AU DÉMÊLOIR SES CHEVEUX
<|uui/e jours (|ue tu te surmenés a courir Paris, et ensuite tu te plains! Cela, il le jxinsa, mais se garda bien de le dire, la vérité n'eût servi à rien qu'à l'irriter; et une [)laisanterie, même discrète, l'eût humiliée, car elle détestait l'ironie, comme toutes les femmes.
Il apercevait, derrière la porte à moitié poussée du cabinet de toilette, une partie de la corbeille ouatée dans laquelle la chienne avait le privilège de dormir, toutes les nuits. .Songeant au premier maître de .Syb :
^ Voici longtemps qu'il ne nous a écrit ! dit -il, et ce mot de regret et d'affection
échappé, il sentit qu'il aurait mieux valu le retenir.
— Qui ça? ck-manda-t-elle avec brusquerie.
— Mais, Philipi)e.
— Ah ! — et elle fit d'un ton glacé : — Oui, c'est vrai.
Cette indifférence ne le frappait p'ns d'aujourd'hui ; Thérèse avait appris le départ de leur ami pour Washington, sans manifester de grand' legrets ; et il l'avait attribué à l'indolencj des malades, à l'affaissement de l'intérêt qu'ils portent aux êtres :' aux choses. Depuis son rétablissement, elle n'évitait ni ne n-cherchait les (K-casions de ])nrler de hii ; il semblait ne plus représenter à sa mém'oirt' (ju'une de ces amitiés qu'im])rc)\isi; h; hasard des villes dcau. et (ju'on \oit se dénouer, la saison finie. Cependant elle l'aimait bien autrefois,se montrant familière, confiante, expansive. Vers la fin de son séjour, ciuelques semaines axant (ju'elle ne tombât malade, elle avait [)aru un [leu relroiihe; de son côté il a\ait
Il lui posa noiTnrMF.XT l\ main sur lk front.
espacé ses visites. Jacques nvait en, depuis, le soupçon, — était-ce même un soupçon? — le doute, — était<:e même un doute? —
qu'il ne serait pas impossible que Philippe, dans leur intimité et au contact de Thérèse, se fût, en tout bien tout honneur, épris d'elle. Le lui aurait-il laissé deviner dans son silence, aurait-il même risqué un aveu? Sûr de son ami, il se refusait à le croire. Si cependant Destelle avait cédé à l'entraînement d'un moment, assurément Thérèse l'avait rappelé au sentiment de son devoir; et i)eut-être était-il parti à cause de cela ; ou bien, ])ar délicatesse, craignant de se trahir, avait-il cherché des chances d'oubli, dans l'éloignement. D"où partait cette supposition, Jacques eût été bien en peine de le dire ; il n'en pouvait rattacher la certitude à un détail ]irécis, car l'attitude de Thérèse éludait jus(ju';i l'apparence du soupçon. Nul doute ([u'ellf n'eût aimé Philippe que d'amitié, et (}ii'elle n'eût regretté en lui qu'un ami. Mais, s'il en était si convaincu, [)ourquoi écartait-il cet ordre d'idées, au lieu de s'y arrêter, n'ayant jamais risciué une explication à ce sujet avec elle, comme s'il avait pu craindre de l'éclairer sur ses ]»ro}n'es sentiments, ou qu'il se fût senti jaloux d'appeler son attention sur un autre? I,e plus souvent, du reste, il doutait et souriait d'une pareille conjecture, comme d'une folie. Et cei)end;mt !... Pourciuoi y ix^nsaitil plus intensément, ce soir? Est-ci' (ju'à travers le temps, les petites germinations fantasques de l'esprit, cette irlée avait mûri en lui. grt)ssi au point d'éclore et de crever, en n<ur l)i/arre et peut-être vénéneuse? D'où lui X. liait, en cette seconde précise, une si lancinante envie de savoir, dût-il, eu dé- ' hirant le calice, voir grouiller au fond quelque affreuse bête, mille-pieds ou araignée?
Il regardait tour a tour Syb, comme si elle eût pu lui apprendre quelque chose, et Thérèse, qui allait et venait par la chambre. Elle sentait bien i)eser sur elle ce regard insistant ; et prévoyant un péril, elle march.a au-devant, avec cette tactique féminine qui frappe à côté :
— l'a M'"'' Rambert aurait bien pu arriver à l'heure exacte, cela m'apprendra à vouloir être agréable aux gens !
Tl ne répondit pas, dérouté comme toujours par ces diversions agressives. Elle ajouta, après un silence :
— On s'habille bien mal en province, la robe d'Agnès ne lui allait pas du tout.
La fine i)iqûre, cette fois, porta un jx-u 1^1 us avant ; tout ce qui touchait à Agnès le faisait souffrir ; il avança le menton d'une façon cjui semblait dire :
La 1 OUI mente
« Tu crois? C'est possible. Cela me laisse indifférent. »
— Elle rend sa fille trop précoce, ajoutat-elle, elle ne lui parle pas assez en bébé, elle l'habille en femme avec ces robes anglaises, elle la gâte trop. Si Alyette était à moi, je ne rélèverais pas ainsi !
Il réprima un sourire, la piqûre entrait, entrait toujours; voilà quelle s'en prenait à Alyette, à présent! Il savait que Thérèse éprouvait pour l'enfant une attraction dont elle se défiait elle-même et qui la rendait souvent injuste ; son jx>uvoir sur elle était surprenant ; Alyette, sous ce joli regard dur, tremblait de crainte et avait envie de pleurer ; avec cela elle adorait sa tante : comment expliquer ces choses?
Elle avait passé dans le cabinet de toilette ; derrière la porte presque refermée on entendait un bruit doux de porcelaine, de flacons de senteurs et d'eau. L'intimité, réservée à lui seul, de ces bruits familiers, presque voluptueux, amollissait toujours son cœur et ses sens. Celle (jui se faisait ainsi l>elle, ainsi pure, telle une grande jxiupée à laquelle il n'avait pas le droit de toucher, mais qui ne lui en appartenait pas moins, dans le secret de ce corps voilé de fines blancheurs de batiste, c'était sa femme et sa maîtresse, l'élue, l'unique, celle avec laquelle il vivrait, souffrirait, jouirait, mourrait !
— Que voulait Guilhem? demnnda-t-elle d'un air de fausse indifférence, en reparaissant.
Il leva les yeux :
■ — - Tu ne t'en (Joutrs pas?
Elle lit signe que non.
- Ce[>endant, si tu as vu t'.'n aniiç auj'jurd'hui?
— Justement, je ne lai pas vue! tian (ha-t-elle avec le petit triomi)lie de le prendre en f;nite.
— Hier, alors?
— Je ne l'ai pas vue (<'11<' clicrcha) depuis cinq jours, oui, rlcpuis snmedi.
Il savait, il était jjcrsuadé qu'<-lle ne mentait jamais. Aussi, sans pousser plus loin, lui raconta-t il la scène (1<* Guillum. Elle l'é-coutait de son lit, accoudée sur le traversin, une lueur de défi incrédule dans les yeux.
— Et comment s'appelle ce jeune homme? demandât-elle avidemont.
Curiosité éternelle d'Eve ! De rette rntastroplie intime, du désespoir de ce mari, d(> l'avilissement de cette femme, qu'elle aimait et devait plaindre, ce qui l'intriguait le plus, c'était le nom de l'amant ! Il répliqua :
— Guilhem ne me l'a pas dit, et ie ne
lui ai pas demandé. Ton amie a bien dû t'en parler, du reste?
Elle .seouua la tête, et avec une violence contenue :
— En tout cas, un pareil malheur serait de la faute de Guilhem ! Comment ose-t-il te x^conter cela? Ce sont des mensonges, j'en suis sûre! Jamais Bell ne m'a confié ses secrets ; elle peut être frivole, coqtiet-te, mais se mal conduire...
Il se borna à lui confirm<*r les faits, sans essayer de la convaincre; butée, elle répétait :
— Jamais Guih ra ne l'a comprise, c'est un jaloux et un brutal, il a l'air d'''n iKEuf ; Bell ne supportera pas d'être emmenée loin de Paris, elle déteste sa belle-mère, elle divorcera plutôt !
Il s'était levé, et debout de haut, la contemplait avec une pitié triste et tendre ; il ne savait comment lui parler de l'argent rendu sans la gronder, et cependant il le devait :
— N'est-ce pas deux mille cim] cents francs que tu avais prêtés à ^NI™" Guilhem ? demanda-t-il avec une 'négligence aft'ectée, dont il i)erçut bien la nuance, car un dédoublement singulier lui faisait entendre d'avance l'intonation de ses paroles, lorsqu'il s'adressait, ainsi énervé, à sa femme.
— Oui, fit-elle prise au déjKJurvu et se raidissant déjà, ix>urquoi ?
— Pour rien, Guilhem me les a rapportés.
11 vit alors d<' petites larmes rares qui lui perlaient aux cils, d'humiliation, et qu'elle essuyait senlem-nt lorsqu'elles menaçaient de tombei.
— Tu regrettes Bell r' dit-il en feignant de prendre le change
Elle répondit sèchement :
■ - Non, cela m'est égal. (Jue je ne la revoie plus! Tout m'est égal !
Il lui posa doucement la main sur le front, ému d'une pitié plus grande ; ce fut une faute, elle le crut faible et lança un sarcasme.
— Cet argent te rentre à i)roiM:)S, tu pourras l'employer à acheter à ta sœur une roL)e (jui lui ira mieux.-
— Oh ! Thérèse ! fit-il atrocement blessé. Il retira sa main et le sang lui montant aux joues : — Sotte, sotte et méchante! dit-il pn'sque bas, â{)rement.
— Ah ! ah ! ah ! repartit-elle d'un rire un peu fou, et elle le dévisageait bien en face, pour voir si elle le forcerait à sourire, de ce rictus de faiblesse nerveuse dont il était
La 'I ou r mente
si humilié. Seii(;mt k- (hiiigrr, il ;i\ait (Jctoiirné la tête, s<' niurdaiit Us lèva-s à vif.
— J'aurai.s \Avn vuuiu voir la ligure ae Guilhem, tit-ellc.
I] se tourna brusquement vers elle, exaspéré par cet instinct diabolique, et perdant prudence :
— Et moi, j'aurais bien voulu voir ton amie avouant si faute et condamné<^ à brûler ses lettres ; cet homme que tu bafoues a été l)lus généreux (juc d'autres ne le .seraient à sa place.
— (Juels autres? En connais-lu?
Nonmie-les !
Elle ricanait.
Un froid tomba. Ils eurent conscience (ju'un mot de troj) venait d'être dit; sans intention, il était bête et inutile, ce mot; et prenant un sens, il ouvi .lit aux doutes, aux su[)positions de Jacques une voie dangereuse, trouées de précipices. Il eut peur et recula. La main de Thérèse, pâle et fine, sillonnée de veines bleuâtres, traînait dans les draps. Il la prit aux poignets.
— Ta main brûle, tu as la fièvre, Thérèse, dit-il repris par la bonté.
^L^lade, elle devenait irresponsable, excusable. Elle répondit d'un ton moins acerl>e :
— Je souffre beaucoup de la tête : et de nouveau deux larmes lui montèrent aux yeux. Il lui remit la main sur le front; elle ne fit aucun mouvement pour le re|)ousser. Elle le regardait seulement, toujours en face, d'un regard moins assuré, mais gros de pensées, éc]uivrK|ue et si tenace fju'il en fut tout remue.
« Est-ce le malheur qui s'approche? se demanda-t-il. Qu'v a-t-il lians l'eau i)rofonde de ces veux? (^)ue signifie l'indécision redoutable de ces lèvres? Va-t-elle parler? » Un long silence s'écoula qui pesait sur eux comme l'ombre d'un lourd nuage d'orage qui passe. P^lle ferma les yeux, et il sembla à Jacques que le malheur en suspens s'éloignait.
— Veux tu dormir?
Elle fit signe (|iie oui, d'un lent batteinent de paupières.
— Dors, dit-iL mettant dans ce mot toute sa puissance de volonté tendre; il attendit un moment et se retira sans bruit, en la regardant [)nr dessus l'épaule. Elle avait ouvert les yeux et le contemplait fixement. Il attendit un peu sur le seuil, mais elle tourna la tête sur l'oreiller, et il sortit.
Dans sa chambre, il se coucha à regret et fut long à s'endormir. Du temps passa.
des minutes inquiètes, des larves d'idées, incertaines et proches du cauchemar. Sa montre, (ju'il fit sonner dans l'obscurité, sonna une heure du matin. Il se sentit alors couler peu à peu au néant ; une lassitude tiraillait ses paupières, son corps s'affaissait dans le vide à l'écrasement du sommier. Halluys sombra dans le noir et le sommeil sans rêve.
Coiiimnit séloiiner que les êtres i|ui nous sont le [)lus chers nous apparaiss^-nt d'un jour à laulrt- modifiés dans leur essence et jusfju'en leur âpixirence physique, (|uand nous-mêmes, nous cherchant au réveil, ne nous retrouvons plus? Cette instabilité de la conscience, ce morcellement du f/zci étaient dej)uis longtemps une souffrance pour Jaajues. La difficulté qu'il éprouvait à se ressaisir, à se reprendre, à continuer sa propre identité, allait jusciuTi lui faire craiiKirc fie s'endormir, et jirolon-gex fort avant dans la nuit son travail ou ses lectures, de peur que les divagations du rêve ou la fatigue de l'insomnie ne lui fissent perdre le fi! de son idée, la volonté de se remettre, le lendemain, à la page commencée.
Il ne fut donc pas surpris, mais soulagé, d'échapper en se réveillant au sourd malai.se de la veille, et goûta le plaisir de cette réaction si fréquente (jui, lorsque le sommeil a suffisamment réparé nos forces, nous porte à \oiT la vie sous un jour propice, l)our peu que les i)remières et insaisissables sensations, dont s'entoure la rep;>ssession mentale, soient agréables ou seulement sans hostilité. Se rappeler le malheur des Guilhem lui insi)ira une pitié résignée et l'espoir que le train les emportait, par cette belle matinée, à travers de frais i>aysages, vers une destinée moins cruelle. Penser aux «■hagrins d'.Agnès ou à l'esprit de Thérèse aurait eu, certes, de (juoi I attrister, aussi s'efforça-t-il de n'y point trop penser, sans doute en vertu de cet égo'isme dont la lèpre non.- ronge tous, les ]-)ires et les meilleurs, mais aussi parce que l'esprit trop bandé a besoin d'une détente, ne fût-ce que pour mieux résister à la souffrance, ensuite.
Il travailla toute la matinée; de .son ancienne profession d'avocat et de sa science approfondie du droit, lui était resté un grand intérêt pour certaines questions sociales, telles que la réforme de la procédure,
Sf TII ftTAIS VKNU UN PKTJ PLUS TOT, PIT-El.I.F., TU UAIRAIS ENTKNniK.
Ifi liberté testnmentaire, les extensions ou restrictions à apporter au divorce. M. Hailuys le père avait laissé des ouvrages fort estimés sur le droit romain ; et Jacques tenait de lui le goût de l'étude et une disposition marquée à écrire, sans avoir pu d'ailleurs se résoudre à rien publier, soit méfiancf' (le lui-même, soit modestie. Il n'avait vu jusqu'à présent dans ses travaux qu'une distraction cà son oisiveté nouvelle, cette part de travail désintéressé que chaqiue homme, estimait-il, se doit d'accomplir, sinon pour les autres, du moins pour soi-même. Tout effort qui élève l'esprit portant en soi sa récompense, le premier bénéfice de cette matinée d'étude fut de lui donner la petite satisfaction d'avoir réalisé, si peu que ce fût, l'idéal de vie qu'il eût aimé, s'il avait su se plier à im emploi méthodique de ses facultés et de son temps. Mieux disposé envers les autres, pnrce qu'il était en paix avec lui-même, il ne garda pas trop rancune à Thérèse en la revoyant, avant le déjeuner. Elle achevait de prendre, dans son petit salon, une leçon de chant avec son pro- ÎFesseur, Guyant. Cette excellent musicien, long, maigre, sec, laid, avec un bec d'oiseau, fies cheveux pendants, et des habits j)ropres, mais râpés, ne se gênait pas pour la reprenrlro en grommelant : aussî était-elle 1res sensible à .ses éloges, qu'il accorduit rarement.
— Si tu étais veraii un peu plus tôt, «litelle, tu m'aurais enteivluc eh.inter les mélo tlies de Schumann que tu aimes. M. Guynnt est content de moi ce m.atin.
Il hochait la tête, avec un vilain sourire, en reboutonnant son pardessus.
-— Vous ne travaillez pas assez, dit '!, Quand il les eut quittés, elle offrit à J;icques sa joue pour qu'il la baisât ; et bien qu'elle eût l'air de lui fiiire une grâ<'e, ii j'H^rçut l'intention de se soumettre et (h se réconcilier, daas ce joli mouvement d'un corps souple sous la robe lâche du matin. Toute f)révenanee le désarmait, et il oubliait volontiers le chagrin qu'elle lui avait tai^, lorsqu'elle lui souriait avec le visage radouci et rasséréné de Ini Thérèse qu'il aimait, et qui savait si bien se faire pardonner sa méchanceté, grâce à ses bons mouvemerls et à son charme spontané.
— Tu vas bien? demanda-t-il, cherchant à se persuader qu^elle n'était mauvaise que sous des influences de santé, par crises, ainsi que la plupart des femmes. Etai*-ee le cas? L'orage était-il jiassé ou à veni'? 11 tâchait de lire sur son teint, dans ses \eux
cernés, pourtant vifs. Elle eut un mouvement de lèvres enfantin, indéfinissable, et avec une douceur mélancolique, se haussa vers lui et lui baisa le front.
— Thérèse, fit-il, pourquoi ne pas être heureux ?
Elle ne répondit pas et, la tête basse, s'assit au piano, jouant à main distraite le /)er Ring an mànem Finger de Schumann, et refusant de le chanter, quoiqu'il l'en priât. Agnès, sur ces entrefaites, entrait ; Thérèse, n'attendant pas, contrairement à son habitude, le bonjour de sa belle-sœur, se leva pour l'embrasser.
■ — Qu'avez-vous? demanda-t-elle, la voyant tout émue. M""' d'Elbé répondit :
— Lisette me désole. Cette enfant a un caprice de méchanceté inexplicable, elle ne fait que pleurer depuis une heure, il m'est impossible de la consoler. J'ai refuser de lui mettre la robe qu'elle voulait, elle va .se rendre malade et je ne puis prendre sur moi de la corriger !
— Allons auprès d'elle! dit Thérèse.
Agnès n'osa s'v refuser, malgré sa ré|)u-
gnancc à une intervention étrangère; Jae ques les suivit, jxjur s'opposer à lUie vivacité tro]) brusque de sa femme, car toute résistance, mêmtî chez les enfants, la rendait follf. En les entendant entrer, Lisette s'entortilla dans Ips plis d'un riflenu et piussa des sau glots stridents.
Tu mv lais IxMUcoup (1<* j^ine, Lis<\ dit la mère.
Mais ces mots, au lieu de calmer la peliu-, la poussèrent à imi désespoir tréj)ign.mt, convulsif ; son joli visage avait fait lihiee au masque crispé d'un vilain magot rouge. ThérèM> l':irra<-ha du rideau par le bras si rudement que le frère et la sœur lirent le même geste inslin<'tif de jtroli etion.
— Tu vas te taire, dit<']le d'un ac(vnt glacé.
— Tu m'as fait mal, tante, tu mas fait mal ! se lamenta déses[)érément Lisette, en touch.xnt soiv bras que M""' Haluys serrait très fort.
— C'est exprès 1 Et je te fouetterai avec ma pantoufle si tu es mtVhante!
La grosse douleur s'affaissa, comme une eau qui bout à gros bouillons et qu'on retire du feu. Lise gémit moins fort :
— Tu m'as fait mal, tante! Et il y avait là une protestation navrée, humiliée, et la stupeur d'une diversion salutaire.
— Tais-toi tout de suite.
La ix'tite poitrine se soulevait encore,
Ln Tourmente
Al
mnis los snnglots s't^toiiff nient, tnnt rentrait dans le calme.
— Veux-tu ui'embrasser? dit Thérèse.
Lisette tendit h;s lèvres vers elle, en une caresse de petit anin:nl dompté, mais tendre et sans rancune.
Embrasse la nu..e et ton oncle à pre sent .
Ce fut net et court, et jamais jxiuvoir sur un enfant ne s'attesta mieux; elle eut l'esprit de n'en pas triompher. Cinq minutes après. Lise, distraite par Jacques, souriait, puis riait aux éclats; mais Thérèse restait contrainte et Agnès triste, elle craignait de s'avouer injuste et jalouse devant cet ascendant immédiat, elle qui n'osait toucher à sa fdle. Elles se parlèrent pourtant affec- y tueusement, rapprochées par l'inci- /" dent ; et comme Agnès, dans son dé part précipité, n'avait pas emporté suffisamment de linge ni de vêtements, Thérèse offrit de la conduire en divers magasins ; elle accepta. Leur entente momentanée fit plaisir à Jacques.
Il mit, sur les trois heures, les deux femmes et Lisette dans le coupé, les vit partir. M. Forgf't était déjà sorti; ne gênant ])rrsonne, il sui\ait ])onctut me-nt ses vieilles liaiiltuii.'s ; f leur de boîtes stir les quais, boutiques de bric-à-Iirac, il aimait chasser .sen!, pour son complet rap])orlaiit parfois (jut-lque ex- (juis (Iragfoir on une assiet vie très digne, a\ant exigé sion chez ses enfants, il mHta de <-oliectionneur le superflu ])n-squf entii-r (\^' son aisance. Le reste jiassait aux cadi-aux : il avait donné à sa till«- ])Our son n-lour \\n excellent Erard; et Ja<-ques avait trouvé sur sa table quelques volumes rares, surjjrise délicate pour le ])assionné de livres qu'il était. — Resté sur le trottoir, il regardait filer au grand trot le coupé, qui disparut au roU'd-jMjijit de rEtoil<\ N'ayant rien dv mieux à iaire, il alla à l'ouverture d'une exposition de jx^inture, y salua plusieurs personnes et rencontra un ami, avec lequel il discuta des tendances d'art et leurs préférences pour divers peintres. Cette conversation remua ses idées, il la continua avec lui-même, en remontant allègrement les Champs-Elysées.
