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naturel sur l’artificiel, de la vérité et de la sincérité sur le faux et le factice.
I] faut presque du courage aujourd’hui pour parler favorablement de la gaieté et du rire. En cette fin du XIX® siècle, nous sommes si sérieux et si gourmés! La redingote et la myopie sont fort bien portées: la dispepsie et l'économie politique constituent la suprême élégance; il est du dernier distingué d’avoir une raie dans la nuque et des lassitudes d'être. Mais rire, non, on ne veut pas, on ne peut pas rire! Et pourtant le rire a du bon. On peut rire et être intelligent et même sensible. Le rire est la poésie des cœurs simples, des âmes allègres et des esprits droits. Tantôt délicat et fin, atténué de mélancolie ainsi qu’un regard de vierge, il s’éveille pareil à une aube lucide, parmi les parfums des fleurs, les chants des oiseaux et la fraîcheur des rosées; ou léger, aïlé, bruissant mélodieusement, il voltige comme les abeilles d’or sur Îles lèvres de Platon, dans l’or fluide des matinées ensoleillées. Il se nomme alors le sourire. Tantôt puissant et sonore, il éclate et roule dans la gloire des midis, rire irréfrénable des dieux d'Homère, divine allégresse du monde, joie profonde de la nature, ivre de lumière comme d’un vin généreux et fort; liesse énorme et tapageuse des kermesses de Teniers et des beuveries de Rabeluis, dans le fracas des pots qüu’on brise et le ruissellement des tonnes qu’on débonde. Alors il est le rire, le rire épanoui, fils des sympathies viriles, expression des énergies fécondes, épanchement du bonheur de vivre.
En France, les défauts que nous venons de signaler sont endémiques et les qualités qui les compensent y sont permanentes. Leur fusion constitue le caractère national. Elle dota le pays d’une littérature spéciale qui coexista avec les autres genres et leur survécut. Nous donnerons à cette littérature le nom de /éttérature gauloise. L’épopée, le lyrisme, la poésie didactique passèrent par des périodes de splendeur et de décadence ; ils exprimèrent des états particuliers et passagers de l'âme française. Le théâtre et le genre oratoire changèrent d'aspect selon les circonstances. L'esprit gaulois, .outre qu’il eut une littérature à part, pénétra aussi les autres genres.
Cette littérature, inspirée directement de lui et dans laquelle apparaissent ses traits les plus caractéristiques, est celle des fableaux et des farces du moyen âge, des nouvelles du XvI® siècle, du théâtre comique de la Renaïssance et du commencement du XVII® siècle, de ces bagatelles poétiques — chansons à boire, couplets gaillards, dialogues comiques, etc., — qui fleurirent à toutes les époques de la littérature française. Parmi les personnalités les plus célèbres qui illustrèrent ce genre gaulois, il faut citer Rabelais, Molière, Voltaire et Béranger. Aujourd’hui encore, de joyeux conteurs et des auteurs dramatiques, comme Labiche, Armand Sylvestre et G. Courteline, perpétuent, avec des mérites divers, sa tradition et sont inspirés de lui. Le roman flatueux de Zola, la Terre, n'est-il pas, malgré son étiquette de naturaliste, une œuvre purement gauloise?
L'influence de l'esprit gaulois ne se borne pas aux histoires de haute graisse et aux fantaisies comiques. Elle agit dans un domaine autrement vaste et elle a produit autre chose que des « gauloiseries ». L’esprit gaulois se modifia en s’affinant et devint ce qu'on appelle l’esprit français. Ce dernier est l'esprit gaulois à sa troisième puissance. Taine, à notre sens, n’a pas suffisamment distingué ce double caractère de l'esprit gaulois. Il lui assigne, comme caractéristiques, une propension spéciale au rire, la bonne humeur continue, l’oubli constant de la moralité, le sens du ridicule toujours en éveil, la délicatesse dans l'expression, le juste milieu dans les passions et les idées (1). N'y a-t-il pas confusion ici entre les attributs propres à l’esprit gaulois proprement dit et les attributs spéciaux de l'esprit français, tel que Nisard l'entend (2)? Certes, l'esprit gaulois, au moyen âge, sa période de splendeur, et aujourd’hui encore, se distingue par son insouciance à l'égard de la morale, sa causticité et sa bonne humeur; mais, n'est-ce pas
(1) H. TAINE, La Fontaine et ses fables.
(?) NiIsARD, Æistoire de la littérature française. Dans cet ouvrage, Nisard, qui, quoi qu'on dise, a écrit des choses très justes et très originales sur la littérature française, a finement analysé ce qu’il entend par esprit français. A lire aussi
une brochure de M. van Hamel dont uous n'avons pu prendre, malheureusement, qu’une connaissance incomplète.
