‹ La Tournée du petit ducChapitre 21 sur 36 · ON N’A PAS IDÉE DE REVEILLER LES GENS À L'AUBE · texte numérisé non relu

ON N’A PAS IDÉE DE REVEILLER LES GENS À L'AUBE

naît la valeur d'une machine. Et maïntenant aux Gobelins, et puissions-nous n'y point faire tapisserie!

Un quart d'heure après, la 40 HP stoppait devant la maison de Mme Jouarre. Au bruit du moteur, un jeune homme apparut, le cou nu, la chemise lâche débordant du pantalon, sans veston, ni gilet.

— Tiens, Ludovic, s’écria Maugis.

C'était en effet, le jeune Ludovic la Frimpe, en rupture de Grande Armée. Il fit aux visiteurs l’accueil le plus cordial.

— A! chouette, m'sieur Maugis et m'sieur Lodi! Quelle veine que mon singe m’ait donné campo !

Et reluquant la machine en connaisseur ::

Ah! chouette, M'sieu Maugis et Msieu Lodi.

— C'est pas lui qui vous aurait fourni un bel outil comme ça! Il n’est bon que pour maquignonner des tacots.

— Réclame gratuite, remarqua Maugis.

— Ah non, fit Ludovic en riant, je ne m'en sens pas pour faire des bobards sur une usine! Et que je n’y moisirai pas, pour sür!

Depuis que ma frangine s’est fait ladja avec l’autre cavé, il l'a pas à la bonne, ce Staper- Wilson !

Le petit duc déplorait à part soi l'insuffisance de son instruction secondaire... Mais Maugis qui, lui, comprenait à merveille, pressentit des nouvelles graves.

— Aurons-nous le plaisir de voir Mme Jouarre? demanda-t-il.

— Pour sûr alors! Mais je vous tiens là à jacter pour nib. Entrez donc!

... Du fond du jardin, Mme Jouarre, majestueuse et lente, venait au-devant de ses visiteürs, elle s’appuyait sur le bras d’une petite

femme maigre et sèche, aux pomimiettes rouges, aux yeux vifs et sans cils, en qui Maugis reconnut Mme (Constance, inséparable amie et commensale habituelle de la douairière, qu’elle aidait de sa vieille expérience et de ses conseils. #

— Quelle bonne surprise, s'écria Mme Jouarre et que c'est donc gentil à vous de venir surprendre une pauvre vieille femme toute seule! Ludovic, va donc chercher deux fauteuils au salon pour ces messieurs. Tu les porteras sous la tonnelle.

Ludovic s’empressa, car pour tout ce qui ne regardait pas son métier, d’ailleurs indécis, on pouvait l'employer utilement : c'était un garçon tout feu, tout flemme.

— Monsieur le duc, continua la douairière, permettez donc que je vous présente ma bonne amie, Mme Constance, Elle est allée en Indo- Chine, elle aussi, et vous pourrez comme ça parler du pays.

— Oh! minauda Mme Constance, monsieur le duc et moi nous n'avons pas vu le même pays, moi, c'était en 84, avant la conquête.

… Et moi sous M. Beau, dit Doumer IL, fit Mario en riant. Mais le paysage n’a pas tellement changé, .;

Dans les plis simples d’un kimono, Madame Jouarre...

— J'étais avec un administrateur .de troisième classe, expliquait complaisamment Mme Constance, Quand le pauvre garçon est mort à Saigon, je me suis mise avec un commis des douanes.

Cependant Mme Jouarre, que tant d’expansion coloniale ne laissait pas que de gêner un peu, demandait grâce pour le négligé de sa toilette.

Elle n’attendait pas ces messieurs et les plis souples d’un kimono drapaient, sans la

voiler, {a majesté de ses formes encore agréa-

bles.

Le petit duc protestd ln nent . Tudo- :

vice qui vénait dé reparaître, un fauteuil sous chaque bras, esquissa un sourire aVañtageux, comme pour insinuer que la tante n’était pas si déjetée et qu'il savait à quoi s’en tenir.

Quand tout le monde fut assis :

— C'est pas tout ça, fit la douairière.::.

Maïs vous aîlez me dire; quél bon vent vous amène...

— En fait de bon vent; coûpa Ludovic, tes messieurs se sont amenés sur ne 40 chevaux qui n’en craint pas.

— Occupe-toi de tes etE HS bavard, et trotte-toi chercher, pout ces messieurs, le porto de M. Lemarle-Thibaäult

Cependant Mario protéstait que le seul plaisir de revoir Mmeé Jouarré et de la remercier de sa charmante réception::;

Elle a Wouvé en M. Vafre lan qu'il lui faut.

