‹ La tourmenteChapitre 3 sur 10 · VI · texte numérisé non relu

VI

Il ne la suivit point, quand, après quelques moments jierdus, on se fût souhaité le bonsoir. Pour lui laisser le temps de faire sa toilette de nuit, qui était toujours longue, il alla se li\Ter au soin métliodique d'ablutions glacées, sans friction, pour (jue l'éval)oration se fît plus vite, et remjjlaça son plastron em^jesé d'habit par une chemise de soie russe et un flottant vêtement d'intérieur. Ces raffinements de ccx.iuetterie lui étaient naturels ; et bien (|ti'ils dussent i)laire à Thérèse, ils étaient désintéressés; car, trop délicat pour exiger la repris*; d'une intimité fju'elle semblait craindre, il <;ontinuait, flepuis leur retour, à lui témoigner les mêmes égards qu'a Naples, lui abandonnant k:

grand lit commun pour qu'elle y dormît à l'aise, et se résignant à passer les nuits dans sa projjre chambre. Toutefois il conservait l'habitude de venir s'installer à .son chevet, commme au temps oii il la veillait souffrante, et soit en causant, .soit en lisant, d'attendre qu'elle s'endormît. Vin ce moment familier, où Thérèse n'appartenait plus aux soins du ménage, à ses toilettes, à ses visites, à d'autres que lui enfin, il avait le bonheur, nuancé de mélancolie, de voir tomber et; masque que l'usage du monde et de désir de plaire mettent au visage d'une jolie femme. Elle redevenait elle-même, et dût-elle en paraître plus maussade et plus fatiguée, il préférait cela, encore, à l'hypocrisie forcée des attitudes de la journée. S'il reprenait quelque influence, si la fermeté et In tendresse avaient chance d'agir sur elle, c'était

à cette heure où olle ne pouvait plus s'appuyer sur rien ni se défendre, dans l'abandon du déshabillé et le retour à la faiblesse des enfants, en ce lit où il la bordait comme une pensionnaire, au milieu du silence de la rnaison peu à peu endormie. Cela ressemblait tant aux veillées d'Italie, rappelait ces longues nuits fiévreuses, pendant lesquelles, dans le demi-délire, elle apercevait, penchés sur elle, le regard et le sourire de son mari, l^lle l'aimait pour sa f)onté, alors! et il n'était pas en son pouvoir que, de la reconnaissance éprouvée j)Our lui en ces heures troubles et prostrées, il ne restât plus rien. Elle s'était alors montrée trop i)rofondément changée, améliorée, avec un fond de tristesse troj) touchante, pour que le simple contact énervant de Paris et l'influence d'une femme c|u'elle ne reverrait plus détruisissent en elle tout retour au bien, à la haute tendresse, au calnTC dune bonne conscience. Sans doute la crise qu'elle traversait avait ceci (^r très cruel, pour Jacques, qu'elle remettait en question leur bonheur ; mais ce ne seraient, il voulait le croire, qu'un mal passager, les dernières convulsions de cette âme ombrageuse et fantascjue, avant l'apaisement définitif! Cet espoir, en dépit de l'irritation ou du découragement qu'il avait pu ama.sser dans la journée, ramenait en lui, chaque soir, un \)eu de confiance; et il ne passait jamais le seuil de la chambre de Thérèse, sans avoir élevé son cœur vers un désir d'abnégation ; sans s'être haus.sé à l'effort (K: ne iMononcer c|ue des paroles tendres et bonnes, de résister aux i)etites hostilités nerveuse!;" que suscitaient en lui la contradiction ou l'aigreur, et, quoi qu'il lui en coûtât, d'étouffer, par pudeur et scrupule, l'intime amour qui lui montait aux lèvres, brûlait la paume de ses mains, irritait et amollissait son être d'une ardeur de baisers et de caresses. Dans cette repossession de soi où l'homme, mécontent de sa journée, des heures perdues et des maladresses conuiiises, fait un bref examen de conscience avant la demi-mort du sommeil, Jacques s'efforçait de réagir contn^ tout amoindrissement d'âme, toute sujétion de son esprit et de ses sens aux inlluences occultes, et de se placer, s'il le j)0uvait, dans les meilleures conditionr, de sincérité et noblesse morale. Ses pires ennemis, il le savait, étaient In faiblesse d'un cœur tendre, facile à ulcérer, et l'intermittence d'une volonté qui, capable de grands efforts, .se débandait ensuite par lassitude, telle que la corde lâche d'un arc. Il souffrait d'être