Mais rentré chez lui, et sans que rien dans cette journée irès normale justifiât .son spleen, l'accès lui revint, à la même heure
qu'hier, sitôt repris .à l'iiuimité du hall. !)<'vait-il l'attribuer à la mollesse dmie grapi-)e de lilas, que l'une des jeunes bonnes, sachant son amour des fleurs, avait renouvelée dans leau d'une cruche persane? D'obscures, inalysables associations d'idées lui rappeîaient-elles l'amertume indicible éprouvée la \t^ill<', à respirer ces lilas dans le jardin,
ajirès la ("onfid<-nce de Càiilhem? N'était-ce que la fatigue entêtante d'une journée de printemps? L'api)r(X'he de la nuit, l'heure suldile et inquiète l'influençaient-elles ; et rinex])licable liantise du décor, ce que cette pièce avait gardé de sa ])ro]:)re tristesse, au moment où il a\'ait dû emmener Thérèse vers les pays de soleil? (^>uoi qu'il en fût, voilà qu'il se reprenait à songer aux Guilhem, les suivait en esprit, arrivés à présent dans la famille du mari ; il se les représentait forcés de mentir, de paraître unis : triste comédie! Le mauvais charme de Ik>ll aurait-il déjà cessé d'agir sur Thérèse, puisque celle-ci semblait revenue à de meilleures dispositions? Mais, en admettant un changement si
prompt, pourquoi ne se montrait-elle pns plus triste? Alïectait-elle une indifférence quelle n'éprouvait nullement, ou n'aimaitelle plus véritablement son amie? Il y pensait pendant le dîner et la soirée, en lentendant parler chiffons avec Agnès, comme si rien de plus grave ne les préoccupait. Elle avait acheté à Alyette de beaux jouets, elle expliquait à M"** d'Elbé les modes nouvelles ; et devant cette frivolité apparente, il en venait à douter de tout sérieux et de toute profondeur chez sa femme. Non qu'il se plaignît, si elle n'était capable envers d'autres que d'affections sans racine; et cependant il eût préféré sentir qu'elle regrettait Bell, si coupable que fût celle-ci. Mais il vit bien qu'eJle était mortellement affligée au fond, quand on se fut séparé et qu'il l'eut rejointe dans la chambre conjugale. Le masque de grâce expansive qu'elle portait tomba, et ce fut avec des yeux d'une mélancolie fatiguée, un pli de l-vres pensif, rien d'amer, mais beaucoup de chagrin contenu qu'elle vint à lui, mettre la tête contre .son épaule, par besoin de consolation. Il lui dit :
— Je te remercie d'avoir été l)onne pour ma sœur. 'I"n vois, ce n'est f)as bien difïiciK-. Je suis sûr qu'elle t'en est très nn-oiinaissanté.
Rlie le regarda d'un air de doute, mais affectueux.
Il ajouta :
• — ■ Elle est si à plaindre.
Thérè.se dit, sans fiel :
— Elle n'est pas la .seule!
— C'est vrai, dit-il, celles qui font le mal doivent être plus 'malheureu.ses ; du moins elle n'a rien à se reprcx.'her, c'est quelque chose.
Elle leva sur lui .ses yeux profonds, tenaces ; il reconnut le regard de la veille, l'indécision d'un silence gros de pensées ; cela lui produisit un trouble inattendu :
— Pourquoi me regardes-tu ainsi?
Elle hochait tristement la tête en .se mordant les lèvres, comme si elle méditait une dure vérité qu'il aurait dite sans le vouloir.
— Chérie, dit-il ému, de qui crois-tu donc que je parlais? Oh ! ce n'est pas de toi. — Il ajouta tendrement : — Je sais bien que tu n'as jamais fait le mal vf»lontairement ; et qiK'l mal? Ri<-n de grave! Ce n'est pas toi r]ui...
— O"'?--- fit-elle tout bas.
— (,)ui agirais comme M"* Cnilhem et qui déshonorerais un hoiuirte homme? C'est alM/jiiiii ilile, (■<li, se li.r à nin- femme, la
croire pure et fidèle et découvrir qu'on a affaire à une...
— A une?... répéta-t-elle si bas qu'il lui fallut deviner ce souffle au mouvement des lèvres.
— Le mot est aussi bas quela chose, pouah ! Oh ! je la plains ! je la plains ! fit-il à plein cœur. Je veux bien croire qu'elle n'a pas été jusqu'au bout de la faute, mais vraiment, à ce point-là, le reste n'est plus qu'affaire d'occasion. Oh ! je la plains ! Quel bonheur auront-ils? comment vivre après cela?
Qu'une femme puisse, sans s'en douter et sans songer d'abord à s'en défendre, subir une attraction pour un autre homme, surtout si elle a des griefs fondés contre son mari, s'il ne l'aime pas, s'il la rend malheureuse, si celui dont les égards respectueux la touchent est une nature d'élite, un grand cœur, assurément ce n'est pas moi qui lui en ferais un crime, surtout si elle avait le courage de lutter contre elle-même, de s'arracher lu danger ou de forcer l'homme qui l'aime à s'él(jigner d'elle et à ne plus la revoir! Une telle conduite serait noble, et le mari qui l'apprendrait pourrait en souffrir, mais il devrait être fier de sa femme et lui conserver .son estime. Malheureu.sement, les choses ne .se passent jamais ainsi. Qu'as-tu donc? Tu souffres?...
Les traits tirés, les yeux meurtris, Thérèse souriait, prête à pleurer :
— Ma migraine d'hier soir, ces élancements sont atroces !
— Ah ! fit-il, ix»iné pour elle et pour lui, dans son espoir toujours déçu, d'un rapj)rochement qui les unirait cœur à cœur; et il dit, voilant de bonté ce reprrx-he délicat :
— Est-ce ma pré.sence qui te fatigue?
Si tu m'aimais, chérie, tu ne préférerais pas rester seule la nuit quand ton mari est là I)r)ur le soigner? Autrefois, tu oubliais tes migraines, mes baisers les guérissaient, ou la simple imi:)osition de mes mains. Mais tu ne m'aimes plus, je le vois bien, tu ne m'aimes plus.
Il plaisantait, mais on doutait A .son accent n'était pas sérieux.
— C'est toi, dit-elle plaintivement, qui ne m'aimes pas!
— Moi! pauvre Thérè.se... Ah! non, je ne t'aime pas, en effet? Je suis bien dur, j<" te rudoie !iien. je veux te faire .souffrir, je mv refuse à tous tes désirs, ah ! quel \ ilain mari !
I''t il la serr.iit en souriant et la berçait dans ses br.as <-omjne rn,- < mi faut :
— Mais tu ue vois donc pas, fit-il «^n
baissant la voix, que je t'ainxi ridiculement, chère femme? Si je ne t'aimais pas, est-ce que je souffrirais tant de tes froideurs, de tes sécheresses? mais quand tu veux être bonne, tu ne sais pas, certainement, combien un mari f)eut être épris de sa femme au bout de sept ans, autant qu'au premier jour, bien plus, car il la connaît, il peut se refléter dans ses yeux comme dans un miroir, elle est sienne par la chair et l'esprit ! Pauvre amie, qui donc t'aimerait, si ce n'est moi? Tu m'es si chère, chère dans ton âme, dans ta beauté, dans ta personne! (11 lui baisait les tempes). — rien ne s'oublie de certaines tendresses; et la vie a serré entre nous de tels liens!...
Nous vois-tu nous séparant jamais,
• livorçant? ^
Non, n'estce pas? On vit et ou meurt ensemble, on s'aime, en dépit des froissements journaliers et même à cause d'eux;
c'est si beau le mariage, quand on le considère d'un peu haut. Ne le penses-tu pas?
Elle fit signe que oui, d'une lente inclination de tête, en soupirant ; ses bagues, qu'elle retirait de ses doigts blancs, tintaient une à une, avec un petit bruit triste, dans un baguier de cristal. Jacques devait se rappeler plus tard ces menus détails, et le vague et insolite frémissement de ses nerfs, à cette minute ou, la voyant si pensive et si douce, !>i absente d'elle-même, il avait presque regretté les incidents de crise qui la faisaient paraître, hier au soir, fantasque et mauvaise, mais si vivante! Elle l'inquiétait plus encore avec ce visage d'accalmie; c'est) devant l'eau qui dort qu'on songe aux prochaines bourrasques. Et vraiment, quelques chagrins que leur eût causés la vie, il n'était pas naturel qu'elle fût tour à tour si révoltée ei SI oOUmise, passant de 1 insolence mo-
queuse à l'humilité la plus affligée, changeant de visage et d'âme comme si un démon la possédait, tantôt vainqueur, tantôt exorcisé, toujours à craindre.
« Ah! pensa-t-il, si elle m'aimait seulement ! » Il lui semblait que s'il pouvait» retrouver ces mots magiques, qu'on balbutie dans la nuit, de la lèvre à l'oreille, il la reconquerrait plus et mieux qu'autrefois.-, Elle lui apparaissait si suavement, si mélancoliquement désirable, en ce renouvellement de vie et de chair frêle et neuve qu'elle devait à la convalescence ! Ce serait presque un autre amour, de nouvelles fiançailles avec le bonheur, ce bonheur fuyant, presque saisi à rertaines heures, évanoui tout de suite après, \ fluide à l'égal d'un fantôme, et qui cependant existait certainement !
Que ne pou- V a i t-o n le prendre aux cheveux, ainsi que l'envie câline lui venait de prendre et de lisser entre ses doigts la chevelure soyeuse de Thérèse, qui se peignait devant la glace! Lut-elle dans ses yeux? — - Mes pauvres cheveux, dit-elle! S'il me faut les couper, c'est alors que vous ne m'aimerez plus !
— Ah ! Thérèse, protesta-t-il ému ; quand elle lui disait vous, il avait l'impression qu'elle s'éloignait de lui, se faisait étrangère. Hélas! ne l'était-elle pas trop souvent étrangère, ne le lui était-elle pas restée bien des fois au milieu des plus chers transports? Il se rappelait leurs meilleurs abandons, moins des ivresses de possession que des repos câlins du cœur, une douceur très chaste et incomplète. Car leur amour avait rarement connu l'égarement voluptueux, excessif, les fougues expiées de honte de la passion ; et Jacques avait toujours reculé, soit pudeur ou prudence, dev.int le périlleux entraînement de traiter sa femme
Si elle m'aimait... se répétait-il.
en maîtresse. Il en était même venu à se demander si elle n'était pas froide et de peu de tempérament, ainsi que tant de Parisiennes qui dépensent leur vie nerveuse dans les visites, les courses, les soirées? Cela l'avait rassuré et en même temps un peu déconcerté, au meilleur temps de leur jeune intimité, où il l'aurait préférée moins docile et plus vibrante. Un doute, en songeant au présent, le mordit douloureusement. Certes, nul mari n'avait témoigné à sa femme plus d'égards, nul ne lui avait imposé une tendresse moins gênante, ces derniers temps. Pour(]uoi, revenant à la santé, éludait-elle, oh! habilement et sans en avoir l'air, l'aveu suppliant qu'elle voyait suspendu à ses lèvres? Qu'elle craignît les risques d'une maternité, soit ! Mais cette raison, qui pouvait donner lieu à des scrupules délicats et d'ordre particulier, suffisait-elle à légitimer une existence nouvelle, anormale en somme? Est-ce que cela allait durer toujours ainsi? — Il préféra croire h un retour de grâce et d'amour qui viendrait à son heure, qui amènerait Thérèse a s'offrir d'elle-même. Ne devoit-il j)as tenir compte de la fragilité de ce cher et cruel être, ne pas oublier combien influaient sur elle des variations de santé fréquentes et prolongées? Il se devait de respecter ce qu'il y avait de touchant et d'enfantin sous tant de faiblesse. Tant pis pour lui s'il souffrait de trop l'aimer, tant mieux même : n'est-ce pas le plus sûr garant de sa propre constance pour ra\enir? -- I< ai sons que tout cela !
« Si elle m'nimait... se répétait-il, et il ajoutait : ^ — Elle m'aimait autrefois! »
Ce soir-là encore, il s'en alla d'elle le coeur gros d'affection inassouvie. Souffrance profonde, mal de désir étouffé, dont la langueur participait de ce léger somnambulisme, de ce songe fiévreux et éveillé que jirovoquaient chez lui, naguère, certaines fins de iournées trop belles, à Naples. certains frissons de malaria. Il essaya de sf secouer, s'interpellant avec une brusque fa miliarité : — Eh bien! quoi donc, qu'est-ce qvii t'émeut? — Une douceur sonsuelle flottait nutour de lui, peut-être un parfum d'œillet blanc qu'aimait Thérèse et dont il avait dû, par distraction, manier le flacon sur sa toilette. De fluides évocations, des contours gracieux dansaient sous ses yeux, certaines ondulations de robes, certains sourires d'inconnues rencontrées en voyage. Des réalités plus pré-cises, inavouables (il n'était qu'un homme, et, en ces longs mois, avait dû céder à fh rar^-s tentations, détHsté'^s a.u.s:5i-
tôt), se représentèrent, anonymes et banales, à son souvenir. Mais il les écarta d'un étirement de bras crispé; il n'avait aimé, il n'aimait qu'une femme ; et le nom de Thérèse lui revint à la bouche avec le goût de fraise de ses lèvres. Le cœur noyé de mollesse et de regrets, est-ce qu'il allait s'attendrir, maintenant, jusqu'à une envie de pleurer? Pourquoi cette angoisse, faite de regret, df désir et de crainte, cette conscience qu'il \-ivait à faux et qu'un danger, lonrhc et inmiincnt, planait?
Par à-coups brus(jues, des giboulées tièdes tombaient, suivies de soleil. I.es bourgeons des marronniers, dans l'avenue, gonflés d'eau et de sève, crevaient, blancs et roses ; les feuilles depuis huit jours semblaient grandir à vue d'œil. Leur vert tendre donnait une sensation d'adorable fraîcheur. Le précoce renou\'eau de Paris s'épanouissait en serre chaude, aux bouffées de chaleur exhalées des maisons pleines, au feu des réverbères, au calorique dégagé par les foules. Jacques, au lieu de ressentir l'allégresse de ces effluves, l'ivresse de rajeunir et de savourer la flânerie, en respirant à j)leins poumons, sentait s'accroître sa pénétrante détresse. Plus rien de l'âme d<- \oyage, de l'âge que l'Italie et la Sicile avaient suscitée en lui, ne subsistait ; les souvenirs même de ce séjour flottaient, .'< moitié évanouis, dans un songe. Comme un homme qui remet d'anciens habits, il reprenait vraiment l'âme trouble qu'il avait laissée, en partant. Poursuivi par l'obsession incohérente d'un malheur, il essayait de le clétermirier, avec l'intuition qu'il saurait, s'il voulait, s'il osait pousser juscju'à ses déductions extrêmes h* problème qui s'imposait à lui, et qu'il écartait, parce (]u'il y a dans le doute, pour certains hommes, un élément respirable. qui leur permet de vivre, oppres ses, anxieux, moins malheureux pourtant que si l'inéluctable réalité leur apparaissait. Ce n'est pas tant lâcheté qu'appréhension nerveuse, peur d'avoir peur ; ainsi craint-on moins une opération chirurgicale que l'angoisse (]ui la précède; les plus braves soldats connaissent cette horripilation, avant l'assaut. Enfant, Jacques, ayant peur dans l'obscurité, fermait les yeux. Ainsi faisait-il à présent. Toutefois, le doute n'est tolérable que jusqu'.î un c^'rtain point, passé kqti'.-l, r-j^^i^'it, cl'loui d'unv demi lueui de
véritr, \fUt saxuir a tout prix. <Jut-il iinjurir d'avoir su. Jacques insensiblement en arrivait là. et une voix insidieuse, ironique et «'olère lui criait : — Ose donc regarder en toi. pauvr«^ homme! Tu doutes d'elle, e'n dépit de toi-même! Con\iens-en seulement,
de regret, ne s'est pas même informé de ce que sont devenues sa femme et sa fille, "t que c'est en pure perte que. par correction autant que par prudence, je lui ai annoncé leur arrivée chez moi. en quelques lignes sans com^ mentaires,sansallusionsàccquis'étaitpasr45?
Oh ! vocs DITES cll.v, kt si ellk accepte.
on ne te demande que d'en convenir!
— Non, non, protestait-il, pourquoi douterais-je d'elle? Est-ce parce que je suis envahi par l'amertume et le découragement? Mais n'en ai-je pas le droit, quand je pense à Agnès, à sa vie brisée, quand je songe que )ce misérable, son mari, n'a donné aucun tigiiu do \ic, aucune preu\e de repentir ou
— Très bien, répondait la voix, mais n'essaie pas de te donner le change! Tu aimes ta sœur, tu la plains, tu souffres de ses peines ; mais celle qui est au fond de ta pensée, c'est Thérès^ ; si tu as peur, c'est pour elle, si tu doutes, c'est par elle ; si elle ne t'avait pas effrayé par sa révolte et pins encore rar bon retour de soumission et de
tristesse, tu ne te débattrais pas dans une si mystérieuse épouvante de l'inconnu ! Allons, tu le sens jbien, il y a quelque chose, iJieu sait quoi; tes yeux le soupçonnent, tes narines le flairent, tes mains le frôlent. Faut-il t'aider, tu brûles!...
— Eh bien, quoi! répliqua-t-il irrité, vais-je soupçonner un ami ?
— Allons donc! ricana la voix, tu y arrives, appelle-le par son nom, va : aussi bien tu y j)enses assez : Philippe, Philippe Destelle!
Il balbutia, [)erdant pied :
— Admettons, il se... enfin, il aurait aimé Thérèse. Mettons Jes choses au pis : il le lui aurait dit. (^ue fee serait-il passé do plus, puisqu'il est parti. Et cllcï
— Elle?...
— ... Ne l'a jamais aimé! Je l'aurais vu, je l'aurais su. Mais non! Elle était jalouse de mon affection pour lui, elle l'a vu partir sans regret, peut-être même avec .soulagement ; elle ne s'est jamais étonnée de la rareté de ses lettres, de leur laconisme, car je l'ai toujours connu ainsi, il aime les gens, mais il écrit peu. Si lliérèse avait été troublée par sa présence ou par son départ, je m'en serais bien aperçu à quelque symptôme, à moins que... cette tristesse si disproportionnée, si suppliante, si honteuse d'elle-même...
■ — Tu brûles ! cria la voix.
— Oh ! comment pourrais- je croire cela ? Elle aimerait, ai-me-rait Phili})i)e, purement, fidèlement quant à moi, en se défendant contre elle-même; elle l'aimerait? Fi, fi donc! Je rêve... Est-ce que jamais elle m'a donné lieu?... Oui, je sais bien, on a dit... — Oh! le monde est i)lein d'ignominie!—-que Ferrand m'avait protégé parce (|ue... J'en ai ri, Thérèse a pleuré, Ferrand lui-même s'est mtyqué d'tine si infâme calomnir! Eh bien alors... Si cette idée de Ferrand amoureux et... aimé de Thérèse, - ah ! vraiment, c'est trop bête ! — nous a paru grotesque, comment pourrais-je sufi)oser cjue, s'appliquant à Philipi-e, une ineptie pareille, que je suis seul ici à forger, serait, je ne dis pas possible, mais seulement vraisemblable? Mais Thérèse ne l'aime pas. ne 1 a jamais aimé, le pauvre garçon! Elle est étrangement triste, je le vois trop, mais pourquoi ne souffrirait-elle pas de la vie mal fahe, de notre entente instable? Qui sait, aimer un être "- suffit pas pour le rendre heureux ; on se connaît peu soi-même, je crois être doux pour elle et ne fais souvent que l'initer; elle interprète mal mes
silences et mes paroles, c'est de ma faute sans doute : il y a des incompatibilités d'humeur désolantes. C'est pour cela qu'elle est si triste ; et puis, sa lente convalescence, sa faiblesse... elle a vu la mort de près, cela reste dans l'âme, elle craint que sa beauté ne se flétrisse tôt... la beauté des femmes, c'est leur vie, leur raison d'être... elle a peur de la mort, au.ssi. Voilà qui explique tout, qu'allai.^i-je imaginer pour me torturer? C'est cela, rien que cela?
La voix se taisait, mal concaincue peutêtre, mais réduite au silence. Halluys reprit:
— Le printemps m'étouffe, j'ai le cœur gros, l'insomnie me tourmente; nos nerfs sont wni- ])auvre et bizarre mécanique ! Du bromure ."i l'orange amère, de longues lua relies, I';iir des F louves seulement, et je n'aurais i)lus de pareilles ])en.sées. Je hais P.aris, avec- .son agitation éphémère : ah! le grand hori/on qui s'étale sous la terrasse du parc, le large cirque des prés et des bois, couronné d'épis, avec la rivière qui coule si lentement! (^uand le soleil meurt, les cimes sont jaunes comme l'or, et l'on voit le ciel descendre dans l'eau verte et rose. Aux Flouves, je monterai à cheval, j'apprendrai à Thérèse à monter ; depuis si longtemps elle en a envie ! Nous galoperons .sur les allées de mousse des bois de Thiè\Tes ; nous boirons du lait dans les fermes. Elle sera toute jolie sous son chapeau d'homme, le feu aux joues ; et avec la lielle santé, la gaîté lui reviendra. Pauvre Thérèse!...
— A la bonne heure ! Nul doute, en effet, que l'air de la campagne ne lui convienne mieux, comme cà... tiens (curieuse ressemblance!), comme à M™® Guilhem !
S'en remettre aux bienfaits des champs et à l'exercice salutaire, c'est ingénieux de ta part... et prudent. D'autres affronteraient \\n^ explication, sauraient au moins à quoi s'en tenir. Pourquoi ne regardes-tu pas Thé rèse dans les yeux, ne l' interroges-tu pas? Tu n'as rien à risquer, puistjue tu es si sûr d'elle!
Et la voix ajoutait :
— Tu as donc peur? Tu préfères souffrir? A ton aise!
Madame [iric monsieur de ^■(>uloir bien descendre au salon, ^int dire Blanche, frès pimpante dans sa robe noire de camé riste, avec un tablier brodé et de fins souliers. Plus coquette que sa sœur, elle semblait plus distinguée, plus au-dessus de sa condition, dont il la savait humiliée, au fond. Tl demanda si quelque visite était là, ^ u;tlc lr uie du thé. Elle re^-undit ;
■— II y a M"^ de Jonquiers.
Jacques, qui ne Taimait gutre, fit une moue d'écolier que la jeune fille n'eut pas l'air d'apercevoir, bien qu'amusée intérieurement.
— Eh ! venez donc, cher monsieur ! s'écria la dame dès qu'il fit son apparition dans le salon, venez rassurer votre femme qui a peur de vous déplaire, en me promettant de cenir de moitié avec moi un bar, à la fête de charité que nous donnons le 28 de ce mois. On se déguisera; M""*^ Halluys sera charmante. Je la vois très bien en costume de pavsanne boiième, avec une coiffe d'or, veste brodé(^, la jupe courte sur de petites bottes rouges. Rappelez-vous quel succès elle a eu, il y a deux ans, en Javanaise!
Hlle parlait très vite, la tête renversée en arrière, toisant les gens avec un regard ac éré ; sa bouche mince ne lui donnait pas l'air bon. Elle devait une fausse jeunesse iï ses frisons brunis de henneh ; mais, de ])rès, la peau de son visage sec et écaillé de poudre de riz la révélait sans âge ; elle avait d'ailleurs des enfants mariés. Jacques répondit en souriant :
— - Mais que Thérèse décide; elle n'a à consulter que son plaisir.
— Oh ! vous dites cela, et si elle accepte, derrière mon dos vous lui ferez une scène? Oh ! tous les maris sont des tyrans ! Voyez ce Gui 1 hem !
