‹ La Touraine, ancienne et moderneChapitre 71 sur 75 · HOTEL DE LA CORDELIÈRE · texte numérisé non relu

HOTEL DE LA CORDELIÈRE

Ce monument (car c'en est un), le plus curieux en son genre qu'il y ait à Tours, enfoui par malheur dans les méandres d'un quartier sombre, dison.s-le, même misérable, et depuis longtemps mal famé, est situé à l'angle décrit par la ruelle des Jacobins et la rue des Trois-Pucelles, faisant face à la rue des Cerisiers.

Le nom de son fondateur et l'époque, au moins certaine, de sa conslruclion. nous sont l'un el l'autre nconnus. Si l'on en croit les traditions populaires, Tristan l'Hermile en aurait jeté les premières assises : la science archéologique, au contraire, en attribue l'édification à quelque dame de la cour d'Anne de Bretagne. Une cordelière placée sur la façade extérieure de l'hôtel, à une hauteur d'environ cinq pieds, et repliée gracieusement sur elle-même de manière à former une boucle terminée par un gland à franges, a donné naissance à ces doux versions, toutes deux contradictoires, on le voit. Pour quelques-uns, celle cordelière représente la corde à nœud coulant qu'employait le grand prévôt dans ses redoutables expéditions ; aux yeux de beaucoup d'aulrcs. elle est l'emblème du veuvage dont la belle héritière de la vieille Armoriijuc ceignait sa taille élégante.

Bien que la première de ces versions, accréditée par le temps, par l'avidité surtout avec laquelle on accueille tout ce qui tend au merveilleux, ait pris pour ainsi dire force de loi, et infligé au monument même, pour bcaufoup de gens, le nom du compère de Louis XI, nous ne la discuterions pas si l'erreur n'avait été propagée, de nos jours encore, par des écrivains assez peu mesurés pour se prononcer affirmativement en cette circonstance sans consulter leur propre jugement. Tristan, disent-ils, directeur suprême de la haute ju.slice du prince, ne dédaignait pas de mettre la main à l'œuvre, quand il s'agissait pour lui d'exécuter avec promptitude, ou de donner une leçon à ses nombreux acolytes, trop souvent dénués d'expérience. Nalurellcmcnt moros3 cl taciturne, il sonijea à se choisir un logis dont l'aspect fîkt en harmonie avec les dispositions de son âme, ci c'est alors qu'il fit construire l'iiôlel de la Cordelière Bâti en pierres et en briques, dans une espèce de cloaque, privé, pir ses grands murs, d'air cl de jour, couvert d'inscriptions funèbres, surmonté d'une

lourelle à plale-forme d'où l'on aperçoit dislinctcment le Plessis, cet hôtel n'a pu être élevé, être habité que par Tristan.

Telle est, nous le répétons, l'opinion commune.

Il suffit d'y réfléchir un moment pour reconnaître sur quelle base fragile elle repose. Que le grand prévôt fût morose et taciturne, rien de plus croyable : s'ensuit-il pour cela que, tout à la fois, philosophe cl pieux, il ait voulu édifier ses hôtes ou ses héritiers par de pieuses, de philosophiques sentences sur le néant de la vie et l'efficacité de la prière ?que l'hôtel, aujourd'hui noirci par le temps, n'ait pas été d'un aspect plus gai, alors surtout que la brique était neuve, la pierre blanche et fraîchement taillée? que le compère, qui suivait partout son vieux maître, et par conséquent demeurait sous son toit, ait eu la velléité de se donner une résidence particulière? En admettant même cette dernière hypothèse, par quel motif Tristan aurait-il eu besoin de correspondre, ainsi qu'on l'a dit également, du haut de sa tourelle, avec le Plessis ? Comme tous les hommes placés au dernier degré de l'ordre social, cet implacable confident de Louis XI consentait bien sans doute à se conformer aux tristes et répugnantes obligations de son état ; mais eût-il tranquillement soufl'ert qu'on le lui rappelât, lui qui portait d'argent au chevron de gueules de trois pièces ? eut-il toléré qu'une allégorie infamante stygmatisàt son logis? qu'enfin une corde à potence, si élégante qu'elle fut, décorât ce logis sur la rue?

