettant dans la bouche de l'huile bénite. A Paris, entrant dans la ville suivi d'une grande foule, il baisa un lépreux qui faisait horreur à tout le monde, et lui donna sa bénédiction; aussitôt le lépreux fut guéri , et le lendemain il vint rendre grâces à Dieu dans l'église.
» Les lilets tirés de l'habit ou du cilice de saint Martin rétablissaient souvent les infirmes, étant attachés à leurs doigts ou à leur cou. Arbarius, qui avait été préfet, ayant sa fille malade d'une grosse fièvre quarte, lui appliqua sur la poitrine une lettre du saint, et la fièvre cessa aussitôt. Paulin, depuis illustre par sa sainteté, ayant une grande douleur à un œil où la cataracte commençait à se former, saint Martin y appliqua un pinceau et le guérit entièrement. •>
L'empereur Gratien, successeur de Valentinien, venait tout récemment d'envoyer à Cœsarodumim Anicien, le premier comte romain dont le nom soit
M>T M.VIITIS
parvenu jusqu'à nous, quand saint Martin s'aperçut que sa mort était proche. Ayant appris que la discorde s'était élevée dans le sein dn clergé de Caudes.
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à l'exlrémité de son diocèse, il y alla pour y rétablir la paix. Son but atteint, il se disposait à revenir à Tours, mais tout-à-coup les forces lui manquèrent.
En le voyant aussi faible, ceux de ses disciples qui l'avaient accompagné se rassemblèrent autour de sa couche et lui dirent, les yeux pleins de larmes : « Notre père, pourquoi nous abandonnez-vous? Les loups ravissants se jette- » ront sur votre troupeau. A qui laisserez-vous le soin de vos enfants? » — « Sei- » gneur, murmura le mourant, si je suis encore nécessaire à votre peuple, je ne » refuse point le travail. Que votre volonté soit faite I »
Une lièvre ardente s'était emparée de lui ; mais il ne laissait pas, malgré cela, de passer les nuits en prières , couché sur le cilice et la cendre. Il se refusa constamment à ce qu'on glissât sous lui un peu de paille, disant qu'il ne convenait pas à un chrétien de mourir autrement que sur la cendre. Et comme on ie priait de se tourner sur le côté, ce qui devait le soulager, il ajouta : « Laissez- » moi regarder le ciel plutôt que la terre, afin que mon âme prenne sa route » pour aller h Dieu. >> Ses dernières paroles furent pour conjurer le démon ; le voyant près de lui, il dit: <( Que fais-tu là, cruelle bête? Tu ne trouveras )) rien en moi : j'irai dans le sein d'Abraham. » Et il expira.
Saint Martin a trouvé dans Sulpice Sévère un disciple, un ami et un biographe. « Ses miracles, a dit le savant et pieux moine, lui valurent le surnom de grand thaumaturge des Gaules. Son voyage à Rome, sa visite à Valentinien, accrurent encore sa réputation de sainteté. Son influence apostolique fut immense; ses prédications convertirent un nombre incalculable de païens. »
En effet, il renversa au Louroux un autel druidique très renommé, et éleva diverses églises et chajjelles dont nous aurons occasion de parler. D'une santé qui ne répondait pas à son zèle, il passait les nuits à prier et à travailler. Quoique peu versé dans les lettres, il s'exprimait avec force et avec onction. Sans colère, sans passion, toujours simple, il séduisait par ses exhortations, ses exemples. Suivant ses désirs , son corps fut ramené à Cœsarodunum , et reçut la sépulture dans le cimetière des chrétiens.
l]n autre de ses disciples, nommé Brice, qui, dans le principe, était le moins méritant , et cependant celui de tous pour lequel il avait eu le plus d'affection , fut appelé à lui succéder. Saint Martin l'avait désigné lui-même au choix de ses frères.
A cette époque, il était déjà facile de le reconnaître, l'empire romain vacillait sur sa base ; les empereurs n'étaient plus que des ombres d'eux-mêmes, l'invasion des barbares menaçait le monde d'une révolution dont les conséquences devaient être immenses , incalculables. D'un autre côté, des idées de liberté germaient au fond du cœur des Turones, où plutôt s'y étaient doucement endormies pour se réveiller un jour sous le souffle puissant du christianisme. Ce jour était venu. Les habitants de la Grande-Bretagne avaient donné le branle : les Turones cédèrent à l'impulsion. Leur premier pas vers l'affranchissement que promettait un avenir assez rapproché aux populations asservies fut de changer le nom de leur ville capitale. Comme la plupartdes cités gallo-romaines, elle pritcelui ûu peuple dans le territoire duquel elle était située : [Jrbs Turonica. C'est ainsi
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que l'appelle toujours Grégoire de Tours. Leur second pas lut de pousser euxmêmes le cri de la révolte. Le jour qui rend l'homme esclave lui ôte la moitié de sa valeur, le jour qui rend l'homme libre lui restitue le double de sa force. Entraînée comme par un torrent, la troisième Lyonnaise s'était soulevée sur tous les points à la fois: les Turones formèrent l'avant-garde. Effrayé, en l'apprenant, Honorius, le faible Honorius ht des concessions, prononça le mot d'amnistie. Quelques peuplades se rendirent : les Turones résistèrent. L'apparition des Visigoths les obligea cependant à rentrer pour un moment dans le devoir.
C'est alors (ûll) que, ne se sentant en état ni de protéger ni de contenir leurs villes gauloises par les armes, les Romains songèrent à les fortifier. Pressés par le temps, et ne pouvant aller chercher au loin des matériaux, ils tournèrent les yeux vers leurs temples, d'où le christianisme avait expulsé les idoles, et les démolirent. Puis, avec leurs débris, ils élevèrent de hautes et larges murailles. Celles deTours eurent une épaisseur d'environ huit mètres. On entassa dans leurs fondations des blocs de pierre si énormes qu'on put se passer pour les lier de ciment et de mortier; que, depuis lors, on y a creusé de vastes caves; qu'on a trouvé, dans certains endroits, de véritables carrières, et, au cœur même de ces carrières, des chapiteaux parfaitement intacts, des fragments de sculpture, des pierres couvertes d'inscriptions, des pilastres, des bas-reliefs. Un morceau d'architrave a particulièrement fixé l'attention. Long de neuf pieds et six pouces, large de deux pieds et six pouces également, on l'a pris longtemps pour le prétendu tombeau de Turnus, ce qui n'a pas peu contribué à entretenir les puérilités imaginées à ce sujet par Geoffroy de Montmouthet reproduites par le moine Matthieu de Westminster.
Leurs murailles élevées, les Romains établirent au centre, dans toute l'étendue du périmètre, une galerie couverte. Ils percèrent ensuite trois grandes portes, l'une au levant, l'autre au midi, la troisième au couchant ; puis, de dislance en distance, au-dessus des murs, ils construisirent des fortins.
M.Champoiseau nous a restitué l'enceinte deTours telle qu'elle existait alors. Elle partait d'une tour qui subsiste encore au milieu de la cour de l'archevêché, gagnait en droite ligne une autre tour counue sous le nom du Cupidon, pour se rendre de là au bastion feu //«r/ou, qu'habitait déjà le comte de Tours, de préférence au palais. Du bastion feu Uugon elle suivait la Loire,^ui coulait immédiatement au pied du rempart, s'avançait jusqu'à une centaine de pas de la tour de Guise, et rejoignait directement le point de départ.
Honorius ne se contenta pas de fortifier les points principaux de son empire, il morcela le territoire, persuadé que ce pouvait être un heureux moyen de répression. La Gaule Lyonnaise fut de nouveau divisée en quatre parties, et Tours se trouva compris dans la troisième que l'on nommait aussi la troisième province des Gaules, ainsi que cela résulte de l'inscription suivante recueillie à Lyon par Jacques Spon ;
Palerno nrso tcrono omnibus houoriOus apud skos Funct. Galliar. P.... ex civil aie suâ... ///. l'rorinc G ail,...
ANCIENNE ET MODERNE. <jy
D'où il suit que la cité des Turones fut considérée [liib] comme la métropole de la troisième Lyonnaise, et qu'elle se trouva placée, liiérarchiquement, au-dessus des villes capitales des Andecaves, des Cénomani , des Rennois , des Namnétes, des Corisopins, des Osismiens, des Vénètes, des Diablintes, qui devaient former un jour la province ecclésiasti((ue de la Touraine, telle qu'elle existe actuellement.
Les Romains eurent bientôt à se féliciter de leurs prudentes mesures. Il y avait peu de temps que les remparts de Tours étaient complètement achevés, lorsque les Visigoths reparurent. La possession de cette place excitait d'autant plus leur envie , que la Loire eût servi de limites naturelles à la vaste étendue de pays dont ils étaient déjà maîtres. Mais Majorien, qui depuis fut empereur, avait eu le temps de se renfermer dans la ville avec de bonnes troupes et des munitions de toutes sortes. Il ranima le courage ébranlé des assiégés, et, le 28 mai 428, il contraignit l'ennemi à battre en retraite.
Il était temps, au reste, que les Visigoths se décidassent à prendre ce parti. Trop petite pour contenir une population nombreuse, la ville ne donnait d'ordinaire asile qu'aux chrétiens, qui, plus forts depuis que les Constantin et les Théodose avaient abjuré leurs erreurs, l'emportaient de beaucoup sur les idolâtres par l'intelligence et le courage. Ceux-ci s'étaient réfugiés parmi les habitants des campagnes, lesquels, plus ignorants, persistaient dans leurs vieilles croyances. Beaucoup, établis aux alentours-mêmes de la place, y avaient fondé des bourgs. Mais, le Jour où l'ennemi apparut, tous, hommes , femmes, enfants, vieillards, rentrèrent précipitamment dans la place, les uns pour échapper à la mort, les autres pour contribuer à la défense commune. Or, leurs provisions n'avaient pas duré bien longtemps; une disette était imminente. Quelques jours encore, et il ne leur restait plus rien. Persuadés qu'ils étaient mieux pourvus, les Visigoths se retirèrent, ne laissant toutefois derrière eux que des ruines.
Il y a quatre ans, de larges fouilles furent faites sur l'emplacement du nouveau palais de justice à la construction duquel on allait procéder. Elles eurent pour résultat la découverte, à cinq ou six pieds sous terre, d'une quantité considérable de meubles entassés pêle-mêle, d'ustensiles et d'objets divers qui appartiennent à l'époque gallo-romaine, et que M. Boileau, archéologue de mérite, a recueillis avec soin. On y remarque particulièrement: d'énormes amphores, des cuillers et des lampes , des fioles en verre, des briques et des tuiles, des poteries couvertes de dessins, des jouets d'enfants en terre cuite, des dés à jouer, des meules de moulin à bras, des fragments de plinthe émaillés, des fragments de flûtes qui semblent avoir eu deux destinations, l'une musicale, l'autre industrielle, des porte-broches et des styles, des vases en terre de toutes les grandeurs, enfin — ce qu'il y a de plus étrange et de plus précieux — un morceau de miroir métallique tout aussi brillant que s'il sortait de la main de l'ouvrier,
Sont-ce là des indices du funeste passage des Visigoths? Ne devons-nous pas plutôt y voir les tristes conséquences du système dévastateur des Alains? Ce qu'il y a de certain , c'est que tous ces vestiges, qui servaient à l'usage journalier des indigènes, étaient enfouis pêle-mêle dans des cendres avec des
morceaux de bois carbonisés; que tous ils sont remarquables par la pureté de leur dessin, l'élégance de leur forme (ce qui prouve combien en ce temps-là était développé le goût des arts), et, chose étonnante après tant de siècles, la vivacité de leur couleur et la solidité de leur émail.
Nous avons avancé que l'évêqueBrice, en succédant à saint Martin, était loin tout d'abord de mériter un pareil honneur : ce n'a point été sans raison. Les premières années de sa vie sont remplies de traits d'ingratitude et de légèreté. « Si ») tu cherches ce fou, répondait-il un jour à un pauvre qui lui demandait où était » saint Martin , regarde là-bas ; selon sa coutume, il contemple le ciel comme un «insensé.» Et cependant c'était, nous le répétons, celui de ses disciples pour lequel le saint homme se sentait le plus de faible. Évêque, il changea de conduite, s'attacha et réussit à faire oublier le passé. On lui pardonna son orgueil en faveur de sa continence, et peut-être eût-il vécu toujours de la sorte, estimé de ses ouailles, aimé, respecté de tout le monde, si, dans la troisième année de son ordination, une inculpation des plus déplorables n'était venue subitement l'atteindre.