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exagérer que de lui donner la discrétion dans l’émotion, la sobriété du * faire », la légèreté de la touche? Ces qualités de finesse et de bon goût, il les a gagnées plus tard, au XVIl°siècle, au cours de l’évolution littéraire. Il importe donc d'établir une démarcation entre l'esprit gaulois et l'esprit français, de faire ressortir les nuances qui les différencient. L’esprit français est, si j'ose ainsi m'exprimer, l'esprit gaulois qui s’est dépouillé du vieil homme. Il a jeté ses défauts pour garder ses qualités et les perfectionner. L'esprit français est un fils civilisé de l'esprit gaulois. Il est d’une sève moins grossière et d’une santé moins haute en couleur que son père; mais il a des mœurs plus aristocratiques et des manières plus policées, moins de sang mais plus de nerfs, moins de chair maïs un cerveau plus développé. Cette métaphore serait juste si elle n’impliquait une idée de distinction trop précise et une idée de succession absolue dans le temps. Disons plutôt que le large fleuve de l'esprit gaulois s’est divisé en deux bras; le premier a été canalisé, c'est l'esprit français; le second a continué à rouler ses ondes en liberté, c’est, en prenant ce terme dans son acceptation courante, l’esprit gaulois. Celui-ci existe encore dans son intégralité, comme le prouvent le caractère du peuple français et tant de thèmes littéraires et d'expressions populaires que nous a transmis le moyen âge.
Voici comment nous nous expliquons le développement de l’esprit gaulois en esprit français. Ce qui distingue la littérature française des littératures étrangères, c’est — faut-il le rappeler ? — l'instinct de l’analyse, le goût de la psychologie, le besoin de logique dans les idées et de clarté dans la langue; c’est, enfin et surtout, la sociabilité ("}. Ces qualités lui appartiennent en propre; elles ressortent de l’examen de ses productions considérées dans leur ensemble. L’instinct de l'analyse et le goût de la psychologie furent érigés en principes par Descartes et appliqués — avec quel bonheur, on le sait
() Voir la préface que M. GASTON PARIS a mise en tête de l'Æistoire de la littératnre française depuis ses origines jusqu'à 1900, publiée sous la direction de M. PETIT DE JULLEVILLE,
— par Corneille, Racine, Molière, La Bruyère, etc., et par la pléiade des romanciers, depuis Mr de La Fayette jusqu’à M. Paul Bourget. Le besoin de logique dans les idées, et conséquemment de clarté dans la langue, se manifeste par l’importance que tout écrivain français accorde à la forme et à l’économie d’un ouvrage ou même d’un court poème. Racine estimait qu’une tragédie était à peu près terminée quand il en avait fini le plan. La moindre des fables de La Fontaine, les caractères de La Bruyère sont construits d'après un canevas mûrement étudié et savamment coordonné dans ses parties. A ce point de vue, parmi les œuvres contemporaines, les nouvelles de Mérimée, Madame Bovary et Salammbé de Flaubert sont des modèles, ainsi que les poèmes de Leconte de l'Isle, les sonnets de J.-M. de Hérédia et les productions de l’école parnassienne en général. Si la poésie de la jeune école, d’un charme si pénétrant et si subtil, ne jouit pas du succès qu’elle mérite et périclite de jour en jour, c’est précisément parce que, très souvent, elle manque de cohérence et de clarté. Elle s’est heurtée au tempérament national. Certains auteurs étrangers furent, pour la même raison, incompris en France. On connaît les boutades stupéfiantes de Voltaire contre Shakespeare. Voltaire essaya de s’en disculper, par après, dans une lettre adressée à Horace Walpoole, lun des fils du célèbre homme d’État anglais. Ses excuses sont curieuses. » C’est une belle nature, dit-il, en parlant de Shakespeare, mais bien sauvage ; zulle régularité, nulle bienséance, #u/ art, de la bassesse avec de la grandeur, de la bouffonnerie avec du terrible : c’est le chaos de la tragédie, dans lequel il y a cent traits de lumière. » Les critiques français qui regimbent contre le théâtre norvégien et la philosophie de Nietzsche raisonnent à peu près de la même façon. Tout cela, d’après eux, manque de bon goût, d'ordre et de clarté : c’est chaos. Nous n'insisterons pas sur la pureté de la langue qu’exigent de l'écrivain les admirateurs de Racine, de Beaumarchais, de Voltaire et les lecteurs de Flaubert et d’Anatole France (1). Quant à la sociabilité de la littérature française, nous ne pouvons que renvoyer au beau travail de M. Brunetière, sur cette
question (2). M. Brunetière, reprenant et développant une idée de Nisard, établit que le caractère essentiel de la littérature française est la sociabilité : : Personne en France, dit-il, n’a écrit qu’en vue de la société, sans jamais séparer l’expression de sa pensée de la onsidération du public auquel il s’adressait, ni par conséquent l'art d’écrire de celui de plaire, de persuader et de convaincre. »
Toutes ces qualités d’ordre, de logique, de clarté, de sociabilité ne sont pas nées spontanément au XVII° siècle, ainsi que plusieurs critiques semblent le croire. Elles sont un affinement de vertus propres à la race gauloise, vertus qu’on retrouve dans la littérature primesautière du moyen âge. Elles se développèrent naturellement, suivant une évolution favorisée par certaines circonstances heureuses.
