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intelligences. Elle ne souffrait ni restriction, ni tiédeur, ni atténuation. Dieu était le chef suprême, le suzerain omnipotent devant la volonté duquel devait s’incliner toute puissance comme toute faiblesse. Il était le stratège qui conduit les armées, le bouclier qui protège et le glaive qui frappe. Le féroce et vindicatif Deus Sabaoth du judaïsme vivait encore dans sa gloire redoutable, maïs il s'était rapproché de l’homme en une espèce de compagnonnage dont l’homme savait se réclamer au besoin. C'est à lui que Roland, son vasal, remettait son gant en mourant; c’est lui qui envoyait ses anges, Michel et Gabriel, dans le val tragique de Ronceveaux, pour . recevoir l’âme héroïque du jeune capitaine et la conduire triomphalement dans le paradis, parmi les fleurs. Ce farouche sentiment de foi perdit peu à peu de son âpreté. Au fur et à mesure que l’homme déposait les différentes pièces de son armure, il abandonnaït les rigueurs de ses croyances, il s’humanisait. Son idéal religieux subsistait toujours, mais il se mitigeait de tolérance et s’accommodait de certaines idées de gaieté et de laisser-aller dans les mœurs. Le vieil esprit gaulois s’éveillait à la clarté et à la liberté après un long sommeil plein de cauchemars sanglants. L’avènement des communes marque son affranchissement. À la Renaissance il s’'épanouit comme une fleur vivace dans la chaleur du soleil.
Déjà dans le drame liturgique, d’un art fruste, qui rappelle les peintures aux durs linéaments des primitifs, un élément comique se fait jour. Au XII° siècle, dans le Feu sur l'isnase de saint Nicolas (\), un Barbare, avant d’aller en voyage, confie son argent à la garde desaint Nicolas, dont il a une statue chez lui. Pendant son départ les voleurs lui dérobent son pécule. Le Barbare, à son retour, constate le vol dont il a été victime. I] s’emporte contre le saint avec toute la fureur d’un capitaliste lésé par l’incurie de son banquier : » Ah! malheur, s’écrie-t-il, à quelle mauvaise garde ai-je donc remis ma fortune!... Nicolas, si tu ne me rends mon bien, tu me le
payeras! s “,. . . . . . . Ha, Nicolax!
« Sine me rent ma chose, tu le comparras! »
(*) MICHEL et MONMERQUÉ, Ancient thdûtre français.
Comme le saint fait la sourde oreille, le Barbare fouette sa statue. Saint Nicolas se dépêche d’obtempérer à ces arguments frappants. Il oblige les larrons à restituer à l’énergique Barbare l’argent qu’ils lui avaient volé. Saint Nicolas joue ici un rôle grotesque. Il est ravalé au rang d'un concierge imbécile et couard. M. Petit de Julleville a remarqué la note gauloise de ce drame : » Dans cette pièce, dit-il, ce n’est pas seulement la langue, c’est le goût qui se fait vulgaire. Ne parlons pas ici de foi naïve et d’heureuse simplicité. N’allécuons pas la candeur du vieux temps ; à toute époque, et même au XII* siècle, une page telle que nous venons d’analyser a toujours renfermé une intention légèrement satirique ou du moins ironique. Un demi-sourire s’y dissimule et s’y sous-entend. Ce n’est pas l’incrédulité ouverte et violente, il s’en faut de beaucoup, mais c'est une manière assez gauloise ou assez française de rire avec les choses saintes, même en croyant aux saints (1).
Au X111I° siècle fleurit également toute une série de petits poèmes, dits, débats et disputes, d’une inspiration fort peu religieuse, parmi lesquels il faut mettre hors pair les parodies de prières, telle que cette : Messe de buveurs » dont l’Zéroët commence ainsi : » Zatroëibo ad altare Bacchi, — Ad eum qui lætificat cor hominis ». Le Pater, le Credo, le Confiteor sont travestis de la même façon (°?). C’est là, dira-t-on, de la littérature de cabaret. Sans doute; mais elle est significative étant donnée l’époque où elle naquit. On ne se contenta pas de parodier les prières, on s'en prit également aux saints. On créa une hagiographie burlesque où figuraient saint Hareng, saint Oignon, saint Tortu, saint Raisin (3). Dans le Mystère de saint Bacchus (*), sont décrites les souffrances de la vigne sur les
(1) P&TIT DE JULLEVILLE, Les Mystères, t. I, chap. II.
(2) « Que les prêtres, dit, en 1227, un concile de Trèves, ne permettent pas aux truands, aux clers vagabonds et goliards de chanter des chansons profanes sur le Sanctus ou l'Arnus Dei. » Sur cette littérature, voir l'Æistoire littéraire de la Franre,t. XXII et XXTIT. On y lira avec intérêt quelques spécimens du genre très amusant.
(3) Aistoire littéraire, t. XXTIT, p. 495. 496.
(+) A. JUBINAL, Contes, dits et fabliaux des XI, XIV° ef xve siècles, t. I, p. 250. En Grèce les souffrances de Bacchus étaient représentées dans les orgies
coteaux, sous le pressoir, dans les caves, etc. Le poëte nous déclare que l’auteur qui conterait les peines de saint Bacchus :
«“ Plus grant martyr le troveroit “ Que nul saint dont l’en volt plus lire. »
Au XIVe siècle, saint Hareng fut chanté, en termes aussi irrévérencieux, dans une pièce intitulée : : La vie de sainct Harenc, glorieux martyr, et comment il fut pesché en la mer et porté à Dieppe (1). » L'auteur de ce factum n’hésite pas à comparer saint Hareng à saint Laurent, qui, lui aussi, fut brûlé sur le gril. Il termine l'apologie de son héros par cette péroraison prophétique :
“ C’est grant pitié que sainct Harenc
“ Est martiré ainsi souvent,
“ Sur le gris (ri!) ou sur le charbon ;
“ Mais il viendra une saison
“ Que saint Harenc fera miracle, | “ Qu'on doit mieulx prisier que {r1acle (four de charlatan).
« Dites amer dévotement.
“ Cy fine le sermon sainct Harenc, »
» La vie de saint Hareng, remarque M. Ch. Louandre (?), comme le Roman de Renart, montre à quel point les traditions catholiques étaient déjà affaiblies avant la réforme. On sent, en lisant cette parodie triviale des poétiques légendes du moyen âge, que le mysticisme a replié ses aïles, et que le temps approche où les miracles et le clergé seront voués aux sarcasmes les plus irrévérencieux. Ce conte est comme la préface rimée de Rabelais, de H. Estienne, de Béroald de Verville. » Nous ne partageons pas cette manière de voir. Il n’y a pas, à notre sens, dans cette pièce une intention irréligieuse qui ferait de cette élucubration une anticipation sur la littérature libre-penseuse du XVI: siècle. Le /ibertinage, comme on disait au XVII° siècle, n’existe pas ici. Le poète a obéi instinctivement à ce scepticisme gausseur qui s’allie naturellement, chez les Gaulois, au sentiment religieux. Sous ce rapport, comme
dionysiaques. Voir A. LANG, ouvrage cité, chap. XVIL, et le benu livre de PAUI. DE SAINT-VICTOR, Les Deux Masques, t. I.
(1) A. DE MONTAIGLON, Recueil de poésies françaises, etc., t. Il, p. 325.