Une femme, qui lavait d'ordinaire ses vêtements, et qui depuis peu avait embrassé la vie religieuse, mit au monde un enfant dont on l'accusa d'être le père. Les passions rendent injuste. En un moment Brice perdit le fruit de ses soins , de sa piété. Ses antécédents firent oublier la pureté de son épiscopat. « Longtemps . » lui dit-on, saint Martin , par esprit de charité, a caché ta luxure, mais Dieu ne I) permet pas que nous nous souillions davantage à baiser tes indignes mains. » Menacé d'être lapidé, Brice demanda qu'on lui apportât l'enfant, et quoique cet enfant n'eût que trente jours, il lui dit: «Je t'adjure par J.-C, si je t'ai engendré, de le dire eu présence de tous. » — « Tu n'es pas mon père, » répondit aussitôt l'enfant. Mais ses ennemis ne s'en tinrent pas là. Ils voulurent à toute force savoir quel était le coupable, et comme l'évêque se refusait à interroger l'enfanr davantage, l'exaspération n'eut plus de bornes, a Ce que tu as fait, lui cria le » peuple d'une seule voix, c'est par magie. Nous ne croyons pas en toi. Tu es » indigne d'être notre pasteur. » Lui, afin de mieux prouver son innocence, il mit des charbons ardents dans un coin de sa robe, et les porta ainsi jusqu'au tombeau de saint Martin. Là, il les laissa choir à terre, et montrant sa robe sur laquelle il n'y avait aucune tracedebrûlure: «De même, dit-il, que vous voyez » mon vêtement préservé de l'atteinte du feu, de même mon corps est resté pur » de tout commerce avec les femmes. »
Il n'en dut pas moins par prudence quitter Tours ; les habitants élevèrent à sa place un simple prêtre de son diocèse nommé Justinien, et après Justinien, qui mourut bientôt à Verceil,Armantius. Ce ne fut qu'au bout de sept ans, que Brice avait passés en prières auprès du pape Léon-le-Grand, qu'il fut trouvé innocent et rappelé. Avant de reparaître aux yeux de ses accusateurs, il s'arrêta à Mont-Louis, dans une chapelle qui porte son nom, jusqu'à ce que Dieu lui eût révélé la mort d'Armantius. « Lors, il dit à ses compagnons : — Mes frères, allons » à l'enterrement de l'évêque de Tours. — « De fait, ajoute la chronique, comme » il entrait par une porte, on sortait le mort par l'autre. »
ANCIENNE ET MODERNE. JOl
Si la justice des hommes est tardive, quelquefois aussi elle est éclatante. Ayant lui-même satisfait à la loi commune après quarante-sept ans de siège, Brice fut enseveli dans une basilique qu'il avait élevée sur le tombeau de saint Martin, et bientôt après honoré comme un saint. Son corps, déposé depuis dans une châsse d'argent faite par saint Éloi, et relevé six siècles plus tard, fut reconnu à cette épitaphe :
In hûc uriiâ est positum sanctum et venerahile corpus li. Uricc'n, sanctœ nietropolis Turonicœ sedis post S. Martinum episcopi, qui inuliis claruit virlutibtts imitando semper eumdem prœdecessorem suum domimim Martinum post XLVIl episcopalûs sut annum angelicam vitam agens virgo obiit, etc.
Tours eut pour cinquième évêque Eustoche, homme saint et craignant Dieu, de naissance sénatoriale, et pour sixième, saint Perpet, riche seigneur d'Auvergne (hQi).
Le premier soin de ce prélat, aussitôt son installation, fut de reconnaître les services que le comte Agilon, alors gouverneur de la ville, avait rendus à l'Église. Il l'institua par avance son exécuteur testamentaire, et lui légua, comme souvenir, « son cheval et un muleta son choix. » Mais le comte ne put profiter de cette marque de gratitude. La chute de Rome le contraignit de quitter son gouvernement et il s'éloigna , laissant la Touraine au pouvoir des Visigoths, qui étaient enfin parvenus à s'en rendre maîtres (iSO).
Saint Perpet présida le premier concile tenu à Tours. Ce concile, dont la date précise a poussé Maan, Sirmond, le P. Labbe, à de si laborieuses recherches, eut lieu en présence de huit évêques, parmi lesquels Victorius, du Mans, Léon , de Bourges, et décréta treize canons. Il y fut défendu aux prêtres et aux diacres mariés d'avoir commerce avec leurs femmes, de fréquenter des femmes étrangères, de se livrer aux excès du vin; aux clercs inférieurs, à qui le mariage était permis, d'épouser des veuves, de quitter leurs fonctions pour embrasser la milice ou retournera la vie des laïques, d'abandonner leurs églises sans permission de leurs évêques, de pratiquer l'usure ; et à tous, aux évêques, aux prêtres et aux diacres, de communiquer avec les homicides, les corrupteurs des vierges sacrées, les religieux apostats, enfin les pénitents déserteurs, c'est-à-dire ceux qui, après avoir reçu la pénitence, en abandonnaient les exercices.
Nous avons dit, dans notre aperçu général, qu'Alaric, marchant sur les traces d'Euric, son père, s'était ouvertement déclaré le protecteur de l'arianisme, A ce point de vue, tout ce qui semblait vouloir contrarier ses idées devait encourir sa colère. Volusien, et après lui Verus, tous deux évêques et successeurs de saint Perpet, tombèrent victimes du roi goth. Volusien, que ce prince croyait secrètement dévoué à Clovis, fut, par ses ordres et sous le prétexte de son opposition aux réformes religieuses, exilé à Toulouse et décapité en route. Aussi suspect, mais moins maltraité, Verus alla mourir loin des siens, laissant sa fortune aux églises de son diocèse et aux pauvres.
Ici s'arrête le premier chapitre do notre histoire. Aux Gaulois ont succédé
LA TOLRAliNE
les Kimris, aux Kimiis les Romains, à ceux-ci les Visigoths. Voici maintenant venir les Francs. Au milieu de ce grand déplacement de peuples, deux faits , l'invasion des barbares et la chute de l'empire romain, sont surtout sensibles et provoquent la méditation : « Lorsqu'on passe de l'histoire de l'empire romain il à celle des peuples qui l'ont déchiré dans l'Occident, on ressemble à un voya- ») geur qui, au sorlir d'une ville superbe, se trouve dans des déserts couverts » de ronces. V ingt jargons barbares succèdent à cette belle langue latine qu'on .) parlait du fond de l'Illyrie au mont Atlas. Au lieu de ces sages lois qui gouvern naient la moitié de noire hémisphère, on ne trouve plus que des coutumes «sauvages. Les cirques, les amphithéâtres élevés dans toutes les provinces sont » changés en masures couvertes de paille. Ces grands chemins si beaux, si soli- »des, établis du pied du Capitole jusqu'au mont Taurus sont couverts d'eaux «croupissantes. La même révolution se fait dans les esprits. L'Europe entière «croupit dans cet avilissenient. »
C'est ainsi que s'exprime Voltaire, si grand juge en pareille matière. L'invasion des barbares et la chute de l'empire romain ont détruit le mouvement intellectuel. Ce qui restait de science, de philosophie, de liberté d'esprit, a disparu sous les coups des hordes étrangères.
Le christianisme seul résiste! son influence morale se fait, nous le répétons, particulièrement ressentir en Touraine, où le nom révéré de saint Martin, où sa gloire si belle et si pure grandissent chaque jour davantage et répandent partout tant d'éclat!
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f©Î^JK15iOai.
PREMiÈnE RACE. — Lcs MÉROVINGIENS. — Le Foi païen Cliildéric.
— Son respect pour saint Martin. — Sévérité de Clovis. — Il envoie de riciies présents au tombeau de saint Martin. — Le présage. — Clovis revient à Tours après la bataille de Vouglé, et y reçoit les envoyés de l'empereur Anastase. — Cérémonci dans la basilique. — Anecdote. — Munificence de Clovis envers la ville de Tours. — Mort de la reine Clolilde. — Injuriosus. — Sa courageuse réponse à Clotaire. — Saint Baud. — Le -prêtre Caton. — Ses intrigues, — Chramne et le duc Austrapius. — Willacaire, poursuivi, se réfugie ù Tours. — Incendie de la basilique de saint Martin. — Le comte Alpin. — Caribert , Gaïson et Eufrônc. — Grégoire de Tours. — Sa vie et sa mort. — Ses écrits. — Sigebert. — Mérovée et Roccolène. — Chilpéric. — Pillage de Tours. — Aventures de Mérovée et de Goniran-Boson.
— Le médecin Mariléif. — Histoire du comte Leudaste. — Sou supplice et sa morl. — Childeberl. — Clotaire II et Contran.
— Frédégonde. — Morl violente du duc BérulTe. — Visite de Grégoire de Tours au pape Grégoire-le-Grand. — Mort de la reine Ingoberge , de Grégoire et de Cliildebert. — État de la société DE 596 A 800. — Circonscription de Tours. — Exil de saint Columban. — Ses prédictions. — Dagobcrt et saint Éloi. — Le serment de Godwin. ■ — Une famine alfreuse se déclare à Tours.
— Querelle à ce sujet entre l'évêque de cette ville, Crotberg, et Importunus, évêqne de Paris.
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r»IIT\IL RE SAIXT-Jl'I.ICN (TOUR»).
Les Tiirones — ou phi lot les Tourangeaux, car c'est le nom sous lequel nous aurons désormais à les désigner — avaient mis tout en œuvre pour se soustraire au Joug des Romains. Ils ne lardèrent pas à s'en repentir. Les violences aux quelles ils furent en butte sous les Visigoths , les persécutions exercées contre leurs évoques, pour lesquels ils professaient le plus sincère
attachement, la brutalité d'Alaric et des siens, qui, sans leur offrir en dédommagement les mêmes avantages que leurs premiers maîtres, se montraient chaque jour plus exigeants et plus intraitables, excitèrent chez eux de vifs regrets. Ils n'aspirèrent qu'au jour où ils en seraient délivrés. La domination des Francs, à leurs yeux si terrible dans le principe, ne les effrayait plus. Que de sacrifices même n'auraient-ils pas faits pour se ranger sous la loi de ces autres barbares !
Instruit de leurs dispositions à cet égard, Glovis résolut d'en tirer parti. Childéric, son père, prince païen, mais brave et prudent, avait, passant en Touraine, empêché le pillage par respect pour saint Martin. Glovis suivit cet exemple. Traversant le territoire de Tours pour aller combattre Alaric, il défendit de prendre dans le pays autre chose que de l'herbe et de l'eau. Un soldat s'étant permis d'enlever du foin à un paysan, alléguant que ce n'était autre chose que de l'herbe, et qu'il ne violait point les ordres du roi, le monarque franc lui plongea lui-même son épée dans le cœur, en disant : « Comment donc » pourrions-nous vaincre, si nous offensons saint Martin ? » Et comme si cette sévérité n'eût pas dû suffire, Glovis envoya trois des siens visiter le tombeau du saint avec de riches présents. « Allez, leur dit-il en les congédiant, et remar- » quez bien si rien ne nous présagera la victoire. » Au moment où les messagers entraient dans la basilique, le primicier entonnait cette antienne : « Seigneur, » vous m'avez donné des forces pour combattre, et vous avez abattu sous moi » ceux qui s'élevaient contre moi, etc. »
Glovis, à qui ces paroles furent redites, partit le cœur plein de joie. Arrivé sur les bords de la Vienne, que les eaux avaient considérablement enflée, et ne sachant comment s'y prendre pour la traverser, il se mit en oraison et dit ; « O » sainte Trinité, Dieu en trois personnes, et un en majesté et substance, fais que » facilement je trouve le gué de cette rivière. » Au même instant « une biche se » leva d'un bocage prochain, et s'élançant dans l'eau, passa d'une rive à l'autre, » sans nager, en un endroit qui en retint le nom de Pas-de-la- Biche. »
Naturelle en elle-même, cette circonstance fut prise par le prince pour une manifestation de l'intervention divine; elle contribua sans nul doute à fortilier l'ardeur de son armée et à lui assurer la victoire, en même temps que la possession de la Touraine (507).
Après cette bataille, Glovis revint sur ses pas, ht une station de quelques jours à Tours, pour remercier saint Martin, et reçut en celte ville les envoyés de l'empereur Anastase. Ils venaient, au nom de leur maître, féliciter le monarque sicambre et « se conjouir avec lui de l'éclatant succès de ses armes. » Ils lui apportaient des lettres par lesquelles Anastase le saluait consul, sénateur et palricc romain, et lui envoyait une robe de pourpre, une chiamyde et une couronne d'or enrichie de pierres précieuses, — tunica blaltea , chlamys et corona aurca preliosis gemmis dislincla, — en lui conférant le titre û'Auijusle.
Le grand nom des Romains exerçait encore un certain prestige parmi les barbares. Flatté de cette distinction, qui l'élevait dans sa propre estime et lui prouvait le cas que l'on faisait de son alliance, Glovis monta sur-le-champ à cheval, revêtu de ses nouveaux insignes, la pourpre sur l'épaule, le diadème
au front, se promena par toute la ville, et « espandit de sa main de la monnoie » d'or et d'argent emmi le peuple. » Il entra ensuite dans la basilique, et donna publiquement audience aux ambassadeurs , voulant qu'ils déclarassent devant ses nouveaux sujets le but de leur mission. Puis il fit porter la couronne à Rome pour qu'elle fût mise en l'église de Saint-Jean de Latran, et fit de grandes libéralités aux éminents personnages qui la lui avaient apportée.
C'est à la suite de cette cérémonie, pour laquelle il fut déployé beaucoup de pompe, que deux chroniqueurs (Roricon et ^Vimoin) placent une anecdote plus plaisante que raisonnable. Suivant eux, Clovis avait fait présent à saint Martin « du coursier de ses batailles et victoires. » Pris de regret, il le racheta cent pièces d'or ; mais lorsqu'il voulut monter dessus et le faire avancer, le cheval demeura immobile, et ne recouvra l'usage de ses jambes qu'après que la somme eut été doublée , ce qui fit dire en souriant au monarque : « Saint Martin est bon » en aide, mais cher en prix!» — Bonus in adjutorio Mariinus, sed cams pretio.
Clovis ne voulut pas s'éloigner de Tours sans laisser aux habitants des témoignages de sa munificence. Il tenait d'ailleurs à leur prouver combien il avait été sensible à la manière dont ils s'étaient comportés envers lui. L'évêque Licinius, chargé de lui faire les honneurs de la basilique de saint Martin, reçut de sa bouche même l'assurance que les Tourangeaux seraient exempts de toute contribution, et maintenus dans les droits et privilèges qui leur étaient depuis longtemps acquis.