Passons maintenant à l'autre version.

Le profond chagrin d'Anne de Bretagne, à la mort de Charles VIII, ayant mis le deuil à la mode, il en fut de même du cordon d'argent qu'elle porta dans le même temps en forme de ceinture et dont elle entoura son écu. Il devint comme une espèce d'ordre de chevalerie. Toutes les veuves, quelles qu'elles fussent, nobles ou bourgeoises, de la ville ou de la cour, jeunes ou vieilles, voulurent s'en parer. Ce fut une fureur. La cordelière, qui se remarque en plusieurs endroits, dans l'hôtel, est donc un emblème de veuvage. Nul ne saurait le mettre en doute ; le fait est constant, est irréfutable. Mais quelle veuve assez riche, assez noble, assf z inconsolable, surtout, fit bâtir la mystérieuse demeure ?

A la porte d'entrée principale, décorée de deux colonnettes à spirale, d'une archivolte aux gracieux crocliel s, de deux petits chiens disposés à franchir la dislance qui les sépare pour s'élancer l'un sur l'autre, d'un boulfon faisant la culbute, et d'une niche veuve de sa statuette, se voit un lion soutenant un écusson aux armes efiacécs, et, à gauche, un sauvage aux longs cheveux, espèce d'Hercule terrassant un autre lion d'un coup de massue. Enfin, à l'intérieur, snr l'une des faces de la tourelle de l'escalier, un second sauvage, identiquement sembliblc au premier, soutenant aussi un écusson, s'appuie à une branche d'arbre dépoudlée d'écorce et de feuilles.

Sur ces indices, M. Champoiseau a cru pouvoir trancher la question. Selon lui « celte pièce fut introduite « dans l'écusson de la maison de Beauveau, d'argent, à quatre lions cantonnés, de gueules, couronnés, armés « et lampassés d'or, par Mathieu, puîné de celte maison ; il le brisa d'un tronc d'arbre, d'azur, péri, en bande, «. tire de la devise des Beauveau, composée de deux troncs d'arbres liés l'un avec l'autre par deux pointes de « 1er, avec ces mots : Sans départir. Deux sauvages au naturel, armés de massues, servent de support à l'ccus- « son, dont le cimier est une hure de sanglier, au naturel. Mathieu fut la souche de la branche des seigneurs « de la Bessière et du Rivau, en Touraine. Le tronc d'arbre péri, les lions, les sauvages au naturel, armés « de massues, qui figurent dans ses armoiries, et que nous retrouvons ici, la cordelière, symbole du veu- V vage, ne permettent pas de douter que l'hôtel n'ait été construit par Anne de Fonlenay, dame du Rivau et «baronne de Saint-Gassien, veuve de Pierre de Beauveau, seigneur de la Bessière et du Bois-Barré, pre- « mier chambellan de Charles VII, etc.. »

