‹ La tradition et les réformes dans l'enseignement universitaireChapitre 146 sur 205 · XX. — ÉTUDES GRECQUES DANS L'ENSEIGNEMENT · texte numérisé non relu

XX. — ÉTUDES GRECQUES DANS L'ENSEIGNEMENT

vira imincdiatcment, quand on en est sorti, pour la pratique de la vie; il faut pour eux que l'exercice de la veille serve aux besoins du lendemain. A ce compte, on restreindrait bien le cadre de l'enseignement secondaire, où nos efforts tendent à former d'une manière générale les esprits et les cœurs pour toutes les carrières libérales, mais sans étroite application à telle ou telle spécialité. A ce compte môme, il faut le dire, plusieurs des études qu'on nous recommande le plus depuis quelque temps seraient facilement condamnées. La gymnastique, par exemple, sert à former ou à entretenir des corps sains et vigoureux; mais les exercices et les tours de force que nos enfants ont exécutés sous la direction du gymnaste, auront-ils donc à les pratiquer après leur entrée dans le monde? S'occuperontils du trapèze, du portique, des Ijarres parallèles, à moins que par hasard ils ne doivent faire un jour l'ofiice de sapeurs-pompiers. En cela comme ailleurs, le profit des travaux scolaires est de nous préparer à choisir une carrière spéciale, et de nous assurer la force du corps et la solidité d'esprit qui nous permettront un jour d"y faire Jionneur.

iNe nous arrêtons donc pas plus longtemps qu'il ne le faut à de pareilles criliques. Plus sérieuse est celle de quelques personnes qui croient pouvoir dégager la jeunesse d'une laboi'ieuse et, suivant eux, stérile étude, en substituant entre ses mains des traductions françaises au texte original des auteurs grecs: étrange et un peu brutale économie à laquelle je ne répondrai pas par le paradoxe de Stuart Mill (1), qui prétend que toute traduction est forcément un mensonge et que jamais écrivain ne vaut que dans sa propre langue. N'allons pas jusqu'à exiger que tous les

(I) Il a été exposé dans la lieviie des Cours littéraires.

264 LA TRADITION ET LES RÉFOllMES.

classiques grecs passeuL eu urli;iii;il sous les yeux de nos élèves, ce qui serait impossible ; ne médisons pas des traductions; elles ont leur utilité, plus grande peut-être que le dictionnaire ; elles sont plus commodes pour préparer des explications de quelque étendue. Mais, n'est-il pas évident que celui cpii ne connaîtrait que |»;ir des traductions les beau'és oratoires cl poétiques du génie grec, je dirai môme les vérités philosophiques si puissamment formulées par un Aristote ou un Platon, n'en aurait jamais qu'une idée incomplète et fausse ?

Je comprends mieux certains scrupules que l'enseignement de riiistoire et de l'éloquence grecque et romaine provoque chez des consciences fort honnêtes. On a souvent signalé, au temps de la France monarchique, et c'est une objection toujours opportune sous le régime oi^i nous vivons, certains exemples funestes que donnent les républiques anciennes, surtout dans leur indulgence pour le meurtre politique et dans leur enthousiasme pour le tyrannicide. Sur ce point, on ne me soupçonnera pas de faiblesse : j';ii autrefois examiné dans ce cours la légende mensongère d'iiarmodius et d'Aristogiton ; j'en ai sondé les origines qui remontent à une intrigue infâme et, dans un Mémoire (1) (jui fut ]>ul)lié ])lus tard, j'ai montré comment l'imagination populaire, égarée par le patriotisme, transforma en héros de vulgaires assassins, comment cette erreur propagée de siècle en siècle et rencontrant chez les Romains des événements et des personnages analogues, lors du meurtre de Jules César, a créé comme une tradition malsaine jusque dans notre société française. Mais suis-je vraiment le seul ou le premier ([ui ait en cela songé à nmntrer les égarements de l'opinion puMiipu' et à les combattre?

(1) Mcmoirc imprimo dans le Recueil de rAcadémic de Turin.

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