Trente ans après, la reine Clotildc, qui par sa piété l'avait amené à se convertir, et qui, depuis une vingtaine d'années, depuis surtout le meurtre de ses petits- enfants par Clotaire, s'était tout-à-fait fixée à Tours, auprès du tombeau de saint Martin, oii elle avait également attiré sainte Radegonde, Clotilde y rendit le dernier soupir {hhb). Ses fils, Childebert et Clotaire, la firent inhumer auprès de Clovis, à Paris, la capitale de l'empire des Francs. Le siège épiscopal de Tours était alors occupé par Injuriosus, et la Touraine appartenait h Clotaire.
Ce prince, qui avait tant de crimes à faire oublier, confirma les habitants de Tours dans les immunités dont ils étaient redevables à son père. Il fit brftleren sa présence les rôles des contributions, afin que les officiers de sa maison ne pussent désormais se livrer à des extorsions. Toutefois il voulut reprendre d'une main ce qu'il donnait de l'autre. Sous prétexte de la protection qu'il leur accordait, il assembla les évêques de son royaume et leur demanda, comme don gratuit, le troisième des revenus de leur diocèse, concession 'i laquelle, par frayeur, ils s'empressèrent tous d'accéder. Injuriosus seul s'y refusa avec fermeté, disant que le bien de l'Église était celui des pauvres, et non celui des rois. Clotaire irrité, se retira proférant des menaces. Mais, craignant d'offenser saint Martin, il envoya bientôt après deux de ses affidés avec des présents vers l'évéquc, en le priant de lui accorder son pardon. Depuis lors il renonça définitivement à ses prétentions.
Si nous ne pouvons parler en cet ouvrage de tous les prélats qui ont gouverné le diocèse de Tours, au moins devons-nous consacrer quelques lignes à ceux
— et saint Baud, seizième évêquo, est du nombre — dont le nom a eu quelque retentissement. Issu d'une famille franque riche et distinguée, saint Baud — Baudinus, Baldus, Bald ou Bald-Win — reçut le jour à Verneuil, enTouraine, le 5 mars Zi87. Appelé par sa naissance aux plus hautes charges de l'Etat, il devint bientôt référendaire du roi d'Austrasie, Clotaire. Plus tard il se maria, eut un fils, et lui légua la majeure partie de ses biens; puis, poussé par une vocation irrésistible, il résigna ses fonctions de référendaire pour entrer dans les ordres, et fut élu évêque de Tours le 22 mai bhQ.
Aussi pieux que charitable, saintBaud célébra son avènement au siège épiscopal par une donation aux pauvres de vingt mille sous d'or, somme énorme que son prédécesseur Injuriosus avait eu la faiblesse d'entasser dans les coffres de l'évêché. Marchant ensuite sur les traces de saint Benoît, il obligea les clercs, qui s'appelaient déjà chanoines, à organiser une mense, c'est-à-dire à prendre leurs repas en commun, et provoqua diverses réformes qui lui valurent la vénération de tout le monde. La mort vint le surprendre au milieu de ses travaux apostoliques. Il rendit l'âme où il était né, après cinq ans et dix mois de siège, considéré comme l'un des premiers évêques francs qui aient reçu l'ordination en ïouraine. En renonçant à frapper l'épiscopat d'une sorte de dîme, Clotaire s'était réservé le droit de présider et même de pourvoir lui même à l'élection des évêques. Gonthaire I", successeur de saint Baud, venait de mourir; ce prélat avait donné au clergé le scandale de son intempérance, spectacle d'autant plus affligeant (jue Gonthaire avait déployé de grandes qualités dans le principe : il s'agissait de pourvoir à son remplacement. L'évêque de Clermont lit prier Clotaire de nommer Caton, prêtre de son diocèse, dont il eût voulu se débarrasser. Ambitieux au delà de toute mesure, cet indigne serviteur de Dieu se croyait capable d'arriver aux plus hautes dignités épiscopales. Clotaire, qui n'en soupçonnait pas le motif, prit en considération la requête.
Voyant arriver Leubaste, martyraire et abbé, suivi de plusieurs ecclésiastiques et habitants de Tours, qui venaient lui annoncer sa nomination, Caton,.plein de vanité, voulut se faire valoir davantage. Par ses menées, des pauvres assiégèrent son domicile en criant : « Pourquoi, bon père, voudrais-tu nous » abandonner, nous, tes enfants? Si tu t'en vas, qui nous nourrira? Ne t'éloigne » pas de nous! » Alors, lui, se tournant vers les envoyés : « Vous le voyez, mes » chers frères, ces malheureux m'aiment, ils ont besoin de moi, je ne puis les » quitter et vous suivre. «
De retour au pays, et ne pouvant se passer de pasteur, ceux de Tours élurent le prêtre Eufrône, et allèrent en faire part à Clotaire, qui revenait à ce moment même d'une sanglante expédition en Saxe. « J'avais désigné Caton, s'écria le «monarque, pourquoi n'a-t-on pas exécuté mes ordres?» — «11 s'est refusé « à nos instances, » répliquèrent les ecclésiastiques.
Comme ils achevaient ces mots, le prêtre Caton lui-même arriva, demandant que l'évêque de Clermont fût déposé pour qu'on lui donnât sa survivance, et, à défaut de sa survivance, l'évêché de Tours. « Tu as refusé celui-ci, lui dit le » roi, tu n'auras pas l'autre. » Et Caton se retira confus. Puis Clotaire s'in-
Xorma des lities d'Eufrônc, et comme on lui apprenait qu'il tenait de près à saint Grégoire de Langres : « Que la volonté de Dieu soit faite, dit-il, c'est » une grande et illustre famille ! »
En agissant de la sorte, Caton s'était cru soutenu par le iils de Clotaire, Chramne. Ce jeune prince^ que son père avait envoyé en Auvergne en qualité de gouverneur, se comportait de façon à indigner tous les esprits. Entouré d'abord d'hommes d'honneur, parmi lesquels un riche seigneur, Ascovinde, il n'avait pas tardé à repousser leurs conseils pour écouter ceux de Léon de Poitiers et de Caton, tous deux fourbes et sans pudeur. Aussi, « homme beau de face et bien formé » de corps, mais léger d'esprit, n'avait-il pas tardé à passer maître en cautelles et » tromperies. » Son père lui faisant des reproches, il se révolta; et ce fut à ce point que le duc Austropius, fidèle émissaire de Clotaire, fut obligé, pour éviter la colère de Chramne, de quitter l'Auvergne et de se réfugier dans un asile inviolable, la basilique de Saint-Martin. Le jeune prince n'osa en effet le forcer jusque dans sa retraite, mais il défendit aux habitants de lui procurer aucune nourriture. Un des premiers sénateurs, rencontrant un homme du peuple qui lui portait de l'eau en cachette, lui arracha le vase et répandit l'eau à terre. « Aussitôt, dit Grégoire de Tours, il fut pris d'une fièvre violente et dans la nuit » même rendit l'ûme. »
D'un autre côté, Chramne se sentait lui-même soutenu par son oncle Childebert, qui l'entretenait dans sa rébellion. Le retour de son père et la mort de son oncle le réduisant à ses propres ressources, il se réfugia en Bretagne, tandis que le duc d'Aquitaine, Willacaire, dont il était devenu le gendre, et qui avait songé à lui venir en aide, allait prendre prudemment sa place auprès du tombeau de saint Martin.
Clotaire, à son retour, apprit tout ce qui s'était passé pendant son absence. Il ordonna de garder à vue le duc d'Aquitaine. Celui-ci, qui ne doutait pas du sort qu'on lui réservait, mit le feu à la basilique et s'échappa à la faveur du tumulte occasionné par cet événement. De prompts secours arrivèrent à temps, et l'incendie ne dévora que la couverture de l'église.
Lu mois après, Clotaire revenait à Tours à la suite d'une expédition pendant laquelle il avait fait brûler vivant, dans une chaumière, son his Chramne, la femme du jeune prince et ses deux enfants. En proie aux plus vifs remords pour s'être laissé aller à un tel acte de vengeance, il apportait de magnifiques offrandes à l'église et ne s'en éloigna pas qu'il ne l'eût fait recouvrir en étain. Mais ce malheur était à peine oublié qu'un nouvel incendie, beaucoup plus considérable, se déclara subitement sans qu'on en ait jamais su la cause. Une grande partie de la ville, églises et maisons, fut la proie des flammes.
A cette époque, le comte Alpin gouvernait la Touraine sur les mêmes bases que les comtes romains. « Les mœurs, les institutions, les influences germaniques, dit ))M. Guizot après Salvien, ont longtemps dominé dans le nord de la Gaule; les «mœurs, les institutions, les influences romaines, dans le midi. La France pro- » promeut dite, c'est-à-dire le centre, participait presque également des deux » origines. »
Et M. Aiig. Thierry complète ainsi le tableau : « L'office de comte, tel qu'il exis- »tait dans la Gaule depuis la conquête des Franks, répondait, selon leurs idées » politiques, à celui de magistrat qu'ils appelaient (/ra/" dans leur langue, et qui, » dans chaque canton de la Germanie, rendait la justice criminelle, assisté des » chefs de famille ou des hommes notables du canton. Les relations naturellement » hostiles des conquérants avec la population des villes conquises avaient fait «joindre à ces fonctions de juge des attributions militaires et un pouvoir dicta- » torial dont abusaient presque toujours, soit par violence de caractère, soit ))par calcul personnel, les hommes qui l'exerçaient au nom des rois franks. » C'était comme une sorte de proconsulat barbare, superposé, dans chaque ville «importante, aux anciennes institutions municipales, sans qu'on eût pris aucun » soin de le régler de manière à ce qu'il pût s'accorder avec elles. Malgré leur » isolement, ces institutions suffisaient encore au maintien du bon ordre et de la ))paix intérieure; et les habitants des cités gauloises éprouvaient plus de terreur «que de joie quand une lettre royale venait leur notifier le nom d'un comte en- » voyé pour les régir selon leurs coutumes et faire bonne justice. »
A la mort de Clotaire (561), nouveau démembrement de la monarchie. L'aîné de ses quatre fds, Caribert, ayant reçu en partage, avec le royaume de Paris, la Touraine, ceux de Tours lui envoient une députation chargée de le complimenter. Caribert les reçoit et promet de ne rien changer à leurs lois municipales, à leurs us et coutumes. Gaïson, successeur d'Alpin, veut malgré cela passer outre! Il rétablit, de son autorité privée, les impôts, et dépouille la ville de ses plus anciens privilèges. Lne contestation s'élève à ce sujet entre lui et l'évêque Eufrône. Ils défèrent leur cause au souverain , qui se fait représenter Tes titres accordés par son aïeul aux habitants de Tours, et donne gain de cause à Eufrône.
Mais Caribert ne se montra pas toujours aussi équitable. Il s'empara de la terre de Nazelle, appartenant au chapitre de Saint-Martin , et y établit ses haras. On eut beau lui dire que les chevaux, h peine installés, avaient rompu leurs licous, qu'ils s'étaient, pleins d'épouvante, précipités du haut des rochers, déchiré les flancs et brisé les jambes, il n'en tint aucun compte et garda la terre durant tout son règne.
L'épiscopat d'Eufrône fut marqué par l'un des grands conciles qui aient été tenus dans les Gaules (566). Neuf évêqiies, saint Prétextât, de Rouen, saint Germain, de Paris, Félix, de Nantes, Chaletric, de Chartres, Domitien, d'Angers, Victorius, de Tiennes, saint Domnole, du Mans, Leudcbaud, de Séez, y assistèrent, sous la présidence d'Eufrône. Il y fut fait 27 canons, portant en substance: Il y aura un concile au moins chaque année, et personne ne pourra se dispenser de s'y rendre ; en cas de conlestation entre eux, les évèques ne devront prendre pour arbitres que des prêtres; l'évêque marié sera toujours accompagné de clercs , môme dans sa chambre , et tellement séparé de sa femme, que celles qui la servent n'aient aucune communication avec ceux qui servent les clercs ; il est défendu aux clercs et aux moines de coucher deux dans le même lit ; le prêtre , le diacre et le sous-diacre qui auront été trouvés avec leurs femmes
seront interdits pendant un an, et l'arcliiprêtre accusé d'avoir négligé de veiller sur ses inférieurs sera enfermé un mois pour jeûner au pain et à l'eau ; les femmes n'entreront jamais dans les monastères d'hommes, les moines n'en sortiront point , et si l'un deux se marie, il sera excommunié et séparé de sa prétendue femme; de même il est interdit aux religieuses de songer au mariage, soit qu'elles aient reçu le voile des mains de l'évêque, soit qu'elles prétendent avoir pris l'habit seulement pour se soustraire à des unions indignes d'elles.
A ces décisions qui montrent quels étaient l'esprit et les mœurs des ecclésiastiques de l'époque, le concile ajouta quelques règlements touchant les cérémonies religieuses. Il fut décidé, dit le P. Labbe, que le corps de Notre-Seigneur ne serait plus mis au rang des images; que les laïques ne se tiendraient plus dorénavant près de l'autel ; que le sanctuaire leur serait ouvert, ainsi qu'aux femmes, pour prier et pour communier; que l'on chasserait de l'Église tous ceux qui, se disant chrétiens, persistaient dans leurs superstitions païennes, comme, par exemple, de célébrer le 1" janvier et le 22 février en l'honneur de Janus et de Therminius, de manger des viandes consacrées aux morts après une fête que les païens appelaient Feralia, d'honorer des pierres, des arbres, des fontaines , etc.