Vx dt^vant le haussement de sourcils intrirngatif d'Halluys :
— Ah! vous faites l'ignorant. Allons, \ous savez mieux cjue moi que ce Guilhem menait une vie ds polichinelle. Il tromjtait sa femme ; et quand elle s'en est aperçue, il" y a eu une scène épouvantable. Elle voulait divorcer; il l'a battue comme plâtre, et il l'a emmenée chez ses parents pour que ceuxci s'entremettent et la décident à se réconcilier avec lui !
Elle ajouta :
— Du moins, c'est le bruit qui court, et cela ne m'a pas étonnée; car si la femme paraît un peu légère, lui a tout la mine d'un vilain homme ! Alors, c'est dit, je compte sur vous, n'est-ce pas?
Et elle se tourna vers Thérèse, tandis que Jacques, mentalement, l'envovait au diable, a\ec ses fêtes de charité, ces mascarades qu'il détestait, ces commérages à tort et à travers, cette rage de paraître inff)rmée, même sur des gens qu'elle n'avait jamais vus.
— Non, je vous assure, disait Thérèse, je ne puis vous promettre. C'est trop fati-
gant ; ma santé ne me le permet pas. D'ailleurs, nous serons en pleins préparatifs de départ ; peut-être même n'attendrons-nous pas les premiers jours de mai pour aller à la campagne.
— Comment, vous n'assisteriez pas au Grand-Prix? s'écria M"'' de Jonquiers avec un étonnement réel ou simulé, on ne savait lequel ; car elle jouait constamment la comédie, et souvent avec l'air de se moquer d'elle-même.
— Non, vraiment, ça ne m'amuse plus, dit Thérèse,
— Cher monsieur, surveillez votre femme; elle est plus malade qu'elle ne le dit. Les potins la laissent froide, le Grand- Prix ne lamu.se plus. Quelles distractions lui faut-il donc? Alors, sérieusement, cela vous intére.sse, la campagne, ma chère, ces grand' 1 arbres bêtes, ces paysans rapiécés, cette odeur de fumier, ces longues heures vides à attendre l'arrivée du facteur et les nouvelles? A propos de nouvelles, qu'est-ce que j'ai appris? Notre diplomate. Ihomme aux yeux jaunes... comment donc?... M. Destelle, votre ami, n'est-ce pas? fit-elle en lorgnant Halluvs.
Il répondit simplement :
■ — Oui, madame.
— Il se marie. Il épouse là-bas une Américaine millionnaire, toute jeune, qu'il aura fascinée en la regardant comme ça! CEIle grimaça, d'un air d'indolence ironique, fronçant légèrement les sourcils et montrant les dents; c'était tellement la caricature de Destelle qu'Halluys sourit.) On en parlait hier au cercle, m'a dit mon mari. Après cela, on dit tant de cho.ses ! \'e prétendait-on pas qu'à son arrivée à Washington, il s'était mis à jouer avec fureur et à perdre tout son argent? Le petit Chambert nous contait aussi que M. Destelle fumait le haschich. un vice qu'il avait rapporté de son séjour à Constantinofile. Enfin, s'il se marie, il aura tous les bonheurs : pas de beaux-parents, de lielle-mère; une orpheline, belle au possible. Quoique, vou? savez, je me méfie de res réputations de beauté toutes faites, moi. Et \ous ?
Thérèse n<^ répondit pas. orrupép ^ décoiffer la théière de sa mitre de velours \iolet et à y verser l'eau du samnvar.
— Non, non. ma chère; j'ai déjà pris deux tasses : je ne dormirais pas de la nuit !
Et M™* de Jonquiers ajouta :
— D'ailleurs, je me sauve; voici une heure que je bavarde. -Alors, vrai, votis ne viendrez pas à notre fêle? Ne dites pas non
encore; vous viendrez et vous serez une des plus jolies !
On annonça une visite : M""^ Alberti, femme d'un magistrat. Jac«iues, profitant de la diversion, prit congé de M'"'' de Jonquiers, qui resta afin d'épier la survenante, .iprès l'avoir toisée à son entrée d'un de ces <-(iups irœil féminins qui emhrnssent tout,
Kl.I.E L'Ar.r.OATPAnNA. jnRQirATT PAI.IKR, I.E IUOOAHU.V JJKSCKNDUK.
le nu
la position scx^iale,
la tr.ilrtt.
la rorliUH>.
« !.;) inéchanlo femme! pensait-il en S(^roii.int 1rs t'p:iult-s, hors du salon. Pounjuoi a-t-elle parlé de Destelle? Avait-elle quelque intention? » Il n'eut pus plus tôt songé à cela, qu'il fut effravé des idées qui lui venaient : « Allons, je suis fou. Quelle raison
aurait-elle eue de le nommer? Elle n'est pas méchante; elle est bête, sottement taquine et railleuse. (Des intonations d'elle lui revenaient et le crispaient.) C'est si facile, cette méchanceté-là; les enfants et les singes la pratiquent. L'indulgence, la bonté sont autrement difficiles. Philippe se marierait donc? Il doit y avoir quelque fondement a ers on-dit. Pourtant, il m'aurait écrit, ce me semble; oui, il aurait pu m'écrire : l'amitié a ses exigences. Mais... il a toujours été si bizarre! Philippe marié, voilà qui le changera : une jeune femme, des enfants... Eh bien! tant mieux, .si cela est vrai; je m'en réjouis de tout mon cœur. Qu'il soit heureux, pleinement heureux ! Cependant, il aurait bien pu m'écrire ! Bah ! cju'il soit heureux ! Si sa femme est bonne et tendre, si elle sait le comprendre... J'aimerais la connaître. Sans doute, il l'amènera en Europe! Philippe marié! Il (^roit donc maintenant au bonhc iir, ce nihiliste ! »
Et il se répéta qu'il était très content; mais alors, pourquoi ce doute pénible sur l'oubli, l'ingratitude et l'insécurité de.s plus mâles affections? Pourquoi le mot triste et charm>ant du philosophe grec tout à couj) revenu à sa mémoire : (t Oh! mes amis, il n'y a point d'amis » ?
— Bah! bah! re])rit-il plus gaiement, il a bien autre chose à faire ; ce n'est que dans le malheur qu'on pense à ceux qu'on aime. En vérité, vc»ilà une bonne nouvelle. Estelle vraie, seulement?
Sans qu'il sut pourquoi, un allégement lui venait; il n'avait plus de poids sur la poitrine. Un dîner qu'il avait accepté au restaurant, parce que Ferrand y serait, cessa de l'ennuver d'avance et lui parut une dis traction agréable. Il se surprit, quelques minutes après, à fredonner un air, et ses mouvements avaient quelque chose de plus vif et de plus libre. « Ne pas oublier, se dit-il, de parler à Ferrand de la bourse du jeune Riunbert dans un lycée de Paris! » Cela lui rai^pela un billet envo\é par M. de Malerte, demandant qu'on remît au surlen demain l'essai de l'attelage de Serboy. Il revit les \isages des dames Dunlop et leui majesté ojiulente. Tl rei>ensa à son dînt^. au m<'nu gfxumnnd, aux hommes qu'il v trou\rr;iit : d'.ilvM-d Ir srn.itriir Bam-in- A'oise, qui les traitait ; le b;in<|Mirr /ermann ; T''<>rr;ijxl : le peintre Odels, et le (^omique Nicolet. di' la Comédie-Française. Il achevait de s'hnbiller quand Thérèse entra. Tl b regarda; elle avait une barre de bouf-
france nii front, son air non plus ('1-Kif;rin, mais de mécontentement irrité. Cela paralysa, d'un raidissement nerveux dont il n'était pas maître, leffusion qui le portait à lui parler cordialement, à s'entretenir avec elle de Philippe. <• Pourquoi rrst-elle ainsi? » se dit-il. Comme toujours, il pressentit qu'elle nllait s'en prendre ;i lui.
— Tu es prî-t de bonne heure! dit-elle ; il te tarde donc bien de quitter la maison?
— ■ Je compte prendre Odels chez ^ui, en passant; nous descendrons à pied les Cl\amps-P>lysées.
Elle demanda, d'un ton indifférent :
— Quelles femmes y aura-t-il à ce dîner ?
— Aurune. ti! le sais bien, j)uisqu'il n'y a que Zermann de marié!
il la connaissait si bien, la savait si méfiante, si jalouse de toute preuve d'indépendance qu'il donnait! Comme s'il en abusait, vraiment !
— Odels, qui sait tout, me dira s'il est vrai que Philippe se marie.
Il l'examinait attentivement, en disant cela. ï^lle ne le regardait pas, les yeux fuyants, sa mauvaise souffrance plus mar- (|uée sur les traits.
— I.e dîner ne sera pas amusant pour moi. ee soir ! dit-elle.
i-'.t comme si elle avait honte de le faire souffrir par cette allusion au peu d'entrain d'Agnès, elle sourit avec effort, et dit :
- Ce n'est pas une raison pour que in ne t'amuses pas. Nicolet vous fera rir^^.
Kt elle-même eut un rire court et inquiet.
— ■ Allons, va, dit-elle, et sois sage.
Cela le fit sourire. Tl l'embrassa, la sen tit dans ses bras vivante et se prêtant à son étreinte, puis, soudain morte et toute froide.
— J^onsoir, ma folle, ma chère folle, dit-il en lui reprenant tendrement la main fx>ur la quitter sur une impression affectueuse.
Elle lui sourit, en lui pressant faiblement les doigts et l'accompagna jusqu'au j)alier, le regarda descendre en lui souriant avec une expression de plus en plus vague; il .se retourna pour lui sourire une dernière fois; elle avait alors un air de détresse obscure et profonde, si profonde que cela lui fit mal dans l'âme.
Halluys, rentré très tard, n'osa aller embrasser sa femme qui dormait, probablement. Il s'était couché, mais h peine endormi, une clarté l'éveilla. Dans un sursaur d'hallucination, il aperçut Thérèse au pied du lit ; toute habillée, un I-n^ugeoir en main, <-lle le regardait fixement.
Une seconde de cauchemar suffit à susciter des péripéties innombrables, l'illusion de la durée et de l'espace agrandis comme une trame magique; entre son réveil et son haut-le corps, se pressa un tumulte d'idées folles : le feu avait pris à l'hôtel, ^I. Eorget venait d'être frappé d'apoplexie, Thérèse allait partir dans la nuit pour toujours ; sans cela, se serait elle habillée complètement? Mais à la lividité de son visage, à l'éclat de .ses yeux brûlés de larmes, à son attitude humble et brisée, il comprit qu'elle n'avait fait que sangloter depuis qu'il l'avait quittée, et que le malheur qu'elle venait lui annoncer ne concernait qu'elle et ne frapj^^rait que lui. Il muimura :
- — Qu'y a-t'l? Tu n'es pas souffrante?
Elle contivuïiit ù le regarder, bouche close et rigide. Devant ce silence, il eut tellement l'intuition que les affres d'une passion, qu'un calvaire se préparait pour eux, que, sans parler, il se vêtit, obéissant à l'intime pudeur qui voulait qu'il fût correct et en défense pour recevoir le coup, au lieu de l'attendre lâchement dans son lit.
Thérèse avait posé sur une table son bougeoir, qui, flans le tremblement de .ses doigts, résonna contre un encrier de verre. De la voir si effrayée, avec une expression de désespoir, il oublia tout ce qu'elle lui avait fait souffrir, tant de jours et de soirs j)areils; pour ne plus se rappeler qu'urn^ chose, c'est qu'un lien fort et indisso!ul\Iie l'unissait à cette femme, à laquelle enl;je toutes les femmes il avait juré protection et assistance, qu'il avait épousée volontairement, librement, pour le bien et le mal, la riches.se et la pauA'reté, la santé et la maladie, la vie et la mort. Nul autre que hii n'était son défenseur, son guide, son frère et son maître ; quoi qu'elle eût à se reprocher, quelque faute qu'elle eût commise, elle ne pouvait se confier qu'à lui ; seul, il devait l'absoudre on la condamner. Une émoti<«i presque religieuse, l'oubli des sensations inférieures, des trivialités de l'instant, ce lit défait, la pain-re clarté de ce Iwugeoir, ce qu'il V avait de misérable dans leur rhabillement au milieu de la nuit pour parler do
Qn'Y A-T-II. T Te N'ES PAS SOnFFRANTE î
rhoRos tprriblos nu honfrusos — car c'était cela, oui, c'était cela ! — cette émotion surhumaine souleva Jacques au-dessus de luimême. Il s'arrêta devant cette femme, lui prit les mains, et les pressant pour qu'elle relevât les yeux sur lui :
— Eh bien, Thérèse...
Elle essayait faiblement de retirer ses mains, elle avait rentré sa tête dans les épaules, et son visage s'imprégnait d'une tristesse telle, qu'il lui semblait qu'elle maigrissait, pâlissait, se spiritualisalt à vue fl'oeil ; ce n'était j)lus la cruelle femme de tout à l'heure, mais la Thérèse humble des jours de convalescence ; elle perdait corps et devenait une âme de mélancolie; et il avait la. sensation qu'elle descendait, s'enfonçait avec lui dans un puits d'ombre, vers des liml>es ou des ténèbres pâles. C'était très doux, et si pareil à une agonie qu'il se sentit mourir, eût voulu ne plus se réveiller. Mais le < liarme cessa, il se retrouva au milieu de la chambre, Thérèse devant lui, et le malheur imminent parlait dans ses yeux, pleins d'une pitié qu'il devinait être pour lui.
— Parle, dit-il, en essayant de sourire. Mais elle secoua doucement, lentement
In tête; de gros soupirs i'étouffaient, et de loin en loin une larme lui coulait sur le visage. Il lui pressa les mains plus fort, murmura :
■ — ■ Aie confiance, je t'en prie.
Elle se taisait ; ses mains, naguère brûlantes, étaient de glace; et elle avait l'air si frêle, si près encore de la maladie pendant laquelle il avait craint de la perdre, qu'une jiitié l'attendrit. Pour qu'elle ne restât point debout, il l'attira vers le lit. la fit asseoir au bord du matelas, comme si l'intimité du lieu, le symbote de cette couche réservée au renos, aux tendresses, à l'orgueil des conceptions, à l'angois-se des maternités, au charme flcjlent des convalescences, comme si l'apaisement contenu dans la fraîcheur des dr:^os et la mollesse des couvertures, douces au sommeil, devaient, par l'éveil d'une de ces mystérieuses correspondances qiri s'enchevêtrent fies choses aux âmes, dégonfler le cœur de Thérèse et ouvrir sa bouche à l'aveu qui l'oppressait.
— Chère femme, murmura-t-il, à qui te confieras-tu, si ce n'est à moi? Personne n*' t'aime comme moi, ne vonrlrait davanta^^e te savoir heureuse ! Si je t'ai peinée — (m est maladroit, sauvent, sans le faire exprès! — jamais, crois-le, ce n'a été sans le regretter. Nous étions jeunes quand nous nous sommes mariés; ignorant la vie manquant d'expé-
rience, notre apprentissage a été difficile, nous nous sommes heurtés sans le vouloir ; mais presque tous les ménages ont passé par là, et les meilleurs sont ceux qui ont le plus souffert. Il n'est jamais trop tard, sois-en sûre, pour tirer de la vie ce qu'elle contient de bon, de sûr, de vrai. Rappelle-toi, quand je t'ai épousée, malgré (il faillit dire : malgré ma mère!)..., qui m'y forçait, sinon que je t'adorais? Nous avons eu un grand malheur, Fancy...
Elle cacha sa tête contre son épaule ; là. elle pouvait entendre battre, à grands coups, ce pauvre cœur d'h(jmme. Il la crut amollie, vaincue, et frappant plus a\ant :
— Notre Fancy... Mais nous sommes jeunes encore, ma chérie; l'avenir nous reste, sains et forts comme nous sommes; n'avonsnous pas eu déjà l'espoir déçu, mais si doux, d'un .second enfant? (Elle tressaillit.) Car les enfants seuls, vois-tu, complètent et sanctionnent le mariage; nous en aurons, et tu aimeras tellement cette autre Fancy, ou ce fils que nous désirons tant, oui, tu les aimeras tellement que tu ne comprendras plus que tu aies pu, pendant si longtemps, craindre de les voir naître !
— Oh ! fit-elle, convulsive, raidie d'un spasme et gémissante, nous n'en aurons plus, oh! non... jamais. Si tu savais, oh 1 mon cher mari ! . . .
Elle s'était rejetée sur lui le tenant h ])leins bras, enfouissant la tête plus avant dans sa poitrine; il avait ses cheveux à hau- (<-ur de ses lèvres et se détourna de leur parfum, car un soupçon sajis forme, sans nom, pareil à un assassin invisible contre lequi-l on se débat dans les ténèbres, l'étreignait à la gorge.
— Pourqiioi, den>.anda-t-il d'une voix altérée, dis-tu que nous n'aurons plus jamais d'enfants? sans cette malheureuse fausse couche. . .
— Oh ! tais-toi ! cria-t-elle en s'arrachant de lui avec violence et se cachant la tête dajis ses mains.
Il la regarda, devenu extrêmement pâle, avec un som-ire qui faisait mal à vuir. Ses yeux étaient ceux d'un homme frappé de stupeur, qui cherche, qui va deviner! Il les referma, comme s'il venait d'entrevoir des mfxvstres, et serrant U^s dents, il prit une expression si effrayante qu'elle ouvrit la bouche de saisissement, toujours haletante ; et elle le regardait fascinée, san-s pouvoir détourner les yeux de cette torture qu'elle causait.
■ — Maintenant , dil il avec im grand sou-
pir, et la regardant à un pouce du visage, maintenant il faut parler, Thérèse !
Il dit cela d'un ton décisif, maître de îni
flONFIWnE, JK T EN PRI
à prés^^nt : pendant une seconde, il avait failli se jeter sur elle, la violenter comme une brute, lui arracher les mots de force ou la tuer avant qu'elle ne parlât, tant ce qu'il avait imaginé était monstrueux ; mais ce n'avait été qu'un éclair rouge ; l'idée de la toucher, seulement du petit doigt, la sentan'; si faible, lui faisait horreur ; il pouvait l'anéantir d'un coup de poing, l'étrangler entre «lix doigts, précisément à cause de cela elle lui était sacrée. Qu'avait-il cru d'ailleurs? Qu'avait-il supposé? Il ne le savait plus, comme on oublie un cauchemar affreux, mais qu'on sait avoir été affreux. — Parle, dit-il, je ne te regarderai pas si mon regard te gêne : préfèros-tu me parler tout bas? No prolonge pas inutilement ma souffrance, je sens bien que tu vas me dire quelque chose d'abominable ; qu'est-ce qui te retient? Est-ce la pitié? N'en aie pas, je t'en supplie, car le doute m'est à présent insup-
portable. Auj-ais-tu peur? Ne crains rien, tu m'es si chère... Allons, ne fût-ce que pour toi-même, du courage! Vide ton cœur, tu seras moins malheureuse après. Il y a de la noblesse dans certains aveux, et je t'estimerai au moins pour ta franchise!
— Mais tu ne- m'aimeras plus, fit-elle avec désespoir.
— Eh bien ?...
Elle fit un geste d'impuissance, alla vers
la table; il crut qu'elle allait prendre son bougeoir et s'en aller, et il lui barrait déjà le passage; mais elle regardait l'encrier d'une si étrange façon, qu'il eut pitié d'elle :
— Aimes-tu mieux érrire? Elle parut indécise, il jeta
une feuille de papier sur le buvard :
— Ecris, dit-il avec autorité.
Elle s'assit, resta immobile un instant, hypnotisée par la blancheur de l'a page, et tout à coup elle prit sa plume qui se mit à courir avec un grincement insaisissable. Elle ne s'interrompait que pour essuyer ses yeux. Il s'était mis à marcher de long en large, les mains derrière le dos ; il comptait machinalement ses pas et regardait son ombre sur le mur. Tel un homme à qui l'on va amputer un membre, il se disaii : « Du courage, cela ne sera pas long! » En même temps, il sentait au cœur ce froid paralysant de la terreur, pire que la mort. Il pensa : « Il me restera toujours la ressource de me tuer ! » Et s'étant avisé que son pas. à travers le parquet, pourrait être entendu par M. Forget, dont la chambre était juste au dessous, il s'arrêta net. La mèche de la bougie charbonnait, Thérèse écrivait toujours. Il la regardait tourner la page avec une curiosité mécanique, se demandait, par une préoccupation ridicule et bizarre, si elle aurait suffisamment de place pour ce qui lui restait à dire. Il pensait à des choses enfantines, des petits souvenirs de sa vie, il revoyait un coin obscur du vieux jardin de Eyon qui lui fni sait peur, lorsqu'il avait six ans; de là, sa ])ensée remonta à son père et ;\ sa mère ; il revit celle-ci, grande et pâl'\ louiours vêtue de blanc et étendue sur une chais<' longue. Son père lui témoignait des égards d'un autre temps, d'une grâce surannée et touchante, annonçant quand elle entrait dans le salon : — Messieurs, voici la reine! et il
alhiit lui offrir \e bras et la conduire jusqu'à sa place, où il s'inclinait devant elle en lui baisant la main. La belle chose que cet, amour de deux êtres se respectant, n'ayant qu'un cœur, tïdèles pendant trente années ! Il les évoqua, avec leurs doux et sérieux visages, du fond de la mort où ils s'étaient effacés; et il avait honte pour lui et pour eux, dont il aurait dû préserver la mémoire de toute atteinte ; heureusement, ils ne vo}' aient pas, n'entendaient pas, n'étaient plus...
Thérèse laissa tomber sa plume et sans se relire plia le papier. Jacques étendit la main; elle le regarda d'un air suppliant, na- \ré et humble; et dans son hésitation, dans If geste par lequel elle obéit, ses yeux, qu'il regardait comme sïl y lisait un arrêt de mort, exprimaient une pitié si fraternelle, quelque chose de si tendre et de si noble la transfigurant, qu'il sentit descendre sur lui la vertu de cette pitié féminine qui le tuait, mais en le plaignant. Comme il allait lire, elle redevint femme, et cette pudeur, qui ne meurt jamais chez les plus avilies, lui fit dire, d'un accent irrésistible de prière :
— ■ Pas devant moi, si tu m'as aimée!