(2) CH. LOUANDRE, Chefs-d'œuvre des conteurs français avant La Fontaine, p. 201.
sous tant d'autres, on peut rapprocher les Gaulois des Grecs :
« Lors même, dit Du Méril (f), qu’ils croyaient naïvement à la mythologie, les Athéniens avaient trop d’esprit et de goût pour ne pas garder quelque scepticisme : beaucoup faisaient un choix dans le Panthéon et maltraitaient sans scrupule les divinités de qualité inférieure qu’ils n’avaient pas trouvées à leur goût. »
Dans ces saturnales de l’esprit gaulois, Dieu lui-même ne fut pas épargné. Les brocards qu'on lançait à ses saints ricochaïent sur lui. Un poète du XITII° siècle nous raconte que Dieu le Père, se sentant malade, descendit du ciel et alla demander des leçons de versification aux poètes de la ville d'Arras (2). Dans le fableau de l’Oue au chapelain (3), un clerc a dérobé une oie rôtie à un chapelain. Accusé de ce vol, il rejette le larcin sur un crucifix auquel il a appendu les reliefs de son repas. Rabaisser Dieu au rôle de collégien et faire jouer au Christ le rôle d'homme de bois, ne dénote pas, chez les auteurs de pareilles imaginations et chez ceux qui s’y plaisaient, un fonds bien considérable de dévotion (4).
Cet esprit de dénigrement s’infiltra dans le théâtre sacré au grand dam de celui-ci. En France, on n’allie pas sans danger le comique au tragique, le vaudeville au drame. L’un des deux doit céder devant l’autre et l'histoire prouve que le comique a le plus de chance de sortir vainqueur de ce confit. Ce fut peutêtre, par une divination merveilleuse du tempérament national
() E. pu MÉRIL, La Comédie antique, t. 1, chap. IV, p. 331.
(?) A. JUBINAL, Contes, dits, etc.,t. IT, p. 377.
(3) À. DE MONTAIGLON, Recueil de fabliaux, t. IV.
(4) Boileau, parlant du vaudeville, prémunit les auteurs contre les licences de
leur verve:
« Toutefois n'allez pas, goguenard dangereux,
“ Faire Dieu le sujet d’un badinage affreux : “« À la fin tous ces jeux, que l’athéisme élève “ Conduisent tristement le plaisant à la grève. »
Ces vers, qui sont une recommandation de prudence aux /ibertins de l’époque, confirment la vitalité, à travers les âges, de l'esprit irréligieux et moqueur de la race. Le Zibertinage est la manifestation d'une philosophie libre-penseuse et matérialiste, issue de la Renaissance et précurseur du mouvement antireligieux du Xvuie siècle. Il a ses racines dans le tempérament gaulois dont nous essayons de montrer, en ces lignes, quelques-unes des manifestations les plus lointaines.
plutôt que par une sorte de parti pris d'école, que les auteurs du XVIIe siècle se gardèrent de ce syncrétisme. En tout cas, cette immixtion fut fatale aux mystères. - Le rire, dit M. Petit de Julleville, nous (aux Français) est plus naturel que les larmes. Un philosophe n’a-t-il pas défini l’homme l’enimal qui rit? On s'amusa d’abord du burlesque; on finit par s'amuser du tragique, et le mystère s’effondra aux bruits des éclats de rire. Il fallut que le Parlement de Paris interdit en 1548 de donner les choses saintes en spectacie: car c’eût été désormais les livrer à la dérision. Des peuples voisins, les Anglais, les Italiens, jes Espagnols avaient supporté mieux cette épreuve où notre caractère national échoua. Il y a chez nous un sentiment si vif et si aiguisé du ridicule que le mélange des deux genres tragique et comique y sera toujours infiniment périlleux. Nous n'avons pas à nous enorgueillir de ce trait de notre caractère; il est plutôt une infirmité fâcheuse, et marque plutôt un défaut de sérieux que la surabondance de l'esprit ; mais il n’en est pas moins vrai qu’il existe, et que le poète ne s’aurait s'attacher trop à le ménager (1). »
Ce serait le moment de rappeler les nombreuses scènes comiques intercalées dans les mystères, si ce mélange du comique et du sacré constituait un monopole exclusif de la littérature française (?). En réalité, on le retrouve à peu près dans toutes les littératures; il rentre dans l'esthétique générale du moyen âge; il constitue une caractéristique de la littérature prime-sautière de cette époque. La restriction qui s'impose, quant à ses conséquences particulières pour la littérature française, a été faite, nous venons de le voir, par M. Petit de Julleville. Ce qui importe, à notre point de vue, c’est la qualité de ce comique. L’humeur joyeuse des auteurs de mystères eut
() PETIT DE JULLEVILLE, Les Mystères, t. 1, p. 6.
(2) Sur ce mélange du trivial et du sacré, voir l'opinion de Sainte-Beuve dans son ouvrage sur la littérature du Xvic siècle. Cette opinion a été réfutée par M. James de Rothschild dans son édition du Wiei! Testament (Introduction). On trouvera des spécimens du comique des mystères dans le Mystère de saint Nicolas, de Jean Bockel. (MICHEL et MONMERQUÉ, Le Théâtre français au moyen âge) ; dans le l’ieil testament (scènes entre Turlututu et Granche-Vuide, t. V; scène de la confusion des langues après la construction de la tour de Babel, t. 1).
re.
parfois de tels débordements qu'on se demande si les hommes, qui unissaient les plaisanteries les plus triviales et les plus plates obscénités aux épisodes les plus tragiques et les plus austères de l'histoire sacrée, étaient doués du moindre sentiment religieux. |
Parmi ces orgies du rire, il faut signaler surtout la scène du crucifiement du Christ dans la Passion d’'Arnould Gréban. Elle est poussée jusqu'aux dernières limites de l’atroce. On la dirait écrite par un valet d’abattoir pour une assemblée de garçons bouchers en bonne humeur et de croque-morts en liesse un jour de fort pourboire. L'auteur se délecte dans la description minutieuse de l’épouvantable supplice ; il a des raffinements de dilettante hystérique du massacre et des appréciations de spécialiste du meurtre. I] met dans la bouche de ses bourreaux des plaisanteries qui font souffriret écœurent jusqu’à la nausée. C’est une hallucination de soudard ivre-mort après une journée de pillage et de viol, un prurit sanguinaire de chef canaque, un rêve voluptueusement féroce de souverain oriental hébété par trois siècles de sérail et d’absolutisme. Nous admettons que les auteurs de mystères aient intercalé, dans leurs pièces, certains intermèdes comiques pour en rompre la monotonie, mais ilfaut reconnaître, avec M. Gaston Paris, que cette outrance ne se comprend plus lorsque l’objet de leurs facéties était » le Rédempteur, le fils de Dieu, le Christ qu’on adorait chaque jour ». Ce comique féroce, qu’explique la brutalité des mœurs de l’époque, est heureusement compensé dans d'autres œuvres par une raillerie plus amène et plus franchement gaie (1).
L'insouciance religieuse et le positivisme joyeux des Gaulois apparaissent surtout dans la conception de l'enfer.
L’enfer illumina de sa rouge lueur le moyen âge tout entier. Marais sulfureux, lacs de plomb fondu, cuves d’eau bouillante,
(1) Nous avons déjà eu l’occasion d'insister sur la férocité du comique chez certains auteurs gaulois. Lire, pour s’en convaincre, dans Rabelais, l’épisode où Panurge raconte « la manière comment il eschappa de la main des Turcs ». (?axtagruel, chap. XIV.) On sait aussi combien Molière se complaisait dans le détail des infirmités physiques.
étuves embrasées, gueule insatiablement dévorante où s'engloutit l’avalanche sans fin des damnés, mâchoires de fer saignantes de la chair broyée des trépassés, l’imagination lui prêta toutes les formes et le dota des inventions les plus atroces parmi celles qui peuvent déchirer, triturer, déchiqueter, brûler, torturer de toutes manières les pauvres corps pantelants.
L'esprit de l’homme, si fécond en extravagances féroces lorsqu’il s’agit de faire souffrir l’homme, se dépassa ici parce qu’un raffinement exacerbaiïit sa cruauté native. Il attribuait à la justice divine des chefs-d’œuvre de tortionnaire en délire, des trouvailles de férocité monstrueusement compliquées et irréalisables en ce monde imparfait et borné. Ce que l’homme, être incomplet et impuissant, n’avait pu réaliser en ce domaine, Dieu le créait. En outre, les supplices infernaux ne mettaient pas fin à la vie et à la souffrance des damnés; c’était la continuité dans le martyre, un spasme douloureux infiniment prolongé et avivé sans cesse par la perdurance de la conscience et de la sensibilité, une palpitation d’animal meurtri qui agonise sans parvenir à mourir.