Les Tourangeaux étaient encore tout émus de la sévérité de ces canons, dont la teneur est si caractéristique, lorsqu'apparut parmi eux l'un des hommes les plus éminents des Gaules par sa ferveur religieuse, son goût pour les lettres sacrées et la gravité de ses mœurs; l'un de ces hommes, dit M. de Barante, dont fa vie offre le plus bel et le plus grand exemple de cette innuence sainte et salutaire exercée par les évêques au milieu d'un temps de barbarie où il n'y aurait pas eu un seul élément d'ordre , de police et d'administration sans l'épiscopat; temps qu'il faut soigneusement distinguer du régime féodal , non encore établi, et dont on interrogeait à peine les premiers rudiments. Cet homme, c'est celui que l'Église place parmi les saints, et les lettres parmi nos historiens les plus capitaux, c'est Grégoire de Tours.
Grégoire reçut le jour en Auvergne le 5 octobre 5Zil. Sa famille, noble et ancienne, comptait dans son sein des sénateurs, des magistrats suprêmes, des évêques, des martyrs. On lui donna les nomsde Georges et de Florent, qui étaient ceux de son père et de son aïeul, et il y ajouta plus tard celui de son bisaïeul, Grégoire, qu'il ne cessa depuis lors de porter. Son instruction fut confiée à l'archidiacre Avit, ami et secrétaire de son oncle, saint Gai, évêquc deClermout, qui avait voulu le faire élever sous ses yeux. \ oué de bonne heure au culte des autels, il se livra sans partage à l'étude de l'Écriture sainte, reçut les ordres à 25 ans, et fut élu évêque de Tours à 3Zi. Il est vrai de dire qu'il était déjà célèbre dans les Gaules par sa piété et par ses vertus. On le connaissait particulièrement à Tours, où il était venu plusieurs fois faire ses dévotions au tombeau de saint Martin.
« Quelque indigne, dit-il lui-même avec modestie, que je fusse de l'épiscopat, » Dieu voulut que, dans la douzième année du règne de Sigcbert, je fusse chargé » de ce fardeau. » Car Grégoire se trouvait alors à la cour du roi d'Austrasie,
ANCIENNE Eî MODERNE. iU
frère aîné de Caribert, qne la mort de ce prince, expiré sans postérité mâle, avait mis en possession de la Touraine. Son premier mouvement l'avait porté à refuser un pareil honneur ; mais, Sigebert ayant insisté pour qu'il acceptât, il s'était enfin décidé.
Grégoire de Tours occupa le s.iége pendant 32 ans, et mourut à 54 ans, laissant en Touraine un vide difficile à combler. II fui sans contredit de ceux qui comprirent le mieux l'importance et la sainteté de leur double mission, politique et apostolique. « Soit, dit M. Guizot, qu'il s'agît de défendre ou le clergé en gé- » néral, ou lui-même, ou les privilèges de son église, ou les proscrits qui s'y » étaient réfugiés ; soit qu'il fût appelé à maintenir ou à rétablir la paix dans sa » ville; soit qu'il intervînt comme négociateur tour-à-tour employé par les di- » vers rois francs, il ne manqua ni de prudence ni de courage. »
Considéré comme écrivain, Grégoire de Tours inspire la plus profonde vénération à qui est fier de notre histoire nationale. Sans lui nous n'aurions aucune connaissance des premiers siècles de nos fastes. C'est donc à juste raison qu'on l'a surnommé le Père de Vhistoire de France. Un livre de la Gloire des martyrs, un livre des Miracles de saint Julien, un livre de la Gloire des confesseurs, un livre des Miracles de saint Martin, un livre des Vies des Pères, un livre des Miracles de saint André, une Histoire ecclésiastique des Francs (son plus remarquable travail) , enfin nombre d'opuscules qui n'ont pu parvenir jusqu'à nous : tels sont les ouvrages qu'il trouva le moyen de composer durant sa trop courte existence. On lui a reproché la rudesse de son style, sa monotonie, son incorrection, son extrême crédulité. Reportons-nous, pour le bien juger, à l'époque barbare où il vivait, lin homme, quelque heureusement doué qu'il soit, ne peut toujours dominer son siècle, surtout quand ce siècle est aussi arriéré que l'était celui dont il est question ici. Suivant l'ingénieuse expression d'un biographe, « Voutil manque à l'ouvrier. » Il cède, quoi qu'il fasse, à l'entraînante influence des hommes et des choses qui l'entourent.
Ainsi de Grégoire. Quoique nourri de la lecture des Pères de l'Église, et même decellede Virgile, dcSalluste,d'Aulu-Gelle, de Pline, dont il cite parfois les noms, il était entouré de tant d'ignorance, de tant de grossièreté, de tant d'abâtardissement, que ses pensées, ses réflexions , ses écrits devaient malgré lui s'en ressentir. Et cependant on ne saurait lui refuser de précieuses qualités : de la bonne foi, un sens droit, un jugement ferme, indépendant, courageux. Souvent même il s'anime, il s'échauffe, se passionne aux grands événements dont il est le témoin, et vous fait alors assister aux scènes qu'il raconte. L'illustre auteur du Génie du christianisme l'a peint en trois mots : « Naïf dans ses pensées, barbare » dans son langage, il ne laisse pas que d'être fleuri et rhétoricien dans son style. » Est-il beaucoup de nations dont le berceau soit éclairé par autant de lumières?
Les évêques étant les représentants et les protecteurs de leurs cités , dès son installation au siège métropolitain de Tours, Grégoire, en vertu des prérogatives politiques attachées alors à la dignité épiscopale, et à cause de la considération personnelle qui l'entourait, avait été investi d'une suprême autorité sur les affaires de la ville et sur les délibérations du sénat qui la gou-
veniait. \ oyons donc quel rôle il joua sur la scène politique oi!i l'appelait naturellement son mérite.
Les premières années de son épiscopat ne sont remplies que par des dissensions sans cesse renaissantes entre les souverains auxquels l'empire des Francs est échu. Cliilpéric, roi de Soissons, dispute la Touraine à Sigebert, occupé alors à faire la guerre à Contran. Sigebert, à son tour, se ligue avec Contran et expulse Chilpéric. La mort de Sigebert, loin de mettre un terme k ces querelles, dont les provinces ont tant à souffrir, dont la Touraine surtout est si affligée, ne fait que leur donner un nouvel aliment. Childebert, son fils, n'ayant que cinq ans, Chilpéric forme le projet de le dépouiller de son héritage. A cet effet, il envoie son fils Mérovée dans le Poitou, et l'un de ses premieis lieutenants, Roccolène, dans le Maine. Tous deux ils ont mission de rassembler des troupes et de s'emparer de Tours. Chilpéric tient d'autant plus à se rendre maître de cette place que Contran-Boson, général de Sigebert, y a cherché un refuge auprès du tombeau de saint Martin, et que Chilpéric lui attribue la mort de son autre fils, Théodebert.
Roccolène, le premier, se trouve en état de satisfaire aux ordres de celui dont il commande les armées. Arrivé devant Tours, il fait sommer les habitants de lui livrer Contran. En cas de refus, il menace de mettre la ville à feu et à sang. Incertains, les habitants consultent leur évêque, et le résultat de leur consultation est qu'on repoussera les prétentions de Roccolène. Cette réponse est le signal des hostilités. « Si vous ne jetez pas Contran hors de votre basili- » que, leur envoie-t-il dire, je détruirai si complètement tout ce qu'il y a dejar- B dins aux environs de la ville que l'emplacement deviendra terre labourable. »
S'apercevant de l'insuccès de ses violences, Roccolène, qu'une maladie subite rend plus irritable, traverse le fleuve, au-delà duquel il s'était d'abord arrêté, saccage tout sur son passage, fond sur Tours, enfonce la 'porte d'entrée principale, et arrive à cheval devant la basilique. C'était le jour de l'Epiphanie. <( A peine entré dans l'église, il fut saisi d'une telle émotion, » d'une telle peur, » qu'il ne put de la journée prendre aucune nourriture, et qu'il s'en retourna, » dit Crégoire, sans avoir exécuté son projet (575). »
Sur ces entrefaites, Mérovée parut également devant Tours. Trouvant la place soumise aux armes de son père, il y passa les fêtes de Pâques en grande dévotion, du moins en apparence, car pendant ce temps-là ses soldats se livraient au pillage et commettaient toutes sortes d'excès. Puis lout-à-coup il partit et se rendit à Rouen, où l'attendait la reine Brunehaut, dont il était devenu éperdument amoureux, et qu'il avait résolu d'épouser, contrairement aux volontés de Chilpéric.
Son mariage consommé, il envoya faire sa soumission à son père, lequel donna l'ordre qu'il fût arrêté et qu'il eût les cheveux coupés, ce qui équivalait à être rayé de la famille des Mérovingiens. Peu désireux de se soumettre à un pareil traitement, le jeune prince revint sur ses pas et alla s'enfermer avec Contran- Boson dans la basilique de saint Martin. Au moment où il y entrait, Crégoire de Tours célél)rait l'oflice. L'évêque de Paris, Ragnemod, se trouvait parmi les assistants. La messe dite, Mérovée demanda les euhgùs, c'est-à-dire la commu-
nion , et comme on les lui refusait, bien qu'elles eussent été accordées à tous les fidèles : « Évêque, cria-t-il impérieusement, pourquoi ne fait-on pas pour » moi ce qu'on fait pour les autres? Dis, serai-je donc excommunié? » Grégoire consulta Ragnemod, qui, pour éviter l'effusion du sang, car Mérovée jurait de tuer quiconque s'opposerait à ses désirs, donna le conseil de céder.
Cependant, Chilpéric avait été averti de tout ce qui s'était passé. Il envoya dire à Grégoire : « Chassez cet apostat de la basilique, sinon j'incendierai toute w la Touraine. » L'évêque répondit simplement que cela ne s'était jamais vu, même du temps des païens, et que cela devait encore bien moins se voir à une époque où il n'y avait plus que des enfants du Christ, De la menace Chilpéric passa à l'exécution. Livré à lui-même, il eût hésité; poussé par Frédégondc, que n'arrêtait point le sacrilège, il rassembla une armée et déclara qu'il allait partir pour châtier lui-même Tours et forcer l'asile de saint Martin.
Pendant ce temps, Mérovée n'était pas sans crainte. Averti que son père persistait dans son inflexibilité : « A Dieu ne plaise, dit-il, que la sainte basilique de mon seigneur Martin subisse aucune violence et que son pays soit désolé à » cause de moi ! » Et il voulut aller rejoindre Brunehaut et emmener Gontran- Boson avec lui. Mais celui-ci s'étant montré d'un avis contraire, Mérovée se jeta dans les pratiques d'une dévotion exagérée. Il offrit ses effets les plus précieux à saint Martin, en le suppliant de venir à son secours.
De son côté, Gontran-Boson, esprit supérieur pourtant, avait recours aux sorciers. Il dépêcha l'un de ses serviteurs vers une femme qui lui avait déjà prédit le jour et l'heure où devait mourir le roi Caribert. Elle répondit : « Le roi Chil- » péric trépassera cette année. Mérovée, à l'exclusion de ses frères, sera maître » de tout le royaume; et quant à toi, Contran, duc de tous ses États pendant cinq )) années, tu recevras, à la sixième, la dignité épiscopale dans une ville sur le )) bord de la Loire. Tu sortiras de ce monde vieux et plein de jours. » Comblé de joie par cette prédiction extravagante, le duc austrasien en fit part à Grégoire, qui lui dit en lui tournant le dos : « C'est à Dieu, et non au diable, qu'il » faut demander de pareilles choses. »
Sur ces entrefaites, Frédégonde^ furieuse contre Mérovée de ce qu'il venait d'épouser son ennemie Brunehaut, avait résolu de prévenir l'expédition de Chilpéiic en faisant assassiner le compagnon de retraite de Boson. Un guet-apens fut ménagé. Le comte Leudaste, alors gouverneur de Tours, se chargea de le mettre à exécution , et eut recours à tous les moyens pour attirer le jeune prince hors de son asile. N'y pouvant réussir, il songea à exciter sa fureur eu faisant attaquer et massacrer ses gens dans la ville. Mérovée, en effet, allait donner tête baissée dans le piège et sortir: plus prudent, le duc l'arrêta.
Mérovée se vengea surle médecin de son père, Marileïf, qui se trouvait pour le moment à Tours. Il le fit saisir, fouetter de verges, et, comme il était fort riche, dépouiller de son or et de ses bagages. Ensuite il le renvoya. Mais, tandis qu'il s'applaudissait d'avoir pour ami et pour confident Contran , celui-ci cédait à la séduction. « Si tu parviens à faire sortir Mérovée de la basilique, afin qu'on » l'égorgé, je te fais un cadeau magnifique, » lui avait fait insinuer la reine.
in
114 LA TOUIIAINE
Gontran accepta. Qu'était-ce en ce temps-là qu'un parjure? Persuadé que des sicaires étaient apostés aux alentours de la ville : w Pourquoi , dit-il à Méro- » vée , mener ici cette vie de lâches ? Ne restons pas éternellement cachés » dans les bâtiments de cette basilique. Faisons venir des chevaux et des chiens, » prenons des éperviers et allons à la chasse respirer le grand air. » Mérovée était sans défiance; la proposition lui sourit, ils partirent. Vers le soir ils rentrèrent; quoiqu'ils eussent été jusqu'à Joué, ils n'avaient rencontré personne.