L'instinct brut, la colère, l'orgueil outragé, allaient lui faire crier : — Reste là, jusqiî'au bout! ■ — ■ et la ployer sous sa main rude, la retenir aux poignets, mais l'indicible pitié triompha encore, et aussi, pourquoi ne pas l'avouer, son horreur du mélodramatique, son sens raffiné du ridicule et sa volonté de rester digne. Il la regarda allumer un des flambeaux de la cheminée, pour qu'il ne restât pas dans l'obscurité; en remplissant ce petit acte vulgaire et bêlement éloquent, — presque tous les actes de la vie le sont aux heures pathétiques! — elle secouait la tête, d'un mouvement vague et plaintif; elle sortit sans le regarder, et il la laissa aller, vit même se refermer avec soulagement la porte. Alors il aspira longuement l'air, d'une grande gorgée. Gui- Ihi-m, il se le rappela, en avait fait autant, dnns cet arrêt de bête ou d'homme traqué, r\u\ prend un nouvel élan avant d'aller souffrir plus lr)in. Le papier satiné était doux sous ses floigts. et lui rappela la petite feuille d'arbre, si amère quand il l'avnit portéti à sa bouche! Si l'on croyait aux presst-ntiments !... 11 i)assa la main sur son front, tout comme fîuilhem encore! Et il lut ces phrases, que la longue écriture de Thérèse .ivait haché-es, en jambages enfantins qui desœndjient, sombraient uniformément,
comme si son cœur avait sur cette pente :
« Mon cher mar
roulé,
« Ce que j'ai à t'avouer est si affreux, et ma peine est si grande à la pensée de ce que tu vas souffrir, que je ne sais comment j'ai le courage de te faire cette confession. Pourtant il le faut, car je ne puis plus vivre; le remords m'étouffe et j'ai horreur de moi. .Si je ne me suis pas tuée, c'est que je n'en ai pas eu le courage; du moins j'espérais mourir pendant ma maladie et cela aurait mieux valu pour nous deux. Tu m'aurais legrettée, tandis qu'à présent mon sort est dans tes mains, et quoi que tu décides, ce sera bien. Pendant le séjour de M. Destelle à Paris, cet homme, que tu croyais ton ami, m'a détournée de toi. Comment cela s'est-il fait, je ne parviens pas à me l'expliquer, il me semble que c'est une autre que moi qui a agi. Ai-je été abusée par ses protestations d'amour? est-ce parce que j'ai cru qu'il souffrait réellement et qu'il se tuerait comme il le disait? est-ce parce que j'étais irritée contre toi, tout en t'aimant, à cause de notre mésintelligence, parce que tu venais de sacrifier encore à ta sœur une partie de ta fortune? Je ne sais pas, je ne peux pas me rendre compte de l'entraînement auquel j'ai cédé. Pendant deux mois, j'ai vécu un cauchemar de fièvre, et quand je m'en suis réveillée, je n'étais plus digne de toi. Cet homme qui t'aimait, qui t'aime encort% qui était affolé du regret de sa faute, me méprisait, moi, qui n'étais pas moins désespérée que lui ! Ce que j'ai éprouvé n'a pas de nom, car je n'avais jamais cessé de t'aimer, et c'est ce qui fait mon tourment, car tu ne le croiras pas; et si je te dis que je t'aime plus que jamais, tu me mépriseras davantage. Et pourtant c'est la vérité!
« Je voudrais m'arrêter. mon bien-aimé, mais je ne puis, il faut que j'aille jusqu'au bout de ma honte. Quand tu as pu croire qu'il s'était fait im grnnd changement dans ma sanfé, et que tu te réjouissais de l'espoir qui en résultait, le châtiment m'accablnit déjà, et bien atroce, je te le jure, car je vivais dans un doute tortunnt ; et préférant tout que de supporter une maternité dont l'origine aurait pu laisser un soupçon, j'ni commis, à ton insu, les imprudences qui ont amené dès le début mon accident. Cette chute dans l'escalier n'a pas été involontaire ; personne ne me vovait, j'ai fermé les yeux et suis tombée ; je crois que j'espérais mou-
rir. J'ai 9-mti en essayant de me relever une grande douleur et je me suis traînée jusqu'à mon lit, où les pertes m'ont surprise et délivrée; que ne m'ont-elles emportée tout à fait ! Que vas-tu penser de moi ? Ah ! si j'avais pu garder ce secret toute ma vie! Mais cela m'était devenu imposible, et quand y-' te paraissais si triste, à Naples, c'était de te voir si bon pour moi et de penser à mon ignominie. Vingt fois j'ai failli parler et j'ai reculé devant le mal que je te ferais ; tu semi)lais si heureux de me voir revenir à la santé, tu me disais avec tant de tendresse que tu m'aimais et je t'aimais tellement, que cela me crevait le cœur de t'entendre, je rt^poussais la. tentation qui me brûlait les Irvres ; même, ma crainte était de me trahir dans mes nuits de fièvre, et cette idée m'effrayait au point que j'épiais ton visage avec angoisse, en me réveillant. Depuis notre ren- «rée à Paris, tu as pu me croire redevenue mauvaise, gâtée par l'exemple de M"'*' Guilliem, je cherchais à m'étourdir sans y arri-
K'rrouT a c<>i;i', ki.i.i: I'Iup sa ii,i ,mio.
ver, et «v soir inénu-, rpiaiid jr suis \Tnne d.ips ta rhambre .'t (]Ur j'avais c<s taçuiis qui tont pf'iné, rcst que jf' souffrais d'être si
indigne de toi. Ce que tu m'as raconté de Guilhem m'a bouleversée; à l'idée que tu pourrais découvrir de moi une chose pareille, quoique bien avant le départ de M. D... tout ait été fini entre nous, j'ai compris que je ne pourrais plus continuer à vivre dans un mensonge de tous les instants, et je me suis levée et suis venue à toi, résolue à tout te dire. Maintenant que c'est fait, je \oudrais presque que tu ne m'aimes pas, que tu me méprises trop pour souffrir à cause de moi ; car l'idée que tu souffres i>arce (]ue tu m'aimes me tue, et cependant c'est ma seule consolation! Tu peux me renvoyer de la maison et tout dire à mon père; quand je pense à lui qui m'a tant gâtée, et surtout à toi. mon bien cht-r mari, je ne sais plus que devenir, je deviens folle. Oublie-moi si tu ])eux, maudis-moi: i]uoi qu'il arrive, rien ne pourra m"em]iêrher de rester flans le (•(eur :
« Ta TiiF.Rr.sr;. n
Jacques crut d'abord rêver. « ?211e veut m'éprouver, pensa-t-il. Quel horrible jeu ! » Et il frissonnait. A mesure qu'il poursuivait, le vertige lui tournait la tête et il se sentait trébucher dans le vi(]e et tomber ainsi qu'en rêve. C'était la même horripilation et le même brisement imaginaire. 11 se réveilla ~ avec un rire iueonseienl.
])romenant sur la chambre.
sur la table, sur le lit, là où sa femme se tenait un ins tant auparavant, un regard affreusement trouble. Et. (v- - pendant, il ne rê\ait ])as.
non, ii ne rêvait pas. Il se dit : — Eh bien! le malheur est tombé et je vis toujours !
— Tl s'étonnait de ne pas souffrir davantage; semblable à un homme qui, épargné par la foudre, se relève vivant et se tâte, il respirait encore, bien qu'un étau serrât ses temjies et sa poitrine jusqu'à la nausée.
— Mon Dieu! fit-il. 11 ne trouva que cela, puis un délire iniiibillonnant et furieux se déchaîna en lui ; il \it du sang! Un couteau, et il aurait tué Thérèse, tué, tué! en boucher ivre, en bourreau fou! Ah! mi.sérable, odieuse femme, poupée sans cœur, boue vivante!... Dans les bras de et- voleur, ah! de cet ami scélérat, de ce faux visage!... Tl l'avait baisée sur la hiouche, ah ! il lui avait ri de ses maii-
— Mon DiKi; !
viiises dents, il l'axait tenue sur ses j^enuux, ah! ah!... Et chaque fois il eût voulu crier sa torture, d'un long cri ! — Mari stupide, niais, aveugle! Avoir cru que Destelle n'aurait osé lever les yeux sur elle qu'en tremblant, se serait éloigné généreusement plutôt que de la troubler, respectant l'ami qui l'avait accueilli sans méfiance. Pauvre dupe ! est-ce que la loyauté, l'honneur, cela existait? Etait-ce plus et moins que des mots?, Destelle protessait-il autre chose? Et elle, comme elle l'avait trompé, avec cet air de franchise qui lui faisait dire : — Ma Thérèse n'est pas vile! — Ah! ah! (Il éclatait de rire.) Oh! non, pas vile pour l'épaisseur iVun cheveu, ah ! ah ! pour le claquement d'un ongle sous la dent ! Prostituée, plus vile que celles qui se vendent pour du pain ! ''^'/IIp, créature de luxe, qu'il laissait s'épanouir dans l'oisiveté, parée de robes et de bijoux, tous ses caprices satisfaits, ne lui demandant en retour qu'un peu de fidélité et de pudeur. Ah ! belle pudeur, vraiment, et qui ne permettait à l'esprit aucun doute absurde, aucun pauvre leurre : il ne s'agissait pas, oh ! non ! d'un de ces adultères romanesques et voilés qu'on lit dans les romans et devant lesquels la délicatesse des lectrices s'efforce de garder quelque illusion! La faute, pas même déguisée, avait éveillé, dans l'impur mystère des boues char iielles, une vie. Le doute même dont elle s'accusait à cet égard la déshonorait cent fois plus que la plus flagrante certitude! Un partage inavouable, des lèvres humides encore qu'elle apportait à ses baisers, tin <'nrps tout froissé, et ce (lue la jalousie se représente de plus obsédant et de plus ignominieux, allons, c'était com])let ! Rien, jusqu'au demi-crime, n'y mancjuait, l'anéantissement furtif du péché, presque immédiatement il est vrai, et à cette limite devant lanu<-llt' l'expertise médicale et la casuistique judiciaire eussent hésité : mais, ignoré des bnnimes, devant la conscience absolue, cet acte désespéré en était-il moins honteux?
■ — Elle l'a expié, puisqu'elle a fnilli mourir? objecta une voix très humble, mais il la repoussa bic^n au fond de sa conscience. Ah! que Thérèse fut morte plutôt! Que n'était-il mort lui-même auparavant! Penser à cela était si affreux, et le supplice s'en accroissait dz seconde en seconde jusqu'à un tel paroxvsme. qu'il murmura, égaré :
— Bien, bien, j'aime mieux mourir! et il répétait : — Mourir! cherchant des yeux une arme pour se frapper. Il march:i xers la fenCtrc a\cc l'cuxic Jl te uiLiii'itci, cl la
I)rescience singulière et ironique qu'il n'en ferait rien, non par lâcheté, mais par on ne sait quel inconcevable attachement à sa douleur, quelle fureur de se martyriser encore, quelle volupté amère d'épuiser tout ce qu'un homme peut éprouver, sans mourir ! Ce qu'il ne prévoyait pas, c'était l'indicible amertume que lui inspireraient la nuit, le ciel étoile, la fraîcheur de l'avenue déserte jusqu'à la monumentale assise de l'Arc de Triomphe. En bas, l<j jardin obscur lui envoyait l'odeur niolle des lilas. Des réverbères, des vitres éclairées s'espaçaient dans le noir des rues et des maisons ; des voitures de maraîchers, lointaines, roulaient vers les Halles. Il lui sembla qu'il était seul à souffrir dans l'immense ville endormie. Seul ? Eh bien! et Thérèse? — Oui, elle souffrait aussi, mais pas autant que lui, certainement!... Et pendant qu'il se penchait pour apercevoir les lilas dont le parfum évoquait une douceur de femme, son cœur défaillit, sa poitrine creva. Ne pouvant pleurer, il rfdait, agonisant dans les ténèbres: et ses yeux, secs et brûlés, appelaient en vain les bonnes et chaudes larmes, dont le flot lave et purifie la douleur !
Ce que fut cetre nuit jus(ju'au gris de l'aube et au lever du soleil, Jacques ne le sut même pas. Des intermittences d'accablement suivies de rage furieuse, des éclipses totales de conscience, puis des retours de lucidité si térébrante et si aiguë qu'il semblait que sa faculté de penser et de sentir fût décuplée, l'angoisse d'une veille de mort .avec le cadaxre sous les yeux, des attendrissements puérils, et tout à coup, à certaines \isioiLs, la fange dfe son être soulevée jus- (|u'aux bas-fonds, cela et bien d'autres impulsions encore le ballottaient de l'idée fixe au tourbillonnement du doute, de la certitude et du désespoir.
— - Qu'est-ce que je fais là? se demandait-il, ma place est auprès d'elle. Avec <iuelle joie je vais lui cracher mon mépris ! Je la hais! Pourquoi l'ai-je épousée?
\)u'est-ce qui me forçait à me jeter tête baissée dans mon malheur? Il en était de plus belles, de meilleures, de mieux élevées ; j'aurais pu en épouser de plus riches, offrant toutes les garanties que la société attache au mariage; et bêtement, j'ai épousé par passion cette enfant gâtée, grandie sans la surveillance d'une mère, aux côtés d'un père faible qui, tout en gardant la dignité de son intérieur, était dominé au dehors luir une infiueiKe é<iui\-oque. S;ms doute, elle n'est IML, i'j.[Hjn..abL de ■^<^\d, ni du '^duii^ et des.
neil's maternels dunt elle a tiup hérité. Mais rhomieur, la tui juiee, des liens rendus sacrés par l'habitude, moins encore, le respect de son corps!... Quoi, cette femme qui se baigne du matin au soir, qui ne supporterait pas un grain de poussière sur sa robe, qu'un rien offusque... ÏNIais non, cela n'a rien de réel, je délire, c'est impossible, ou alors il n'y a plus rien de vrai, la Thérèse que j'aimais n'a existé que dans mon imagination, je vis depuis sept ans avec une autre temme qui n'a ni son caractère, ni ses qualités, ni son âme! Cela surtout, cette révélation de l'être inconnu qua chacun porte en soi, ce qui jaillissait d'effrayant sous cette instabilité des apparences les plus sûres, le déroutait affreusement. A qui se fier désormais^, quelle bouche et quels yeux ne mentaient si celle qui était son cœur et sa chair avait pu, pendant des mois entiers, lui sourire, lui parler, manger son pain, jouir de son luxe, vivre comme si de rien n'était.
— Oh! qu'elle lui avait bien menti! Et cependant, est-ce qu'il n'aurait pas dû la soupçonner en la voyant si triste?,.. Bah! comédie ! Triste de quoi, du départ de son amant, sans doute? Son amant! ce mot, il le prononçait comme dans une langue étrangère, sans en comprendre tout le sens, ni ce qu'il contenait de my.stérieux, de répugnant, d'abject. Mais où, quand, comment l'avaient-ils trompé? Il cherchait quel jour, quel soir il aurait dû lire, sur la mine embarrassée de Destelle, ou dans les yeux nn'ur- Iris de Thérèse, l'indice. Alors, l'envie de savoir le brûlait, il se Aoyait courant à la chambre de sa femme, la sommant de palier, lui arrachant jusqu'au dernier mot sa confession de honte, en une scène haletante et tragique comme on en voit sur les planches du théâtre. Ah ! ah ! cela le faisait rire ; mensonge, mensonge du roman et du drame ! Aurait-il jamais supposé un aveu aussi simple, aussi bourgeoisement simple, et la plume courant sous ses yeux^ et le bougeoir allumé en piirtant, toute cette misère et ce ridicule des choses? Il jeta un coup d'œil sur lui-même, sur son déshabillé de nuit, et s'apparut grotesque. « Quel visage devais-je faire? se demanda-t-il, comment me jugeaitelle en ce moment-là? » Et de sentir qu'un aussi mesquin nmour-propre pouvait subsister en un tel effondrement de vie, il s'estimait misérable et piteux. Parfois, tel qu'un homme qui se noie remonte à la surface de l'eau, il reprenait en suffoquajit sa respiration, revoyant le jour.
-. — Je vis, bc disail-i!, c'cbt bien moi^ que
peut-il y a\oir de l'hangé, ai-je jjerdu une parcelle de moi-niCme, en quoi suis je déchu? — Et aussitôt, il se sentait avili et souillé d'une tare visible, telle qu'un crachat ou de la boue sur la t'igure. Bah ! imagination, folie de se déclarer defhonoré ; est-re qu'il était au pou\oir d'un être quelconque
Il MAUG11.1 VERS LA FENÊTRE AVEC L'eNVIE DE SE l'UÉCIPITER.
de lui retirer son honneur? Quoi, ]jarce qu'il aurait plu à un misérable de lui voler s;i femme!... Oh! les grands mots de roman' Eh non! Philippe n'await pas volé Thérèse, ou alors elle y avait fort bien consenti ; et dans la vision affolante qui se levait pour lui de leur complicité adultère, il ne savait vraiment s'il exécrait plus l'homme ou la femme! D'abord, une haine sauvage l'avait exaspéré contre Philippe ; tout ce qu'il y a de contradictoire dans l'affection, les réticences les arrière-pensées qu'on garde, les sévérités ou les ironies qu'on inflige mentalement à l'ami le plui^ chei; la cui]i;cien':c de
ses infirmités physiques et de ses inf^'iorités morales, cette lie du cœur, Jacques eûtj voulu la lui cracher au visage. Des injures atroces, ravalant le traître aux animaux vils, le traînant dans i'ordure, lui étaient échappées, qui, au lieu de le soulager, ne lui laissaient que la honte d'un abaissement inu- ' tile. Si encore Destelle eût été là, et non aq loin, protégé par cette immensité de mer, cette distance qui soulignait vraiment, d'une mociuerie insultante, l'impuissance du mari ! Ah! s'il eût été là, si Jacques l'avait tenu face à face, il lui aurait... Quoi donc? Que lui aurait-il dit? Que lui aurait-il fait? Dans le tremblement de rage qui lui crispait les mains sur une lourde table, halluciné par <ette présence imaginaire, \-oyant réellement le blême visage de Philippe, ses grand yeux jaunes, son sourire de loup, il restait jéant, sans paroles, étouffé par le sang qui lui montait à la gorge. Non, non, il n'aurait su que lui dire! L'aurait-il frappé seulement, à main ouverte ou fermée, en plein visage, afin de se battre à mort, en quelque i)arc, sous l'œil de témoins silencieux qui divulgueraient ensuite le déshonneur de Thérèse et le sien? Il ne savait, non, en conscience,, qui l'aurait emporté, de l'instinct de brutalité aveugle ou du respect de soi-même qui lui eût retenu peut-être le bras, même envers lin indigne; car cet indigne, il l'avait aimé tfiulrement, en dépit de l'alliage que coml)orte toute amitié, et il ne l'avait pas seulement aimé, mais admiré pour sa supériorité, son intelligence, sa noblesse d'âme! Et vraiment, c'était drôle!
De tout autre, cela lui eût semblé moins amer. Une femme mariée est un objet de convoitise, un fruit rare et défendu par les risques à courir, le \ague péril. Combien de gens avaient dû convoiter Thérèse, depuis leurs meilleurs amis jusqu'aux passants in fonnus! Mais que ce fût Philippe (jui la lui eût prise, l'ignominie lui en paraissait arcrue, au point qu'il se révoltait contre la monstruosité, l'impossibilité d'une ])areille chose. 11 savait trop pourtant que tout homme a des apjjétits de t';iu\e. est une bête (!(■' proie et de luxure : il s;n-.iit ce cjue le \ernis du monde cache de boue originelle, et :nec quelle franchise cynique se confessent les hommes les plus réser\-és, les plus délicats d'apparence; mais Philippe? L'avoit-il cru différent dos autres et meilleur? Voilà donc quelle lâcheté hypocrite, quelle astuce scélérate voilaient cette amitié presque fraternelle, cette intimité d'élite, ce que l'aristocratie de la i>ensee donne de grâce aux
rapports familiers, et ces airs de respect, et' cette discrétion si loyale! C'était si soudain, si inattendu, si invraisemblable qu'il n'y avait pas de mots pour rendre ce qu'il éprouvait d'amertume; d'un air de lassitude écœurée, il remuait lentement la tête, la bouche pleine de fiel. Parfois il se levait, faisait un tour ou deux dans la pièce, et se rasseyait. Un désarroi de fièvre et de torpeur hébétait ses mouvements. Il avait refermé la porte et les rideaux, sans savoir pourquoi ni à quel moment. Il s'était jeté sur son lit, enfonçant sa tête et ses yeux dans l'oreiller, mais il s'était relevé aussitôt. Il se surprit tout à coup à tailler ses ongles avec de petits ciseaux; il entendait sonner les heures, et, prenant froid, il perçut un élancement de rhumatisme à ses épaules. Il s'efforçait ensuite de fixer sa pensée sur le dîner qu'il venait de faire aux Champs-Elysées, avec Ferrand et les autres, il revit le masque grimaçant de l'acteur Xicolet, entendit la grosse voix joviale du sénateur Baurin-Voise. Ce dîner lui faisait l'effet de remonter à plusieurs années, un abîme le séparait de la minute présente. Son cœur battait vite et fort, en horloge de vie, lui rappelant que le temps passait.
— Il faut agir! pensa-t-il, et il répéta machinalement : agir, agir !
Les pulsations de son cœur grandissaient par saccades, il les écoutait, supposant un brusque arrêt, la rupture d'un anévrisme, quelque mort subite qui le libérerait, glissé sur le tapis ; et il s'abîma dans la douceur de ne plus être, goûta le néant. Thérèse le pleurerait-elle, quels amis le regretteraient? Gisant sur le tapis, la tête à l'angle de la cheminée, un bras replié, dans une pose sympathique ; ô ridicule acteur! Et la lettre quil oubliait, qu'on trouverait sur lui, qu'on lirait, cette lamentable confession qui, su<; • le certaines gens, indifférents ou envieux, U-s ferait tant rire! Une petite sueur lui eu vint au dos, il se représentait les commérages, les sourires, les clins d'œil moqueurs. Sentir sur sa poitrine l'affreux papier lui causa une brûlure acre, il rêva de cachettes invisibles, d'une flambée qui eût anéanti cet .iveu vivant, dangereux comme un être, «^t qu'il pourrait, s'il le voulait, retourner contre celle qui l'avait signé, car il eut cette pensée très basse, mais seulement la durée d'un éclair. Il se ressaisit de la lettre, voulut la relire ; une telle pitié lui vint pour lui-même, aussi pour elle, qu'il ne put sui\rc les mots, à travers le voile d'eau qui lui brouillait li vue. Et il lépétait désespérément :
— Il faut ngir, pourtant!
