‹ La Touraine, ancienne et moderneChapitre 8 sur 75 · I.IO LA TOUHAIiNK · texte numérisé non relu

I.IO LA TOUHAIiNK

plutôt superstition qiio bonne foi ou ferveur. N'étaient leurs évêques qui les protégeiît, les villes subiraient la sujétion la plus dure. Les derniers vestiges des lettres, des sciences et des arts disparaissent. L'obscurité se fait partout ; partout le désordre, l'anarchie, la guerre intestine. Triste page que nous vowdrions pouvoir retrancher de nos annales !

De 590 ù 800, l'histoire de Tours est des plus arides. Peut-être conviendraitil mieux de dire que, durant cette période, elle échappe entièrement à nos regards, qu'il nous est impossible de sortir du chan)p des hypothèses ou des inductions. Nous avons signalé plus haut le misérable état des campagnes. Dans rintérieiir des villes, l'ancienne société n'offre pas plus de cohésion ni d'homogénéité. Tous les rois, sans en excepter un seul, qui de Thierry ù Charlemagne occupent successivement le trône des Francs, ne songent qu'à se disputer le poignard au poing leur couronne, à s'entr'égorger, à se vautrer dans l'orgie la ))lus effrénée. Heureux ceux qui se laissent gouverner par les maires de leui' palais et ne sont, quant à eux, que des fantômes! Or, les mauvais exemples étant pJils contagieux que les bons, on peut juger des mœurs du peuple par celles des princes. Leurs querelles sanguinaires, leur inertie, leurs abrutissantes passions, livrent la nation à ses propres penchants. Jl n'y a dans son sein ni principe de moralité, ni instruction, ni police éclairée. Les cités sont considérées connue des forteresses. On s'y enferme pour échapper aux bandes qui désolent les campagnes, pour s'y défendre contre des voisins violents, batailleurs et pillards.

Qui donc, au milieu d'une telle désorganisation, eût songé à se faire l'interprète de l'histoire? Le peuple est d'une ignorance absolue. Les nobles signent leurs engagements, grossièrement rédigés par un clerc, avec le bout de leur doigt trempé dans l'encre et appliqué sur le parchemin. Ils scellent avec le pommeau de leur épée les actes qu'ils défendent avec la pointe en disant: «Voilà ) ma loi! » Seuls, retirés dans leurs monastères, les moines étudient. Ils conservent les livres en les copiant. Ils enregistrent les événements qui se passent sous leurs yeux. A eux seuls nous pourrions donc avoir recours pour guider nos pas incertains, pour relever les ruines du passé. Mais voici venir un autre lléau, plus redoutable, plus destructeur encore que les autres, les Normands! La torche allumée d'une main, l'épéeà double tranchant de l'autre, ils s'avancent, et bientôt ne laissent plus derrière eux qu'une longue traînée de sang, de décombres et de cendres !...

Il ne doit donc pas paraître étonnant que nous soyons si peu instruits de ce (pii eut lieu à Tours sous le règne, à jamais regrettable, des rois de la première race. De ces âges affreux , il ne reste que des fondations de monastères et un souvenir de brigandages et de souffrances. Le peu de documents que les moines purent soustraire au fer des barbares a plutôt trait aux affaires ecclésiastiques, et cela se conçoit, qu'aux affaires politiques et civiles du pays. Loin de jouir, comme on l'a pensé, des avantages que procurent la paix et le repos, les cités sont presque incessamment en proie à une effervescence des plus désastreuses. Souvent assiégées, souvent livrées aux flammes, au pillage, elles ne peuvent.

