‹ La tradition du Moyen Âge dans MolièreChapitre 4 sur 7 · LA RELIGION · texte numérisé non relu

LA RELIGION

En matière de spéculation philosophique, la littérature gauloise a un horizon assez borné. Le sentiment religieux lui est étranger. Les hautes idées de la divinité, de la destinée humaine, du devoir l’indiffèrent et si, d'aventure, elle les rencontre, c'est pour les rapetisser par ses gausseries et son scepticisme gouailleur. Expression intellectuelle de l’humanité moyenne, c’est-à-dire de cette portion de l'humanité qui fait le gros œuvre social ou en jouit, sans plus, elle manque d'ailes pour s'élever du monde matériel, où la confine la nature de son inspiration.

Indépendamment des distinctions sociales, l'humanité se divise en deux parts : la masse qui agit et l’élite qui pense. Celle-ci est le cerveau et le cœur de l'humanité, la pensée qui rayonne et la sensibilité qui vibre. Elle joue, dans l’organisme social, le rôle qu’Aristote attribuait, dans l'organisme de l’individu, au sexsorium commune, le centre où convergent toutes les sensations (1). L’humanité pourrait aussi se comparer à la scène du théâtre du moyen âge, où les deux mondes, celui du ciel et celui de la terre, se superposaient en deux étages. Audessus était le Paradis. Dieu le père, en somptueuse chasuble

(1) « Les masses sont le fond de l’humanité ; c’est avec elles, en elles et pour elles que tout se fait; elles remplissent la scène de l’histoire, mais elles y figurent seulement ; elles n’y ont qu’un rôle muet, et laissent, pour ainsi dire, le soin des gestes et des paroles à quelques individus éminents qui les repré: sentent. » (VICTOR COUSIN, Cours de philosophie, introduction, 8° leçon.)

d’or, la crosse étincelante de pierreries à la main gauche, la main droite levée en un geste de bénédiction, siégeait hiératiquement sur son trône. Autour de lui se déployait la pompe céleste : les chœurs des anges, les pléiades des vierges, l’armée des martyrs, des docteurs et des pontifes. De toute cette foule, ravie dans l’extase du plein savoir et de l'amour suprême, s'élevait, magnifique et triomphal, un chant d’allégresse et d’adoration. Au-dessous, à l'étage inférieur, était représentée la Terre, avec son grouillement humain, son agitation et son tumulte, ses grandeurs et ses petitesses, ses drames et ses farces. Il en est ainsi de l'humanité. Dans les sphères supérieures, l'élite, dépositaire de la conscience humaïne, domine son temps de toute la hauteur de sa pensée; le » profane vulgaire » se meut dans les régions inférieures ; il vit la vie ordinaire avec ses alternatives de tristesse et de joie. Or, cette foule, déprimée par l’âpre combat pour la bouchée de pain ou amollie par les douceurs de l’oisiveté, ne se soucie guère de philosophie et de religion. La vie est bonne ou mauvaise selon les caprices de la fortune. Chacun, suivant son tempérament, accomplit sa petite tâche quotidienne, plus ou moins vaillamment et en raisonnant le moins possible, comme le Martin de Candide.

Cette conception pratique de la vie s’égaie, en pays gaulois, de jovialité naturelle. Cette tournure d’esprit se reflète dans une littérature spéciale qui, nous l’avons vu, survécut à tous les genres littéraires. C’est la littérature des fableaux, histoires de haute graisse et de plat réalisme, des chansons grivoises et -des farces. Fableaux et farces ont, sous des noms divers, traversé les âges et font encore les délices du public d'aujourd'hui.

Les Gaulois ont toujours méprisé le rêve stérile et la métaphysique. Le monde extérieur existe pour eux et leur suffit. Les écrivains les plus populaires sont ceux qui furent le moins métaphysiciens et le moins lyriques, en entendant par lyrisme cette envolée de l’âme vers un idéal supra-humain. Considérez les assises philosophiques de l’œuvre des écrivains qui reflétèrent, le plus génialement, cet état d'esprit. Jean de Meung prône Vature et Raison; Rabelais prêche le retour à PAysts ;

ce qui ressort de l’œuvre de Molière, c’est la légitimité de l'instinct; La Fontaine a suivi toute sa vie et recommandé la

» bonne loi naturelle »; Voltaire est rationaliste et irréligieux. | On lit encore aujourd’hui Molière, La Fontaine et Voltaire,

tandis que Corneille, Racine, Pascal, Bossuet, J.-J. Rousseau

ne sont connus que des seuls lettrés, encore qu’ils soient com-

mentés dans les classes. Au XIX° siècle, seul Béranger a joui

d’une véritable popularité.