La torture morale s’ajoutait à la torture physique. L'orgueil suprême de la victime vis-à-vis de son bourreau, le cri de haine du vaincu contre le vainqueur où s’exhale la revanche de la personnalité terrassée par une puissance supérieure, le défi du roseau pensant à la fatalité qui l’opprime, cette consolation dernière était réfusée aux damnés. Dans l'enfer on aimait encore le Maître impitoyable et fort ; un indicible cri d'amour, plein d’adoration, de désir et de larmes, montait vers Dieu, montait vers la bonté en soi, la beauté même, la vérité absolue, et cet amour était sans espérance. D’après.les théologiens, cette amertume était le pire supplice. Le désespoir planait sur la cité flamboyante au fond du gouffre de ténèbres. Dans cet » air sans étoiles -, comme dit Dante, s'élevait et roulait, ainsi qu'une mer houleuse, une chœur pathétique et lamentable, un râle immense qui glaçait d’effroi et faisait défaillir de pitié le terrible Florentin; un hymne lugubre s’éplorait, gémi au milieu des sanglots et des grincements de
dents par l’irrémédiable souffrance et le désespoir éternel dans l’expiation sans fin (!):
« La dure mort éternelle « C'est la chançon des dampnés. »
Tel est, d’après le mystère d’A rnould Gréban, le refrain que clame éperdument la multitude des réprouvés, ceux que condamna sans rémission le Créateur, la divine Puissance, la suprême Sagesse et le premier Amour, les tragiques forçats qui savent la vanité du repentir dans leur châtiment. |
La géhenne hallucinait les esprits. La sinistre vision obsédait, à la façon d'un cauchemar, les imaginations affolées. La littérature du moyen âge est pleine de relations de voyage dans l’empire souterrain de Lucifer. Ce sont, dans ces frustes récits, des descriptions de pays fabuleux, de chimériques contrées de brouillard, de cavernes d'ombre, d’abîmes noirs où se tordent des flammes écarlates dans lesquelles on reconnaissait des amis défunts, d'anciens compagnons de la vie, des hommes autrefois notoires, une tourbe de riches et de pauvres, d’humbles et de puissants, de clercs et de laïques, tous entassés pêle-mêle, sans distinction de classe et brûlant en masse grouillante.
À certaines époques du moyen âge, la peur de l'enfer souffla un vent de folie qui détraquait les cerveaux et poussait aux excès les plus frénétiques de l’ascétisme. Cependant, en pays gaulois, on s’accommoda d’un enfer moins rigoureux. On s'occupa d’abord de vivre en pensant le moins possible à la mort et à l'au-delà (?). L'enfer, encore qu’il fût redouté, ne
(1) « Là commencera ce pleur éternel. » (BOSSUET, Oraison funèbre d'Anne de Gonzagtue.)
(?) « Nous troublons la vie par le soing de la mort; et la mort par le soing de Ja vie : l’une nous ennuye ; l’autre nous effraye. Ce n’est pas contre la mort que nous nous préparons, c’est chose trop momentanée : un quart d’heure de passion, sans conséquence, sans nuisance, ne mérite pas de préceptes particuliers, à dire vray, nous nous préparons contre les préparations de la mort. La philosophie nous ordonne d’avoir la mort tousjours devant les yeulx, de la préveoir et considérer avant letemps; et nous donne, après, les reigles et les précautions, pour prouveoir à ce que cette prévoyance et cette pensée ne nous blecent : ainsi font les médecins qui nous Jectent aux maladies, afin qu’ils ayent où employer leurs
laissait pas, comme les saints et les mystères de la religion, de prêter à la plaisanterie. Le thème de l’enfer pour rire est des plus fréquent dans la littérature française. Depuis le » Salut d’Enfer » (1), pièce du XITI° siècle, jusqu’à la » Descente aux enfers -, de Réranger, les auteurs brodèrent sur ce canevas les fantaisies les plus biscornues. Rabelais ne manqua pas de jeter un coup d'œil dans le » séjour des morts ». Les diables » bons compaignons y font grand chère »; Alexandre le Grand y « repetassoit de vieilles chausses, et ainsi gagnoit sa pauvre vie »; Xercès y était marchand de moutarde; Thémistocle, verrier ; Cicéron, « atizefeu »; Hector, fripesauce; Artaxercès, écumeur de pots; Néron, veilleur; Jules César et Pompée, goudronneurs de navires ; le pape Jules, crieur de petits pâtés; les quatre fils A ymon, arracheurs de dents ; Cléopâtre, revenderesse d'oignons; Sémiramis » espouilleresse de belistres », Lucrèce, * hospitalière ». Il y vit aussi Diogène , qui se prelassoit en magnificence, avec une grande robe de pourpre, et un sceptre en sa dextre; et faisoit enrager Alexandre le Grand, quand ïl n'avoit bien repetassé ses chausses, et le payoit en grands coups de baston. Je vis Epictete vestu galantement à la françoise, sous une belle ramée, avec force demoiselles, se rigollant, beuvant, dansant, faisant en tous cas grand chère, et auprés de luy force escus au soleil. Au dessus de la treille estoient pour sa devise ces vers écrits :
« Saulter, danser, faire les tours, « Et boire vin blanc et vermeil :
“ Lt ne faire rien tous les jours
“ Que compter escus au soleil. »
drogues ct leur art. Si nous avons sceu vivre, c’est injustice de nous apprendre à mourir et ditformer la fin de son total : si nous avons sceu vivre constamment et tranquillement, nous sçaurons mourir de même. Ils s’en vanteront tant qu'il leur plaira, fota philosophorum vita commentatio mortis est ; mais il m'est advis que c'est bien le bout, non pourtant le but de la vie; c’est sa fin, son extrémité, non pourtant son objet : elle doibt estre elle mesme à soy sa visée, son desseing; son droict estude est se reigler, se conduire, se souffrir. Au nombre de plusieurs aultres offices, que comprend le général et principal chapitre de sçavoir vivre, est cet article de sçavoir mourir, et des plus légiers, si nostre crainte ne luy donnoit poids. » (MONTAIGNE, Æssais, liv. I, chap. XII.) (1) JUBINAL, Vonugleurs et Trouières, p. 43.
: Lorsqu'il me vit il me invita à boire avec luy courtoisement, ce que je fis volontiers, et choppinasmes théologalement » (1). Là aussi Gaultier Gasguillé rencontra Tabarin et tous deux s’y entretinrent des nouveautés du temps (?).
Le plus souvent le diable est ridicule. C’est à peine si une seule fois, dans la Passion, d’'Arnould Gréban, il nous est présenté dans sa gloire farouche de grand vaincu, comme le Lucifer de Milton ou le Satan de Victor Hugo. Dans les mystères, il nous apparaît comme un fantoche grotesque et méchant. C'était une façon de se venger de : l’aversier ». Vomi dans un tourbillon de fumée fuligineuse par la gueule de l'enfer, il parcourt la scène du moyen âge, effaré, grimaçant, braillard, s'étourdissant du vacarme qu’il fait en frappant sur un chaudron, avec, derrière lui, une vague odeur de roussi. Dans les mystères de Sazrt André et de Saint Didier, emporte dans une espèce de brouette les soldats morts à la bataille. Sa silhouette s’évoque dans un tourbillon de vapeurs sulfureuses. Les spectateurs riaient de son grand corps disloqué, de ses longues jambes aux pieds fourchus lancées dans un entrechat épileptique, du sombre déploiement de ses ailes de chauve-souris, de ses yeux phosphorescents, du rictus sinistre de son sourire, de la menace de ses cornes pointues, effroi des enfants et des bonnes femmes qui, peu rassurées, se signaient en cachette. Ainsi bâti, 1l tient de Polichinelle, de Croquemitaine et d’Arlequin. Cette impression se confirme par le portrait que Rabelais, dans une description de masca-
(3) RABELAIS, Pantagruel, liv. II, chap. XXX.