Quelques jours après, l'armée de Chilpéric étant prête, ce prince éprouva quelque hésitation. Il craignit les conséquences de son entreprise, et résolut, pour calmer sa conscience, de s'adresser au saint lui-même. Il lui écrivit, lui demandant s'il pouvait arracher Gontran (il ne disait point Mérovée) de son asile. In diacre, Baudcgil, chargé de cette lettre, la déposa sur le tombeau de saint Martin avec un morceau de papier blanc pour que le saint put faire sa réponse.
Trois jours s'écoulèrent. Le quatrième, au matin, trouvant la feuille de papier intacte, et jugeant qu'il n'obtiendrait rien, Baudegil retourna vers Chilpéric. Instruit de cette démarche, Mérovée pensa qu'il serait peut-être plus favorisé lui-même. Il plaça trois livres sur le tombeau révéré : les Psaumes, les Rois, les Évangiles, et passa la nuit en prières, demandant au saint confesseur de lui faire connaître son sort. Au bout de trois jours déjeunes, de veilles et de prières, il s'approche et ouvre successivement les trois livres. Trois passages lui tombent sous les yeux, tous lui sont défavorables !...
Mérovée versa d'abondantes larmes, puis, sa douleur un peu calmée, il résolut d'en finir avec une position si perplexe. Il partit, suivi de Gontran et escorté de cinq ou six cents cavaliers, vagabonds recrutés de toutes parts. Ils allaient rejoindre Brunehaut. Mais la fortune ne leur fut pas favorable. Gomme ils traversaient le territoire d'Auxerre, Espoald, comte de cette ville, les fit arrêter. Pluadroit, Gontran-Boson parvint à prendre la fuite, Mérovée seul fut retenu. Toutefois, au bout de quelques jours, il réussit également à s'échapper et se réfugia dans l'église de Saint-Germain d'Auxerre, à laquelle le droit d'asile était également affecté. A cette nouvelle, désappointé, le roi de Bourgogne, qui comptait faire une agréable surprise au roi Chilpéric en lui livrant Mérovée, fit retomber sur Espoald le poids de sa mauvaise humeur. Il le destitua de son office, et le condamna à une amende de sept cents pièces d'or.
Mérovée se sauva également de Saint-Germain et parvint en Austrasie, où il trouva les esprits en un tel état d'irritation contre lui, gouvernés qu'ils étaient par des chefs ambitieux et féroces, qu'il dut renoncer à l'espoir de vivre en paix auprès de sa femme. Il tourna alors les yeux vers la basilique de Saint-Martin, son seul refuge désormais, et se remit en route. Afin de n'être pas découvert, il marchait la nuit et s'arrêtait le jour, tantôt sous un costume, tantôt sous un autre^ Aussi perdit-on ses traces, mais on sut quelles étaient ses intentions, et, pour les prévenir, Chilpéric fit avancer son armée sur Tours.
Le lendemain de leur arrivée, la plupart des soldats du monarque franc occupèrent militairement la basilique, se tinrent à toutes les issues, et ne laissèrent
ANCIENNE ET MODERNE. m
entrer ou sortir que les personnes qui s'étaient fait reconnaître. D'autres, pour qui le désordre était un besoin impérieux, se répandirent, sous prétexte défaire des recherches, par la ville et par les campagnes, pillant les maisons, brûlant les villages, se vautrant dans l'orgie et les saturnales. Chilpéric lui-même se mit de sa personne à la poursuite du fugitif.
Ainsi traqué, le jeune prince s'était arrêté et se tenait caché prudemment. Un jour , il voit arriver à lui des cavaliers : à leur tête est Gontran-Boson. Il avait réussi, disait-il, à rentrer en Austrasie, et venait, avec les principaux de Thérouanne, oflVir à Mérovée la couronne. Gontran-Boson était pour la seconde fois vendu à Frédégonde. Trompé par sa folle ambition , Mérovée cède. Il sort de sa retraite, accompagné de Gaïlen, de Gaukil et de Grind, tous compagnons de sa mauvaise fortune. Mais bientôt la vérité s'offrit à leurs yeux. Arrivés sur les côtes de l'Océan , non loin d'une ville où ils avaiçnt été accueillis par mille acclamations d'allégresse, ils entrent pour se reposer dans une ferme. Aussitôt la maison est cernée, les portes sont barricadées, et un courrier part pour aller annoncer à Chilpéric la capture.
Saisi de terreur à la vue de ces préparatifs, et sachant bien que cette fois il ne pourra fuir, Mérovée veut se donner la mort: son bras se refuse à frapper. Alors, s'adressant à Gaïlen : — « L'union, lui dit-il, qui a toujours régné entre nous » ne permet pas que tu me laisses tomber dans les mains de nos tyrans ; tu vois , » ami , qu'il n'est plus pour moi d'espérance et de sûreté ici-bas. Arraché des- » asiles les plus sacrés, poursuivi dans les lieux les plus solitaires, comment » puis-je, séparé d'une épouse qui ne peut me secourir, échapper aux tourments » horribles que me prépare mon impitoyable marâtre! Cher Gaïlen, il n'est » qu'un moyen de me délivrer de tant de peines; je l'attends de toi : prends » cette épée, et sauve d'un seul coup ton malheureux ami ! »
Gaïlen, obéissant, prit l'arme fatale et en perça le jeune prince. Mais il paya cher cette terrible condescendance aux désirs de son jeune maître. On lui coupa les pieds, les mains, le nez, les oreilles. Ses compagnons d'infortune ne furent pas plus épargnés: Grind expira sur une roue, Gaukil eût la tête tranchée. Quant à Gontran-Boson, retiré à Metz, il y mena la vie de grand seigneur franc, se rendit ensuite à Constantinople, puis revint se mêler à des intrigues qui s'éloignent trop de notre sujet pour que nous devions en parler.
Nous venons de soulever un coin du voile qui couvre le règne des Mérovingiens en Touraine. Achevons ce tableau parle récit des différends qui s'élevèrent entre Grégoire de Tours, le comte de cette ville, Leudaste, et le roi Chilpéric. Une pareille peinture fera mieux comprendre, nous le pensons du moins, le régime politique et la rudesse des mœurs de l'époque, que ne le pourrait faire une sèche et froide chronologie. C'est au surplus l'histoire en elle-même de Leudaste, histoire assez extraordinaire, assez dramatique pour avoir paru digne d'être traitée, avec cette supériorité qui le distingue, par l'un de nos plus grands historiens modernes, M. Augustin Thierry.
Leudaste naquit à Cracina (l'île de Ré), et eut pour père un Gaulois, Léocadius, homme de peine au service du fisc. A peine eut-il atteint sa seizième
ne LA TOURAINE
année, que, serf royal, il fut enrôlé dans le service des cuisines par l'intendant en chef des domaines du roi Cai ibert. Il se signala tout d'abord par sa paresse et son insubordination. Il prétendait que la fumée fatiguait ses yeux et que le service dépassait ses forces. On mit tout en œuvre pour l'obliger à se conformer à sa position : voyant qu'on ne pouvait y réussir, on le lit passer des cuisines à la boulangerie : à pislillo ad cophinum , dit son biographe. Ce changement parut lui sourire ; il s'acquitta diligemment de sa besogne. On le crut revenu à de meilleurs sentiments. On se trompait. Habile à dissimuler, il n'avait songé qu'à endormir la ronfiancc de ses surveillants. Il prit lestement la fuite. Ramené au logis, il parvint encore à se sauver deux fois. En vain le fouet lui fut appliqué, en vain on le plongea dans un cachot. Sur l'ordre du maître, les gardiens, lui coupèrent une oreille, punition appliquée aux serfs indisciplinables.
Loin de l'amener à de meilleurs sentiments, celte sévère correction lui lit plus vivement que jamais désirer sa liberté. Il parvint de nouveau à s'échapper, erra en tous sens comme un bohémien , passant ses journées dans les bois et n'osant se montrer aux portes des villes, dans la crainte que sa mutilation, signe trop évident de son servage, ne le fît reconnaître. Ne pouvant tenir à cette vie de privations et d'alarmes, il alla se jeter aux pieds de la reine Marcowèfe et lui avoua sa triste position. Fille d'un simple cardeur de laine, et depuis peu, grâce à sa beauté, la légitime épouse du roi Caribert, Marcowèfe avait un bon cœur: elle se laissa émouvoir, prit le fugitif sous sa protection et lui donna dans son palais le titre envié de mariskalk, écuyer.
Leudaste était ambitieux. Flatté par le sort, il voulut monter plus haut. Les rois francs, par imitation de la cour impériale, avaient fondé des haras dont la direction appartenait à un comte de Véciirie : convoiter cette dignité, et, secondé par son audace, l'obtenir, fut pour lui l'affaire de trois mois. Cette élévation rapide et si singulière, qui, le délivrant de toute servitude, lui valait des titres de noblesse, exalta son orgueil. Avide d'argent et d'honneurs, il devint inabordable pour ses inférieurs et arrogant pour ses égaux. L'or seul et la flatterie obtenaient de lui quelque chose. Il abusait de son favoritisme et savait en tirer adroitement profit. En peu de temps il se trouva tellement riche qu'il put, non pas solliciter, mais acheter, à force de largesses, les fonctions éminentes de comte des écuries royales. Il les exerça deux ans au bout desquels, toujours insinuant, il parvint à se faire nommer comte de Tours.
La nouvelle de son arrivée en cette ville fut loin d'y causer de la joie : sans instruction , sans connaissance aucune de la vieille civilisation romaine à laquelle les Tourangeaux étaient habitués, dépourvu d'équité, ignorant les plus simples principes de la législation du pays, il devait y faire une triste figure et y exciter peu de sympathie. Son outrecuidance habituelle lui vint en aide. Grossier proconsul, il se comporta à Tours comme il s'était comporté jadis dans les écuries du roi : ses débordements en tous genres y semèrent le désordre et la confusion. Amoureux fou d'une jeune fille de la ville, et alléché d'ailleurs par sa fortune, il la demanda en mariage et l'obtint. Qui eût osé lui refuser (pielque chose? A peine marié, il se plongea dans la plus crapu-
leuse débauche, ne respectant aucune femme, traitant les hommes comme autant d'esclaves, et cherchant sans doute à faire oublier sa basse origine par son exécrable orgueil. D'un autre côté, les exactions les plus effrontées le mettaient à même, tout en affichant un grand luxe, d'accroître encore ses trésors.
La mort de Caribert (567) coupa court à tant de révoltantes prévarications et d'impunité. Sachant que Sigebert, dans le partage duquel la ville de Tours venait d'être comprise, ne l'avait en aucune estime, il abandonna précipitamment la place, et bien lui en prit. Ses biens et la majeure partie de ses richesses, qu'il n'avait pas eu le temps d'emporter, furent mis au pillage par les soldats du roi d'Austrasie.
Six ans s'écoulèrent pendant lesquels il ne fut nullement question de lui. On l'avait même déjà oublié , lorsque Tours ayant été pris d'assaut par les troupes de Chilpéric, repris par celles de Sigebert, et enfin soumis à Théodebert, fils aîné du roi neustrien , Leudaste, qui s'était retiré à la cour de ce dernier monarque, reparut parmi ses vassaux. Grégoire de Tours occupait alors le siège épiscopal.
La première démarche de Théodebert, à son entrée dans la place, fut de présenter l'ex-comte à l'évêque et au sénat municipal, en leur faisant entendre qu'il serait bien que la villb fût replacée sous le gouvernement de « l'homme qui l'avait régie avec sagesse et fermeté au temps de l'ancien partage. » Indigné d'un pareil choix, le pieux et sage prélat allait en exprimer son étonnement sans arrière pensée; mais comprenant qu'il n'en retirerait que des persécutions pour ses ouailles, il courba humblement la tête.
La réinstallation de Leudaste se lit avec pompe. Son diplôme d'investiture, lu publiquement par les carrefours de la ville, est assez curieux pour être rapporté :
« S'il est des occasions où la clémence royale fasse éclater plus particulière- » ment sa perfection, c'est surtout dans le choix qu'elle sait faire, entre tout le » peuple, de personnes probes et vigilantes. Il ne conviendrait pas en effet que » la dignité de juge fût confiée à quelqu'un dont l'intégrité et la fermeté n'au- » raient pas été éprouvées d'avance. Or, nous trouvant bien informé de ta » fidélité et de ton mérite, nous t'avons commis l'office de comte dans le canton » de Tours, pour le posséder et en exercer toutes les prérogatives ; de telle sorte » que tu gardes envers notre gouvernement une foi entière et inviolable ; que » les hommes habitant dans les limites de ta juridiction, soit Francs, soit x> Romains, soit de toute autre nation quelconque, vivent dans la paix et le » bon ordre sous ton autorité et ton pouvoir; que lu les diriges dans le droit ») chemin selon leur loi et leur coutume; que tu te montres le défenseur spécial » des veuves et des orphelins; que les crimes des larrons et des autres malfai- » teurs soient sévèrement réprimés par toi ; enfin, que le peuple, trouvant !a » vie bonne sous ton gouvernement, s'en réjouisse et se tienne en repos, et que » ce qui revient au fisc des produits de ta charge soit chaque année , par tes » soins , exactement versé dans notre trésor. »
Leudaste était devenu plus circonspect ; les années, en passant sur sa tête , lui avaient donné de l'expérience. Craignant que les chances du combat ne fis-
sent retomber Tours aux mains du roi d'Austrasie, il prit à cœur de faire oublier ses violences passées, de vivre en bonne harmonie avec les principaux magistrats. Tous ses soins tendirent surtout à mériter les bonnes grâces de Grégoire, et, humble et rampant, à ne point dissimuler son infériorité en face de ce grand homme. Il chercha bassement à flatter sa vanité nobiliaire, seul point qui, dans le saint prélat, fût peut-être vulnérable; il lui jura, sur le tombeau de saint Martin, qu'il ne cesserait de lui être fidèlement attaché.