— Ta! ta! ta! ifiterrompit Mme Jouarre, m'est avis que VOuS n'auriez pas été fâché de me retrouver en famillé, Mais c’est trop naturel! Savez-vous ‘bien, monsieur le duc, que vous avez fait la conquête de mêés. filiés?... Tiens, vous toussotez, monsieur Maugis?...

Narcisse ne tarit pas sur votre compte. Elle ra. raconté comment vous avez meé tout le monde à Boismeudof, la semaine dernière.

— Une chouette partouze, à ce qu'il paraît!

dit Ludovic en disposant verres et boutéillé sur la table... et ce que je me suis +harré d'avoir passé à travers!

— Encore une fois, of he te bee és ton avis, précisa la douairière d'un ton bref; Mais j'y pense! Monsieur Maugis aimerait Le à mieux,’ des Fo ne petite absin= TRE F0

LA TOURNÉE DU PÉTIT puc

monsieur Maugis,

— Ah Die; et moi donc! soupira a. (colo :

niale Mme Constance, | — Bravo, mâdame Constance, s'écria Me rio, cordial ét bon garçon! Voilà qui me rappelle Saigon, entre cinq et sept, quand. le.

parfum de la verte eee toute la Tue Catinat! 1e Lea — Alors, vous aussi, monsieur le duc? ee — Oh! non, merci, jé préfère ce porto. qui.

me paraît tout à fait vénérablé. . es — C'est pas pour dire; reprit Mme Le.

mais l’absinthe d'ici est de première... je Ia garde en fût... Et puis nous avons üne eau!

Cependant que Lodi, enchanté, s'éclipsait de nouveau, le romancier s’écria :

— Assez de propos alcooliques! Je repré- &

sente ici notre grande Presse pores toujours assoiffée d'informations sensationnelles... comme élle aime à le dire... Il est.

possible que mon ani le duc de Lodi soit venu vous faire une visite dé digestion... Mais quant à moi, chère madame, mes intentions sont moins pures : je Viens vous interviewet.

— Ah! mon Diéu! s'écria la douairière de.

même ton dont ellé eût demandé à. « Est-ce que ça faïît très mal? »

— Et d'abord, continua Mauügis, qu’avezvous fait dé l'inqualifiable Aminte? Certes.

je n’en suis pas à métonner d'un lapin. ne sh enfin... à ‘2

— Comment! s'écria Mme Jouarre avec.

l'accent du plus sincère étonnement, Aminte de ne vous a pas écrit ? 4

— Non, mais dés fois! répondit Maugis ” avec une intoñiation 8i bouffonne que de jeune La Frimpe eñ laissa tomber son sucre. dans son absinthe.

La douairièfe laissa voir une “douloureise indignation.

— Ça, par exemple, direde, c’est plus a que de jouer au bouchon! Cette petite thâtiniélà m'avait pourtant juré quand je. Li conduite a fa gare de Lyon...

— Quoi, s’'écria Mario, Mile Arinte à quitté Paris ?

— Depuis trois jouts, Oüi, fonsiètt le de avec M. Lemartle- Thibault qui lui a offert un.

béau voyage en Italie!

Fe. petit duüc eût peine à retenir ie forte énvie d’étrangler la douairière…

— Voyage. . de nocés? demanda Mais non Sañs impertinence.

— Si on peut dire, Tout le monde sait ce du M. Lemarle- Thibault à der été pour

arcisse, >

— Cest justement pour ae. SR :

air EU OMIS quoi ? coupa. l'heureuse mère, C’est-il vous qui lui auriez fait un avenir? à VOUS en. croire, monsieür Maugis, on ne pen- : serait qu’à s'amuser l Aminté est plus sérieuse | que ça : elle sait ce qu’elle doit à notre ami.

— Et Mile Narcisse? demanda en qe fa morale de Mine Jouarre exaspérait, Va ie

LA

dante..,

= Mon aînée me donne bieti dé la satisfaction aussi, proclama la douairière sans émbarras. Elle à trouvé eñ M. Vafre, l'ami qu’il lui faut.

.æ Vâfre, mufmufa Lodi, mais il me semble que ce fiom-là né m'est pas inconnu...

— Enfin, jé ñe l'ai pas vüe depüis le jour du départ dé sa cadette. C'était lé léñideiiain de votre partie de campagne... Narcisse lti a tout raconté... Et vous pouvez croire qu'élle à bien regretté, paüvré Aminte! Ça lui faisait gros cœur de s'eñ aller tout de même.

== Tiens! tiens! pensa Maüsgis, dit pas davantage.

= Quañt à ce qui est de notre petite amie Lyda, poursuivit Mme Jouarre, elle n'ést pas révénué dépüis le soir q#ofi la baptiséé ici iême, Vous savez, c'est né nature indépen- On là Voit, et puis on ne la voit plus.