(3) Œuvres de Tabarin, édition G. d'Harmonville, p. 457, 465, 570.
Sur ce théme, voir une étude de ScHiaovo (K. Istituto veneto, sér. VI, t. VII des Cefti). Sur le diable dans les mystères lire une dissertation publiée à Marburg, en 1857, par M. WRERK, et une autre de M. ERN. SOENS (Gand, Siffer, 1594; étude couronnée par l’Académie flamande). Voir aussi V. FOURNEL, Les Contemporains de Molière, recueil de comédies rares ou peu connues de 1650 à 16860, t. I, p. 519-548; MATRENHOLZ, A/oliere’s Leben nd Werke, p. 374; Despois, Œuvres de Afolière, t. [; FOURNIER, Varidtés historiques et litié. raires,t. UT, p. 165; t.IV, p.22;t. X, p. 77.
Fo
rade, nous trace de l'aspect extérieur des diables tels que les voyait l’imagination populaire (1).
Le caractère irréligieux de la race gauloise se manifeste davantage dans les farces et les fableaux..
Le théâtre comique prend, avec la religion, des libertés qui laissent loin derrière elles les intermèdes comiques du théâtre sacré. L'esprit voltairien de la France y donne pleine carrière à son scepticisme gouailleur. Les quelques exemples que nous allons citer suffiront à nous convaincre. Les sermons comiques sont, à ce point de vue, une mine inépuisable. Tel ce Sersnoz joyeux de bien borre (?). Le prêcheur commence ainsi son édifiante allocution :
n Bibite et comedite. Mathei nndecima secunda. Messcigneurs, faictes paix.
Les parolles cy proposées Dedans le fons d’un beau selier, Comme recite sainct Valier, Escrites d’or en lettre jaune, Sur ung tonneau de vin de Beaume, Au quart livre ad Æplheseos, Et furent racomptées et dites, Du tout et de nouveau escriptes Undecimo ad IZebreos, Là où dict monseigneur sainct Pou Qu'on doit boyre jusque au clou, Tandis qu’on a denier ne maille, Et puis après, vaille que vaille, Dominus, providebis n05, n
Il continue son sermon en citant des textes sacrés, qu’il tronque et parodie, au gré de sa fantaisie bachique. Il en imagine des applications étranges :
* Le très-puissant roy divin Dit qu’on boyve du meilleur vin,
(1) « Les diables estoient tous capparassonnez de peaulz de loups, de veaulx et de béliers, passementées de testes de moutons, de cornes de bœufs et de grands havets de cuisine; ceintz de grosses courroies esquelles pendoient grosses cymbales de vaches et sonnettes de muletz à bruyt horrifique. Tenoïent en main aulcuns bastons noirs pleins de fuzées ; aultres portoient longs tisons allumez, sus lesquels a chascun carrefour jectoient plenes poignées de parasine en pouldre dont sortoit feu et fumée terribles. « (Paztagruel, liv. IV, chap. XIII.)
(?) VioLLET LE DUC, Necueil de farces, t. II.
Ou
Et nous deffend de boyre l’eau, Car autant en faict un chevau Quant on le meine à la rivière.
Et le prophète nous déclère :
MNolite fieri sicut equus et mulus Quibus non est intellectus (\).
Escoutez que dit sainct Bernard; De pardon mille quarenteines Auront ceulx qui grans tasses pleines De vin boiront tout a ung trait.
Aussi je le treuve extrait En ung sien livre, où il dit :
Bene libens Denm videbit (?). n
Puis, comme péroraison, le prédicateur ne craint pas de citer l’exclamation du Christ agonisant sur la croix :
n Et aussi Dieu nous avisa De bien boyre et nous devisa Et nous dit ce mot : Ssfio (3). »
Dans le Sermon joyeux et de grande value (4), le prêcheur parle, en termes aussi irrévérencieux, de la religion. Voici le commencement de son exode, en latin de cuisine :
n In nomine Bachi et Ciphi atque sancti Doli. Amen.
Ve qui sapientis estis in oculis vestris.
IHec verba Esaye originaliter quinto capitulo scribuntur et recitatione ad nostra collationis fondamentaliter exordium assumentur. n
Et le sermon se continue, entrelardé de passages authentiques des Saintes Écritures et de citations latines obscènes. Quant aux farces, elles constituent non seulement un inépuisable fonds scatologique, mais une source intarissable de
(') » Ne devenez pas semblab'es au cheval et au mulet qui ne sont point doués
d'intelligence. »
(?) » Celui qui boit bien verra Dieu. » Il y a ici un jeu de mots. Berre bibens
est mis pour bee uiress, » celui qui vit bien. » (3) » J'ai soif, »
() ViozLeT LE Duc, Recuer/,t. II.
facéties irréligieuses. Ce sont les bacchanales de la pornographie et le mardi-gras de limpiété.
La Farce d'un pardonneur et d'un triacleur (1) est du Voltaire avant la lettre. Il s’agit de la rivalité, entre un marchand de pardons et un charlatan, à qui mettra en vente les reliques les plus rares et les plus précieuses. L'un détient la crête du coq qui chanta chez Pilate et la moitié d'une latte de l’arche de Noé; l’autre un caillou des murs du paradis terrestre ; l’un possède un morceau du tambourin duquel David joua en dansant devant l'arche d’Alliance: l’autre le béguin d’un des innocents. La Farce de Frère Guilbert (?) est une des plus libres de ton et de conception de l’ancien théâtre français. Frère Guilbert, après un sermon d’une énorme obscénité, où les gravelures les plus dégoûtantes alternent avec les parodies les plus osées de l'éloquence sacrée, va rendre visite à une femme de sa connaissance. Pendant que le moine fleurette avec la frisque gaillarde, le mari rentre à l'improviste. Il s’en faut de fort peu que le pauvre Dandin ne surprenne son épouse en flagrant délit d’adultère. Frère Guilbert n’a que le temps de se cacher dans un coffre. Tapi dans cet endroit incommode, il récite les prières des agonisants, car il croit que sa fin est proche. Il bredouille en trembant l’/# Manus, Domine, et rédige un testament dont on ne peut guère analyser ni le fond ni la forme. Cependant, le mari découvre, dans un coin, les braïes du moine galant. Il entre dans une colère épouvantable, jure, tempête, veut rosser sa femme. Celle-ci, que le danger rend ingénieuse, parvient à lui faire accroire que les pièces à conviction qu’il brandit sont les braies de saint François :
n Las, mon amy, ne pensez mye,
Qu'il y ait ici de sa faulte.
Le cuer dedens mon ventre saute
Quand manier je vous le vois;
Las! ce sont les braies de sainct Françoys, Ung si précieux reliquère. »
Le bénêt, rassuré, s'incline, plein de respect et de vénéra-
(?) VIOLLET LE DUC, Pecueil, t. IT.
(2) VIOLET LE Duc. Aecueï/,t. I.
Al —
tion, Le lendemain, le moine vient rechercher ses braies: il a l’outrecuidance de dire au mari et à la femme :
n Mais boutez-vous tous à genoulx Affin que le sainct.prie pour nous,
Et se nous fault baissier tous trois
Les brayes de monsieur sainct Françoys ; Vous aurez l’alaine plus doulce. »
Henri Estienne, dans son Apologie pour Hérodote, a repris ce sujet. Il a eu soin de corser le dénouement, déjà scabreux pourtant. Ce n’est pas le moine seul qui vient reprendre les braies, c’est tout le couvent, en grande pompe : r Ce moine... se retourna quérir ses brayes à grand branle et quarillon de cloches, avec la croix et l'eau bénite, accompagné de tout le couvent et mesmement du gardien, lequel les ayant desveloppées de beau linge blanc où ceste femme les avoit mises, les fist baiser à toute l’assistance et au pauvre mari tout le premier, puis les ayant serrées en un certain tabernacle, s’en retourna avec ce précieux et si miraclifique joyau (1). »
La Confession Margot (?), où le sacrement de pénitence est vilipendé, ne résiste pas à l’analyse même la plus sommaire.