La ToLirmcnte

ainsi, car il eût voulu i)ouvoir s'at-corder, en son for intérieur, IVstime qu'il ne croyait pas usurper entièrement dans resi)rit de ses amis; n'ayant point, d'ailleurs, l'appui

un tiruir. Ce trouble [irécurscur l'inunoMlisa. une demi-minute, dans l'attente d'un homme qui, réveillé, éjjie [H-ureusement le silence. Il écoutait ainsi son âme. — « N'y va pas! »

.l'une religion positive, priv' i\n lionheur de croire, il se reconnaissait d autant i)lus tenu à tirer <lr lui-même un<- toi énergique au bien et une infaillible rectitude. « Allons, se dit-il résolument, courage! le bonheur se con.juiert chaque jour! Surtout sois calme, et méfie-toi de tes nerfs! » — H les sentait, en effet, étrangement vibrants, douloureux, inquiets, pendant que, par estait d'ordre, se rappelant les billets de banque rendus par Guilhem, il les serrait dans

ToVTK.rolS IL CONSKIt- VMl- I.'llMUTCUK DE VK- NII! s'iNSTALLKU A SON e.llKVin'.

lui soufda une voix, l-.t il comprit qu'il allait souffrir, sans discerner d'où lui viendrait cette souffrance, prêt à la deviner pourtant, comme on cherche un mot qui fuit, qu on avait sur la langue, une seconde auparavant. — o Eh bien, tant pis, je souffrirai, repli-

qua-t-il. D'ailleurs, ce n'est pas de moi seulement qu'il s'agit; c'est d'elle, qui souffre autant, plus peut-être que moi. On ne boude pas, on ne s'aigrit i)as, on ne se ré\olte pas sans motif. Je ne l'ai p;is épousée pour la voir malheureuse; autant qu'il est en moi, je dois alléger ses peines et ses ressentiments. Bien souvent, sans le vouloir, j'ai 1)U. j'ai dû la blesser ou la mortifier ; elle a beau<-oup souffert auprès de ma mère jadis, i)ar sa i)ropre faute sans doute, mais en souffrait-elle moins ? — Allons ! se dit-il encore ; » et il se dirigea vers l'appartement de Thérèse. Au seuil, il l'entendit qui parlait à quelqu'un, et supposa qu'elle avait gardé Hlanche ou Rose pour se faire dé\ étir et coiffer ; mais ayant gratté à la jiorte et répondu à la voix sèche et aiguë qui criait :

— Qui est là?

... Il vit en entrant, le verrou tiré, qu'elle parlait à Syb. 11 caressa la fine bête, qui lui fit fête ; sa femme s'était rassise, silencieusement, devant la i^syché ; un peignoir court aux épaules, elle lissait au démêloir ses cheveux d'un beau blond foncé. Une détresse enfantine, en dépit de son air froid et hautain, donnait à son visage une expression d'aigreur; à chaque morsure de l'écaillé descendant le long de sa soyeuse chevelure, si doucement (ju'elle s'y prît, de grands fils de soie venaient aux dents du j)eigne ; elle les roulait avec im mouvement sec entre ses doigts et les dé])osait sur sa toilette : ils s'y amoncelaient en touffes fines Ijareilles à des cheveux d'enfant.

— Jf" I>erds tous mes cheveux, dit-elle amèrement.

Après la naissance de Faiicy, il avait fallu les lui couper ; ils étaient retombés à la suite de sa fausse couche et, ai)rès un arrêt dû à des frictions au quinine et au liiiiment de cantharides, leur chute reprenait.

— Si cela continue, lit-elle, on me rasera la tête, comme à une nonne !

d'elle plaisantait, mais sans bonne grâce. Le coin de son j)eignoir, s'étant écarté, montrait l'échancrure de sa gorge qui paraissait plus maigre, sans corset. D'une coquetterie peureuse, elle s'effrayait déjà, à trente ans et en plein éclat, du risque de vieillir, se laissait aller à dire : — J'ai encore cinq ans, six ans à être jeune. Et après!... -- Elle avait là un geste significatif, qui donnait congé à la fraîcheur du teint, à la finesse des formes, à la pureté Tis.se de la

l>eau, à tout ce qui rend la femme sua\e et désirable. Elle fit entendre une petite toux sèche, et dit :

— Je ne suis pas bien portante, je tousse toutes les nuits ; il faudra que j'aille consulter le docteur Rousselot.

Jacques eût pu répondre :

— Mais il est venu trois fois pour (e \(>ir, tu n'as pas voulu (ju'il t'au.s<ultàt. Tu prétextais toujours aue'yue affaire! Voilà

Un peujnoiu counT aux èpaulek, elle lipb.mt

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