Ces vertus de la race gauloise sont l’humeur satirique, la passion du vrai se manifestant dans la prépondérance accordées aux idées sur les sentiments; le bon sens, le naturel.
L'humeur satirique du moyen âge, qui impliquait le sens de l'observation, et la passion du vrai, qui produisit l'instinct de la recherche, de l’analyse, aboutirent au got de la psychologte, cette gloire et cette caractéristique de la littérature française, ainsi qu’au souci de l'exposition, de la démonstration, de la discussion et, par conséquent, de la socrabilité. Du bon sens résultèrent la crainte de l’exagération, le terre-à-terre et, à un degré plus haut, /a mesure dans les idées. Ces qualités eurent pour corollaires le üesoin de logique, l'amour des idées claires, et, par suite, /a pureté et la précision de la langue.
(4) Nous extrayons ce passage d’une lettre de TAINE publiée par la Revre wallonne (mars 1893) : » Pour Conscience, je l’ai lu et j'avoue que je trouve son talent médiocre. Peut-être suis-je gâté là-dessus par les habitudes parisiennes ; ce que nous entendons par le style me semble manquer partout, dans toutes les proses contemporaines, excepté en Angleterre, en France, et chez le Russe Tourgueneff. « Et plus loin : » L'ouvrage est excellent, il est bien documenté, plein de sympathies généreuses, parfois éloquent. Mais, à nos yeux de Parisiens, il est emphatique, taché de vulgarités et »1a/ écrit. Pardonnez-nous cette sensibilité excessive et ce raffinement littéraire; si vous en êtes exempt, c’est peutêtre tant mieux pour vous. »
(©) F. BRUNETIÈRE, £Éfudes critiques, 5° série.
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Nous nous proposons d'étudier la tradition de l’esprit gaulois dans l’œuvre de Molière, ce génie si gaulois, le plus gaulois après Rabelais, qui, lui, le fut avec une puissance géniale, maïs aussi avec intempérance. Nous tâcherons de l’analyser dans son essence et dans ses manifestations. Comme nous l’avons vu plus haut, il y a en France toute une littérature qui traverse les siècles, toujours semblable à elle-même parce qu’elle part d'une inspiration immuable. Molière fut l’expression suprême de cette inspiration et son œuvre synthétisa cette littérature. Notre intention n’est pas de rechercher s’il a connu et imité directement les œuvres du moyen âge. Ce travail a été fait (1). Notre but est de montrer en quoi il est resté, inconsciemment, par la seule influence héréditaire de sa race, fidèle à l'esprit gaulois exprimé dans une littérature spéciale. C'est plutôt la psychologie de son génie que l’histoire et la critique de ses œuvres qui nous intéressera. Nous essayerons de montrer, par l'exposé des analogies de penser et de dire entre Molière et ses ancêtres gaulois, un des aspects les plus curieux du génie du grand comique.
(1) Citons spécialement parmi les critiques qui se sont occupés de ces recherches : WILKE, Ce que Alolière doit aux anciens poètes français. Lauban, 1880; MAHRENHOLZ, Afolière’s Leben und Werke (Franzôsische Studien, 1881); V. LE CLERC, /Zistoire littéraire de la lrance, t. XXIITI; GENIN, dans son édition de PATHELIN, FOURNEL Le théâtre an XVI° siècle, La comédie et Les contemporains de Molière; LENIENT, La satire en france au moyen âge et La satire en France au XVIC siècle ; CH. AUBERTIN, /Zistoire de lu langue et de la littérature française au moyen âge; PETIT DE JULLEVILLE, dans ses ouvrages sur le théâtre français au moyen âge; G. LARROUMET, É/udes d'histoire et de littératures dramatiques ; DEsPois dans sa belle édition des œuvres de Molière.