Malgré 1 autorité du savant archéologue, le respect que nous professons pour ses lumières cl pour sa personne, quil nous soit permis de douter encore et d'avouer que les raisoss qu'il produit à l'appui de son assertion, raisons assez péremptoires au premier abord, ne nous semblent pas suffisamment convaincantes.. En pareille matière il convient, à notre avis, de n'affirmer que sur des faits en quelque sorte palpables. Oc, jusqu ici, rien ne prouve que M. Champoiseau soit incontestablement dans le vrai. La famille de Beauveau a-t-elle eu seule son écusson brisé d'arbres? Li cordelière en terre cuite appliquée au mur de l'hôtel estelle bien elle-même un emblème de veuvage? Anne de Bretagne portait cet ornement, nous le reconnaissons. On le retrouve, nous le constatons encore, sur plusieurs monuments de son époque ; sur le tombeau de ses enfants, dans la cathédrale; dans son charmant oratoire, à Loches; sur la fontaine du Grand Marché de Tours, où son chiffre et ses armes sont unis au chiffre et aux armes de Louis XII, son second époux ; enfin, on le voit peint à fresque dans le cachot de Ludovic Sforce, également à Loches. Mais devons-nous en conclure que la eordelièrc a bien eu la destination qu'on lui attribue? qu'Anne du Riv.iu, plutôt que toute autre, a conçu le plan de notre hôtel? Qu'on se le rappelle, Anne de Bretagne resta peu de temps veuve, partant peu inconsolable, et encore ne passa-t-elle pas ce court veuvage en France, mais dans son duché.

Quoi qu'il en soit, l'hôtel de la Cordelière, — car c'est le nom qu'il convient en tout cas le mieux de lui donner, — appartenait, en 1601, à noble homme Louis Poitvin, conseiller, procureur du roi en la prévôté de Tours; en 1656, à Catherine Poitvin, sa fille, femme de Philippe Lepcullre, chevalier; Philippe Lcpeultre le

vcndiH 4,000 livres à Glaiidc Cliavannes, marchand do soie, des mains duquel il passa à la famille Simon, qui le possède actuellement. Cet édince,nous le répétons, un des plus curieux de son époque, un des mieux conservés que possède Tours, mérite à tous égards l'attention dont il est l'objet. Les fenêtres, sur trois étages qui le composent, toutes d'inégale grandeur, sont divisées par des croisillons en pierre et couronnées d'un cordon de feudlage appuyé sur des lions couchés. Le pignon, à degrés, est percé d'une quantité de petits trous carrés vraisemblablement ménagés dans l'hospitalière intention de donner asile aux moineaux du voisinage. Dans la cour, où l'on pénètre par un couloir sombre, autre aspect. Les plates-bandes des fenêtres se distinguent par des sculptures d'un genre bizarre, des personnages de toutes tailles, des animaux fantastiques, des oiseaux, des feuillages capricieusement disposés. Au-dessus de ces fenêtres, de c«llcs du moins prenant jour au nord, se lisent ces mots, qui ne nous paraissent pas, quelle que soit notre bonne volonté, l'expression du violent chagrin d'une veuve.

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ET PEV VIVRONS l'HIE DIEV l'VK

De chaque côté d'une porte ouvrant à l'occident, des anges soutiennent un écusson dégradé. A droite de cette porte, deux arcades cintrées forment un hangar sous l'abri duquel se voit un homme dans une hotte, tenant une cruche à la main, et un puits à margelle, entouré de la cordelière. La cage de l'escalier, dont l'entrée est surmontée de clochetons et d'une double croix en feuilles frisées; dont les parois, la spirale et la voùle sont en briques d'une ordonnance admirable, nous semble un chef-d'œuvre d'exécution.

A l'intérieur, peu de vestiges dignes d'attirer l'attention. Au rez-<le-chaussée, seulement, une grande pièce aux lourdes solives peintes en brun et dorées, à l'immense cheminée en bois sculpté avec art. Au-dessus de celte cheminée un tableau dont il parait presque impossible de reconnaître le sujet. A droite, un tropliée d'armes, à gauclie, ce vers latin en lettres d'or ;

Au-<lessous ;

Vicisli Telemoiiiadem, tu, dignior armis. Tandem, landeiu jusliiia obtinel.

M. Champoiseau a exprimé le vœu que l'hôtel de la Cordelière soit converti en un musée d'antiquités. Nous nous joignons à lui de grand cœur; la transformation pourrait s'opérer à peu de frais. Ce serait un sûr moyen de préserver d'une destruction peut-être imminente cet intéressant spécimen de l'architecture civile du XV® siècle.

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