Cependant aucune de ces pièce ne pousse la licence aussi loin que la Farce du Meunyer (3). Cette pièce débute par une scène révoltante de férocité. Un meunier se meurt. Sa femme, une Messaline plébéienne, le roue de coups. On devine pourquoi. Le pauvre diable pleure et geint et se lamente surson grabat fétide. La goule, excitée par les cris de douleur de l'agonisant, redouble d’ardeur. Au moment où le meunier s’écrie :
s En l'honneur de la Passion, Je demande confession, Pour mourir catholiquement *
le cure entre Après une scène écœurante, le prêtre confesse le malheureux, tout en tenant de galants propos à la femme.
(1) LOUANDRE, ouvrage cité.
(?) VIOLET LE DUC, Recuei/,t. II.
(3) P.-L. JACOR, Recueil de farces, sotties, etc.
Qu'’on se représente la scène : la masure enfumée du meunier, retentissante du râle de l’agonisant ; l'angoisse sourde qui plane dans les maïsons où la mort va entrer; l’idylle du curé et de la meunière sur les draps imprégnés de la sueur du moribond. Le mari ne peut plus s’abuser sur la fidélité de sa femme : il s’écrie qu’il est trompé; le curé le confirme dans son opinion en répondant : Benedicite. Sur ce mot, l’âme du meunier s’exhale en un dernier flux de ventre. Les diables qui la guettaient, à un endroit incongru, ne recueillent dans leur sac que l'ultime colique du meunier qu'ils emportent en bondissant de joie, avec la conviction qu'ils ont l’âme immortelle du trépassé.
Tout ici est ridiculisé et bafoué : la mort, la religion, l'amour, la dignité humaine. O. Le Roy (1) s’indigne de cette lugubre et dégoûtante facétie : » Qui le croirait, dit-il, ce mot (#exedicite) et cette parodie d’un ministère saint sont du même Andrien de la Vigne à qui nous devons le Aysfère de saint Martin. Et l’auteur lui-même nous apprend que cette farce fut jouée devant ce même public qui » venoit de * chanter un salut, moult dévostement, afin que le beau temps vint ».
Nous comprenons l’indignation vertueuse de l’honnête Onésime Le Roy. L’estimable savant était apparemment doué de la candeur prompte à s'étonner et de la pudibonderie vite effarouchée de ces gens d'imagination bridée et de sens rassisdoux et inoffensifs, Sylvestres Bonnards de province, dont la calme existence s'écoule entre de vétustes bouquins et leur chat favori. S'il avait passé, de temps en temps, la veillée au village ou dans un de nos ménages d'ouvriers, il eût compris qu’on peut allier le goût des plaisanteries irréligieuses à un certain sentiment de foi simpliste. Aujourd’hui encore, surtout en France et en Wallonie, les paysans et les ouvriers des villes
() O. LE Roy, Ætudes sur les mystères, ] importe de remarquer que les exemples que nous citons ici ne sont pas isolés dans la littérature du moyen âge. Is font partie du répertoire ordinaire de ce qu’il est convenu d’appeler la littérature gauloise qui, nous l'avons vu, cocxiste avec les autres genres, se fusionne a vec eux Ct leur survit.
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raffolent de ces histoires de haute graisse, où curés, moines et nonnes jouent les rôles les moins édifiants. Ce goût, ils lont hérité de leurs ancêtres du moyen âge: il est une des caractéristiques du tempérament ethnique.
V. Le Clerc (1) a fait le dénômbrement des fableaux dans lesquels le clergé fournit des sujets et des héros à la galanterie. Cette liste serait plus longue, si, au lieu du recueil de Méon, V. Le Clerc avait connu celui de Montaiglon. Quant à faire le répertoire complet de ce genre de littérature, il n’y faut pas penser. Tout au plus pourrait-on entreprendre de continuer l’inventaire de V. Le Clerc en y ajoutant les œuvres essentielles de l’espèce, depuis les fableaux jusqu’à La Fontaine, en passant par les farces, Le roman de Renart, Fauvel, Rutebœuf, Villon, Rabelais, Les cent nouvelles nouvelles, La reine de Navarre, Béroald de Verville. Et encore élaguerait-on les œuvres de philosophie purement antireligieuses, comme Ze roman de la rose du grand poète Jean de Meung, et les œuvres systématiquement anticatholiques, comme Za France-Gaule d'Hotman, Le cochon mnitré, Les tragiques d'Agrippa d’Aubigné et les ouvrages de Théodore de Bèze.
Sorel (2) a fait des restrictions sur les tendances anticléricales des Gaulois : » À la naissance des hérésies, dit-il, tout le monde se méloit de parler des gens d’Église ; un conte n’étoit point facétieux si l'on n'y parlait d’un prêtre. Erasme, Rabelais, la reine de Navarre et plusieurs autres se sont plus à cette gausserie, et auparavant plusieurs Italiens s’en sont mêlés. Toutefois, il faut avouer que cela n’a pas le pouvoir de divertir une bonne âme du sentier de la foi, et que, quand l’on nous montreroïit que nos prêtres seroient fort vicieux, ce n’est pas à dire que notre religion fut mauvaise; aussi Boccace, qui avoit un très-bon et bel esprit, en une sienne nouvelle, excuse tacitement toutes les autres qui parlent des gens d’Église, ce que peu de personnes ont possible remarqué. :
Cette littérature anticléricale, envisagée intrinsèquement,
(1) Æistoire littéraire de la France, t. XXIII. (?) SOREL, Æistoire comique de lrancion, ». 313, de l'édition Colomhey, dans la Bibliothèque gauloise.
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n’a qu’un rapport indirect avec notre sujet, Molière n’ayant jamais pris le clergé à partie. La Fontaine a pu, se conformant aux traditions de l'esprit gaulois, se permettre certains brocards contre les moines et les nonnes. Il ne fut guère inquiété. La Fontaine n’écrivait pas pour le théâtre; c'était là une chance de moins pour la propagation de ses fantaisies antimonacales ; ensuite, on passait beaucoup de choses à l’insouciante candeur du bonhomme, Cependant cette littérature, considérée dans son inspiration, est des plus significative. Elle est une manifestation de l’irréligion foncière de la race gauloise. Elle n’a pas le caractère tendantiel que Sorel semble lui attribuer. En outre, elle remonte à une époque plus ancienne que les hérésies du XVI: siècle.