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quoi qu'elles fassent, s'agrandir. Celle de Tours, qui eut particulièrement à souffrir, resta plus que beaucoup d'antres encore stationnaire. Au ix" siècle, elle ne s'étendait pas au delà de son enceinte romaine. Nous ne pouvons parler de quelques habitations groupées autour de la basilique de Saint-Martin: elles servaient de retraites aux leligieux dévoués au service du monastère. De misérables cabanes s'échelonnaient entre la cité et l'ancien bourg des chrétiens, niais la plupart du temps elles étaient abandonnées. Le bourg même demeurait souvent désert. La moindre alerte faisait fuir les habitants, qui se réfugiaient alors dans la ville. Un abbé de Saint-Martin, Alcnin (798), dans un discours sur l'évéque d'Utrecht, saint Willebrod, s'exprime de la sorte : « Quid le, Turonka » civilas, loqxiar ? Mûris quidem parvula et dcspeclibilis. sed sancli Martini palro- » ciniis magna et landabilis, (juis propler le adierit /e? Nonne propler ccriissima » illiiis snffragia lurbœad le confluiint chrislianorum? » — « Que dirai-jede toi, » ville de Tours? Crois-tu que l'on vienne pour toi, dont l'enceinte, petite et peu » imposante, n'est grande et digne de tous nos respects que par le patronage de >) saint Maitin? N'est-ce pas à cause de sa bienheureuse assistance que tant de » chrétiens affluent dans tes murs? »

Saint Columban, évêque de Luxeuil, fut un de ces pieux visiteurs, bien que les circonstances f:ei:les l'aient amené à Tours. Chassé de son monastère j)ar Thierry, dont il avait encouru la disgrâce en blâmant avec sévérité la vie dissolue de ce jeune prince, et relégué à Besançon, il était parvenu à s'en évader. Arrêté de nouveau par ordre du monarque, il fut embarqué sur la Loire et dirigé sur Nantes, d'où il devait regagner l'Irlande, sa patrie, et ne plus jamais I émettre les pieds à Luxeuil. Ariivé en face de Tours, dit le moine Jonas, qui a écrit la vie de ce prélat, saint Columban demande à ses gardiens d'approcher dii pont — Custodes precaiur ul scapham ponlo oppropinquent — pour qu'il puisse aller prier au tombeau de saint Martin. Les gardiens refusent et ordonnent au pilote de faire force de rames et de doubler rapidement le port. Mais que peut la volonté des hommes contre colle de Dieu? Tout-à-coup, et quoiqu'elle soit au plus fort du courant, la barque s'arrête comme si elle eût été retenue par une ancre, tourne à droite et se dirige d'elle-même vers le port.

Saint Columban fut reçu avec de vifs témoignages de sympathie. L'évêque de Tours, Lupare, voulut qu'il vînt s'asseoir à sa table. Parmi les convives se trouvaient de hauts personnages, un entre autres, Chrodoard, dévoué à Thierry. Quelqu'un ayant demandé à saint Columban la cause de son exil : » Allez, répondit-il, » interroger à cet égaid ce dogue de Thierry, peut-être ne sait-il pas lui-môme » pourquoi il me chasse? >> Et, se tournant vers Chrodoard, il ajouta : « Vous » pouvez lui annoncer que dans trois ans lui et les siens auront cessé de vivre, ') et que Clotaire héritera de son trône. » Cette anecdote, au milieu de laquelle se trouve une prédiction qui se réalisa de point en point, est en outre intéressante en ce qu'elle vient confirmer Texistence du premier pont de Tours dont nous avons déjà dit un mot.

Tous les Mérovingiens ont professé la plus profonde vénération pour le nom de saint Martin. Il n'eu est point cependant qui aient eu pour lui un culte aussi

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grand que Dagohert (028). Il voulut que le touiboau de cet illustre patron des Gaules, qui, suivant le mot d'André Duchesne, après saint Denis provigna la religion catholique en France, fût décoré avec une magnificence royale. Il chargea de ce soin un habile orfèvre, saint Éloi. Une chasse d'argent, œuvre inimitable en son genre, fut substituée à celle déjà belle mais beaucoup plus simple de saint Perpet. De nouveaux dons, plus éclatants chaque fois et plus riches, vinrent témoigner de la piété du monarque. Et comme si celte munificence eût dû de droit rejaillir sur les moines et les habitants de Tours, Dagobert leur fit aux uns et aux autres des largesses : à ceux-ci la confirmation in extenso de leurs anciens privilèges, à ceux-là tous les revenus, sans partage, de leur ville.