L'événement prouva combien dans cette politique il y avait de prudence. Théodebert ayant été vaincu près d'Angoulême, et les Tourangeaux, qui n'avaient reconnu que par force l'autorité de Chilpéric, s'étant rangés sous celle de Sigebert, Leudaste s'éloigna de nouveau à la hâte et se retira dans la Basse- Bretagne, où il apprit que, grâce à l'intervention de Grégoire, sa maison et les objets précieux qu'elle contenait avaient été respectés.
Le meurtre de Sigebert (575) ramena le fils de Léocadius à Tours , en même temps que Chilpéric sur le trône de Neustrie. Cette fois, maître de l'avenir, il cessa de se contraindre et se livra sans mesure à toutes ses passions. Le récit des déprédations qu'il commit, de la brutalité et du despotisme avec lesquels il se comporta, occuperait ici trop de place ; il y a d'ailleurs des plaies dont il faut savoir dérober le hideux spectacle. On eût dit que cet autre Verres ambitionnait l'exécration de la ville entière. Grégoire seul lui faisant obstacle, il oublia les bienfaits qu'il en avait reçus, et forma le projet de le renverser. Toutefois, comme il allait avoir à lutter contre un colosse, car la réputation du prélat était immense, Leudaste eut recours à la ruse.
Il écrit secrètement à Chilpéric que Grégoire est l'agent secret de la famille de Sigebert; il lui inspire des craintes sur la fidélité de cet homme illustre; il le lui montre comme un ennemi qui s'opposera toujours à ce qu'il conserve la ville de Tours, la clé du pays que le roi de Neustrie a l'intention de conquérir au sud de la Loire. D'un autre côté, levant le masque devant l'évêque, il cherche à exciter le peuple contre lui, imaginant, pour justifier ses manœuvres, des contes plus absurdes les uns que les autres. Obligé de paraître en sa présence pour les affaires de la ville , il s'y rend armé de pied en cap , le front couvert de son casque, la poitrine garnie de sa cuirasse, une épée ou une longue pique à la main, donnant de la sorte à penser que sa vie est en danger, que l'évêque a résolu de le faire tomber dans un piège. En 576, Mérovée, traversant Tours, lui prend son or, ses bijoux et ses meubles ; Leudaste accuse Grégoire d'avoir poussé le jeune prince à cet acte de rapine.
Dépareilles machinations étaient trop grossières. Loin de lui être utiles, elles furent cause de sa chute. Vers la fin de 579 , une députation des notables de Tours se rendit secrètement auprès de (Uiilpéric, lui oflVit une preuve irrécusable des prévarications de Leudaste, et, peu de temps après, le couseilhM' intime Ansovyald déclarait l'inculpé déchu de son office, invitant l'évêque et le sénat de Tours à pourvoir à son remplacement, ce qui eut lieu dans la personne d'Eunomius, Gaulois d'origine.
Ainsi frappé, Leudaste se livia à toute sa fureur. Il s'en prit à ses séides,
qui, suivant lui, auraient dû le soutenir. Il s'échappa en imprécations contre la reine Frédégonde : âme damnée de cette femme toute-puissante, il l'accusait d'ingratitude , la confondait dans la haine qu'il avait vouée à l'évêque de Tours. Les renverser tous deux du même coup, le prélat du siège épiscopal, la reine du trône, telle fut désormais son unique pensée.
Pour la mettre à exécution, il lui fallait des complices : il en eut bientôt trouvé. Un prêtre , Riculf , vint lui offrir ses services. De naissance obscure , cet homme avait été admis dans les ordres par le prédécesseur de Grégoire, Eufrône. Riculf ambitionnait la dignité épiscopale. Déjà, pour y parvenir, il s'était attaché au prince Clovis, le dernier fils de la reine Audowèse et de Chilpéric. Quoique répudiée, Audowèse, dont les vertus méritaient un sort meilleur, avait conservé de nombreux partisans. Beaucoup espéraient qu'elle reprendrait un jour son rang à la cour, secondée surtout par son fils dont l'influence devait être plus grande que celle des jeunes enfants de sa rivale. Enfin, Frédégonde, quelque puissant que fût son crédit, n'avait pu faire oublier la bassesse de son origine; on ne lui rendait qu'à regret des honneurs; sa fille elle-même, Righonte, rougissait del'avoir pour mère; on ne doutaitpas que l'espèce de charme sous lequel elle tenait le roi ne dût bientôt cesser.
Ce fut dans ces circonstances que Leudaste et Riculf se rencontrèrent. Ils se lièrent bientôt de la plus étroite intimité, se communiquèrent leurs projets et, pour en assurer mieux l'exécution, s'adjoignirent un sous-diacre également nommé Riculf. Cet homme, intrigant passé maître, pouvait leur être d'un grand secours.
Le plan des trois conjurés consistait à instruire Chilpéric des intrigues amoureuses de Frédégonde, à la faire expulser de la Neustrie, à ruiner le crédit de Grégoire en lui prêtant des propos scandaleux sur le compte de la reine, à obtenir, en contestant la légitimité de leur naissance, le bannissement des enfants de cette dernière , enfin à soutenir par tous les moyens les prétentions de Clovis au trône de son père. Dans le cas oii l'intrigue serait menée à bonne fin, où le fils d 'Audowèse parviendrait à la suprême puissance, Leudaste se faisait donner le litre de duc et devenait le second du royaume, le prêtre Riculf réclamait la succession épiscopale de Grégoire, et le sous-diacre obtenait celle de Platon, archidiacre de l'église de Tours.
Ce plan arrêté , ils envoient un de leurs affîdés à Clovis pour l'instruire de ce qu'ils ont résolu en sa faveur et pour traiter avec lui. Moins prudent qu'ambitieux et jaloux de ses prérogatives, le jeune prince promet, la réussite ayant lieu , d'acquiescer à tout ce qu'on exige. Alors, sans perdre de temps, on se partage les rôles. Les deux Riculf se chargent, l'un de soulever contre Grégoire cette portion turbulente de la populace qui a tout à gagner et rien à perdre, l'autre de s'insinuer dans les bonnes grâces de l'évêque, afin, si cela se peut, de mieux assurer sa ruine en l'entraînant dans quelque acte suspect. Leudaste assume sur lui la responsabilité la plus grande: il se rend à Soissons, sollicite et obtient une audience de Chilpéric.
— Très pieux roi, lui dit-il d'un ton grave^ jusqu'à présent j'avais gardé ta
lit) LA TOUR AINE
ville de Tours; mainlenanl que me voilà dépossédé de mon oflice, avise à voir comment on le la gardera — vide qualiler cuslodiaiur.
— Que veux-tu dire? demande le monarque.
— Je veux dire que l'évêque Grégoire a dessein de livrer Ton rs au filsde Sigebert, et...
— Cela n'est pas, interrompt brusquement Chilpéric ; c'est parce qu'on t'a destitué que tu viens me faire de pareils rapports.
— Grand prince, l'évêque va plus loin : il tient des propos injurieux contre toi; il prétend que ta reine admet dans sa couche l'évêque de Bordeaux, Bertram.
— Misérable ! s'écrie le roi transporté de fureur, lu mens !
Et, perdant toute retenue, il frappe Leudaste du pied et du poing — imynis et calcibiis.
Sa colère un peu calmée :
— Oscrais-tu bien soutenir, dit-il à l'ex-comte, que Grégoire a porté de pareilles accusations contre la reine Frédégonde?
— Je l'affirme, répond avec assurance l'ancien protégé de Marcowèfe. Ordonne que ses amis Gallicn et Platon soient mis à la torture, ils te répéteront ce que je viens de te dire.
— Mais toi-même, reprend avec trouble Chilpéric, viens-tu ici comme témoin?
— Le sous-diacre Riculf a tout entendu, répliqua Leudaste, éludant ainsi de répondre directement.
Irrité, sans savoir positivement à qui s'en prendre, le roi fit mettre aux fers le dénonciateur, et envoya l'ordre à Tours d'arrêter Riculf.
Celui-ci, pendant ce temps, avait agi auprès de son évêque. Voulant ramener à une démarche compromettante, il s'était présenté chez lui l'air tout consterné, et, se jetant à ses pieds, les yeux pleins de larmes :
— C'en est fait de moi, lui avait-il dit, si tu ne me tends une main secourablo. Poussé par Leudaste, j'ai eu la faiblesse de dire des choses que j'aurais dû taire. Fais-moi passer dans un autre royaume, car, si je reste ici, bientôt peut-être serai-je arrêté et condamné au dernier supplice.
C'était dans un double but que le sous-diacre sollicitait un ordre de départ. lin clerc ne pouvait pas plus quitter l'église à laquelle il était attaché qu'être admis dans un autre diocèse sans un permis écrit de son évêque: or, il espérait que sa fuite corroborerait la dénonciation de Leudaste et lui fournirait en môme tamps l'occasion à lui-même d'aller attendre en sûreté l'issue de leur machiavélique combinaison.
Quoique Grégoire iguoiât ce qui s'était passé h Soissons, les paroles du sou^diacre lui parurent tellement ambiguës, que, loin de l'attendrir, elles le tinrent au contraire sur ses gardes.
— Si, lui dit-il avec calme, tu l'es échappé en paroles répréhensibles, que ces paroles retombent sur ta tête. Ton départ me rendrait suspect au roi ; tu n'obtiendras rien de moi.
A sa sortie de chez l'évêque, Je sous-diacre fut arrêté et dirigé sur Soissons
ANCIENNE ET iMODERNE. j21
OÙ on lui fit subir un interrogatoire. Plein de pr^'^sence d'esprit, il répondit dans le même sens que son complice. Il soutint avoir entendu Grégoire parler irrévérencieusement de la reine ; Platon et Gallien le secondaient et renchérissaient sur lui. Sa déposition faite, il prit en prison la place de Leudaste, lequel, chose bizarre, mais qu'expliquent les lois et les mœurs de l'époque, fut chargé par le roi d'aller lui-même s'assurer des deux nouveaux accusés.
Tout glorieux de cette marque de confiance, qui semblait lui promettre un retour aux honneurs, l'ancien serf se rendit aussitôt à Tours. La veille du jour où il y arriva, un scandale avait eu lieu dans l'église métropolitaine : comptant sur lé succès de l'intrigue dont il était l'un des fauteurs les plus actifs, et se regardant déjà comme évêque^ le prêtre Riculfe avait dit à haute voix, en passant devant la stalle de Grégoire , « qu'il faudrait que la ville de Tours fût purgée d'Auvergnats. » Loin de s'offenser d'une pareille rudesse, le prélat s'était contenté de répondre :
— Tu ne devrais pas ignorer qu'à l'exception de cinq, tous les évêques de Tours sont alliés à notre famille, et que par conséquent les Auvergnats ici ne peuvent pas être considérés comme des étrangers.
Incapable de se contenir, et s'exaltant jusqu'au plus vif transport de colère, Riculfe injuria grossièrement l'évêque, lui lit des gestes menaçants, et peut-être des menaces allait-il passer à l'exécution, lorsque les clercs, s'emparant de lui, l'entraînèrent.
Ce fut donc le lendemain de cette scène scandaleuse que Leudaste arriva à Tours. Suivi d'une douzaine de satellites, il envahit la demeure de Gallien et de Platon, les fit brutalement mettre nus, et les attacha ensemble avec des chaînes de fer. En cet état, ils traversèrent la ville, passèrent la Lojre, non sur le pont, mais sur deux barques jointes ensemble, tandis que, par l'ordre de l'ex-comte, le bruit se répandait que cette arrestation n'était que le prélude d'une autre arrestation beaucoup plus importante, qui ne tarderait pas à s'exécuter.
Averti d'une si criante injustice, à laquelle il pouvait si peu s'attendre, et sans s'arrêter au danger qu'il courait lui-même, préoccupé qu'il était du malheur de ses deux amis, Grégoire se retira dans son oratoire pour prier.
Les deux captifs n'élaient pas arrivés devant le roi, que, redoutant les explications qu'ils pouvaient donner, leur dénonciateur avait mis tout en œuvre, mais sans succès, pour obtenir sur-le-champ contre eux une condamnation capitale. Vaincu par l'ascendant qu'exerçait sur lui Frédégonde, Chilpéric était revenu de ses premiers soupçons. Cédant même à la prière de cette femme, rnssi belle qu'artificieuse et dissimulée, qui songeait sans doute à tirer parti pour elle-même de la circonstance, il déclara ne pas renoncer à éclaircir cette aflaire, il affirma au contraire avoir l'intention de provoquer une enquête et d'y consacrer le temps convenable. Chilpéric, entre autres prétentions, avait celle de se croire un profond légiste, un versificateur habile, un connaisseur en beauxarts, un théologien, et il entendait s'immiscer dans les questions les plus difficiles.
Celle résolution sauva la vie aux deux prisonniers, mais compliqua la position de celui qui l'avait prise. Quel moyen employer, en effet, pour s'assu-
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rer du principal accusé? Grégoire n'était pas un Prétextât; on ne pouvait uspr de violence envers lui comme on l'avait fait naguère envers le trop faible évéque de Rouen. Sa réputation de savoir et de sainteté était tellement grande que, dans toute la Gaule, on avait pour lui la plus profonde vénération.