Ca n'est pas pour lui faire un reproché : car éllé f'a énvoyé hier une bien jolie carte pos: tale, s’pas Constañice?

Vous pouvez le dire, approuva Mme Constañice, et jé ne demänderais qu'à me tétirer dans cette « Villa des Amis ».

= Mile de Rocadazur âurait-éllé découvert si tôt une maison de retraite pour Îés danséuses? demanda Mario qué toutes cés nouvellés mettaient hofs dé lui,

= La Villa des Anns? Mais, monsieur le duc, elle appartient à M. des Rostures, vous savez bien, notre ami Plompou, celui avec qui vous avez diné ici,

= Ici et chez moi, Rostures...

— Faut croire qu'il $’est fendu, opina Mme Constance, ürie fois n'ést pas coutume.

+ Plomipot ne nous avait pas parlé de sa villa, fit reiarquer Maugis. Il ést vrai qu'il navoue jamais. | -æ Oh! sa villa, reprit Mimie Constance qui

dui n’en

* décidément ne portait pas Plompou dans son

cœur, sa villi! Il en ést déveñitt propriétaire,

malgré lui, pour ainsi parler, à là suite de

prêts qu'il avait consentis à un camaradé, ‘ét de lettres de change, et de protêts, et de sai= sies: ..

— Tous frais à læ charge du débiteur, observa Maugis.

Mais dé petit duc voulait tirer pied ou aile de tout ce verbiage.

= Et où donc est située la villa de M. des Rostures? demanda-t-il.

-La douairière ét Mme Cofistaricé se regardèreñit avec émbärfas, mais Ludovié due sa seconde absirithe réndait loquäte fie süt. pas résister à l’erivie de placer son mot.

— À Boissy, précisat-il... Vous savez bien? sur les bords dé la Marñe. À trois quarts d'heure d'auto!... C’est tout pléin de vieux catiotiers.,, Pas des galurins, non!.., des types qui rament depuis l’Empire.

en effét. Ainsi M. des

ne Ja à

On rit; stulé, à dotiarière gatdait uh pli de tristesse sur son beau Visage alourdi.

= Avec toùût cd; Sémit-ellé, } mé trouve bien abandonnée!

=. Il ét vrai, ft Maügis, que ces démoiselles se sont envoléés aûüx quatre points... Cardinal!

Mmé Jouarre feut gafdé de comptendré et tontinua : A

— Et je ne vous parlé pas dé ma fiièce.:2 cêtté fnalheureusé enfant...

— De quoi? de quoi? interrompit le jéänè La Frimpe en qui la vérté absinthe et Pâquefleurette absente évoquaiént üné tendressé vague, mais fraternelle, Et puis après? Faut pas chiner la frangine! Fllé à plaqué un sale cavé qui né raquait plus besef ét qui lui collait des bâftes, ét ellé Sa envoyé ün gôncier qui n’est pas dans la motisé —— éar il a dés talbins, PAlékandrador !

— Ludovic à raison, madame Jouarre, dit Maugis; je ne suis pas éloigñé de penser que, selon le précepte évangéliqué, votre gentille nièce a choïsi la meilleure poiré!

— Allofñs donc! grogna la doôuairière. Elle reviendra Sans lé sou, rapätriéé 5är un consutat, 3

— Quoi, s'écfia Lodi qui éomprenait enfin, Mlle Päquéfléurétte a quitté la France?

— Et comment! repartit Ludovic, L/Alexandrador la émimenée, là-bas, jé Sais pas où, dans son patélin; €hez les Hongrois... même que jé ne lui Conséille pas dé révenir de sitôt, vu que le joüf qu'elle radiñéra à la taule, ce qu’elle prendfa Comme correction ! |

Le petit düé, écœuré, s'était levé. Il en avait assez! Cinq Minutes de plus, il éût jeté son porto à la têté de la douäirièré. La politesse le força dé 16 boire, et sôñ bof goût de reconnaitre qu'il était d'ailléürs éavoureux, si savoureux qué Fodi en cofiçut même, pour la sournoise duplicité de M: Lemärle-Thibauit, une indulgénte passagère. C’est donc avec un demi-sourire qu’il dit à Mme Jouarre :

— Je ne me console pas, chère madame, de votre solitude.

Mais cé tour dé phrase laissd Ia douairière

-insensible.

— Ah! si je n'avais pas ma bonhé Coñstance! soupira-t-elle.

— Et votre charmant neveu, ajouta Maugis, qui avait une propension malsaine pour sa gaffe volontaire.

Le jeune La Frimpé s’arrigola doucement:

— Oh! Iüdo n’a qu'une après-midi de libre,

fit la douairière, sans avoir l'air de rien.