Mais comment? Affronter Thérèse en finir avec ce qu'il lui restait à savoir, épuiser son malheur et en sonder tous les bas recoins, en balayer l'ordure, voilà qui s'imj)Osait, et ce n'était pas le moins terrible. Comment prendre un parti, avant cette scène d'explication dont l'aveu n'était que le prologue, la souffrance préparatoire à une bien autre torture? Affronter Thérèse, ah! c'était le mot ; et combien il eût préféré être coupable, se reconnaître envers elle les pires torts : ce ne lui eût pas été une plus grande angoisse de s'approcher d'elle, les yeux baissés, le cœur contrit ! Avec tous les droits justes ou injustes que lui conférait sa situation, il se sentait si humilié, si amoindri qu'il lui fallut un effort pour se redresser et se dire : « Ah çà, mais, qui donc est l'outragé, d'elle ou de moi? C'est elle, j'imagine, qui doit craindre ce premier heurt de nos regards et de ma présence? » Oh! sans doute et il était cruellement le maître de la chasser, cette lépreuse. Bien plus, il l'eût tuée, sur le coup de folie du premier instant, qu'il se serait trouvé, sans doute, des jurés pour l'absoudre. Un grand froid, à cette idée, tomba sur son coeur. Que d'autres maris, à sa place, s'armant d'un couteau ou d'un revolver, se fussent rués en assassins, assouvissant dans le sang leur jalousie et le plus ignoble amour-propre, cela lui semblait incrovable. mais si simple, si radicalement et si naïvement simple, qu'il admirait presque, d'un regret d'envie, de tels êtres d'instinct, aux impulsions soudaines et irrésistibles, lui que paralysait la réflexion immédiate, et à qui un dédoublement constant montrait les conséquences, les risques, les regrets de tout acte, sitôt conçu. Mais, de cela, il n'était pas question ; blesser ou frapper Thérèse, lui? Il l'aimait trop pour cela, ou pas assez peutêtre ! Et il se demanda s'il l'aimait encore? Un déchirement si affreux, pour toute réponse, se fit en lui.
qu'il porta les mains à son front, d'un ge.ste d'agonie, avec une envie farourhe de crier. Mais, soudain effaré, il se prenait à écouter le silence de la maison endormie ; il avait cm entendre un bruit parti de la chambre de Thérèse. Que faisait-elle toute seule, si seule? Il la supposa malade, se roulant en une crise de nerfs ; ou bien, désespérée, qui sait, si?... Elle conservait dans son cabinet
de toilette un flacon de laudanum, dont quelques gouttes lui assuraient le repos, les nuits d'insomnie; pourvu que!... Il ricana : non! non ! elle ne s'empoisonnerait pas plus qu il ne s'était jeté par la fenêtre. Qu'en savait-il pourtant, pourquoi la juger d'après lui? Ne souffrait-elle i)as dej)uis des mois? Cet aveu spontané ne succétjait-il pas à des jours et à des nuits d'irrésolution, d'angoisse; n'était- CL- pas une manière d.' suicide, n'y avait-il pas fallu un rare et douloureux courage? En cela du moins, si coupable qu'elle pût être, en cela, oui, elle avait agi sans bassesse! ()ue de femmes eussent gardé un tel secret, fussent mortes bouche close ! Elle avait parlé cependant. i)arce riue la chose l'étouffait^ rien ne l'y forçait que sa conscience aux abois, et pour d'autres que pour lui, trop ulcéré j)Our rester impartial, elle avait fait acte noble, acte plein de confession et de repentir. Cela lui créait, en tant i]ue mari,
— Tl. FAfT AT.IB ! rFXfA-T-IT,.
des devoirs, une réciprocité d'atlltuile et qu'clciue effort de hauteur d'âme dont la première j)reuve était d'aller la rejoindre sur l'heure; <Mr, impuissant à lui ]iorter un ré-
confort ou une consolation, il pouvait du moins souffrir auprès d'elle; et qui sait si cette souffrance en commun ne serait pas plus élevée, plus efficace que cette égoïste et stérile douleur de solitaire, tournant et piétinant dans sa chambre de prison ?
Cela le décida, il n'avait déjà que trop tardé.
La nuit pâlissait à la fenêtre, pourtant ce n'était pas encore l'aube. Sortir de chez lui, suivre le corridor, étouffer son pas sur le tapis, passer devant la porte d'Agnès, songer combien elle le plaindrait, si elle savait, entrer cher Thérèse non par sa chambre, mais s'y glisser par la porte en recoin de la garde-robe, tous ces actes s'accompagnèrent pour lui (le fièvre lucide, d'une sensation de cauchemar vécu. Il entra, l'aperçut, et il lui sembla que son cœur s'arrêtait.
Il la dévisageait et elle baissait la tête; mais quand il fut auprès d'elle, elle releva les paupières et ils se contemplèrent un grand instant, avec l'envie indécise de rire ou de pleurer, tant les déroutait l'angoisse de ces sensations inconnues. L'obsession de rester digne hantait Jacques, aussi fut-il soulagé de ce qu'elle penchait à nouveau la tête, les yeux rivés sur le tapis, la gorge soulevée par un lent et profond halètement. La voir souffrir, humiliée et humble, lui donna du courage, et en même temps cela lui crevait le cœur que sa Thérèse fût tellement avilie.
— Mais, fit-il à voix très basse, est-ce que c'est possible?
Peut-être espérait-il encore qu'elle avait menti, par une cruauté absurde, inventé ce conte, en un inexplicable coup de folie. Il ne douta plus, quand elle jeta sur lui ce n'gard de j)itié désespérée qu'elle avait eu, en lui tendant sa confession.
'I"u me détestais donc bien ? dcmanda- ) 11 avec amertume.
I*".lle se'oua la tête en silence ; et dans le mouvemi-nt de .ses lèvres il lut cette réponse navrée :
Oh ! non !
Il <iit un sursaut, son amour-propre à vil :
— - Tu m'aimais, sans doute! ricana-t-il. Ah ! oui, tu m'aimais !
Il la vit courber plus bas le front; et fermant les yeux, car cela lui faisait mal de la voir, il balbutia :
— Non, je l'aurais vu de mes yeux, je ne l'aurais pas cru ; tu me le dis, et je ne peux comprendre que ce soit vrai. Voyons, c'est impossible I Toi, toi!... lu m'inspirais
une telle confiance, ta loyauté me paraissait sacrée... la sienne aussi! Oh! vous avez été habiles ! Mais, si tu as su si bien dissimuler, pourquoi n'as-tu pas continué jusqu'au bout? J'étais heureux, ne sachant rien. Quelle raison avais-tu de m'avouer ta faute?
Elle répondit bien bas, en secouant la tête, épuisée :
— Je ne pouvais plus vivre, j'étais...
(un petit hoquet sanglotant coupa sa phrase) trop malheureuse !
— Tu avais donc honte?
Elle se mordit les lèvres, et les yeux mourants, elle sou])ira du fond du cœur :
— Oh! oui!
— Eh bien, décida-t-il, presque malgré lui, tu n'es pas vile; je te remercie (elle coula vers lui un singulier regard) de me forcer à le reconnaître !
Il ne put contenir son rictus nerveux, suivi d'un douloureux petit rire.
— Quoique... Ah! m'avez- vous bien trompé! ai-je été assez votre dupe! Deviezvous vous moquer de moi !
— Oh! fit elle, d'un élan de protestation blessée.
— Pourquoi avoues-tu maintenant?
gronda-t-il d'une voix courte et furieuse. — I/idée folle venait de lui naître qu'elle avait ])arlé parce que Destelle .se mariait, qu'elle en était jalouse et désespérée, qu'elle vendait le secret, comme les complices des larrons et des criminels, par vengeance, lassitude, horreur de Philippe et d'elle-même!
Il ajouta, si ému cjue ses mains tremblaient, et qu'il ne savait pas ce qu'il était capable de faire, si elle lui répondait oui :
— Tu l'aimes encore, n'est-ce pas?
Elle secoua la tête et répondit avec tristesse, mais fermeté :
— Non!
— Non? Et depuis quand ne l'aimes tu plus?
Elle nt» réjiondit ]ias tout dt^ suite, il répéta sa question avec une insistance si âpre, nn'elle balbutia :
• — Depuis... Aie pitié, je souffre tant.
— .\\\\ fit-il, et après un silence: — Mais tu l'as aimé?
Elle cacha sa tête entre ses mains. Il insista :
— - Tu l'as aimé, tu lui as dit que tu l'aimais, tu t'es... Il t'a t<Mnie dans ses bras...
Son gosier .se ferma, ses dents se serrèrent, il ne put plus articuler un mot; elle assistait à cette agonie, impuissante et égarée.
' — Dîs-moî donc que tu l'as aimé ! criat-il tout à coup.
— Oh! gémit-elle j elle fit effort pour avaler un sanglot et murmura :
— J'ai cru l'aimer, ça été un songe, une folie, je ne me comprends pas moi-même. Sitôt coupable, j"ai compris que je ne l'aimais pas.
— Pourtant vos relations ont continué I
— J'étais folle!
Un besoin affreux de
savoir le torturait, une curiosité d'inquisiteur, une rage de se déchirer le cœur :
— Combien de temps a duré cet amour ?
— Je... je ne sais pas.
— Tu ne sais pas?
Il la regardait avec un air étonné, un peu fou :
— Destelle a passé neuf mois à Paris ; ce n'est pas, j'imagine, du premier jour... A quel moment s'est-il déclaré?
Elle se taisait, il devina :
— C'est pendant mon voyage à Londres avec Fernand ! Je me suis absenté pendant trois semaines. Il en a profité?
Il lut l'aveu sur son visage, et cessant de la regardiT, il se retourna \cis le mur, contemplant avec
surprise une Adoration des }}ia,(^cs, une copie d'un T,uini. «-onimp s'il ne l'avait jamais vu.'. 11 d.inanila du ton le plus naturel qu'il put :
-— Tu lui as cédé tout de suite?
Comme elle ne répondait pas, il fit brusquement volte-face et lui jeta au visage :
— Chez moi, dans cette chambre?
Il regardait le lit, elle devint plus pâle encore, sa figure parut se décomposer, elle
dit seulement avec un désespoir résigné, qui le toucha :
--- Tu ne me croiras plus jamais, maintenant.
Mais tu l'as aimI
Elle cacha sa tête entre ses mains. Il insista
— Si, fit-il plus calme, je te croirai, j'ai tant besoin de croire que tu ne me mens ])his. Mentir avec ces yeux, ces lèvres, (vt air de franchise! J'étais si sûr de loi! Et pendant des mois, des mois!...
Achève, c'est pendant mon absence à Londres?
Un silence parlant ; il reprit, faisant un
grand effort pour prononcer les mots avec
indifférence :
= — Quand je s-uis revenu, tu... lui appartenais déjà?
Elle se débattit ainsi qu'en un cauchemar, et se faisant violence pour parler :
— Non, j'ai résisté, j'ai cru que je pourrais l'aimer sans cesser d'être honnête, que... il s'éloignerait à temps, c'est... beaucoup plus tard, quelques semaines avant son départ, que., oh!
— Alors, c'est chez lui?
Il comprit qu'elle n'en dirait pas plus, il avait honte de la torturer ainsi, et cependant il fallait qu'il sût :
■ — Les autres fois, c'était chez lui aussi?
■ Elle ne répondit pas; il la regardait
immobile, paralysé; et il croyait, tant sa
souffrance était atroce, toucher le fond de la
détresse humaine. Il hochait la tête douce-
heure, ce qu'il faisait dans cette chambre. Une bobèche, que la flamme d'une bougie consumée léchait, éclata dans le silence. Tous deux tressaillirent. Il s'étonnait de ne plus reconnaître la Thérèse qu'il avait aimée, dans ces traits de cire fondue, aux creux d'ombre. Il la plaignait infiniment, se plaignait lui-même en soupirant ; et tout à coup, d'un geste d'attendrissement dont il ne fut pas maître, il lui posa les mains aux tempes, lui releva le front, la força à soutenir son regard. Elle ne put supporter la violence douce de ce contact : ses larmes jaillirent de source, vives et chaudes, sur ses joues.
— Pauvre, murmura-t-il, pauvre, pauvre!...
Elle bégaya :
— Tu ne me pardonneras jamais?
Il se tut, torturé de nouveaux doutes, parce qu'il venait de songer au déshonneur de Guilhem connu, livré à la merci des servantes et d'un chantage : il se vit marqué au front d'un stigmate ridicule et ignominieux, insulté d'un nom grotesque ; chacun savait son malheur, ses amis, les
V) ' indifférents, les domestiques euxmêmes ; on en parlait dans le ; monde, on en riait au cercle ; dans la rue, les passants lui riaient au nez. Il recula, regrettant son instinct de bonté ; et elle sentit, sur la pente où elle roulait, qu'il l'abandonnait, après une velléité généreuse de la retenir.
— Il m'en coûte de te demander ces choses, dit-il, mais je fais appel à ta franchise. Peutêtre quelque raison, que je ne devine pas, te détermine-t-elle à ])aren ce moment. Ce secret, dont tu t'accuses, est-il encore à toi? T'estu confiée à d'autres. M"** Guilliem )nnaît-elle, quelqu'un l'a-t-il surpris? Non, j>ersonne, personne, fit-elle lamentai ilement.
Ainsi cela restait entre eux trois! Mais Philip]->e pouvait avoir parlé, une lettre sur- ])iise pouvait les avoir trahis.
II t'a t'-crit? demanda-t-il. Tu lui as
1t, lui posa les mains aux trmpks, lut releva le front.
ment, d'un grantl air de pitié, si accablé qu'il r)erdait conscience de sa d(rtileur même, se demandait pourquoi il était là, à cette
— J'ai brûlé .ses lettres et les miennes, qu'il m'a rendues.
— Toutes?
— Oui, toutes.
Il sentit le dégoût de cet interrogatoire lui monter aux lèvres, et il restait tant de choses qu'il n'osait direl
— Alors..., tit-ii. — Il allait l'interroger sur la chute dans l'escalier, lui faire répéter, en la fouettant de sarcasmes, quelle avait pu, — ô comble d'humiliation ! — appartenir à deux hommes, mais sa bouche se refusa à prononcer ces paroles ; il ricana seulement, d'un vilain rire â])re que coupa le bruit d'un pas dans le corridor. La pendule marquait six heures du matin. Les bonnes réveillées descendaient pour leur service du jour. La vie recommençait autour d'eux, et ils prêtaient l'oreille pour l'entendre. Jacques quitta sa femme sans la regarder, et il regagna sa chambre à pas muets, sans être vu.
— Eh bien! c'est ainsi! se répétait-il pendant l'affreuse journée, suivie de la plus cruelle nuit, qui suivirent ces scènes. Il faut accepter le fait accompli. Que je le veuille on non, que j'essaie d'en douter contre toute évidence, l'irréparable est là ! Prenant pour vrais ses aveux, si incomplets dans leur arrachement, si elle n'aime plus Philippe, elle l'a aimé. Je suis ce que quantité de maris sont, ce que, comme eux, je n'aurais jamais cru devoir devenir, je grossis de ma personne une ridicule et innombrable confrérie. C'est amer, c'est avilissant, c'est grotesque, mais il faut en prendre son parti. Sans doute, pour un sceptique, les consolations ne manqueraient pas ; quelle femme, en effet, n'a commis en pensée l'adultère? I-a plus pure n'échappera pas, du moins, aux traîtrises du sommeil, et en songe, tromjiera son mari. Si Thérèse avait aimé Philipi)e sans lui céder, ne me sentirais-je pas moins dépossédé d'elle, puisque son cœur, .ses pensées, toute son âme soulevée hors d'elle eussent été vers un autre? Est-ce l'abandon de sa [personne qui doit exciter en moi cette jalousie, ce désespoir qui me torturent? Mais lù commence et finit cet abandon? Du jour où il aura pressé sa main, son bras, effleuré ses lèvres (ah! souffrir ainsi), du moment qu'elle lui aura laissé lire dans ses yeux, tout au fond et de près, — est-ce qu'un autre homme, vraiment, peut sans complicité infâme mirer ses veux en ses yeux, à <>lle? — déjà elle lui appartenait, bien avant la faute définitive! Non, non! Ce n'est pas sans raison qu'on a appliqué le nom d'adultère à la consommation de cet acte si vil, si bas, si stupidement instinctif, si crûment animal que nous ne pouvons le concevoir qu'enve-
loppé de poésie menteuse, d'illusion préalable, voilé par une récipro<|ue et indulgente tendresse, ou emporté dans le coup de foudre dune grande passion! Quelle misère!
Un frisson furtif, un souflle de vie aveugle au profond de l'être, ont suffi à faire d'elle une créature de prostitution et à me bafouer dans l'opinion des hommes, de ceux même qu'afflige une tare semblable! — Il la maudissait et Philippe avec elle, tout son coeur se tournait en haine. En même temps, l'aveu spontané qu'elle avait fait, la pitié qu'elle inspirait par sa grâce de convalescente, le désarmaient; il se sentait impuissant, bras liés, tremblant au fond, sans se l'avouer, à l'idée de la perdre, déchiré entre des rêves de vengeance et des tentations de pardonner qu'il écartait, comme honteuses.
— Avoue-le donc, lâche! se disait-il.
quand tu lui as relevé la tête entre tes mains, tes mains tremblaient; elle t'était abominablement chère, tu l'eusses piétinée de rage ou broyée d'amour dans tes bras; il se passait en toi quelque chose d'inexplicable et d.monstrueux; quels tristes regrets, si un regain de honte et d'orgueil ne t'avait soustrait à l'amollissement dangereux, à l'hébétude presque voluptueuse de votre douleur ! Ce qu'il V a d'ignoble dans cette ialousie nue tu éprouves, cette horreur à l'idée qu'un autre homme que toi a connu ses caresses, c'est que ces sentiments égoïstes et furieux essaient de te faire prendre le change, de te persuader que tu l'aimes encore, même coupable, même salie! L'aimer, allons donc, tu la méprises trop pour cela !
Plus il se l'affirmait, moins il en était fx^rsuadé; et ne pas savoir, ne pas se comprendre en ce chaos du cœur, courir aux extrêmes et se l'f'rdre dans un dédale de pensées contradictoires, le harassait et le navrait. Comme un homme qui sort du spectacle de l'agonie, de la mort, de l'ensevelissement d'un être aimé, est repu de tristesse, saturé de fatigue, a soif de ne plus entendre, de ne plus voir, que ce soit fini, effacé, oublié, il lui échappa ce cri : — « Ah! que je voudrais être à demain, rien qu'à demain! » En attendant, il fallait vivre de la vie de tous les jours, se prêter à son va-et-vient banal, ses contacts, ses conversations, se donner un maintien libre et sourire, la mort dans l'âme. Ce fut là le plus pénible, des heures fertiles en écœurement, en surprises, en humilations de toute nature !
Le supplice commença en se retrouvant, avant le déjeuner, en présence d'Agnès. Ne lui avait-il pas semblé déjà qu'Antoine avait
baissé les yeux en le voyant : lui fallait-il donc affronter la pitié ou l'ironie des domestiques, ces témoins muets, ces espions im-
Devant l'attitude de sa sœur, assise sur un canapé, le buste droit, les mains jointes.
prévus? Ah! si d'autres savaiciil! Peut-être Agnès avait-elle eu des soupçons, elle aussi? Sûrement, elle allait lire sur son visage la vérité. 11 ne l'aborda qu'avec crainte, examinant son visage pâli, ses yeux beaux et tristes, son douloureux sourire; affinée par la souffrance, elle devait avoir l'intuition qu'il souffrait; si, avec une lucidité de voyante, elle allait deviner, lui parler de cela comme d'une chose connue d'elle, ancienne déjà ! Certes, il en éprouverait une humiliation atroce, mais comme, ensuite, le premier flot de douleur et de larmes épuisé, ce serait doux et réconfortant, la pitié dolente de cette âme blessée, le baume de ces paroles fraternelles, la vertu de ces silences jx^ndant lesquels, entre des mains tendrement unies, passe un fluide de douceur et d'amour! Ce ne fut qu'un éclair d'illusion,
il se reprit aussitôt, avec une sorte d'effroi, comme s'il s'était pressenti, se fût deviné prêt à défaillir dans les bras de sa sœur, à lui tout avouer. Oh ! qu'elle ne sût jamais ! Elle le plaindrait, sans doute, mais il lui en paraîtrait un peu avili; et quelle arme de mépris cela lui mettrait en main contre Thérèse! Elles ne s'aimaient pas, sous leurs apparences cordiales; fallait-il trahir la plus coupable et donner à celle qui était demeurée honnête une telle supériorité? Il ne voulait pas qu'on pût toucher à Thérèse ; il eût moins souffert s'il avait été persuadé que cet abominable secret ne sortirait jamais entre les trois intéressés, ne serait jamais soupçonné, divulgué. Il ne supportait point l'idée que sa femme pût être publiquement déshonorée ! Ce fut presque avec une méfiance injuste, une réaction de sourde hostilité qu'il examina Agnès, tout en lui parlant, d'un ton faussement" gai, de la visite de M™^ de Jonquiers, dont il disait forces menues méchancetés, par rancune. Devant l'attitude de sa sœur, assise sur un canapé, le buste droit, les mains jointes, la jupe faisant angle aux genoux et retombant sur ses bottines qu'elle rentrait, i:)ar pudeur naturelle, il laissait descendre sa pensée sur l'amour qu'elle avait éprouvé pour son mari, sur les réalités de cet amour, essayait de se la représenter n'aimant plus M. d'Élbé, prenant ou ayant pris un amant, ravalée en tout à Thérèse, avec laquelle son corps, fait lui aussi pour la séduction et la maternité, une grâce différente, mais également féminine, des infériorités de race et de sexe l'appariaient : — Pourquoi, elle aussi, n'aurait-elle pas un amant? se demandait-il avec une amertume envieuse, et la honte aussitôt de cette gratuite injure, car il la savait très pure, très droite, ayant plus que lui encore l'âme de leur père, si juste et si grand. M. Forget entra, et Jacques souffrit encore, et autrement. Le baron avait l'air soucieux :
— Qu'est-ce que Rose ni';q)i>ren(l, Thérèse est souffrante? Elle ne déjeunera pas avec nous?
Agnès regarda son frère, un peu sur- I)rise qu'il ne lui en eût rien dit; Jacques dut feindre de savoir et balbutia :
- - Oui, elle ;i i)assé une mauvaise nuit; de la fièvre, une indis])osition passagère.
Il éprouvait une gêne mêlée de honte, choqué de ce que Thérèse attirât l'attention
5ur elle; réfléchissant pourtant quelle pouvait bien être réellement malade, il l'excusa :
— Je vais téléphoner à Rousselot de venir, dit le baron, (]ui salarmait aisément dans sa tendresse pour sa fille.
Jacques nosa s'y opposer; le docteur devait, depuis leur retour, examiner M™* Halluys; mais rfx:asion était singulière et le moment mal choisi ; l'ironie des choses l'exigeait-elle ainsi? Agnès s'inquiétait, l'interrogeant; il dut répondre, nouvelle fronie:
— Ce n'est rien, rien de grave!
La petite Lise heureusement entrait, elle se jeta dans ses bras. Il la souleva, l'embrassa, enfouit sa tête dans le petit cou blanc et les cheveux de chanvre et d'or ; le fin corps tiède, sans os, pliait dans son étreinte; il se réfugia dans l'âme innocente, le regard pur de l'enfant.
— Eh bien! dit le baron qui rentrait, mettons-nous k table sans elle ! Et avec cette galanterie qu'il n'abdiquait jamais, il offrit son bras à Agnès. Jacques, la main de Lisette dans sa main, les suivait, soulagé un peu, pourtant, de ce qu'il ne sentirait pas en face de lui les yeux de Thérèse, sa présence, ce que l'échange des propos, la familiarité du repas auraient eu, par contraste avec leur tourmente intérieure,
de cruel et de ridicule. Il écoutait le baron commenter les nouvelles politi- ^ ques, un grand scandale financier, et se rappelant avoir eu peur, dans la nuit, que le vieillard ne l'entendît aller et venir au-dessus de sa chambre, il pensait : « Quelle pitié, si le pauvre homme savait! » Mais certaines intonations, un peu gouailleuses de ce " dernier, l'énervaient, un pli de ses lèvres, quelque chose d'indéfinissable qui lui rappelait Thérèse, et aussi le bleu usé de ses yeux, son regard froid et fatigué, spirituel par instant : — Voyons, il est son père, il la connaît, il est impossible qu'il ne se soit pas douté ! Bon pour un ^iari d'être aveugle!... Mais un père! — Tel qu'il le connaissait, il n'aurait point eu d'explication avec sa fille, se serait, peut-être après quelques allusions de reproche ou suggestions de prudence, enfermé dans ce silence de neutralité qui faisait sa force et son repos; mais cette neutralité, vis-à-vis de son gendre, n'eût-elle pas constitué une trahison? On peut être complice en ne parlant pas.