Les auteurs gaulois, en général, n’étayaient pas d’une pensée philosophique ou morale leurs plaisanteries contre le clergé. Rabelais, Henri Estienne, Marot, ces polémistes corsés de vieux Gaulois, ont pu, dans un but philosophique ou religieux, aiguiser leurs flèches les plus acérées contre les gens d'Église. Le vieux fonds de facéties antimonacales, qui comportait beaucoup de malice ingénue et de goguenardise triviale, mais peu méchante en somme, devenait, pour ces militants de la pensée, un trésor inépuisable: ils y puisaient incessamment des plaisanteries qui, précisément à cause de leur charme pour le populaire, constituaient un précieux apport à leurs discussions et à leurs controverses. Toutefois, il ne faut pas perdre de vue qu'ils étaient Gaulois avant tout et qu’ils obéissaient aux impulsions de l’esprit ethnique. Ils prirent leur bien où ils le trouvèrent, certes; mais, ce n’est pas seulement par nécessité qu’ils firent ces emprunts à la vieille et toujours jeune littérature du vieux temps, c’est aussi par goût et par inclination native. |
C’est donc dans le tempérament national que nous devons chercher cette propension à se moquer des gens et des choses d'Église. Le paganisme originel et tenace de la race: la pauvreté du sentiment poétique; la prédominance du bon sens, dans le peuple, de la raison, chez l'élite; l'esprit positiviste chez tous; la préférence donnée à l’action sur le rêve; la
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volonté et le plaisir de vivre rendirent de tous temps, et à peu d'exception près, la majorité des Français inaptes aux conceptions religieuses et métaphysiques. Cette impuissance à s'élever aux hautes idées du spiritualisme eut, comme contrecoup, le tranquille mépris à l'égard de ces idées et des gens qui s’en réclamaient, puis leur dénigrement jovial. En France et dans la partie wallonne de la Belgique, on est religieux par habitude et par intérêt. La religion s'y mitige de rationalisme et d’épicurisme. Eile rentre dans les mœurs au même titre que certaines coutumes — le deuil, par exemple — qu'on suit sans les discuter. On s’y conforme par convenance et en vertu d’une force atavique. Les pratiques religieuses — la con:fession, la communion, l’assistance à la messe du dimanche — reviennent périodiquement comme certaines obligations pieuses que l’on considère presque comme des devoirs. Tels sont la commémoration des morts et les pélerinages au cimetière, le jour de la Toussaint ; tels sont aussi, avec l'impérative austérité en moins, les folies obligatoires du carnaval, les fêtes paroissiales et les anniversaires. On accepte ces us et coutumes sans les raisonner. De même, la masse ne cherche pas à expliquer sa religion et, quand elle s’en mêle, ses arguments sont puérils. Les Gaulois, tout en se prêtant aux cérémonies extérieures du culte, n’ont, au fond, qu’un sentiment religieux tout relatif (1). La joie de vivre et le sens pratique de l'existence ont toujours contre-balancé, chez eux, les devoirs, les renoncements et les sacrifices que nous prêche la religion. Ceci explique les brocards dont on ne cessa d’accabler les gens d'Église. Ceux-ci, pour des raisons qu'on trouve dans la faillibilité humaine et dans le relâchement des mœurs de certaines époques, prêtèrent plus d'une fois à Ja critique et à la plaisanterie. En pays gaulois, on éprouve une joie maligne à constater cette défection des principes, on exulte à cette revanche de la nature sur la contrainte morale ;
(1) Ce n’est pas chez nous qu’on voit des prédicateurs haranguer le peuple attentif sur la voie pub'ique, et combien nous sommes loin de la superstition italienne, du fanatisme espagnol, du mysticisme slave et des préoccupations reliieuses des Allemands!
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on applaudit, inconsciemment, à cette victoire de la bête sur l'ange.
Rabelais incarna ce triomphe de la nature dans le personnage de frère Jean des Entomneures. Frère Jean est la personnification de l'esprit nouveau, ou plutôt du veil esprit de la race enfin libéré. Le moine a rejeté son froc et il se montre dans sa belle intégrité physique et morale d'homme sain et sensé. Le moyen âge est mort, la Renaissance vient de naître. Frère ‘ Jean, ce bon raillart, boit sec et mange salé. Il lit son bréviaire à haute voix pour endormir Gargantua. Il est brave comme un lion, fort comme Hercule, beau comme un Phœæbus- Apollon peint par Rubens. L’œil clair, la lèvre humectée de vin pur, l'allure décidée, le geste énergique, la voix éclatante comme une trompette, il arpente l'épopée rabelaisienne, riant largement, invectivant comme un guerrier d’Homère, trivial et puissant, cognant ferme et bondissant, la soutane retoussée, dans toutes les batailles, soit qu’il s'agisse de protéger la cave au vin du couvent soit qu’il faille défendre le bon droit de son maître. Buveur intrépide, audacieux jusqu’à la témérité, paillard forcené, il court sus à tous les cotillons, dessèche force flacons et fonce le premier sur l’ennemi. Il assomme avec de grosses plaisanteries d'homme bien portant, il a des incongruités de mâle débordant de séné. Rabelais l’a doué de la beauté superbe d'un étalon longtemps enfermé et, qui, enfin lâché, s’ébat librement par les prés et s’ébroue, avec des hennissements de joie et de folles gambades, dans la lumière et la chaleur du bienfaisant soleil.
En frère Jean le vieux paganisme, qui couvait en térre de Gaule, fait irruption et éclate, comme un feu souterrain longtemps contenu. En réalité, il n’y eut jamais de solution de continuité entre l’antiquité et le moyen âge. Ainsi, la critique a démontré que certains genres littéraires, et parmi ceux-ci la poésie lyrique surtout, sont une transformation de genres antiques qui existaient à Rome. Nous avons déjà signalé plus haut la survivance de l'esprit antique dans la littérature du moyen âge. Cette inspiration n’est elle-même que l’affirmation des droits éternels de linstinct, de la révolte constante de la
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vie contre les sujétions et les asservissements auxquels on prétend la contraindre.
Les dieux n’eurent pas le bonheur des belles et lumineuses idées dont ils étaient le symbole. Le moyen âge les ignora presque complètement jusqu’à l'avènement de l’humanisme. De l'antiquité perpétuée, à travers le moyen âge, jusqu’à la Renaissance, on peut dire que l'esprit, en grande partie, est vivant, mais que la lettre est morte. Les quelques dieux, dont les noms subsistèrent dans la mémoire médiévale, furent considérés comme d’amorphes et funèbres larves se mouvant dans un océan de ténèbres ; de sinistres idoles, mystérieuses et sanglantes ; des comparses grotesques et féroces des Mahom et des Tervagan ; de vagues acolytes des Satan et des Belzébuth. 11 fallut la Renaïssance pour leur rendre leur identité et les réinstaurer dans leur splendeur. Mais, en France surtout, on finit par prendre avec eux les mêmes libertés qu'avec les saints et les saintes. On en fit des carême-prenants, des dieux gâteux ou mauvais garçons et des déesses folles de leur corps immortel.
On sait comment ces pauvres dieux furent traités par les auteurs comiques, depuis Rabelais jusqu’à Offenbach, en passant, pour ne citer que les principaux, par Scarron, La Fontaine, Molière et les auteurs du théâtre de Bourgogne.
Parmi ces contempteurs de la majesté nlympienne, La Fontaine mérite de nous arrêter un instant. Taine (1) remarque que l'inspiration païenne vivifie encore l’œuvre du fabuliste. En effet, chez La Fontaine, le sentiment de la nature était plus développé que chez ses contemporains, Fénelon excepté. L'âme antique avait survécu en cet homme, souriant et doux, l’ami, le frère presque, des bons animaux, qui vont et viennent, naïvement dociles à l’instinct. Ce rêveur débonnaire sentait, éparse en toutes choses, l'âme vaste et joyeuse du grand Pan. Le matin, quand il se promenait à travers le thym et la rosée, son être devait communier avec les forces vives de la Nature; s’assimiler, en quelque sorte, la fraîcheur parfumée
() TAINE, La fontaine et ses fables.