De pareilles faveurs réchauffèrent un moment le zèle attiédi des fidèles et augmentèrent le nombre des pèlerins. On ne vint plus seulement visiter la basilique pour y prier au tombeau de saint Martin, pour admirer les merveilles dont il était « adorné « : on y vint encore pour prêter serment. Lu maire (\\\ royaume de Bourgogne, Godewin, avait épousé sa belle-mère et encouru par cette alliance incestueuse l'animadversion de ses compatriotes. Ceux-ci s'assemblent, l'obligent par menaces à rompre son mariage, et, pour plus de sûreté, à aller jurer sur le tombeau de saint Martin qu'il cessera toute relation avec celle à laquelle il a donné son nom. Godewin s'y engage et part pour Tours, accompagné de deux officiers, Chramnulfe et Waudebert. Mais, arrivé dans la forêt de Chartres, ceux-ci le poignardent et reviennent sur leur pas, laissant son corps privé de sépulture (62(5).

L'n fait entre mille achèvera de prouver la démoralisation des populations, la mauvaise foi , l'impudeur avec lesquelles toutes les transactions avaient lieu. Dagobert, pendant un moment, avait paru relever et soutenir la confiance publique. Après lui, tout reprend sou cours habituel. L'anarchie se réveille, la confusion renaît. Plus de notions du juste et de l'injuste, plus de respect pour les engagements, de sincérité dans les relations, ni de retenue dans le langage. Celte licence des esprits est à proprement parler générale : le clergé lui-même ne s'en est point défendu. La grossièreté scandaleuse des carrefours préside à ses actes et dirige ses moindres mouvements.

Sous l'épiscopat de Chrotbert (665), une famine imprévue désole la Touraine et particulièrement les villes. Chrotbert écrit à Importunus, évêque de Paris, de lui acheter des grains et de les lui faire passer le plus promptement possible. A cet effet, il lui envoie les fonds nécessaires. Importunus se hàle de satisfaire à ses désirs, les blés arrivent, mais ils sont avariés, on ne peut s'en servir. Chrotbert, mécontent, se plaint; il prouve , les pièces à la main, qu'il n'élève pas la voix sans raison. Il demande qu'on lui envoie d'autres blés ou qu'on lui rende son argent. L'évêque de Paris était dans son tort. Loin cependant de le reconnaître, il traite Chrolbert d'athée, de voleur, de libertin, et termine ses imprécations par ces mois , que les convenances ne rous permettent pas de traduire : « Ihr onmiajiibc le caslrare, ut non perças per laies. »

Nous ne nous arrêterons pas aux nouvelles et nombreuses immunités dont fut dotée l'abbaye de Saint-Martin (714), nous les retrouverons en leur lieu el place;

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— ù la rencontre des Sarrasins et de Cliarles-Martel (732), dont nous avons raconté déjà les exploits; — au court séjour à Tours de Pépin, ([ui, atteint d'une maladie niorlellc à Saintes, s'était fait transporter de celte ville (768) au tombeau de saint Martin, où il espérait guérir, ce qui n'eut pas lieu, puisque nous savons qu'il alla mourir à Saint-Denis. Nous en avons dit assez pour montrer quelle pouvait être l'importance de Tours pendant ces siècles barbares, l'organisation sociale de ses habitants, le rôle qu'ils furent appelés à jouer sous leurs évêques, leurs ducs et leurs comtes. Eloignons-nous de ces Mérovingiens dont la férocité ou la dépravation n'eurent pour mobile que les inclinations les plus dégradantes, les plus honteuses, et respectèrent à peine le frein de la religion. Si leur règne est fertile en péripéties dramatiques, il faut bien en convenir aussi , il laisse dans le cœur une douloureuse impression. On a hâte de s'y soustraire.

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