Tout ce que Jacques trouvait de consolant, c'est que cet homme, qui l'aimait, aurait souffert de voir sa fille compromettre sa sécurité personnelle, le bonheur de son mari. Mais pourquoi le soupçonnait-il, sur quels indices insaisissables? Le baron avait bien pu, dans son affection paternelle, être aussi aveugle que lui, avec, en i)lus, un peu de désintéressement égoïste. Il chercha, pour s'éclairer, à se rappeler comment M. Forget accueillait Destelle : sa sympathie pour Philippe eût i)u lui maintenir le bandeau sur les yeux, une antipathie, au contraire, lui dessiller la vue. Il ne trouvait rien ; les rajjports des deux hommes étaient polis, sans effusion. D'ailleurs, son beau-i)ère avait passé un mois à Vichy, puis six semaines chez une tante, en Bretagne. Autant de surveillance en moins exercée sur sa fille et sur Philippe ! Antoine offrait en ce moment du gigot boulli à l'anglaise, de larges tranches fines baignées de jus rouge, qu'une sauce aux câpres relevait. Jacques se servit, partagé entre l'envie de refuser et la peur de faire
Il la souleva, l'embrassa..
remarquer son manque d'appétit, car les bouchées lui restaient dans la gorge. En revanche, il buvait, et la chaleur d'un chablis
La To'.irmente
très sec lui réchauffait le cœur. Cela lui faisait du bien et en même temps l'humiliait: « Se peut-il que je prenne un bas i)laisir à la légère griserie qui me monte au cerveau? se disait-il. Ah! je'comprends i)resque (juon oublie, qu'on échappe à soi-même en buvant. Le vin est l'opium magique des misérables ! » Il se surprit à rire en écoutant une histoire de son beau-père, s'étonna d'avoir pu rire, puis de s'être étonné. Quoi donc, ne rirait-il plus jamais? Il se mit à parler sur un ton d'animation fébrile, qui tomba court dès (]u'il put croire (juc ce ton paraîtrait susjH-ct : Hah! je m'en mciue! pensa-t-il
ave<" une indifférence factice, un cynisme joué, en vidant .son verre. — C'est ainsi, c'est ainsi, et je n'y puis rien changer!
Cette constatation ressuscita sa fureur inii)uissante : « Mais, malheureux, c'est justrmcnt parce que tu n'y \)eu\ rien changer (|Uf ta position est abominable! Quelle vie auras-tu, désormais avec une femme que tu ne i)eux plus aimer! — C'est vrai, je la déteste, se répondit-il ; je voudrais la voir souffrir, je voudrais qu'elle se jetât à mes l)ic(ls en me jurant qu'elle m'aime, pour avoir la joie de la repousser. Misérable famine, dans les bras d'un autre! Lâche scélérat !... Oh ! lui (Tacher au visage, le souftleter à toute volée, l'écraser à coups de poing et à coups de pied... Allons, je suis fou ! Il a été mon ami, mon ami, mon ami ! » Ce mot, qu'il répétait i>out se calmer, l'affolait. Il se tenait devant la fenêtre grande ouverte, res])irant profondément, si loin de tout (ju'il fallut (ju' Agnès, pour le rappeler à lui, posât la main sur son bras :
— - Je vais voir comment va Thérèse, si elle n'a besoin de rien.
— Ah! fit-il, je t'accompagne, \enezvous aussi, père?
Cela lui coûtait i]u'()ii allât ainsi ei» bande visiter sa femme, ])ourtant il n'eût i)as aimé qu'Agnès s'y rendît seule, si improbable que lui semblât une exi)lication entre elles, un aveu jailli du cœur meurtri de Thérèse, dans un de «es instants de crise où l'âme s'T^chapi)e. Il eût égah-ment redouté (le ST retrouver seul à seul, avec elle. l'A sa délicates.se souffrait de ce (|u't'lle allait éprouver, il le su[)posait du moins, en se sentant regardée ]»ar tous c^cs yeux. Agnès, à la porte de la chambre, lu'urta légèrenKMit, entra, dans la demi -obscurité des rideaux tirés ; M. Forget suivit, et Jacques, qui donnait toujours la main à Lisette, passa le (K^rnier. 11 se tenait un peu en arrière, mais ce fut lui que le regard de Thérèse vint cher-
cher. Alors, d'une pression de main qui se détachait de l'enfant et l'invitait légèrement à aller embrasser la malade, il marqua, par ce geste à peine ébauché, une intention de bonté que Thérèse comprit. Au même moment, Agnès, qui s'était penchée sur elle et lui tenait le poignet, se retourna, inquiète du feu de fièvre dont la chaleur montait jusqu'à elle. M. Forget tâta aussi le pouls à sa fille et, tout en s'efforçant de la plaisanter, il reg;.;da Jacques avec une moue si significative, que force fut à celui-ci de s'avancer et de prendre, en hésitant, cette main brûlante. Le .sourire qu'eut Thérèse le ravagea. Elle avait été si malade; hélas! il savait trop pourquoi! Elle restait si frêle! Savait-il ce qui j)OUvait arriver? Des visions lie maladie où l'âme se débat et souffre encore plus que le corps, l'assaillirent. La l)itié, contre laquelle il luttait, le prit en traître à la gorge. (^)ue devint-il, en sentant la main de sa femme se cramponner à la sienne, la serrer dans un appel éperdu, l'im- ])loration d'un être qui ne veut pas qu'on l'abandonne? 11 essaya faiblement de re- ])rendre sa main, jeta un regard sur sa sœur et son beau-père; ils s'éloignaient déjà, sur la pointe du pied, l'invitant d'un signe à rester. Il les eût suivis, après quelques mots de convention adressés à Thérèse, sans la douce et tenace étreinte qui le retenait, qui s'accrochait désespérément au bout des doigts.
— Dis-moi un mot, supplia-t-elle, ne me regarde pas ainsi sans parler ; c'est {)ar bonté que tu m'ép<argnes, injurie-moi plutôt, f rapi)e-moi, mais parle-moi !
— Ne vous agitez pas, murmura-t-il, restez en repos.
— Vo/is? répéta-t-elle en le regardant avec des yeux et un sourire étonnés. — Nous Aoilà donc deux étrangers, à présent !
Elle retourna la tête sur l'oreiller, sa figure s'allongeait plaintive, elle ferma les yeux et pleura. Il se reprocha d'avoir voulu iui faire sentir l'abîme qui les séparait, désormais.
Ne pleure pas, fit-il. A quoi l>on te renilre i)lus malade? Essaie de d'.>rmir. ta fièvre tombera.
Elle répondit :
— Je ne peux pas.
Alors il s'assit auprès d'elle :
— Ferme les yeux, ne pen.se plus...
Elle s'efforça d'obéir, puis releva les
sourcils, défiante, inquiète ; de petits tremblements fiévreux secouaient la ruche de sa chemise rie nuit.
QlK DLVlXr-IL, EN SENTANT LA MAIN DE SA KKMME SE CUAMI'ONNEU A LA SIENNE, LA SERREIl .'
— Veux-tu que je te laisse?
— Oh! non, reste! Elle ajouta : — Ta présence me fait du bien. Et après un silence : — Si tu préfères t'en aller? Ce
— J'OUHUAS-TU MK 1>.\KI)UNNKK JAMAIS?
n'<-st pas gai dr rcstt'r dans cette chambre... auprès de moi !
De nouveau elle ferma les yeux, les rouvrit.
— Il ne faut pas rester, si je vous fais horreur.
Il comprit qu'elle le sondait ju.squ'à l'âme; et haussant les épaules, sans s'expliquer :
— Dors! fit il.
— Tu as donc pilic de moi, comme tu es bon! murmura-t-elle.
Elle parut s'assoupir, mais toujours la pensée fixe lui rouvrait les yeux ; une inter-
rogation muette, ardente, s'échappait de l'expression de .son visage, qu'il devina, avant qu'elle eût parlé :
— Pourras-tu me pardonner jamais?
Il ne répondit pas. Elle sourit bizarrement, douloureusement, attendit un peu et tourna la tête vers le mur. Il la contemplait avec une compassion infinie, et bien qu'elle ne vît pas ce.jeg'ird, elle le sentit rivé sur elle; puis elle cessa de le sentir : Jacques explorait des yeux la chambre, faisait le tour de ses objets familiers qui lui rappelaient tant de choses. Il s'arrêta une seconde aux vêtements de Thérèse : un bas de fd d'Ecosse, tombé à terre, gardait un contour de vie ; un par fum d'œillet blanc, mêlé d'éther, flottait.
"\ Il s'aperçut que Thé-
rèse l'épiait, d'un regard en dessous ; il lui sourit avec tristesse.
Et ce fut une douceur pâle entre eux dans le noir de ces minutes qui s'égrenaient, rapides et lentes à la fois, tictac fêlé d'une vieille pendule de Saxe.
D'autres minutes coulèrent. Thérèse avait clos les yeux, Jacques, ne souriant^ plus, s'absorbait dans une rêverie creuse et ])er(lue. (Juand il en sortit, il s'aperçut, a\ec ini étonnement naïf et prodigieux, qu'à bout de fatigue, elle dormait!
— Et Philippe?
Hors de la chambre, dès qu'il ne vit plus la forme de ce corps allongé, l'immobilité du visage, ce sommeil dont la faiblesse le touchait, quoi qu'il en eût, et l'effrayait i)ar un rapiK>l de la rigidité mortuaire, Halluys se rej^nicha honteusement sa lâcheté.
Quoi, cela se passera-t-il ainsi? Point de sang, point de cris, point de drame, rien qui ressemble à ce romanesque qui remplit les
livres ! De la souffrance simplement, de la vie bête, cruelle et injuste! Il en était surpis et dérouté ; s'était-il donc imaginé qu'un aveu d'adultère serait une scène de théâtre, la femme à genoux, échevelée, le mari terrifiant, les bras levés en massue et hurlant :
— Misérable!
Puis, enfonçant son chapeau et sortant de scène en criant avec un rire amer :
— Quant à votre complice, je le tuerai, madame! — tandis que l'actrice, de plus en plus échevelée, tirait de sa poitrine un Ah! strident et roulait évanouie sur les planches?
— Cependant, pensa-t-il, c'est bien un rôle que je joue, un rôle difficile, d'émotion contenue et de correction mondaine ; mon souci de ne pas paraître trop ridicule, trop blessé dans mon orgueil, trop affligé non plus, juste à point, ne voi!à-t-il pas une préoccupation bien misérablement vaniteuse, bien cabotine? Et pourtant est-ce que j'en soufi"re moins sincèrement, moins cruellement parce qu'il m'est donné de me dédoubler, d'assister à moi-même?
— Et Philippe?
Il l'avait bien entendue, cette voix aigre qui le harcelait depuis des heures, lui reprochant son absurde confiance, sa foi en la supériorité intellectuelle et morale de Destelle. Elle lui criait aussi qu'il ne pourrait pas, ne pourrait jamais oublier son malheur, tant que vivrait, absent en réalité, mais présent d'une présence occulte et invisible, le complice de Thérèse. Elle le sommait enfin d'agir, de prendre un parti, malgré le besoin de respirer dans son oppression, de se reprendre dans l'entraînement des sensations, qui lui faisait se dire : Plus tard, plus tard! Et d'ailleurs, que faire? Il présageait un acculement sans issue.
Une séparation, le divorce? II y avait pensé, et dans son esprit s'étaient déroulés la dégradante procédure, les entrevues chez le magistrat, les plaidoiries des avocats, le scandale. Il avait entendu les supplications de M. Forget, vu l'humiliation de ce vieil homme, les visages fermés et pourtant curieux des domestiques, le partage des meubles, la maison vide. Il s'était demandé ce qu'il ferait de sa liberté reconquise, à l'âge où sept ans d'affection en commun ont façonné les manières d'être, les habitudes flu cœur. Se remarier? Vraiment, quelque imprévu que réserve à chacun le sort, il n'en pouvait accepter, sans se moquer de soi, l'hypothèse. Quelle triste vie sentimentale il aurait, au cas contraire: liaisons douteuses,
caprices fugitifs. Se séparât-il de sa femme à l'amiable, mettant entre lui et elle un long voyage, une immensité de ciel et d'eau, n'aboutirait-il pas à la même solitude affreuse, au même néant ! D'ailleurs, seraientils moins vilipendés dans l'opinion du monde? Moins l'on saurait, plus on inventerait sur leur compte. Et dérouter les soupçons, par une comédie d'adultère ou de sévicer, dans laquelle il se donnât ostensiblement tous les torts, il y répugnait trop. Sauverait-il même, à ce prix, la réputation fragile de Thérèse? Qui sait comment on la jugeait déjà, si par des imprudences, des légèretés, elle n'avait pas donné prise à la malignité méchante d'amies ou d'ennemies, comme M"'" de Jonquiers ! Encore celle-là, qu'il avait oubliée! II devint aussitôt rouge, très rouge.
Lors^ même, au surplus, qu'il pardonnerait à Thérèse, un pardon par lequel il se réserverait toute liberté, qui leur permettrait un côte-à-côte sauvegardant les apparences, mais dont l'intimité serait dorénavant exclue, quelle conduite tiendrait-il envers l'amant? Destelle à Paris, la chose ne faisait pas doute : c'était la rupture brusque de l'amitié, une signification hautaine d'adieu, nuancée de ce mépris que l'on sent pour qui a forfait à l'honneur ; à moins que, par concession aux idées reçues, il n'exigeât un duel qui, même au cas où il blesserait l'autre grièvement, ne le vengerait guère, proclamerait seulement bien haut ce qu'il avait tant d'intérêt à cacher ! Et même ce duel, il avait peine à le supposer possible, sans un flot de sang montant à l'improviste à son visage, un emportement irréfléchi qui le ix)usserait à frapi>er Philippe, à rendre une rencontre inévitable. Sans cela... Leur explication, telle qu'il se l'imaginait, avec une vivacité de sensation qui supposait les demandes et les réponses, les gestes, la vision hallucinée de l'entretien, serait plutôt pénible et correcte, i)leine de sous-encendus douloureux, d'aigreurs tacites, d'émotion concentrée. Le long de ce calvaire aux pierres aiguës, qui cait toutefois, s'ils ne s'élèveraient pas, Philippe à un franc repentir, à un remords généreux, Jacques à une noblesse d'âme plus fière que les con\entions, à une pitié plus haute que son orgueil ulcéré? Ne fût-ce qu'un instant, avant la séparation qui les rendrait désormais étrangers, il y aurait entre eux un battement de cœur, une altération dans la voix, une envie à laquelle, en dépit du respect humain, ils céderaient peut-être, de se tendre une dernière fois la main. Car, voilà ce qu'Halluys
ne s'expliquait pas : la rage qui le crispait faisait place, en se détendant, à une compassion sur lui-même, qu'il étendait presque à son ami. Les bonnes heures de leur amitié, leur façon de se comprendre large et complète, lui revenant en mémoire, l'attendrissaient. Ne s'étant pas méfié, parce qu'il lui avait paru impossible que son ami songeât à le trahir, il réfléchissait combien Philipjie avait dû souft'rir en lui volant sa femme. Mentir à chaque instant, serrer la main d'un homme en lui prenant son bien, qui donc, à moins de s'avouer un goujat, n'eût détesté ce Siivpplioe? L'espoir que Philippe avait éprouvé des remords, n'était parti que pour mettre fin à une situation impossible, allégeait un peu sans le consoler, très peu, sa peine. Pour qu'un être supérieur, du moins il l'avait iugé tel, s'abaissât à si triste rôle, ne fallait-il pas l'excuse d'une passion affreusement égoïste, mais sincère ! Mais, si Philippe avait aimé Thérèse jusqu'à l'entraîner au bout de la faute, avait-il donc cessé de l'aimer, une fois assouvi d'ivresse?
Antoine lui pr^sf-ntait une lettre sur
un plateau.
Qu'il l'avait ]h-u et mal aimée, alors, n'avant su faire que le mal, et disparaître ! Ou'iiraimait bien mieux, lui, le mari injustement sacrifié, qui restait fidèle à l'infidèle, la plai-
gnait dans sa misère, eût voulu la consoler et la relever! Il ne fit qu'y jjenser, la voix aigre perça son rêve :
— Et Philippe?
Ah ! sans doute, pardonnât-il jamais à Thérèse, le souvenir de l'amant leur resterait planté en é])ine, dans le cœur. Incessamment, il serait en tiers entre eux, soit par l'obsession de sa présence lointaine, soit que les hasards de la vie les remissent en présence; rien d'improbable à cela, les nécessités de sa carrière devant le rapf)eler, un jour ou l'autre, à Paris. Quelle attitude prendre, en ce cas, envers lui? Le silence serait hypocrite, une explication tardive superflue ! Jacques se vit s'embarquant, au Havre. (Ju'était un voyage aux Etats-Unis? Ouelques jours de traversée, (]uelques heures de chemin de fer. Il verrait Desteile, s'expliquerait avec lui : comment, il n'en savait rien, qu'en résulterait-il, il ne s'en faisait aucune idée ; seulement, cette question réglée, il pourrait mieux prendre un parti, à l'égard de Thérèse. L'absence aussi lui ferait du bien ; jugeant plus sainement les choses, il saurait par là s'il supportait la séparation, l'éloignement. Un tel pacti était simple, logique et net. Et, bien que tenté, Halluys sentait qu'il ne l'adopterait pas ; il en chercha les raisons, écarta l'idée
»du ridicule qui s'attachait à un voyage si peu ordinaire, la gêne qu'il eût éprouvée à tomber à Wasliington, à surprenilre Philippe en plein l)onheur, fiancé i)eut-être ou marié de la veille, si toutefois cette nouv;>lle était fondée ; force lui fut de s'avouer que ce qui le retenait était l'angoisse de revoir son ami en face, un sentiment de honte et de pudeur qui lui eût i)aralysé la langue et les bras. Il souffrirait trop, dans une intime déatesse, à lui faire de sanglants reproches. Il justifiait cet excès de sensibilité par des raisons contradictoires. Le Philippe qui lui avait pris Thérèse n'était jias le Philippe qu'il avait cru connaître, qu'il avait estimé, mais un autre homme, inférieur et étranger. Constater cela brisait les liens qui l'attachaient encore à cette affection ; quelque chose mourait en lui ', il ne pourrait plus voir Destelle qu'avec une douleur que le temps convertirait à la longue en ennui, puis en indifférence. Dès lors, pourquoi ne pas s'enfermer, tout de suite, dans une abstention
douloureuse et délicate, laisser tomber leurs rapports, ne pas répondre aux lettres, l'oublier enfin. Libre à Philippe d'interpréter comme il l'entendrait cette conduite; aussi bien en serait-il déchargé d'un grand poids, sans doute! Mais quoi, s'imaginerait-il que Jacques, stupidement aveugle, ne savait rien; goûterait-il l'impunité? Du moins, qu'une lettre lui apprît qu'on n'était pas dupe ; des phrases savamment dosées, ironiques et blessantes, pouvaient lui entrer dans la chair, y faire plaie; mais Halluys était incapable de cette vengeance. Ecrirait-il quelques lignes froides et dignes, plutôt? Et après ! Fou, qui rêvait au lieu d'agir, mais où étaient son devoir, son intérêt, la sagesse? Que faire? Et dégoûté de tout, triste à mourir, il appuyait la face contre ses bras repliés, dans le noir, à moitié étendu sur la grande table de travail au tapis de laquelle, du haut de la cruche persane, s'effeuillaient des pivoines pourpres en tache de sang.
Combien de temps resta-t-il ainsi, il n'en sut rien, ne releva la tête que lorsqu'un grattement à la porte l'avertit d'une présence :
— Qu'est-ce que c'est?
Antoine lui présentait une lettre sur un plateau. Jacques reconnut le cachet et l'écriture du commandant d'Elbé : « Enfin, pensa-t-il, il y a mis le temps! » Sa rancune et son mépris pour son beau-frère le prévinrent aussitôt. « Il aura réfléchi, il a tout à perdre à un divorce ; parions qu'il m'écrit de belles phrases de repentir, me supplie de lui ramener le cœur d'Agnès! » Fit il avait un hochement de tête ironique, à la pensée que M. d'Elbé s'humiliait et demandait pardon, o Oh! le remords n'y sera I)Our rien. Sa prétendue affection pour sa femme, comédie! Il l'adore, mais il la trompe, et puis elle paie si précieusement ses dettes (avec mon argent, il est vrai !) » II décachetait avec impatience l'enveloppe, ses sourcils se froncèrent.
« Mon cher ami, écrivait le commandant, je me bats demain à onze heures avec le comte Darcy ; en cas de malheur, une dé- ])êche vous préviendra... » Le comte Darcy, mais n'était-ce pas le mari de cette amie qu'Agnès avait surprise en flagrant délit, flans les bras de ^I. d'Elbé? Sans doute, son brusque départ de la maison conjugale, un racontar de domestique, un potin de société, auraient ouvert les yeux au mari, inséparable encore la veille de l'amant : décidément, c'était toujours la même histoire ! Jacques se représenta le comte, tel que son
cœur le lui avait dépeint, un grand bel homme affolé de chevaux et de chiens, ancien officier, et fort riche ; la comtesse, une femme de rêve, aux yeux de fresque de Botticelli, l'air délicat de ces femmes qui passent les nuits au bal et supportent la fatigue d'une chasse à courre avec un merveilleux ressort, toujours mourantes et pleines de vie. Il continua sa lecture :
a ... Je me bats à l'épée; Darcy y est, comme moi, de première force : les chances sont donc égales. Je ne voudrais pas, si cependant j'étais tué, qu'Agnès gardât de moi un trop vilain souvenir ; on trouverait dans mes papiers une lettre où je lui demande pardon de n'avoir pas su la rendre heureuse. (Il serait bien temps, en vérité !) Croyez que, si j'avais pu éviter l'éclat de ce duel, je l'aurais fait ; c'est le comte qui m'a provoqué, et de façon à rendre la rencontre inévitable. Le nom de M™" Darcy n'a pas été prononcé une querelle au jeu a servi de prétexte et ne trompera malheureusement que peu de gens. Ce n'est pas auprès de vous, mon cher ami, qui êtes si plein de raison et de sagesse (était-ce une ironie?) que j'essaierai de plaider une cause aussi mauvaise que la mienne ; d'ailleurs vous êtes le frère d'Agnès et je dois vous paraître sans excuse. Ce n'en est pas une en effet que de convenir qu'on est un grand fou, à l'âge où les tempes se dégarnissent. Je ne puis dire que ceci, je regrette sincèrement d'avoir gâché le bonheur de ma femme ; je ne parle pas du mien, car je n'en méritais aucun. Si je pouvais croire qu'Agnès recommencerait sa vie, pourrait encore être heureuse, j'embourserais galamment, je vous assure, le coup de lancette avec lequel Darcy me réglera peut-être mon compte. Avouez que vous pensez que je l'aurais bien mérité, et que vous vous en consoleriez assez vite? Je vous connais tro]) cependant pour croire qu'il ne se mêlerait pas à vos regrets de circonstance un peu de s\mj)athie et de pitié? » Quelques lignes encore précédaient la signature, tracée d'une main ferme; et il n'y avait pas un mot pour sa fille, qui ne T intéressait guère, trop nerveusement fine pour lui, et à laquelle il eût préféré un garçon !