Çliilpéric chercha une voie détournée. Il écrivit au duc Bérulfe, qui, en vertu de son titre, commandait en Touraine, en Poitou, et dans toutes les villes nouvellement soumises aux armes neustriennes sur la rive gauche de la l-oirp, de se rendre immédiatement à Tours, en apparence pour se rendre compte des moyens de défense de la ville, en réalité pour raviver le bruit du grand propès dont se poursuivait l'instruction ; il lui recommandait de se faire accompagner partout du comte Eunomius, Romain dont les sentiments inspiraient des inquiétudes, d'épier de près l'évêque, et, s'il tentait de fuir, effrayé par les menaces qu'on aurait soin de répandre autour de lui , de s'assurer immédiatement de g^ personne; enfin, pour plus de précaution, d'entourer la ville de sentinelles.
Bérulfe exécuta de point en point ces prescriptions, mais elles n'aboutirent c| rien qu'à mettre Grégoire sur ses gardes, habitué qu'il était aux ténébreuses manœuvres de ses ennemis. Alors le roi franc s'avisa d'un autre expédient. Il provoqua un synode pour les premiers jours d'août 580. Tous les évoques du royaume y furent convoqués. Grégoire de Tours y arriva des premiers. Chilpéric voulait lui-môme les interroger et prendre leur avis sur l'importante question qui le préocupait et intéressait de si près son honneur.
En aucun temps l'attention publique n'avait été plus vivement éveillée. Chacun savait , quoi qu'on eût fait pour tenir la chose secrète, qu'un procès allait s'instruire contre l'évêque de Tours, et chacun, parmi la population gallo-romaine surtout, se prononçait à l'avance en sa faveur. Son rang, ses vertus, sa contenance ferme et digne, sa piété, lui avaient gagné tous les esprits. Quoique le sous-diacre Riculfe s'obstinât chaque jour misérablement à lui imputer de nouveaux crimes, et comprît ses amis dans l'accusation, personne dans le royaume ne perdit un instant la conviction de leur parfaite innocence.
Autant pour éviter les réclamations que pour soustraire les membres du synode aux influences de l'exaltation publique, Chilpéric avait décidé que les assises auraient lieu à Braine, domaine royal situé à quelque distance de Soissons. Le jour venu, tous les juges s'y trouvent réunis et prennent place sur des sièges réservés pour eux. Derrière s'entassent, debout, les vassaux et les guerriers francs. Tous paraissent aussi bien disposés pour l'évêque de Tours que la population gallo-romaine. Chilpéric entre dans la salle, et, avant que le conseil se soit levé, il va s'incliner devant l'assemblée et recevoir la bénédiction de ceux qui la composent. L'air soucieux, embarrassé, il semble redouter de se trouver en face du saint homme qu'est allée chercher sa vengeance. Et en effet, ayant hâte à finir, il invite aussitôt d'un geste l'évêque de Bordeaux, « l'amant avoué de Frédégonde, » à prendre la parole. Bertram ne se le fait pas répéter. Juge à la fois de l'accusé et défenseur de la reine, il expose, dans un discours emphatique, obscur, fatigant, tous les faits de la cause; après quoi, s'adressant brusquement à Grégoire :
— N'as-tu pas, lui dit-il, imputé le crime d'adultère à la ieiiie?
— Sur ma parole, répond l'évêque, je iie sais ce que cela veut dire.
— Ces calomnies ont été proférées, tu n'as pu l'ignorer.
— Si quelqu'un les a formulées devant moi, j'ai dû les entendre , mais je n'y ai jamais ajouté foi.
Le calme de Grégoire, comparé à l'impatience deBertramj achève de lui conquérir toutes les sympathies. Un murmure de satisfaction glisse dans la foule dont l'agitation devient bientôt significative. Rompu depuis longtemps à la rude franchise de ses leudes, Chilpéric se lève à son tour et leur dit :
— Le fait reproché à ma femme est pour moi un sanglant opprobre. Il y a ici des témoins à la charge de l'évêque : voulez-vous qu'ils soient eiitendus? Préférezvous au contraire que je m'en rapporte à la bonne foi de l'accusé? Parlez, je ferai suivant vos désirs — libenter audiam qtiœjuhetis.
Surprise , mais fière de cette déférence , l'assemblée demande que l'on fasse paraître devant elle les témoins à charge. Riculfe vient seul attester la vérité de l'accusation. Gallien 6t Platon soutiennent toujours n'avoir rien à dire, et quant àLeudaste, redoutant l'issue des débats, il a cru devoir s'éloigner au plus vite.
— Un clerc ne peut déposer contre son évêqué, s'écrient plusieurs membres, blessés de l'outrecuidance avec laquelle le sous-diacre se dispose à parler.
— Eh bien! reprend Chilpéric, frappé de la justesse de l'observation, que Grégoire dise trois messes de suite à trois autels différents, et qu'il jure par trois fois n'avoir rien dit qui puisse porter atteinte à l'honneur de la reine.
Aussitôt le vertueux prélat se met en devoir d'obéir. Il se rend à l'oratoire de Braine, suivi des membres du synode, après quoi, les trois messes dites et les trois serments prêtés, l'assemblée rentre en séance, et le président, prenant la parole :
— Roi, dit-il d'une toiî vibrante, l'évêque a exécuté tes prescriptions; son inhocence est prouvée. Vous avez faussement accusé, toi ton fidèle serviteur, et Bertram son frère : il ne nous reste plus qu'à vous frapper tous deux d' excommunication !
— Mais, murmure Chilpéric, attéré de cette sentence, je n'ai dit que ce qu'on est venu me rapporter.
— Nomme le premier délateur?
— C'est Leudaste.
— Qu'il soit amené devant nous.
On alla de tous côtés à sa récherche : ce fut eii vain. Nous l'avons dit, trop peu certain de la réussite du procès doiit il s'était fait l'instigateur, il avait aussitôt quitté Braine. L'excommunication dont le roi venait d'être menacé retomba dès lors sur l'ex-comte. Le président prononça lui-même l'anathème et les juges en chœur répétèrent :
— Amen, qu'il en soit ainsi^ qùHl en soit ainsi ^ qu'il soit frappé d'anathème! Avant de se séparer, le concile procéda au jugement du sous-diacre Riculfe.
Conformément à la loi romaine, laquelle était celle de tous les ecclcsiasliquesj
il fut condamné à la peine de mort. (îiégoire, généreux et plein de mansuétude, ne voulut pas s'éloigner (pi'il n'eût obtenu sa grâce, et Chilpéric la lui accorda avec d'autant plus d'empressement qu'il tenait à lui faire oublier l'épreuve h laquelle il venait de le soumettre. L'habile et politique Frédégonde pensa qu'elle devait imiter son royal époux. Ce ne fut toutefois qu'après avoir exigé que le coupable subît ce que l'on considérait comme le minimum de la peine, la torture. En conséquence, le sous-diacre fut suspendu à un arbre par les mains liées derrière le dos, et resta six heures en cet état. Ce laps de temps écoulé, il fut détaché, étendu sur un maillot de bois, frappé de bâtons, de verges, de double courroies, « et cela, ditGrégoire lui-même, non par un ou deux hommes, » mais par tant qu'il en pouvait approcher de ses misérables membres » — « sed » quoi accedere circa miseros poluissent arlus. »
Au vi" siècle, les nouvelles se répandaient lentement. Plus d'un mois s'écoula avant que le verdict des assises de Braine fût connu h Tours. Mettant les instants à profit, et, plus impudent encore que Leudaste, ne croyant pas qu'il fût possible que ses complices pussent échouer, le prêtre Riculfe s'était insolemment installé dans le logis de l'évêque, préludant au rôle qu'il espérait bientôt jouer. Aux habitants principaux il faisait des largesses, au menu peuple il donnait des coups de bâton, disant avec forfanterie : — Sachez reconnaître en moi votre maître!
Heureusement son règne fut de courte durée. Grégoire rentra à Tours au milieu d'une foule immense qui s'était portée à sa rencontre, lui exprimant par ses cris le plaisir qu'elle éprouvait à le revoir. Riculfe, obligé de déposer les insignes de sa puissance, s'éloigna, la rage dans le cœur, blasphémant contre celui dont il avait usurpé le titre. Il alla demander un asile à l'évêque de Nantes, Félix, le seul des prélats suffragants de l'église métropolitaine de Tours qui ne vécût pas en bonne harmonie avec Grégoire, jaloux qu'il était de son autorité.
Cependant Leudaste, à qui son excommunication défendait l'approche des villes, des villages, voire des maisons, si humbles qu'elles fussent, errait de bois en bois, ne sachant où trouver un abri, où se procurer de quoi vivre. Le hasard lui ayant appris la mort de son fds unique, un instinctif sentiment de douleur s'éveilla en lui. Caché sous les guenilles d'un mendiant, il revint à Tours et se lit reconnaître de sa femme. Touchée des dangers qui l'entouraient, elle le reçut^ lui conseilla de se retirer à Bourges, chez des amis d'origine germanique qu'il y avait conservés, et d'y transporter la meilleure partie de sa forlune. L'avis était bon, et Leudaste allait le mettre à exécution, lorsque des hommes armés arrivèrent, porteurs de l'édit royal qui prononçait sa condamnation. Toutefois, et quoique sa maison eût été cernée, il eut le bonheur d'en sortir sain et sauf; sa femme seule paya pour lui. Conduite à Soissons, et de là à Tournai, elle y fut jetée en prison.
Pendant ce temps, monté sur les baslcrnes qui transportaient ses joyaux et son or, le proscrit prenait la route de Bourges. Dès qu'il eut atteint les terres d'Austrasie, les Neustriens n'osèrent plus le poursuivre. Mais il n'échappait à un danger que pour tomber dans un autre. Ses bagages ayant excité la convoitise,
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il fut dépouillé dans le Berri. Vainement ceux qui l'escortaient se mirent en devoir de le défendre ; on ne lui laissa que ses habits, le menaçant de mort s'il ne quittait le pays sur-le-champ. Cette catastrophe lui donna l'idée d'user de représailles. Il fit appel aux aventuriers semés le long de sa route, fondit à l'improviste avec eux sur ses spoliateurs, les trouva se partageant le butin, et, comme les lots étaient faits, il ne crut pas devoir y rien redire, les abandonna de bonne grâce à ceux qui venaient de lui prêter main-forte, après quoi, muni de fa part, il se remit en route.
Nous ne l'accompagnerons point dans toutes les aventures dont il fut le héros. Les détails de sa vie vagabonde occuperaient seuls un volume : qu'il nous suffise de dire qu'après avoir organisé une bande de voleurs, encouragé sans doute par son coup d'essai dans le Berry, après avoir mené la vie la plus méprisable et la plus odieuse, il reparut tout-à-coup à Tours, dont la tranquillité n'avait jamais été plus grande que depuis que cette ville était gouvernée par son nouveau comte Eunomius. Ceci se passait vers la fin de l'année 582. Leudasle était muni d'un nouvel édit qui mettait fin à l'exil de sa femme et le réintégrait luimême dans ses immeubles, faveur dont il était redevable aux obsessions des amis qu'il avait su se faire à la cour parmi les chefs francs, en les soudoyant.
Grande fut la surprise des habitants de Tours en le voyant ainsi revenir au milieu d'eux. Le bruit courait que non-seulement le roi, mais encore la reine et jusqu'aux évêques qui avaient assisté au synode, s'étaient laissé arracher une lettre de grâce. Grégoire se refusait à y ajouter foi.
— Je ne le recevrai dans ma communion, dit-il, que lorsqu'il m'aura montré un ordre de la reine.
Et par prudence, cependant, il écrivit à Frédégonde pour s'assurer de ses intentions. Elle répondit aussitôt :
— Je n'ai pu faire autrement que de céder aux sollicitations de ceux qui m'entouraient. Plus libre, maintenant, je te prie de ne point lui accorder ta paix, de ne point lui donner de ta main les eulogies, jusqu'à ce que nous ayons pris un parti définitif à son égard.
Devinant le sens sinistre de ce billet, Grégoire, dont la bonté d'âme était inépuisable, fit venir le beau-père de Leudaste et lui dit :
— Croyez-moi , engagez votre gendre à ne sortir qu'après qu'il sera bien certain des dispositions de la reine à son égard.
Loin de tenir compte de l'avertissement , l'ancien serf, poussé par sa témérité , résolut de se rendre auprès du roi pour se convaincre par lui-même de ce qu'il pouvait en attendre. Chilpéric, qui campait alors devant Melun, dont il faisait le siège, et qui ne doutait pas qu'en recevant Leudaste il déplairait à la reine, lui fit refuser sa porte : mais, comme il passait ses leudes en revue, de nombreux vivais s'étant fait entendre pour l'ex-comte, en même temps que celui-ci accourait se jeter à ses pieds :
— Sois prudent, lui dit-il eh le relevant, je verrai la reine et solliciterai ses bonnes grâces pour toi. Tu le sais, tu as été bien coupable envers elle!
La paix faite, Leudaste accompagna Chilpéric à Paris où habitait pour le
moment Frédégonde, et, impationt de savoir h quoi s'en tenir, il crut devoir brusquer J'évènement. t'n jour, toute la cour assistant à l'office dans la callK'îdrale, il se fraye un passage à travers le peuple, et, se prosternant aux genoux deFrédégonde :
— O reine, lui dit-il humblement, sois-moi miséricordieuse!