Il est venu tantôt parce que ce pauvre Staper- Wilson n’a plus guère de cœur à l'ouvrage. A ce qu’il paraît, le départ de Pâquefleurette l’a beaucoup frappé.

— Cest bien son tour, répliqua Maugis.

Ah! vous le pouvez dire, que le singe

en fait une, de bobine, appuya le frère de ia

disparue, son blair s’est allongé que c'en est comme une trompe!

Ca pourra lui servir pour ses tacots, observa le gros romancier.

‘Ludovic La Frimpe donna libre cours aux éclats d’une gaieté obscène.

— En vérité, Ludo, s'écria Mme Jouarre crispée, on dirait que tu prends plaisir à me faire enrager! Comme si la conduite de Mlle La Frimpe ne suffisait pas...

Et le ton dont la douairière prononça ce « Mademoiselle La Frimpe » disait assez que, pour elle, Pâqueñfleurette ne faisait plus partie de la famille Jouarre.

— Un vent d’ostrascisme agite les feuilles légères des tilleuls, dit Maugis, et voici qu'il commence à se faire tard, sans qu'on puisse d’ailleurs en rendre responsable la proximité de la rue Mouffetard.

Elle

La douairière tiqua. n’aimait point

Oui! moins cinq!

fit Dore" le petit duc.

qu'on lui rappelât le caractère D

de son quartier.

— Ne chinez donc pas! te elle. On est bien partout quand on est chez soi.

— Um benef, 1b1 patria, murmura Maugis avec la joie d’être incompris.

Mäis déjà le petit duc s’inclinait Rent

Mme Constance, disant, avec une courtoisie

exquise :

— J'espère avoir bientôt le grand plaisir de

vous revoir, madame,

— Vous ne restez pas nes. sans Far.

proposa Mme Jouarre. Il y a un gigot et du poulet froid. Et Ludo pourrait aller chercher un pâté.

Ludovic s'était déjà levé, un peu chancélant, quoique plein d'enthousiasme. Fe Mais Maugis et le petit duc prirent congé, tout en déplorant une fois de plus la qua-.

druple absence de ces demoiselles. Et Ludo-

vic les reconduisit jusqu'à la voiture.

— Si -des fois m'sieu le duc avait besoin d'un chauffeur à la coule? proposa-t-il chemin faisant,

Mais ses protestations de dévouement se perdirent dans le tonnerre d’un embrayage déchaîné à propos. par le mécanicien de Lodi, qui subodorait une concurrence.

Jusqu'aux abords du boulevard Saint- Germain, la fureur du petit duc s’exhala en épithètes virulentes qui s’alliaient aux noms de Mme Jouarre et de M. Lemarle-Thibault, de M. des Rostures et de M. Vafre, Maugis, absorbé par le soin d'assurer la stabilité de son bord plat, laissa passer l'orage,

Ce ne fut que chez lui, et quand le petit duc eut tout dit et tout maudit, qu'il voulut bien condescendre à répondre :

— Mais de quoi vous inquiétez-vous? Narcisse, Pâquefleurette et Lyda vous ont laissé chacune un souvenir assez agréable pour que vous ‘désiriez les revoir, et votre flirt avec Aminte reste une promesse de bonheur... is chèque à toucher quand il vous plaira. Vous voilà, si j'ose dire, le cœur par terre entre deux ciels, entre le doux Regret et # divin Désir. Et vous vous plaignez!

— Je souffre, protesta le petit duc un peu honteux de son désespoir juvénile, et j’enrage de sentir qu'après de si heureux débuts tout s’est dérangé, et que ma volonté n’y peut rien! .

— Ft depuis quand la volonté se mêle-t-elle.

aux choses de l'amour? Ne comptez donc.

que sur le hasard. Toutes ces enfants reviendront et vous reviendront... Vous restez le maître de l'Heure.

— Oui! moins en fit mélancoliquement le petit duc. :

Maugis daigna sourire :

7 Von voa em je vous veux. La ou. sagesse en amour est de savoir attenre |

— I] n'empêche que M. Lemarle- Thibault n’a point attendu, et c’est DORTURE il ma soufflé Aminte.

— Enfant. Vous en voulez à ce bon vieil-

lard de connaître le prix du Temps (0 fr. #5 à Paris, o fr. 20 dans les départements et à. l'étranger). Eh! bien sûr on sent qu’en son âme il doit croire à la fuite utile des jours... Mais sapristi... c’est de son âge! Il met Îles bouchées doubles, parce que l'heure sonnera bientôt pour lui de la Douloureuse. Tandis que vous, vous avez l'avenir, demain, les longs esæoirs, tout le diable et son train... de luxe.

— Et le temps d’être oublié..

— Fichez-moi la paix, conclut Maugis..:

Et ne vous occupez de rien... car vous avez

UT

l DÉGO

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