Au fond, — nous aurons l’occasion de le constater plus loin, — les Gaulois sont païens. Leur paradis est un compromis agréable entre cette terre et le paradis théologique ; c'est, en quelque sorte, un prolongement de ce monde sublunaire, mais plus parfait que celui-ci, un lieu de repos éternel où nous serons accueillis par le Dieu des bonnes gens, par - le très bon, très grand Dieu, le Dieu de sainte bénignité - de Rabelais. Leur Christ n’est pas le Dieu implacable des rigoristes qui a dit que petit serait le nombre des élus, maïs le doux pasteur évangélique aux cheveux blonds, inquiet de la brebis égarée; le convive souriant et pitoyable des Noces de | Cana; le philosophe aux paraboles de clarté, qui laissa tomber de lentes paroles d'indulgence sur la femme adultère prostrée à ses pieds. Et encore cette conception de la divinité s’auréolet-elle de trop de poésie. Pour peu, ils se représenteraient Dieu en manches de chemise, assis sous une treille, une bouteille de piquette devant lui et promenant sur le monde un regard bénévole et un sourire bon enfant (‘). Ce bon Dieu n'eut pas été dépaysé dans la Confrérie de la Passion du moyen âge ou dans les caveaux du commencement de ce siècle. Aujourd’hui ce Dieu paterne et farceur, à la façon d’un épicier retiré qui possède son Béranger, irait, au dessert, de sa petite chanson sur le vin, le jeu, les belles.

Ce sentiment religieux plutôt médiocre, qui apparaît dans

les mœurs du peuple {?), se décèle particulièrement dans une (1) Lire le Dien des bonnes gens, de BÉRANGER. (?) « Au lieu d’une religion nationale, nous avons en France une sorte d’irréligion nationale : c'est là même ce qui constitue notre originalité au milieu d2 autres peuples. En France, les deux tiers au moins de la population masculine

so.

chanson très connue à Liége, cette ville de race et d'esprit gaulois. C’est l’histoire de saint Aubin. Ce brave saint, le Bacchus de l’hagiographie populaire en pays wallon, après une vie toute d'intempérance, arrive à l'huis du ciel. En terre gauloise, l’ivrognerie n’est pas un vice, aussi Aubin est-il admis dans le séjour des bienheureux. Il entre en titubant dans les parvis célestes où ses manières débraillées et son langage trivial de Liégeois en goguettes durent apparemment choquer l’assemblée de choix qui s’y trouvait. Cependant, par déférence pour la volonté divine qui avait permis cette intrusion, on l'invite à prendre part au repas commun; mais le menu, composé de sucre (1), paraît bien fade à son palais accoutumé au feu des alcools. Il préférerait une nourriture moins divinement insipide:: J’aimerais mieux, dit-il, en buveur chrevronné, un hareng ou des moules, je ne serais plus soûl. » On accède à son désir. Aubin, grâce à ce repas reconstituant, est remis de son ébriété. Mais l’ivrognerie est un vice tenace. Tout saint qu’il est, Aubin ne peut résister aux suggestions de ses passions terrestres. Doué de moins de force morale que son collègue saint Antoine, il succombe à la tentation et le voilà de nouveau adonné à son péché mignon. Il boit, s’enivre, remplit le ciel de son humeur bachique. Les saints et les anges sont d'abord scandalisés du peu de mondanité, si l’on peut ainsi dire, de leur camarade. Décidément, le nouvel élu manque de tenue. Mais, peu à peu, la curiosité agissant sur eux comme sur de vulgaires mortels, 1ls finissent par goûter — oh! rien qu'un doigt! — au liquide étrange qui fait les délices de la dernière recrue. Ils trouvent à ce breuvage un charme assez agréable, ma foi, si agréable même qu'ils laissent leur cassonade paradisiaque pour le genièvre terrestre. Dès lors c'en est fait de leur sobriété. Ils comprennent les préférences d’Aubin, ils excusent ses débordements. Qui a bu boira, dit la sagesse des nations. L'événement confirme l'adage. Depuis cette

vivent à peu près en dehors de la religion traditionnelle. » (A. GUYAU, L'irré. ligion de l'avenir.)

