LE GREC EST-IL MORT? EST-IL MOURANT
Le grec est-il mort ? est-il mourant? A cette question, que l'on se répète autour de nous, répondons simplement : ni l'un ni Fautre. Le grec traverse une crise dans nos études universitaires ; il en sortira, nous Fespérons, à son honneur. Depuis longtemps il était logé, plus ou moins au large, dans les six étages de la maison. Une récente délibération du Conseil supérieur paraît le réduire à n'habiter plus que dans quatre étages ou cinq. S'il parvient à s'y fortifier, on peut croire qu'il y vivra en assez bonne intelligence avec les enseignements voisins, et, pour sa part, en assez bonne santé. Le bruit qui s'est fait durant ces dernières années autour de nos études classiques a pu tromper l)ien des personnes et leur laisser croire que les langues anciennes, le grec surtout, allaient céder devant l'irrésistible progrès de l'éducation qu'on est convenu d'appeler utilitaire ; il n'en est rien encore ; et ceux môme qui trouvent que le grec est un embarras, seraient les premiers embarrassés si on l'excluait de nos programmes. Il nous enserre par tant de liens, il se prête à tant de besoins de la science, il conserve pour
(1) Journal des Débats, G juillet 1880.
300 LA TUADITION ET LliS RÉFORMES.
nous lin si préciiMix dcpùt du savoir et du génie anliquos, ([u'une société intollijj^onle ne peut renoncer à de telles traditions et se priver de tels secours. ?Sousnc craignons donc pas que les études grecques disparaissent de nos j>rograinines ; il faut seulement que lcui"s ainis ne se découragent pas et ([u'ils sachent résister à une liourras(jue [)assagère.
Aussi bien ils sont beaucoup plus nombreux que parfois on ne se plaît à le dire. C'est une erreur de croire qu'il y eut beaucoup d'hellénistes au temps de Louis XIV ou de Louis XV. Les Daniel lluet, les Hoivin, les Vauvilliers ont toujours été rares. J'ouvrais naguère une traduction de Pindare qui date de 1748, et dont rauteiir déclare que jamais siècle ne fut moins « helléniste » ([ue le sien. Villoison, Boissonade, Lctronne et Paul-Louis Courier ont réveillé rhellénisme français d'une véritable somnolence, et certes, l'autorité de leurs leçons se fait toujours sentir parmi nous. On |i(Mil diï'e que nous avons en France plus de philologues hellénistes que de latinistes. Il y parut bien quand M. Duruy, en 1867, demanda des Kap[)orts sur les progrès de ces deux études : ceux de la philologie grecque se niarquaient par des publications dix foix plus nombreuses que ceux de la philologie latine. Depuis ce temps, les deux écoles ont pu se rapprocher, mais les hellénistes gardent encore l'avantage. X'est-ce [)oinl là déjà un symptôme rassurant ?
C'en est un autre que la prnspéi-ilé de notre Association pour rencouragement des études grecques en France, qui compte aujourd'hui cinq ou six cents souscripteurs et ((ui naguère avait l'honneur d'inscrire dans ses rangs M. Jules Ferry. Décerner tous les ans deux ou trois prix à de bons livres d'érudition ou de critique, publier un Annuaire plein de solides Mémoires, avec un recueil de monuments d'autiiiuité figurée, n'est-ce pas un succès qui témoigne du