La fière maîtresse de Bertram se retira comme si, à l'aspect de cet homme qu'elle haïssait mortellement, une bête immonde l'eût touchée ; puis, levant les yeux vers un christ, elle dit avec amertume :
— Puisqu'il ne me reste pas de fils à qui je puisse léguer le soin de mavettgeànce, c'est à toi, Jésus, mon Seigneur, que je m'adresse pour cela.
Et, voyant le trouble où ces paroles avaient jeté le roi, elle ajouta sur-le-champ, comme pour achever sa victoire :
— Malheur! malheur à moi, qui vois mon ennemi et ne saurais l'atteindre !
L'astucieuse femme savait bien comment il fallait entraîner le roi. Pris de remords, Chilpéric ordonna d'expulser Leudaste de l'église, et, pour se faire pardonner sa faiblesse envers lui, jura intérieurement de ne plus le défendre. Arrivé à la porte du temple , le proscrit se consulta sur le parti qu'il avait à prendre: le plus sage était de s'éloigner, de quitter le royaume dé Neustrie.
— Fuir!... on croirait que j'ai peur, se dit-il en lui-môine, restons! Follement persuadé que s'il avait échoué cela tenait à son imprévoyance , il
ne songea plus qu'à réparer cet échec. De riches orfèvres, des marchands d'étoffes précietises occupaient les abords de la cathédrale : il se mita visiter leurs boutiques, choisissant ce qu'ils avaient de plus beau, de plus cher, et ne s'arrêtâiit à aucune dépense.
— Assurément, pensait-il, si j'avais débuté par lui envoyer ces fantaisies, je serais maintenant rentré en grâce auprès d'elle.
Au moment où il faisait cette réflexion, le roi et la reine s'avançaient, suivis d'un nombreux cortège. Au lieu de s'écarter, Leudaste affecte de se trouver sur leur passage. Le malheureux ! il voulait forcer la fortune à revenir a lui : la fatalité le poussa dans l'abîme. Outrée de l'impudence avec laquelle il se comportait, Frédégonde lui lance un regard foudroyant, fait en même temps signe h l'un des officiers de son escorte, et aussitôt, prompt à deviner les intentions même les plus secrètes de l'irascible souveraine, bien certain qu'en allant au delà il ne sera pas désavoué, l'officier détache quelques sicaires à ses ordres, et fait le cercle autour de l'excommunié pour s'emparer de sa personne. Mais, tout audacieux qu'il fût, celui-ci se tenait sur ses gardes ; le mouvement agressif des sicaires ne lui avait point échappé: l'un d'eux s'étant approché par derrière, pendant qu'il s'entretenait avec les marchands, Leudaste se retourna brusquement et lui passa son épée dans l'épaule. Alors le cercle se rétrécit, et la mêlée devint furieuse. L'ex-comte se défendit avec le courage du désespoir. Frappé d'un coup de francisque qui lui avait dépouillé la moitié du crâne, il parvint néanmoins à se frayer un passage, et, tout sanglant, prit sa course viers un pont dont l'extrémité aboutissait à la porte sud de la ville.
Ce pont était en bois et dans un tel état de dégradation que les piétons osaient à peine se hasarder à le traverser. Dans beaucoup d'endroits les plan-
ches, rongées ou pourries par le temps, cédaient sous la moindre pression ou présentaient de larges trous. Poursuivi l'épée dans les reins, aveuglé par le sang qui lui coule dans les yeux, ne pouvant par conséquent choisir le terrain, Leudaste pose le pied à faux entre deux solives, tombe et se casse les deux jambes.
Instruit de cet événement, à la suite duquel Leudaste avait été pris et conduit en prison, les mains enchaînées, Chilpéric, aussi cruel cette fois qu'il s'était montré clément d'abord, résolut de lui faire subir la question. 11 savait que plus il déploierait de rigueur, plus il ferait de plaisir à la reine, et il lui tardait de rentrer en paix auprès d'elle, de reconquérir ainsi ses faveurs. Jamais le roi barbare ne justifia mieux qu'en cette circonstance les surnoms de Néron et d'Hérode que lui donne Grégoire de Tours. Craignant que Leudaste, trop grièvement blessé pour supporter les tourments du supplice, ne succombât trop vite, il enjoignit aux médecins les plus habiles de sa cour de l'entourer de tous leurs soins. Il le fît conduire dans l'un des domaines royaux, afin que le grand air et le riant aspect de la campagne pussent hâter sa guérison. Les geôliers devaient lui laisser croire que les bons traitements dont il était l'objet provenaient de la sollicitude du roi.
Peines inutiles! la gangrène se mit dans ses plaies... il allait mourir... Frédégonde, furieuse, ne put se résoudre à le voir finir si paisiblement. Par ses ordres, il fut arraché de son lit, traîné mourant sur la terre, et, torture atroce, qu'elle-même, sans doute, avait imaginée, l'un des bourreaux, saisissant Leudaste par le cou, lui posa la nuque sur une barre de fer élevée par ses deux bouts d'un pied de terre, après quoi un autre bourreau, armé d'une seconde barre, lui frappa la gorge jusqu'à ce qu'il eût rendu l'âme !
Telle fut la fin de cet aventurier, de ce serf gallo-romain qu'un coup de fortune avait tiré de la plus profonde obscurité, et que son insatiable ambition fit déchoir du rang élevé où l'avaient porté ses intrigues. A peine l'histoire a-telle enregistré son nom, et cependant sa vie si étrange, si pleine de péripéties, nous présente le plus saisissant tableau des mœurs du W siècle. M. Augustin Thierry n'a pas dédaigné d'en faire le sujet de l'une de ses plus admirables lettres sur l'histoire de France.
Le meurtre de Chilpéric (1" septembre 584), consommé, comme nous l'avons dit, à Chelles, laissait la couronne à son fils Clotaire II le seul de ses enfants dont le crime eût épargné l'existence. Le roi d'Orléans, Contran, prit d'abord le jeune prince sous sa protection et lui assura la possession de Tours. Mais bientôt, sur les représentations de Grégoire, qui vint lui dire que les sympathies des Tourangeaux étaient toutes acquises au fils de leur ancien souverain, Childebert, il rappela le comte d'Orléans, Villacaire, parti pour occuper militairement Tours, adopta son autre neveu, lui remit intégralement l'héritage dont il avait été dépouillé , et le présenta à ses troupes en leur disant : « Voilà le ?) fils de mon frère. A présent qu'il est grand et n'a plus besoin de tuteur, » mettez fin à vos querelles et reconnaissez-le pour votre roi. »
Toutefois, en abandonnant les intérêts de Clotaire II, Contran lui devait une
compensation. Il songoa à rechorchcr ot h punir les assassins de Cliilp(;iic. Frc- (légondo, qui craignait sans dontrî les résultats d'une enquête, se hàla de dénoncer le duc IJérulfe. A l'entendre, il n'avait pas seulement poignardé Chilpéiic, auprès duquel il occupait le poste de chambellan, il s'était précédemment emparé des trésors de Sigebert, et les avait emportés à Tours, où il en jouissait impunément. Ordonner son arrestation, c'était donc tout h la fois venger la mort du père de Clotaire II, et faire rentrer Childebert dans des biens qui lui appartenaient légitimement.
Prêtant l'oreille à ces insinuations, Contran donna aussitôt ses ordres. Mais Bérulfe n'était pas homme à se laisser surprendre. Il n'eut pas plus tôt connaissance des poursuites dirigées contre sa personne, qu'il alla s'enfermer dans l'inviolable basilique de Saint-Martin, qui malheureusement déjà n'avait abrité que trop de coupables. Contran envoya vers lui un de ses officiers, Claude, avec l'ordre de s'en emparer mort ou vif. Homme de ruse et de ressource, Claude arrive, s'introduit auprès de Bérulfe, se lie étroitement avec lui et parvient par les plus chaleureuses promesses à capter sa confiance. « Si je ne le trompe » en me parjurant, s'était-il dit, je ne parviendrai jamais à le gagner. »
Claude dînait souvent avec Bérulfe dans la basilique. Un jour, à la suite d'un repas où les libations avaient été plus copieuses que d'habitude, ne pouvant, malgré ses invitations, le déterminer à sortir, il voulut le frapper de son épée. La présence de ses domestiques l'arrêta. Il l'entraîna sous le portique, et là, tout en se promenant, il lui dit : « J'aimerais à boire chez toi, si ton vin » est mêlé de parfums. » Bérulfe aussitôt répondit : « Daigne entrer sous mon » humble toit, tu y trouveras tout ce que tu peux désirer. » Et il fit signe à ses esclaves d'aller quérir des vins de Gaza. Le voyant seul : « Grand saint Martin, » murmure l'envoyé, accorde-moi de revoir bientôt ma femme et mes enfants ! » C'était là le signal. Un des soldats de Claude, homme d'une force herculéenne, saisit Bérulfe par derrière et découvre ainsi sa poitrine. Claude, l'épée à la main, se précipite sur le duc, qui avait eu le temps de saisir son poignard. Une lutte acharnée s'engage, tous deux se blessent mortellement. A ce moment, attirés par le choc de leurs armes, des soldats de Claude accouraient. Bérulfe s'échappe de leurs mains et prend en chancelant la porte : mais, arrivé là, un coup de hache lui tombe d'aplomb sur la têle et l'achève.
Ce sanglant exploit fit passer l'ofllcc de Bérulfe au ducEnnodius, qui ne put au reste le conserver bien longtemps. Childebert ordonna que cette dignité, superfétation onéreuse, serait dorénavant supprimée (587). Tours avait alors pour comte Ébroin, le dernier de ceux dont l'histoire, jusqu'à Charlemagne, nous ait transmis le nom. En a-t-il e:^isté d'autres, tout nous porte à le croire, nous n'en avons pourtant pas la preuve historique.
L'avènement d'un prince est toujours l'occasion de nouvelles charges pour le peu|)!e. Les ressources de Childebert se trouvant épuisées par suite des sacrifices qu'il avait été obligé de faire pour soutenir ses prétentions, il eut recours aux impôts. Des commissaires spéciaux, le maire de la maison royale, Florentin, et le comte du palais, Uomulfe, furent chargés de lever une rétri-
ANCIENNE ET iMODERNE. 129
bution forcée sur chaque ville. A peine remise des secousses violentes qu'elle avait éprouvées, la ville de Tours était hors d'état de fournir le moindre subside. Les habitants excipaient d'ailleurs des privilèges et exemptions dont les avaient dotés à perpétuité Clovis, Clotaire et Caribert. Grégoire alla porter luimême leur supplique au jeune roi, et comme Childebert avait en lui une confiance extrême, qu'il professait pour sa personne un respectueux attachement, il accéda gracieusement à la requête et confirma les franchises (589).
De retour parmi les siens, qui 1 accueillirent avec enthousiasme, Grégoire reçut le dernier soupir de la veuve de Caribert, la reine Ingoberge, retirée à Tours , où elle vivait fort obscurément , « priant Dieu et ne songeant qu'au » salut de son Ame. » Il la fit inhumer dans la basilique de Saint-Martin, que l'on eût pu appeler déjà la nécropole des grands personnages , et qui devait en recevoir beaucoup d'autres encore. Ces soins pieux accomplis, il pourvut aux besoins de son diocèse et se rendit à Rome (592) auprès du pape Grégoire-le- Grand.
Grégoire de Tours était remarquablement grêle et faible. « Arrivé devant le 1) pontife, dit Odon de Cluny, son biographe, il s'agenouilla et se mit en prières. » Le pontife, un sage et profond esprit, admirait en lui-même les secrètes )i dispositions de Dieu, qui avait déposé dans un corps si petit et si chétif tant de » grâces divines. » L'évêque, intérieurement averti par la volonté d'en haut, » se leva et le regardant d'un air tranqiiille : — C'est le Seigneur qui nous a faits, » dit-il, et non pas nous-mêmes ; il est le même dans les grands et dans les pe- » tits. — Le pape, voyant qu'il répondait ainsi à son idée, le prit encore en plus » grande vénération, et eut tant à cœur d'illustrer le siège de Tours, qu'il lui fit » présent d'une chaîne d'or que l'on conserve encore dans cette église. »
Grégoire ne survécut pas de beaucoup à cette insigne faveur du pontife. Épuisé, non par les années, mais par les fatigues et par des travaux trop audessus de ses forces, il expira dans la cinquante-quatrième année de son âge (17 novembre 595), laissant une réputation de sainteté que de son vivant déjà on ne contestait plus. Sa fin prématurée fut une calamité pour laTouraine, pour la France, pour l'Europe. Vingt ans de plus dans son existence nous eussent enrichis sans doute de précieux documents. Il le sentait bien lui-même, quand il s'écriait avec amertume : « Vœ diebus noslris, etc. » Et peut-être ne quitta-t-il pas la vie sans regret. Son activité prodigieuse et ses grands travaux nous permettent du moins de le penser.
Immédiatement après lui, la solitude, les ténèbres et leurs inextricables profondeurs. Un voile épais nous sépare du vr siècle : on s'arrête devant une barrière presque infranchissable. Nous venons de traverser la première période du règne des Mérovingiens, la plus animée, la plus émouvante, celle qui nous ofl're le plus d'intérêt. On y retrouve encore çà et là l'empreinte de ces vieilles institutions romaines sur lesquelles devaient, sans les altérer complètement, passer plusieurs siècles. Mais la réaction maintenant se fait sentir, la décadence approche à grands pas. L'ordre social n'est plus qu'un chaos, qu'un abîme. Nul droit, nulle équité, nulle justice. Si les croyances religieuses résistent, c'est