(1) À Liége, la croyance populaire est que dans le paradis on mange des « des souk à l’losse », du sucre à la louche.

dégustation fatale, qui ne tarda pas à dégénérer en libations, le ciel devient un véritable cabaret où retentissent éternellement des chansons et des cris d'orgie. Voilà comme quoi, nous apprend la chanson,

s Dispoie ci timps là

» Tos les saints s’ fet sôt. n

Nous retrouvons cet esprit voltairien dans tout le moyen âge. On se fait en général une fausse idée de cette époque. La faute en est à la littérature qui ne la considéra en quelque

sorte que comme un magasin de décors et un répertoire

inépuisables de faits et de fictions qu’elle adaptait aux besoins du moment. Le moyen âge, dans l'imagination de notre siècle, passa par trois stades. Il y eut d’abord le moyen âge rococo, à la mode sous le premier Empire. C'était le temps des jeunes et beaux Dunois qui partaient pour la Syrie à la recherche de non moins belles et de non moins jeunes Isabelles. Ce moyen âge troubadouresque et sentimental retentit des roucoulements désespérés des puceaux mélancoliques et versificateurs qui, le torse moulé dans un justaucorps mi-parti et les yeux blancs, se pâment aux pieds de dames gentes et inhumaines. Il est né de la fusion de l’ancienne sensibilité pleurnicharde et prompte aux syncopes du XVIII° siècle et du vague à l’âme des Renés romantiques. En second lieu, vient le moyen âge pittoresque, mouvementé, bigarré, truculent et ténébreux de Walter Scott, Victor Hugo, Aloysius Bertrand, Alexandre Dumas et du dessinateur Célestin Nanteuil. Ce moyen âge à l’eau-forte pourrait se concrétiser en une cité chaotique qui silhouette sur un ciel nocturne fantastiquement éclairé par la lune, l’architecture hoffmanesque de ses cathédrales gothiques et de ses toits dentelés : les rues sont tortueuses, où vacille, suspendue à un cordon, une lanterne sinistre; dans le pénombre d’une cour des miracles se meuvent des lansquenets ivres, des marmiteux bariolés, des poètes faméliques en quête de repues franches. Des aventures tragiques, où l'échelle de soie, le poison et la dague jouent un grand rôle, se passent

derrière des murs ; tout le monde jure par la Pasque-Dieu et les nobles seigneurs s’interpellent féodalement par des » messire » pleins de martialité. Enfin, nous avons, le dernier venu, le moyen âge des préraphaélites. On s’engoua des vitraux, où rêvent, dans un flamboiement versicolore, des saintes anémiées et extasiées. On s’éprit des vierges au corps émacié jusqu’à l’étisie, roides dans les plis de leurs robes blanches, et qui, seules ou par théories de sept, avec, en main, un lys de candeur que soutient à peine la faiblesse de leurs longs doigts exsangues, vont, selon un rythme lent et la pupille fascinée sous lorbe pur des sourcils, vers l’âme de l’Élu. C’est un moyen âge à la détrempe, tout en paysages délayés dans une pâle clarté lunaïre ou d’aube vaporeuse qu’estompent de vagues peupliers au bord de lacs aux eaux limpides, où affleure l’éclosion mystique de dolents nénuphars. | |

Tous ces moyen âges ont un trait commun : un mysticisme intense. Sans doute, la religion jouait au moyen âge un rôle que, vraisemblablement, elle a perdu pour toujours. Mais — et ce point a été mis en lumière par la critique des dernières années — le sentiment religieux n’avait pas annihilé le sens pratique de l’existence, le vouloir-vivre (1); dans les veines gauloises coulait encore le vieux sang païen (?). La vie avait du bon, le corps n'était pas une guenille méprisable. La littérature goliardique, les fableaux, les farces, le Roman de la Rose, le Roman de Renart, les dits, etc., sont là pour témoigner que la France, ainsi qu’on l’a dit avec raison, a toujours été de la religion de Voltaire. Nous aurons l’occasion, dans le cours de cette étude, de revenir sur ce point.

Dans le haut moyen âge, dans ces siècles de fer où les corps et les âmes étaient de fer, la foi était maîtresse absolue des

(M) Les Grecs, selon M. A. Lang, malgré les survivances dans leurs croyances de certains mythes et rites barbares et sauvages, avaient gardé leur humanité et leur lumineuse gaieté, (A. LANG, Mythes, Cultes et Religions, chap. IX.)

(?) M. Hauréau, analysant un manuscrit de la fin du x11e siècle ou du commencement du X111°, remarque que « le paganisme ne choquait guëre au moyen âge, même lorsqu'il était indécent. » Et plus loin il dit encore : « La plupart des pièces de ce manuscrit sont indécentes, injurieuses envers le clergé, empreintes de paganisme. » (Vofices et extraits des manuscrits,t. XXIX.)

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