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des fleurs, la lucide transparence de l’éther subtil et fort, la limpidité rose de l'aurore, la caresse légère de la brise et l’allécresse chantante des oiseaux. Son attendrissement de bon païen, émerveillé de la vie universelle et multiforme, se penchait, sans doute, sur l'existence frêle des insectes qui fourmillent parmi les herbes où volètent de corolle en corolle. Le soir, quand sa fantaisie, plutôt que son devoir professionnel, l’égarait dans le mystère des forêts, pleines de bruits furtifs et comme animées d'une vie sourde, peut-être son œil ravi voyait-il, à travers l’ombre bleue qui monte des fougères, surgir de quelque fontaine aux eaux fraîches sous la molle clarté lunaire, la nudité blanche des naïades, ruisselante de goutelettes d'or. C’est ainsi qu'on aime à se représenter cet homme simple et ingénu : un faune qui aurait l’âme du bon saint François d'Assise,
Taine distingue deux caractères dans Île paganisme de La Fontaine. D'une part, le fabuliste voyait et sentait en païen, à la façon d’un Théocrite ou d’un Virgile; d'autre part, son paganisme se combinait avec un certain scepticisme gaulois, avec une vision plus familière de l'Olympe. - Les dieux sont devenus moins graves, plus amusants, à demi-Gaulois : il faut bien prendre les façons du pays où on se réfugie. « Taine ne se contente pas de cette explication. Il finit par ne plus voir dans les dieux de La Fontaine que des dieux qui se sont modifiés, non par suite de l’influence gauloise, mais parce que La Fontaine. a dû les approprier au dernier peuple sur lequel ils règnent, les animaux. Pourquoi cette dernière explication ? Les dieux de La Fontaine sont Gaulois, parce que La Fontaine est Gaulois, parce qu'il a obéi à la tradition des auteurs gaulois. Les dieux ont tout simplement adopté les coutumes et ils ont pris les manières de gens chez lesquels ils étaient exilés, les Gaulois. Au contact de ces derniers, leur anthropomorphisme s’est accentué. Les anciens prototypes de l’humanité divinement idéalisée sont ravalés au rang d’hommes, et de quels hommes! Échoués en terre de Gaule, ils ont perdu leur auréole poétique; leur puissance est périmée et mort leur prestige. Ce sont des lions vieillis auxquels l’âne ne voudrait plus donner le coup de pied suprême, tant ils sont devenus vulgai-
res ou grotesques. Leur crépuscule s’est rallumé en splendeur artificielle d’apothéose de ballet ou de fin d'opérette. Ils se sont métamorphosés en petits bourgeois du Marais et de la province, en bons petits bourgeois sensés et rieurs, très sceptiques et amateurs de gaïllardises. D’aucuns ont mal tourné, ont fini par devenir des tire-laines, des escrocs ou des entremetteurs. Les plus grands d’entre eux ont gardé un reste de leur splendeur; ce sont des hobereaux bien portants et fantasques, amoureux des vieilles bouteilles et des jeunes contadines ; de minuscules rois d’Yvetot, huchés sur un âne, avec leur couronne d’or passée sur le bonnet blanc de Jannot Île villageois. Leur cour s’est changée en pétaudière. Au lieu des belles et héroïques aventures de jadis, 1l ne leur arrive plus que des équipées de roman comique (!).
Les dieux ne furent pas mieux traités par Molière que par ses devanciers. Sans doute, ils sont d'une classe supérieure à cu ile des dieux sans-façon de la littérature gauloise. Ils sont spirituels, galants, courtisans et délicieusement pervers. Ce sont des dieux de cour dont le scepticisme spirituel et les belles manières atténuent l’immoralité foncière. Molière les a mis en scène dans «lmphytrion. Encore que dieux, ils n’en sont pas moins hommes et Français surtout. Écoutez-les parler. Mercure, assis sur un nuage, attend la Nuit, qui lui apparaît sur un char trainé par deux chevaux. Le dialogue suivant s'engage entre les deux divinités :
MERCURE
* Tout beau, charmante Nuit, daignez vous arrêter : Il est certains secours que de vous on désire,
Et j'ai deux mots à vous dire De la part de Jupiter.
(") Dans le » Melon » Saint-Amand raconte un pique-nique de dieux. Jupiter apporte sa quote-part, Jupiter
n Devant qui les plus grands de la troupe céleste,
Plus petits que cirons, de peur de le ficher,
N'oseraient seulement ni tousser ni cracher...
Fit apporter pour soi, dans un bassin de prix,
Quantité de gibier que son aigle avoit pris. * Hercule » .… étoit alors pour garder ses amis,
Ex qualité de suisse à la porte commis. s
LA Nuri:.
Ah! ah! c’est vous seigneur Mercure!
Qui vous eût deviné, là, dans cette posture ?
MERCURE
Ma foi, me trouvant las pour ne pouvoir fournir Aux différents emplois où Jupiter m'engage, Je me suis doucement assis sur ce nuage,
Pour vous attendre venir.
LA NUIT
Vons vous moquez, Mercure, et vous n’y songez pas Sied-il bien à des dieux de dire qu’ils sont las?
MERCURE
Les dieux sont-ils de fer ?
LA NUIT
Non, mais il faut sans cesse Garder le decorum de la divinité.
Il est de certains mots dont l’usage rabaisse Cette sublime qualité, Et que, pour leur indignité, Il est bon qu’aux hommes on laisse.
MERCURE
A votre aise vous en parlez; Et vous avez, la belle, une chaise roulante, Où par deux bons chevaux, en dame nonchalante, Vous vous faites traîner partout où vous voulez Mais de moi ce n’est pas de même.
Et je ne puis vouloir, dans mon destin fatal, Aux poètes assez de mal De leur impertinence extrême, D’avoir, par une injuste loi Dont on veut maintenir l’usage, A chaque dieu, dans son emploi, Donné quelque allure en partage, Et de me laisser à pied, moi, Comme un messager de village; Moi qui suis, comme on sait, en terre et dans les cieux, Le fameux messager du souverain des dieux, Et qui, sans rien exagérer, Par tous les emplois qu’il me donne, Aurais besoin plus que persoune D'avoir de quoi me voiturer. r»
Mercure expose à la Nuit les desseins de Jupiter. Il lui dit son amour pour Alemène, la femme d’Amphytrion, et son
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intention de prendre la forme du mari, en ce moment à la guerre, pour avoir l'épouse, restée à Thèbes. Afin que ce stratagème réussisse, 1l faudrait que la Nuit retardât le lever du jour. La Nuit ne laisse pas de trouver très étrange la conduite du roi des dieux : :
n J'admire Jupiter, et je ne comprends pas Tous les déguisements qui lui viennent entête. »
Mercure, qui ne s’étonne de rien, explique et excuse la conduite de son maître :
»n Il veut goûter par là toutes sortes d’états :
Et c’est agir en dieu qui n’est pas bête.
Dans quelque rang qu’il soit des mortels regardé,
Je le tiendrai fort misérable S’il ne quittait jamais sa mine redoutable Et qu’au faite des cieux il fut toujours guindé : Il n’est point à mon gré de plus sotte méthode Que d’être emprisonné toujours dans sa grandeur Et, surtout aux transports de l’amoureuse ardeur, La haute qualité devient fort incommode.
Jupiter, qui sans doute en plaisir se connaît, Sait descendre du haut de sa gloire suprême :
Et pour entrer dans tout ce qui lui plaît
Il sort tout à fait de lui-même
Et ce n’est plus alors Jupiter qui paraît.
LA NUIT
Passe encor de le voir, de ce sublime étage, Dans celui des homimes venir, Prendre tous les transports que le cœur peut fournir Et se faire à leur badinage Si, dans les changements où son honneur l’engage, À Ja nature humaine il s’en voulait tenir.
Mais de voir Jupiter taureau, Serpent, cygne ou quelque autre chose, Je ne trouve point cela beau, Et ne m'étonne pas si parfois on en cause.
MERCURE
Laissons dire tous les censeurs :
T'els chantrements ont leurs douceurs
Qui passent leur intelligence.