— A onze heures, murmura Jacques étourdi, jetant les yeux sur la pendule. Ils se sont battus, l'un d'eux est blessé ou tué à l'heure qu'il est ! Il se bat donc, ce mari là? Ce n'est pas comme Guilhem, et moi? Il est vrai qu'il n'avait pas l'Atlantique à traverser, et que l'affront devait lui cuire, tout chaud, comme im soufflet sur la joue. Ce serait
drôle si d'EIbé l'embrochait, il a eu un bonheur si insolent dans ses deux premiers duels! D'autre part, s'il y avait une justice!... Pauvre Agnès, c'est une affreuse pensée, mais, ma foi, qui sait si, débarrassée de son mari... Pour l'existence charmante qu'il lui fait... Pas de dépêche, et il est quatre heures de l'après-midi. Est-ce le cas de dire : Point de nouvelles, bonnes nouvelles?
Allons, d'EIbé aura eu de la chance, comme toujours ! Une émotion vive, une fièvre, lui mettaient le feu aux joues. Arraché violemment à la torpeur de son chagrin, il se reprocha de n"av(Hr pensé qu'à lui, ces derniers jours. Combien Agnès, cruellement froissée par le silence de son mari, pouvant se livrer aux plus désolantes interprétations de sa conduite, avait dû souffrir sans se plaindre ! Et voilà qu'elle allait apprendre qu'il s'était battu i)Our cette femme! A la place de sa soeur, vraiment, il demanderait le divorce. Il ne s'aperçut qu'après coup de la contradiction bien humaine qui lui eût fait donner un conseil qu'il se garderait, sans doute, de suivre pour lui-même.
Antoine reparut, apportant un télégramme :
— Ah ! fit Jacques, instinctivement effrayé de cette soudaineté des événements, de l'imprévu caché dans le papier bleu. Il demanda :
— M""" d'EIbé est -elle à la maison?
Le domestique répondit :
— i\jme (j'£]|-)é vient de sortir avec 1\I"« Lise.
• — Et monsieur?
— Monsieur le baron est sorti également. Jacques or.vrit le iili avec ime maladresse brusque et lut :
« Veuillez prévenir INI'"® d'EIbé que son mari a été grièvement blessé, ce matin, dans une rencontre avec le comte Darcy. Il a reçu un coup d'épée qui a atteint le pnumon ilroit. » C'était siimé : Cap^ta^nk Avf.r- Tuccv, un des témoins sans flouto du blessé.
— Il y a une justic<'. tiuirnun-a J;icques ; puis : — Bah ! qu'est ce que co]:\ [)rouve? Et il resta atterré ivnirtant. car il ne s'attendait pas à ce nouveau malheur. — Agnès voudra sans doute partir immédiatement, aller le soigner. Ce sera gai ix>iu- elle d'apprendre c^-la on rentrant! Pauvn> d'EIbé! Ma foi, tant pis! cela m'aurait Amusé qu'il assassinât un peu le mari, le niais, le crédule, l'imbécile mari, pour lui ai)f)rendre, ah ! ah !
Son imagination lui représentait la frêle comtesse aux yeux de femme de Botticelli,
puis la figure expressive et ardente de M""* Guilhem; entre elles deux se détachait le pauvre visage de Thérèse, aussi blanc que l'oreiller sur lequel reposait sa tête.
— Joli triol ricana-t-il, âmes pures, très pures, parfaitement pures ! Bah ! toutes les femmes sont des prostituées ! Pauvre d'EIbé ! ah ! ah ! tout n'est pas rose dans le métier de galant ! Un bon coup roulant d'épée, diable ! Au poumon droit, diable ! diable !
Il s'imaginait voir Philippe à terre, la poitrine crevée d'un fin coup de lame, qui le regardait, de l'écume rouge aux lèvres, en des yeux blancs. Il répé>ta :
— Pauvre Agnès ! — Et son faux rire se changea en expression de pitié.
Cette nouvelle eut un contre-coup auquel il n'avait pas pensé : la nécessité de mettre Thérèse au courant, avant qu'Agnès rentrât. C'était à elle, en effet, à sa délicatesse de femme, que le soin douloureux de préparer, puis d'instruire sa belle-sœur, aurait dû revenir. En tout autre temps, il en eût coûté à Jacques d'apprendre à Thérè.se un tel malheur, de la solliciter à la pitié affectueuse et empressée qu'ils se devaient tous de marquer à Agnès; cette nécessité lui parut plus pénible, avec leurs nouveaux rapports, ce qu'offrait d'intolérable tout entretien avec cette femme épuisée de fiè\re et d'émotion, et qu'il s'étonnait d'avoir encore à tenir pour sienne, comme si elle ne devait plus ni lui être qu'étrangère, à jamais.
Il rentra chez elle à pas légers ; son court repos avait pris fin, elle n'avait cédé, évidemment, qu'à une lassitude sans nom, à rinvincil)le force mystérieuse qui l'avait roulée au néant du sommeil. Ses yeux, en se fixant sur lui, martiuèrent une angoisse qui se révi'ille. Ils brillaient, dans cette chambre obscure où ])erçait un parfum d'éther ; et la complicité de l'ombre, cet alanguissement de maun/c. i)énétraient le cœur. Jacques ])osa la main sur le front moite de sa femme, voulut lui prendre le pouls; mais elle murmura :
Oh ! laissez votre main là, sur mon front.
Mais il la retira, sans se rendre compte du mobile auquel il cédait, retour d'orgueil, crainte de s'amollir. La fièvre était tombée, il ne restait que l'accablement.
— Souffres-tu? demanda-t-il.
Il a reçu un coup d'évv.k assez oisave, voici ia i.etthe kt la DÉrÊr.lIE.
— Non, fit-elle attendrie, je voudrais souffrir bien davantage, être gravement malade, oh! mourir...
Il haussa légèrement les épaules, devant cette sentimentalité, embarrassé de ce qu'il avait à lui apprendre, du changement de ton et de sujet. Il ne savait de quel air commencer : ce mari provoquant et blessant l'amant de sa femme, l'analogie de ce drame d'adultère et ce par quoi il différait du leur, le saisissaient d'un frisson agaçant de ridicule ; hélas ! pourquoi tant songer à soimême, en présence de pareilles douleurs? Rien n'était ridicule que sa peur du ridicule ; c'était de la vie de tous les jours, bête et triste, rien de plus !
— Il arrive quelque chose de bien malheureux, dit-il, je préfère que tu le saches avant le retour d'Agnès. Son mari s'est battu ce matin, il a reçu un coup d'épée assez grave. Voici la lettre et la dépêche qui me l'apprennent.
Il se leva, alla aux rideaux, fit un peu de jour, épiant le visage effrayé et soudain emi)()ur])ré de Thérèse ; une envie crispée de sourire lui venait, et il avait peur d'y succomber quand elle le regarderait. Son cas particulier lui interdisant tout commentaire sur l'objet du duel, le comique de cette situation fausse le frappait, et il en éprouvait une gaîté burlesque et de la rage.
— Mais Maximin ne va pas mourir?
s'écria-t-elle dans un grand élan de pitié.
Une affreuse et stupide jalousie mordit Jacques.
— Elle le plaint! s'écria-t-il mentalement, blessé ]'ar l'accent intime avec lequel elle avait prononcé ce petit nom ; il se rappelait leur bonne entente, cette sympathie inexi)lirable entre un débauché et une honnête femme.
Elle plaint l'amant, et non le mari, qui l)Ourtant a couru un risque égal ! Elle })laint l'amant! Une j)ensée abominable lui
vint : à quel j)oint d'I'^lbé lui était-il cher! Il eut liontr (le sa folie, et comprit (|u'il serait jaloux, dorénavant, de tous les hommes. Regards, gestes, paroles, il souj)çonnerait tout, non seulement dans le présent, mais dans le passé. L'axenir ne lui serait pas moins susi)ect ; jour et nuit il douterait d'elle ; elle ne |)ourrait plus sortir seule, reganler personne, recevoir une lettre, fermer les tiroirs, sans qu'il interprétât d'une façon honteuse ses actes les plus innocents. Il répondit froidement :
— Il se peut (ju'il meure, en effet.
Elle se débattait, indignée, en proie à
cette horreur qu'ont les femmes pour la brutalité meurtrière des hommes.
— C'est affreux! affreux!
Elle oubliait de plaindre Agnès; les sourdes rancunes qu'elle avait contre elle persistaient-elles donc? Il perçut combien sa femme et lui sentaient différemment, à mille lieues l'un de l'autre, même en un pareil moment; et il eut la naïveté de s'en étonner, ayant cru peut-être que l'aveu de Thérèse et leur explication fondraient pour l'avenir leurs âmes, éclaireraient d'une compréhension commune toutes leurs pensées.
— Que va faire Agnès? demanda-t-il machinalement.
Elle n'eut pas le temps de répondre ; on frappait à la porte, et la jolie figure, un peu hautaine, de Blanche se glissa dans l'entre-bâillement :
— M. Rousselot est là, il attend dans le petit salon.
— J'y vais, dit Jacques soudain troublé, tandis que Thérèse i)rotestait vivement, en se relevant faible encore, sur un coude.
— A quoi bon ? Je ne veux pas le \oir, je n'ai rien.
Jacques, entrant dans le salon, tendit la main au docteur, un homme grisonnant, rasé comme un prêtre, large d'épaules, de figure grave, le regard pénétrant.
— Eh bien? demanda M. Rousselot. Bien que soignant les Halluys dejjuis trois ans, sa cordialité restait sur la réserve, et leur intimité n'avançait pas.
— Ma femme est souffrante, expliqua Jacques, une forte fièvre; vous savez ce qui nous arrive? — Et en mots brefs, il l'instruisit, comptant mettre l'état de Thérèse sur le compte de l'émotion ressentie par elle en apprenant que son beau-frère... M. Rousselot l 'écoutait impassible, en apj>uyant sur lui des yeux clairs qui le sondaient, jusqu'à l'importuner.
D'ailleurs elle \-a beaucouii mieux, balbulia-t-il, son voyage lui a f.iit grand bien, mais je serai aise (]ue vous l'examiniez sérieusement ; elle est restée très nerveuse, elle s'est trop fatiguée ces derniers jours...
— Voyons cela, dit le docteur avec un calme blasé sur les explications locjuaces des ]>arents, et un peu de supériorité ironique, professionnelle que Jac(iues, humilié, sentit. — Il introduisit M. Rousselot, s'effaça, le laissant parler à la jeime femme et l'interroger. Elle se défendait, d'une voix lasse, en vrai malade que l'ascendant du médecin intimide: et à l'entendre se confesser, réj)ondre à tirs questions gênantes et pré-
Sï
cises, à la voir ausculter, palper, Halluys ressentait une détresse émue, la revoyait si malade, quelques mois auparavant, lorsque Rousselot se penchait sur elle, exactement de la même manière. Un fer rouge lui brûla, la cœur : devant la mine du praticien, le pli de ses lèvres, la sévérité de .son regard, cette expression de confesseur qu'il avait eue alors et qu'il semblait reprendre, Jacciues vint à s'imaginer que Rousselot n'avait pas été dui^e de l'accident dans l'escalier, en avait soupçonné la lamentable portée. Combien de secrets aussi navrants, dont la divulgation eût déshonoré cent familles, il avait dû enfouir dans sa conscience! Il examinait Thérèse avec une persistance discrète, ses gestes semblaient la caresser, il causa encoreun long instant avec elle ; et Jacques, dont l'angoisse grandissait, car il croyait de plus en plus à une complicité muette, un silence miséricordieux de Rousselot, fut soulagé, quand le docteur demanda à écrire son ordonnance. Thérèse le rappela, pour lui demander comment elle pourrait remédier à la chute obstinée de ses cheveux; ils se fendillaient du bout, se décoloraient; et elle avait, en lui contant ces misères, quelque chose d'enfantin et de désolé.
— Eh bien? demanda Jacques dans le l^etit salon, quand l'ordonnance fut écrite. - Rousselot cluTthait déjà son chapeau. Il demanda :
(Juand partez-vous pour la campagne?
— Mais... bientôt.
— r.e ])lus tôt sera le mieux. Faites faire à M""^ Halluys de l'exercice, des marches, de l'équitation. Comme stimulant des forces, qu'elle prenne de T'arséniate de strychnine et de l'élixir de Kola. Son état général est meilleur, en effet. Des douches froides lui feraient grand bien. ()u'elle mange des viandes rouges !
A une question délicate que le mari, non sans gêne, posait, — car en quoi cela pouvait-il lui importer dorénavant? — le d(x-teur répondit d'une façon très rassurante ; M""" Halluys était parfaitement rétablie. Il s'esquiva aussitôt, comme s'il eût voulu éviter d'autres que-.tions, plus probablement parce qu'il était pressé, selon sa coutume. Jacques, bien loin maintenant d'Agnès et de d'Elbé, réfléchissait, oublieux de l'ironie amère qui se dégageait de la consultation de Rousselot : la campagne, les viandes rouges, les petites pilules, c'était si bien en situation, vraiment ! Cf t omiqur d"S i.hoses ne le touelidit plus; il pensait, et
cela éveillait en lui des idées nouvelles et inattendues, à ces mots dont il entendait encore l'intonation : « M""*^ Halluys est parfaitement rétablie ! » Ainsi en se gardant de céder, pendant des mois, à sa tendresse, elle n'avait pas obéi uniquement, ainsi qu'il
Un homme «hison.nant, v,\sê comi un prêtre.
1 avait cru, a des prc cK-cu])ations mesquines de santé, redouté les suites périlleuses d'abandon : c'était par honte, à n'en pas douter, par pudeur à lui aj^partenir dé.sormais, qu'elle s'était conserx'ée pure, hors d'atteinte, ne voulant plus subir l'horreuj' de se partager, même avec un absent, même a\ec un souvenir. Il y avait là expiation tardive, i)robité de repentir, une pau\re et délicate fleur d'âme, poussée en pleini^s ruines.
La porte s'ouvrit. Mathilde Dunlo]) entra, suivie d'Agnès si pâle, si changée que Jacques pressentit qu'elle avait tout appris, sans pouxoir encore s'expliquer comment ni par qui. M"'° Dunlop ne lui laissa pas le temps de la réflexion, et a\ec sa morgue ordinaire, point émue, plus importante seulement :
— Vous savez, n'est-ce pas, le nouveau chagrin qui accable cette ])auvre enfant? Elle était en visite, chez moi, quand mon gendre e.st entré et lui a présenté ses compli rn^nts d« '.rwidoléance, car il ^•enait d'appiendie la triste nouvelle, au cercle, et ne
pouvait croire que M""-' d'Elbé ne la sût pas encore !
— Une dépêche, dit Jacques, vient seulement de me parvenir, et je t'attendais impatiemment, ma pauvre chérie! — Il serra les mains d'Agnès en disant cela.
— C'est donc vrai? dit-elle très vite. — Son visage, depuis son entrée, reflétait une animation extraordinaire, et elle avait des lèvres agitées de quelqu'un qui a trop de choses à dire et n'ose parler.
- Ne me cache-t-un rien? répéta-t-elle avec angoisse.
— ■ C'est son idée fixe, affirma Mathilde Dunlop d'un ton protecteur, rassurez-la donc, mon bon ami. Tout le temps, en la ramenant dans ma voiture, je lui répétais (jue si la nouvelle était pire, mon gendre, dans son ignorance, ne la lui aurait pas cachée davantage.
-- Non! non! dit \i\ement Jac(|ues, ce n'est qu'une blessure, dont il guérir.i bientôt, il faut l'espérer.
— - Ah! secri;i Agnès, il a écrit ? - - Elle tievint pâle, puis très rouge, et à l'écart, fiévreusement, prit connaissance du téle^gram- (lîe et de la lettre :
■ - Je pars à l'instant, dit-elle
• C'est ce (]ue je lui conseillais, dit Mathilde. M. d'Eibé est un grand coupable, mais la présence de sa femme auj)rès de lui s'impose comme convenances. Chacun sera pour elle en la voyant remplir si correctement son rôle. Il faut toujours en ce monde mettre les apparences de son côté !
Elle fit son geste absolu, du plat de la main, tandis qu'Agnès, se tournant brusquement, la dévisageait en ouvrant de grands yeux saisis et blessés qui disaient clairt'nK'iU: - — Un rôle? Moi, jouer un rôle?...
Déjà, bien vite, Jacques lui avait repris les mains, et cette étreinte signifiait si bien qu'elle ne devait tenir nucun compte de la morale de M™" Dunlop. ne pns même se donner la peine de la convaincre, leurs âmes étant trop différentes, qu'Agnès, ne regardant que lui, réfxindit :
fl faut (jue je parte immédiatement.
Il m; chercha point à la dissuader, com prenant si bien quelle générosité, quel retour d'.iffection ulcérée la ramenaient vers Cl- lit (U- souffrance, à travers un nouveau calvaire parcouru dans la nuit, dans un affolement de vitesse, au fracas grondant du train-éclair. Elle ajouta, par un instinct de bonté, s'oubliant elle-même :
— romni'^nt \:\ ThérèL>e?
— IiUlU-v, Il iULdcciu Lot \i.nu, ce ne
sera rien, dit-il, tandis qu'à Mathilde, étonnée, il expliquait en deux mots que sa femme avait été souffrante, qu'il sonnait et envoyait Antoine au télégraphe, qu'il s'esquivait dans une pièce voisine pour téléphoner à la Compagnie et retenir un ccupé-lit, tout cela fait en hâte, avec la fièvre que provoque le désarroi des événements. Agnès était allée préparer ses malles, Mathilde Dunlop déclara :
— Je me suis empres'.ée de prévenir la supérieure du couvent de Notre-Dame de Bon-Secours. Une sœur sera à la gare et accompagnera Agnès; cette petite femme ne peut pas se tuer à soigner son mari; elle aura là une excellente garde-malade, surtout si c'est sœur Marie-Ange ! — Car elle connaissait toutes les religieuses du couvent et les appréciait selon leur mérite.
Jacques, à qui cette immixtion pré])ondérante de leur cousine dans leurs affaires était désagréable, s'inclina en murmurant :
— Je vous remercie. Je voudrais qu'Agnès pût dîner avant de partir. Si vous le permettez...
II sonna; Rose, apparue, répondit dès son premier mot :
— Madame vient de se lever et a donné les ordres; mais M!"'° d'Elbé ne veut rien prendre, on va servir M"° Lisette.
— Ah ! désapprouva M™® Dunlop en hochant la tête, faites-lui donc comprendre, mon bon ami, que son enfant la gênera extrêmement; elle ferait bien mieux de vous la confier. Il faut que j'en parle à Thérèse; elle est levée, vient-on de dire?
Prétendant connaître le chemin, elle alla r^'joindre les deux belles-sœurs; Jacques hésita à la suivre; sa présence serait déplacée au milieu des trois femmes, inutile en tout cas. Il se demanda ce qu'il allait devenir, Agnès partie, restant en face de Thérèse, sans cette hypocrisie de maintien, ce simulacre d'intimité que leur imposait la présence d'un tiers. Quelle chose lugubre ce serait de se retrouver ensemble, mari et femme, tous deux tarés, lui éclaboussé de sa boue à elle, ennemis prêts à se mordre, ou, ce qui serait j)is. complices voués à l'étouffement du silence? Quelle belle vie ils auraient, sans dignité, sans noblesse, empoisonnée par le souvenir, sans sécmité pour l'avenir. Se sépareraient-ils? Quel déchirement, au moins pour lui! Alors, l'espèce de distraction cruelle que le départ d'Agnès lui imposait le désespéra : il jîrévit sa rentrée à la m.aison lor.sqn'il aurait armmpagné .^a sœur à U gaie, Il vide allrcUA qui l'atlLudiait. Il
eût voulu partir avec elle, ou, sautant de son côté dans un train, fuir à laventure. Quelle souffrance de ne pouvoir s'évader de soi, s'oublier un seul instant, devenir un autre; quelle torture de se sentir agoniser à chaque seconde et de se dire, tandis que le martèlement du sang dans les artères scande votre pensée : « Je suis moi, toujours moi, et je souffre, et il n'est pas de répit, pas de salut, à moins que je ne me tue ! » Il eût voulu pouvoir dormir ou s'enivrer. Une voix le tira du puits de iCnèbres où il sombrait :
— Xon, répétait Agnès en rentrant dans le salon, je veux que mon enfant soit là, que son père puisse au moins l'embrasser, si le malheur voulait...
Ni M™® Dunlop, ni Thérèse, qui la suivaient, n'osèrent répondre. Un petit souffle froid passa entre eux dans le silence ; et Jacques, regardant Thérèse, toute frêle dans une robe de chambre, le visage ravagé et les yeux noirs, comprit que cela seulement était irréparable, de voir mourir l'être qu'on a aimé! Tout le reste!...
Sur le quai, sitôt le train en marche, sentant encore sur ses joues le baiser passionné de Lisette, g^ardant à ses doigts l'étreinte dont il avait tenu, jusqu'à la fin, les mains de sa sœur, Jacques regardait s'éloigner le rapide et restait béant, devant la voie noire, ce large vide sillonné par deux rails. Son cœur s'en allait, accrrjché à la lanterne rouge du dernier wagon, et, dans ce déchirement silencieux, rien ne lui était plus ni n'avait plus aucune raison d'être. Cette sensation de cauchemar, d'irréalité que donne un surcroît de surexcitation nerveuse, l'envelopjxi d'ombre et de mystère d'angoisse confuse. Il avait peine à croire que ce fût vrai, qu'Agnès vînt réellement de le quitter, qu'Elbe agonisât peut-être à cette heure, et que, encore sous le coup de l'émotion qui avait agité la maison, Thérèse et M. Forget l'attendissent pour dîner. Il sentit fju'il lui serait impossible de rentrer chez lui et se dirigea vers sa voiture.
Un instant, tant est puissante l'attraction de l'habitude, il put croire qu'il lui serait doux de s'étendre, dans un lâche repos, sur les coussins capitonnés, tandis que très vite et saus cahots, le courjé l'emix)rterait, berçant sa peine. Mais un recul imprévu le saisit, en face de la boîte ver-
nissée, du cocher immobile, du cheval noir qui mâchait le mors, en encensant. Il crut flairer cette odeur de cuir fin qui remplissait la voiture et l'écœurait souvent. Et ce dégoût physique fit place à un dégoût moral pour la possession de cette jouissance de luxe qu'il avait convoitée autrefois, et qui lui semblait, dans sa correction neutre de coupé de grande remise, si terne, si indifférente maintenant à ses yeux. Se savoir riche, après avoir cru que c'était là une forme de bonheur, et se juger si misérable, lui amena presque une nausée aux lèvres. Où était le temps où, luttant pour la vie quotidienne, il s'endormait harassé, mais heureux dans les bras de Thérèse; il était sûr d'elle, alors, et si jeune, si confiant dans la noblesse et la candeur de sa femme !
— Joseph, vous direz à la maison qu'on ne m'attende pas pour dîner !
Le cocher fit un appel de guides, les roues se mirent à tourner lentement, puis très vite; au bas de la caisse noire qui se rajjetissait en fuyant, les pieds du cheval, haut levés, dansaient une jmlka falote et bizarre. L'n o^nrier, arrêté en face d'Halluys, regardait ég<-.lement disparaître la voiture, ensuite il reporta les yeux sur le possesseur enviable de l'attelage, et Jacques fut gêné par ce regard, comme d'un reproche. Ce n'était pas la première fois qu'il se sentait désarmé devant l'air d'ironie d'un pauvre diable; et jamais cette richesse, dont le sort l'avait avantagé par une préférence inexplicable, et dont il était bien près de reconnaître la détention comme entachée d'arbitraire et d'injustice, ne lui parut aussi vaine, aussi à charge, aussi peu consolante. Qui sait même, pensa-t-il, si, malsaine plutôt, la fortune, en élevant Thérèse au-dessus des préoccupations étroites du ménage, en développant en elle la vanité fie plaire et de primer, en lui laissant trop d'heures oisives, n'avait pas contribué au peu de résistance de sa faute, facilité sa déchéance par une complicité capiteuse de tous les instants? Comparant le temps actuel au temps passé, se rappelant l'économie austère de ses parents, 1<' vieux et sec décor bourgeois qui les entourait, il s'effraya, mais trop tard, — et d'ailleurs comment aurait-il pu y remédier? — du besoin de jouissance égoïste et effrénée de l'heure actuelle, des raffinements de luxe et de confort, qui .créant une atmosphère artificielle, amollissant la vie d'intérieur, détendant tous les ressorts de volonté, induisent Thr/mnie et la femme d'un certain monde aux tentations de paresse, de gour-
mandise, d'orgueil et de volupté, à l'oubli complet clés misères en\iroiinaiites, à un endurcissement souriant et tranquille, à un aveuglement, à une surdité en face de l'universelle douleur des pauvres et des affamés ! — Mais, essaya-t-il d'arguer, en (juoi mon malheur est-il spécialement un malheur d'homme riche? En admettant que, pressées par des soins vulgaires, les nécessités journalières, beaucoup de femmes n'aient littéralement pas le temps de s'abandonner à l'amour, surveillées d'ailleurs par la jalousie du mari, l'espionnage des voisins, forcées d'autant plus de vivre à découvert (lue la médi(x.-rité de leur existence leur permit
.ÎO.SKI'H, VOITS DinKZ A T,\ MVIRON Qu'ON NE
m'attendk par ri)un imneh.
moins de s'IsoUt, s'ensuit il que l'adultère ne soit pas chose répandue, fréquente, banale à écœurer? — En haut, en bas. dans Içs lits somptueux ou sur les grabats, l'Eve
éternelle, tentatrice et menteuse, s'offrait au péché, escomptant sournoisement la ra{)ace luxure de l'amant, la miséricorde lâche du mari. Que de pardons obscurs dans les alcôves, de hontes étouffées ! Presque toujours le mari qui frai)pe l'amant a déjà pardonné une fois, plusieurs fois à la femme. C'est un tel ensorcellement, une si magique possess'on que le mariage, à qui sest marié jeune, plein de vie et d'amour ! L'homme qui a eu le premier baiser d'une vierge ne peut croire que celle-ci, devenue femme et mère, empreinte à son image, unifiée à sa chair, cesse de lui appartenir, même lorsqu'elle l'a trahi. Peut-être une résig^nation plus fré- (luente, j)lus morne aussi, s'imposait-elle, dans les classes laborieuses, au mari assez faible ou assez amoureux pour pardonner. La préoccupation du gagne-pain, écrasement du travail continu devaient lui ôter le luxe même de tro]) T)enser à son chagrin ; et assez vite, le rapprochement d'appartements étroits, le côte-à-côte inévitable, portaient ces êtres à une réconciliation, suivie, presque toujours, de discordes et de violences, avec des éclaircies de tendresse, des dimanches de soleil dans le noir des années. Ceux-là tournaient la meule, et déprimés par le labeur machinal, ils devaient le plus souvent ne pas penser, s'endormir de fatigue, la tâche faite. Mais lui.
qui échappait à l'engrenage reé. qu'aucune CKVupation (]uotidienne n'arrachait à .son idée fixe, qui a\ait tout son temps )our souffrir, comme il se jugeait plus à plaindre, du haut de son iidépendance et de sa fortune ! Il )Ouvait, il est vrai, agir, prendre un parti à sa guise, il ne dépendait de i)ersonne que de luiménio, et c'est précisément pour cela qu'il se sentait si malheureux, si impuissant, si incapable de se résoudre à quoi que ce fût ! Perdu au milieu des passants et des voitures, il marchait au hasard, longeant des trnttoiis, traversant les rues. Sa pensée épuisée ne s'accro<hait à rien, elle suivait un instant Agnès et Alvette blotties dans le compartiment, s'étonnait de l'allure fantomatique des passants, sortant de l'cmbrc pour passer dans la lueur diffuse des rêver-
A T'N CAr.RKFOfR, DE TRISTF.S FEMMES STATIONXATF.NT.
bères et se fondre ensuite dans la nuit. Personne ne le regardait, personne ne lui parlait, et il errait dans ce désert d'àmes.
A un carrefour, de tristes femmes stationnaient. Il entendit le souffle de leurs paroles, dans sa nurjue ; et la suggestion honteuse qui se levait de leur présence et de leurs offres raviva sa souffrance en l'attendrissant d'une pitié trouble ; il comparait ces corps de servage, ces formes aux vêtements mal ajustés qui semblaient ne point tenir, avec la blancne et délicate créature qui l'attendait dans une anxiété fiévreuse, au feu doux des bougies, en une chambre tiède et parfumée. Cette vision lui prit le cœur et les sens. Mais il se débattait, ne voulant pas convenir qu'il aimait encore Thérèse, quil l'aimait malgré tout, qu'il ne l'avait jamais mieux et plus amèrement aimée! Ne saurait-i' pas, à la fin, ce qu'il devait et voulait faire? N'y avait-il personne, aucun ami, pour lui prêter con.seil? Tant d'âmes inquiètes, pressées, furtives le frôlant, le croisant, le devançant, et personne dans cette fourmilière humaine à qui il pût s'adresser en tout espoir et confiance! Cette jeune femme, pourtant, qui tenait dans ses bras un enfant, avait de bons et beaux yeux. Ce prêtre, qui marchait à pas lents, lui dira it^ peut-être les mots de consolation. Il avait tellement soif d'échapper à sa solitude! Il regardait avidement tous ces inconnus, et il étouffait à la pensée qu'ils lui resteraient toujours inconnus, indifférents comme s'ils n'étaient point ses frères et iceurs en existence, des êtres de même argile et (le pensée sembable. Alors, la conscience lui vint que le seul être auquel il pût se confier, auprès duquel il trouverait la pitié dont il avait besoin, était Thérèse. Seule, ayant fait la blessure, elle saurait la panser, sinon la guérir. Tout son cœur s'élança vers elle, d'un bond. Des fiacres passaient; qu'il fît un geste, et dans quelques moments... Mais une mauvaise honte le retint, et de la Bastille au boulevard, il fut l'homme des foules, le singulier passant qui, sans but apparent, zigzague d'un trottoir à l'autre, s'enfonce en des rues noires, reparaît à la lumière, s'arrête à des devantures qu'il contemple sans les voir, et repris par la vague, dans la houle des têtes, flotte et se perd comme une épave. Jacques, pourtant, avait un but. Seulement ce but était incertain.
Quand il se disait qu'il n'y avait, dans cette ville de deux millions d'âmes, perfonne, hormis Thérèse, aujjrès de qui mendier l'aumône d'une sympathie, il commettait
sciemment une ingratitude. N'était-il pas, quelque part, en une ruelle de maisons de pauvres, à un cinquième en recoin dont il connaissait bien les deux fenêtres, l'une encombrée d'un petit jardin, l'autre portant une grande cage suspendue, n'était-il pas une vieille et sûre amie. M"" Poulet, la dispensatrice de ses aumônes, o la Sœur grise? » Comme il l'avait oubliée, et quelle injustice à lui ! Rien que de voir sa figure souffrante et disgraciée, d'entendre sa voix qui se faisait si câline au chevet des misérables, il ressentirait un soulagement; dans cet humljle appartement, il oublierait le papier sali, les odeurs de plomb, pour n'entendre que le gazouillis des oiseaux, respirer les fleurs anémiques de la fenêtre, se dilater, si las, si découragé qu'il pût être, dans l'atmosphère de bonté qui flottait autour de la vieille fille. Et plus il pensait à cela, plus la tentation d'abord hésitante, de s'orienter et de diriger ses pas vers le quartier où elle demeurait, se préci.sait en lui, impérieuse. Un omnibus passait, il sauta dedans, d'un élan irréfléchi. Il se tassa entre une grosse femme chargée d'un panier énorme, et un vieillard qui gardait sur ses genoux un petit garçon turbulent, dont les pieds, à chaque minute, heurtaient Halluvs aux jambes. Le vieux alors prenait les pieds de l'enfant dans sa main, celui-ci redevenait calme, puis dès que la liberté lui était rendue, il recommençait à donner des coups, par besoin d'activité. Jacques s'intéressa une minute à lui, à l'homme à barbe blanche, aux autres personnes de l'omnibus. Tous portaient la faligrie de la journée et leur tête oscillait, en un d;^mi-somm(>il. l'ne femme, encore jeune, mais dont les traits étaient prématurément vieillis, regardait fixement devant elle, et ses yeux, entre des paupières fanées, avaient une expression presque farouche ; quelle douleur, de trahison ou de jalousie, la dévorait aussi, celle-là? Une vieille femme, qui ne parlait point, faisait pourtant aller ses lèvres d'un air de préoccupation maniaque et hébétée. Un bossu, tout au fond, pareil à un gros crapaud habillé, se repliait avec cette gravité importante et méditative qu'ont souvent les bossus. I>es autres vovageurs n'offraient rien de remarquable, la vie, les tracas, les fatigues de chaque jour les avaient polis, usés, effacés ; certains, immobiles et affaissés, l'âme absente, rappelaient des figures de cire. Jacques, du fond de l'humiliation qui lui élançait le cœur, en retours d'angoisse aigus comme une rage de dents, sentit une commi-
sération pour ces êtres semblables à lui, dont, sans doute, à quelque raffinement près, les joies et les douleurs ne différaient guère des siennes; et pourtant, malgré lui, l'idée de sa suiiériorité intellectuelle et so ciale, l'illusion que sa souffrance et son accident même étaient d'une essence plus délicate, plus relevée, lui inspirèrent un petit sentiment de vanité si ridicule qu'il s'en moqua aussitôt. Il n'en était pas moins vrai que le fait de rouler en omnibus, alors qu'il avait à ses ordres une voiture élégante, lui conférai* une suprématie d'ordre tout inférieur peut-être, mais point désagréable à se remémorer, si basse que fût une telle satisfaction. Il fut alors amené à se demander s'il était bien nécessaire à lui de monter les cinq étages de M"^ Poulet ; peut-être ne la trouverait-il pas ! Puis, le fond de boue qu'il apercevait en lui, idées lâches, égoïsme, vanité, lie des âmes les moins viles, l'épouvanta. Il sauta en bas du véhicule, avide de respirer un air frais, plus pur. Il était d'ailleurs presque arrivé. Au bout d'une ruelle obscure, les deux fenêtres qu'il connais sait bien brillaient d'une clarté faible. Il monta l'escalier, sans toucher à la rampe 'àsqueuse, évitant le mur.
Un drelindrelin boiteux, sans éclat, comme tombé d'une cloche de bois, tinta, et après un instant fl 'attente qui déçut un peu Jacques (il ne s'était cependant pas attendu à ce qu'une bonne en tablier blanc s'empressât de lui ouvrir), la serrure grinça et M"® Poulet parut d.ins l'entre-bâillement, éclairée dune lampe qu'elle haussait et dont la lumière montrait sa pauvre et bonne figure, encadrée de cheveux blancs séparés par une raie trop large.
— Vous ! monsieur Jacques ! Ce n'est pas un malheur qui vous amène?
^ Si, chère vieille, chère tendre nmie, si vous saviez ù quel point je suis malheureux I Thérèse m'a trompé avec mon meilleur ami. Elle m'a tout avoué, et je vai- ' la dérive, si perdu que je souhaite par in; nt de mou rir. Parlez-moi, prenez mes mains dans les
vôtres. Vous qui consolez les affligés, dites moi quelque chose (jui me fortifie, (]ui me fas.se espérer, qui me redonne le goût et l'amour de la vie ! »
Voilà ce qu'il pensait, voilà ce qu'il eût
voulu dire, mais il ne dit rien de cela, et
frappé .seulement d*- la divination de la
vieille fille, il
' ■■^- répliqua :
— Vous ! Monsieur Jacques ! ce n'est pas un malheur
QUI vous AMKNK ?
— Oui, nous avons du chagrin, je viens de conduire Agnès à la gare; elle va rejoindre son mari qui est dangereusement blessé.
Il donna de? détails, tandis que M"" Poulet posait la lampe sur ur.e table recouverte d'une toile cirée ; le rond lumineux, s'élargissant autour d'un abat-join* de papier déchiré, éclairait .s<'s mains qu'un petit tremblement agitait. Son air de surprise alarmée produisit sur le.s nerfs de Jacques un agacement. Sa visite lui parut tout à fait inutile. Etait-il monté pour lui apprendre cela?
N'avait-il rien d'autre à lui confier?
— Pourquoi ne vous a-t-on pas vue?
demanda-t-il. Vous êtes bien femme à avoir
été malade sans le dire, est-ce que vos douleurs sont revenues ?
Il faisait allusion à une crise aiguë de rhumatisme qui avait tenu la vieille fille dans sa chambre, i>endant quin-ze jours, sans que par pudeur, fierté, délicatesse excessive, elle fît prévenir les Halluys, aimant mieux souffrir dans la solitude (]ue les déranger.
Elle répondit :
— Non, non, votre chère femme m'a trop bien soignée la dernière fois ! — Thérèse, en effet, était venue la voir chaque jour, sur la fin de sa convalescence. — Parlez-moi de Thérèse, ajouta-t-elle avec un intérêt affectueux et inquiet, ne se fatigue-t-elle pae trop? Il me tarde de la voir aux Flouves, elle a une petite âme de feu qui brûle et qui use son corps, elle devrait être si heureuse avec un mari comme le sien, et parfois elle a l'air si triste ! Est-ce que la présence de cette jolie petite Lisette n'était pas une souffrance pour elle? Elle ne s'est jamais consolée, voyez-vous...
Jacques hocha la tête il lui .sembla que INI"" Poulet mettait le floigt sur les plaies qu'il aurait eues à différents endroits du corps.
— Vous avez tout pour être heureux, ditelle, et avec un reflet ardent de tendresse sur son visage, aimez-la, mon cher Jacques, aimez-la de tout votre cœur !
Pourquoi lui disait-elle cela maintenant? Il sentit ses yeux se mouiller, tout son chagrin lui revint. Comme il aurait voulu pleurer !
■ — Vous êtes triste, mon aimi, dit-elle, vous ]")ensez à ce malheureux?
A d'Elhé? Certes, il eût pu y songer davantage! Pourtant, il dédaigna démentir:
— ■ Vous le savez, dit-il, nous nous aimions peu, mon beau-frère et moi, il a rendu Agnès trop malheureuse pour que ce ne soit pas a cause d'elle, surtout, que je déplore cet accident ! J"ai été impressionné aussi par autre chose ! — Il ne sut pourquoi il disait cela, prévit que, grâce à un subterfuge, il allait confesser à son amie une partie de sa douleur; et avec la peur que l'émr^tion n'altérât sa voix :
— C'est toujours, fit-il, une chose pénible que la trahison d'une femme jeune, belle et qu'on croyait pure. Une amie de Thérèse que vous connaisser, à vous .seule je puis ne pas taire son nom, c'est M"'" Guilhem, — il prononça ce mot à \oix basse et .sourit d'une façon nerveuse en voyant l'air effaré, le petit recul de M"''Pou1et ; que dirait-elle donc, si elle savait de fjui il s'agissait réellement? —
Cette jeune femme a eu une liaison, le rr.ari a tout découvert et, dans un accès de désespoir, s'est confié à moi. Il m'a demandé ce qu'il devait faire, et... j'ai cru deviner que, devant le rei)entir de sa femme, il pardonnera.
Elle l'écoutait les mains jointes et répéta :
— Oui, pardonner, que pourrait-il faire d'autre ?
— Mais, dit Jacques, se séparer, plaider en divorce?
— L'aime-t-il encore? demanda-t-elle vivement.
— Je... crois qu'il l'aime.
— Vous voyez bien, fit-elle avec une sorte de triomphe, que peut-il faire que pardonner ? Oh ? ce doit être une si grande, une si douloureu.se joie que le pardon, en des circonstances aussi cruelles? Je ne connais pas les personnes dont vous venez de me parler, j'oublie leur nom — (elle ferma les yeux, pour sceller cet oubli comme on tire le rideau d'un confessionnal), — mais l'idée ne vous est-elle jamais venue que, si à plaindre que soit en pareille circonstance le mari, il y a quelqu'un de plus digne encore de pitié : c'est la femme? Pauvre créature! qui sait, qui saura jamais quelles circonstances, quels entraînements, quels torts, cjnelles imprudences, quelles maladresses du meilleur des hommes peuvent pousser une épouse à la faute, et lui mériter, non certes une excuse, mais peut-être des circonstances atténuantes? (}uel mari peut sonder sa conscience et oser se dire : « Je ne suis pour rien dans le malheur cjui m'arrive! » Et s'il se reconnaît avoir donné la plus légère prise soit par cette faiblesse qui vient de la bonté, soit par l'inégalité du caractère, soit par pauvreté d'affection, soit par défaut de vigilance, et je ne parle pas d'un manque de surveillance matérielle, mais de cette vigilance d'âme qui sait lire à visage r)uvert les pensées de l'être aimé, ne doit-il pas se dire avec l'humilité du pécheur : « (]'esi ma faute, ma faute, ma très grande faute! » Il y a des malheureuses créatures que la fange attire, on le dit, car je n'eu ai jamais rencontré, pour ma part, et encore voudrais- je savoir si ce n'est la faute ni de l'éducation, ni des exemples qu'elles ont reçus ; nviis la plupart des femmes, mon cher ami, croyez-en une pauvre vieille qui vous parle d'expérience, et qui n'est i)as si rotlc qu'elle en a l'air, la plupart des femmes sont faites pour vivre heureuses, honorables et honorées. On n'est trompé que quand un le veut bien.
Jacques regardait la nappe cirée, TahatjoUr déchiré, et souriait avec amertume, iial convaincu.
— Et puis, après, le beau m.alheur! Je n'ai jamais compris l'importance que les hommes, dans leur amourpropre, attachent à ce mot être trompé. La chose affreuse, c'est de n'être plus aimé, c'est de n'avoir su mériter ni garder une affection précieuse, et alors il me semble qu'on se doit de faire tout au monde pour la reconquérir. Quel autre but peut avoir un homme dans la vie? îl n'est pas de femme qui,^ ayant connu la misère)^ le vide, le néant d'une:, affection illégitime, nej soit avide, vous m 'enten^ dez, avide de rentrer dans le vrai chemin, de se re{)rendre à aimer d'une tendresse sûre.
loyale et dévouée! J'ai, connu, moi qui vous^, parle, une histoire très
belle et très triste, arrivée à une de mes amies. La femme s'imaginait n'être point aimée, entre elle et son mari l'accord complet des caractères ne s'était pas fait, elle a commis une faute et, désespérée, elle a tout dit à cet homme. Il s'est montré si bon, si grand, si au-dessus des circonstances, que la femme, reconnaissant qu'elle l'avait méconnu, s'est mise à l'adorer, mais le souvenir de sa faute ne la quittait pas, elle se .sentait souillée, indigne du bonheur qu'il s'efforçait de lui faire, indigne de l'amour qu'il lui avait gardé ; cela a empoisonné son existence et elle e^t morte jeune, sans nue les .soins admirables de son mari, deux beaux enfan;s qui avaient suivi leur jéconciliation, aient pu lui faire reprendre le goût de vivre. J'ai assisté à sa mort ; tout ce que la tendresse la plus pMre, la reconnaissance la plus exaltée peuvent trouver en un pareil moment, 1p pauvre femme l'a dit, en serrant les mains f' son mari qui la veillait depuis riuinze nuits, quinze nuits, monsieur Jacques, et qui la suppliait de lui pardonner, s'il n'avait su toujours la rendre heureuse comme il aur. it 7oulu ! Leur désespoir à tous deux était la cho.sc la plus touchante et aussi la plus cruelle. Mais, — tit-elle changeant de ton et
a\ec une graviré pensive, — ce mari-là avait pardonné absolument, sans arrière- pensée, sans retour égoïste. 11 y a des pardons qui n'en sont pas, et après lesquels les récrimi-
ElLE l'ÉCOI'TAIT I.KS >rVTXP! .toixtes.
nations, les' jalousies, les reproches viennent avilir, paralyser le premier élan de générosité. Il faut pardonner comme il faut aimer, de tout son cœur, et comme on voudrait qu'on \ous pardonnât à vous-même !
Un silence suivit, durant lequel de plaintifs miaulements s'élevèrent ; M"^ Poulet les entendit, et avec cette bonhomie qu'elle possédait à un degré si rare, et qui lui permett;;it de concilier les pensées élevées avec les actes de la familiarité la plus humble, elle alla ouvrir une porte d'où s'élança une chatte pelée, boiteuse et informe, la plus triste bête que Jacques eût jamais vue.
— ■ Je l'ai recueillie, dit-elle, au moment où des gamins allaient achever de la tuer, elle m'est si attachée qu'elle ne peut souffrir mes absences, elle ne mange que quand je suis là. — Et elle caressait la chatte minable, aux grands yeux plaintifs et un peu fous d'animal torturé, qui se souvient des mauvaises heures.
— T>es enfants, dit-elle, sont aussi cruels nxK des hommes faits ; et pourtant ceux-ci!... Crovez-vous qu'il aimait sa femme, ce monsieur qui n'a pas craint de la déshonorer en se battant avec votre beaufrère? Il l'a blessé, la belle vengeance ! Ver-
ser le sang du prochain, ah ! quel plaisir, quel beau plaisir, se donner en spectacle à la galerie, risquer sa vie ou l'enlever à un autre homme, tout cela pour qu'on dise : — Monsieur un tel a blessé en duel l'amant de sa femme ! C'est une horrible et misérable vanité (\ue celle-là, convenez-en?
Jacques dit, d'une voix lasse et écœurée : — Quand on a aimé un homme, au point qu'on lui aurait confié, sans hésiter, son argent, son honneur, sa vie même, et que cet ami froidement, tranquillement, vous vole votre femme, ah ! certes, il n'y a plus aucune rencontre possible, pas même un engagement d'épées. Et /
puis, à quoi ^^ ^ - ywfcf -
bon? Tout
Sur le palier, -elle éclairait Di; sa lampe