Ce dieu sait ce qu’il fait aussi bien là qu'ailleurs, Et dans les mouvements de leurs tendres ardeurs, Les bêtes ne sont pas si bêtes que l’on pense. »
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Que ce sont bien là des dieux français? Quelle charmante corruption! et quel sens moral spirituellement dépravé! Mercure, en somme, n’est qu’un entremetteur, et la Nuit, une Célestine qui fait la renchérie! Jupiter, le » dieu qui n’est pas bête », est un vert-galant doublé d'un despote fantasque. C’est ce Louis XIV qui disait, après la bataille de Ramillies qu’il venait de perdre : « Dieu a donc oublié tout ce que j’ai fait pour lui (1). « Mais c’est aussi le Roi-Soleil qui se découvrait devant les femmes de chambre qu'il rencontrait dans ses allées et venues de Paris à Versailles. Sa grandeur l'importune, il en sort pour accomplir ses fredaines à son aise. Aussi Mercure, serviteur peu respectueux, parle de lui à la Nuit comme un valet de chambre parlerait des amours secrètes de son maître à une cuisinière, avec la correction grammaticale en plus. Ces dieux ont conscience de leur avilissement. La moralité? chose négligeable! mais comme ils s’entendent à sauver les apparences! et quel jésuitisme dans les sophismes dont ils couvrent leurs petites infamies! La hiérarchie sociale est la même chez eux que chez nous. Jupiter est le grand seigneur, ou mieux encore, le roi. Il est beau, noble et magnifique. Il déclare son amour à Alemène en phrases traitreusement discrètes, subtilement enveloppantes Il connaît à fond la géographie du Tendre; ses soupirs firent chanceler maintes vertus et la soie de son pourpoint servit d'oreiller à bien des Cydalises et des Iris. Plus d’une La Vallière, après l'avoir rencontré au détour d’un sentier de quelque forêt du domaine, rêva de sa perruque et de son grand air. [Il dansa autrefois dans le Ballet royal de l'Jmpatience. WW sait les mots qui damnent et les regards qui affolent. Alcmène a lu Racine. Son langage et ses sentiments sont mesurés et harmonieux autant que ses gestes; elle aime avec noblesse et vitupère en des attitudes classiques. Mercure, imétamorphosé en Sosie, se comporte comme un laquais. Il se dispute du matin au soir avec sa ménagère Cléanthis. Sa colère s’exhale en apostrophes
(1) D'après Chamfort, cette anecdote fut contée à Voltaire par un vieux duc de Brancas.
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grossières et en propos graveleux. Sa conversation est celle d'un fagotier qui caresse sa mie, la bouteille, et étrille sa carogne de femme. De dieux qu’ils étaient, Molière en a fait des hommes. Il a obéi en cela à l’esprit du XVII siècle et aux traditions de l’esprit ethnique. Celui-ci se distingue par son scepticisme et son aversion à l'égard du surnaturel. Il est peu porté vers les choses qui dépassent les limites du naturel, de la logique et du normal. Cette tendance explique l'horreur qu'inspira, en France, l'hypocrisie et les hypocrites qui furent tour à tour personnifiés dans Papelardise des Sotties, Faux- Semblant de Jean de Meung, le Tartufe de Molière. Rabelais synthétisa cette aversion instinctive de la race gauloise dans linscription qu'il mit sur la porte de l'abbaye de Thélême :
» Cy n’entrez pas, hypocrites, bigotz,
Vieux matagotz, marmiteux borsouflés,
Tor coulx, badaux, plus que n’estoient les Gotz,
Ni Ostrogotz, precurseurs des Magotz :
Haires, cagotz, cafars empantouflés,
Gueux mitoutlés, frapparts escorniflés,
Beffés, enflés, fagoteurs de tabus; Tirez ailleurs pour vendre vos abus.
Cette tendance explique aussi des caractères tels que la sensée et naturelle Henriette des Femmes savantes, le sage et mesuré Philinte du //#santhrope et ces paroles d’Alceste, après la lecture du sonnet d’Oronte :
» Ce style figuré, dont on fait vanité, Sort du bon caractère et de la vérité;
Ce n’est que jeux de mots, qu'affectation pure, £t ce rest print ainsi que parle la nature (ljn.
Ce dernier vers est la synthèse de l'esprit français. En pays gaulois il faut agir et parler selon la nature. Le génie de Molière, ce fils intellectuel des auteurs de fa-
(:) Il faudrait encore, à ce point de vue, citer les vers de Boileau :
s Que toujours le bon sens s'accorde avec la rime. *
Que la nature donc soit votre unique étude. »
r Jamais de la nature il ne faut s’écarter. *
bleaux, de Jean de Meung, de Rabelais et de Régnier, est fermé au mysticisme. Enfant de la vieille terre de Gaule, la patrie du bon sens, de la bonne et saine gaieté et du positivisme, il ne comprend guère la religion. Il l’admet, il la pratique, maïs, de par son tempérament, il n’en fut jamais un prosélyte bien ardent. Il est l’ancêtre de Voltaire, de d’Alemberg, de ce Diderot qui disait : » Je ne me soucierais pas d’être chrétien; mais je ne serais pas fâché de croire en Dieu.
Dans une de ses pièces, Le Festin de Pierre, 1 mit directement la religion en scène. On a beaucoup disserté sur les tendances de cette comédie. Deux clans se sont formés, les uns, les catholiques, l’abominant, les autres, les libres penseurs, s'en réclamant hautement. De part et d’autre on mit beaucoup de passion et de parti pris dans cette discussion. Selon nous, Molière n’attaqua pas la religion dans le Festin de Pierre, mais il ne la défendit pas. Il était trop gaulois pour se faire l'apologiste de la religion ; il vivait dans un milieu trop chrétien pour l’attaquer ouvertement. I] ne prend pas parti dans le conflit entre l'esprit individualiste et l’esprit religieux, qui fait le fond de cette pièce ({). Mais on sent, plutôt qu’on ne.voit, que Molière s’est rangé du côté des /bertins. °
Dans le Festin de Pierre, il envisagea le surnaturel sous son côté tragique (2). Il échoua dans cette tentative comme il avait échoué dans Don \Garcie de Navarre. Molière n'avait pas le sens du tragique.
Dans la scène 6 du III° acte, quand Don Juan invite la statue du Commandeur à souper, Sganarelle, le domestique du célèbre séducteur, se dérnène et s'agite d’une façon bouffonne. Don Juan ordonne à Sganarelle de parler à la statue, qui vient soudain de s’animer. Sganarelle, le poltron, Sganarelle, qui croit au loup-garou, a encore le courage de se dire : » Je ris de ma sottise, mais c’est mon maître qui me la fait faire. Cette scène, si tragique en soi, manque, dans Molière, de
(!) Don Juan est le disciple de Chamfort qui a dit : » La nature ne m’a point dit : Ne sois point pauvre; encore moins : Sois riche; mais elle me crie : Sois indépendant. n
(2) Il envisagea le surnaturel sous son côté comique dans l'Éfourdi (II, 5).
grandeur et de dramatique. À l'encontre des pièces de Shakespeare, le comique qui s’y mêle en altère le tragique (1). Dans la scène 12 du IVe acte, la statue du Commandeur entre chez Don Juan et s’assied à table pour souper. Don Juan est simplement énervé. Cela n’a rien qui nous surprenne. Mais, ce qui nous déroute, c’est la conduite de Sganarelle en cette occurrence. Don Juan lui dit : : Mets-toi là, te dis-je. A boire. À la santé du Commandeur! Je te la porte, Sganarelle. Qu'on lui donne du vin. » Sganarelle répond : +: Monsieur, je n’ai pas soif. » Don Juan ordonne : » Bois et chante ta chanson pour régaler le Commandeur. * Sganarelle s’excuse en disant : - Je suis enrhumé, monsieur. + La statue prie Don Juan de venir souper avec elle, le lendemain. Don Juan promet d'y aller avec le seul Sganarelle, lequel se hâte de décliner l'invitation : : Je vous rends grâce, dit-il à son maître; il est demain jeûne pour moi. » Cet aplomb déconcerte chez un tel individu. Dans une situation aussi tragique, Sganarelle a presque de l’esprit. C'est absolument invraisemblable. La scène 5 du IVe acte, qui nous montre « un spectre en femme voilée qui se change en la persoonification du temps avec sa faux à la main », est tout au plus digne d’une féerie. La seule scène tragique est l’avantdernière. Don Juan est à bout de crimes, de mensonges et d'infamies. La statue se dresse devant lui est lui dit : » Arrêtez, Don Juan, vous m'avez hier donné parole de venir manger avec moi. » Don Juan demande : » Oui. Où faut-il aller? »