‹ La tradition et les réformes dans l'enseignement universitaireChapitre 17 sur 205 · HENRI PATIN · texte numérisé non relu

HENRI PATIN

Xormale, qui jadis l'ont vu ébaucher dans les leçons de leur maître, et les nombreux lecteurs qui, depuis sa publication, y ont cherché une forte et attrayante nourriture, témoignent hautement de la solidité de nos études universitaires, contre !e chagrin de ceux qui en accusent la faiblesse ou en prédisent la décadence.

A côlé de ces travaux de la chaire et du cabinet, la Faculté des Lettres, en sa reconnaissance, ne doit pas oublier ce qu'était, chez elle, M. Patin comme examinateur : l'heureuse fidélité de sa mémoire, toute pleine des meilleures pages de la prose et de la poésie classiques, la fermeté constamment bienveillante de ses jugements. Elle doit, et elle aimo à dire combien il a soutenu le savant Victor Le Clerc dans ce qu'on peut ap])eler la réforme de notre doctorat, combien il a continué, dans les fonctions de doyen, les traditions de son ami et prédécesseur.

Ajoutons que, comme président de l'Association des anciens élèves de l'Ecole Normale, comme président et collaborateur de l'Association pour l'encouragement des études grecques en France, il restait partout le patron, le conseiller vénéré de toute une école d'esprits studieux.

Parmi des devoirs si multiples, si bien remplis (j'ai omis, vous le voyez, par une juste réserve, les devoirs de l'académicien), l'âge semblait respecter l'activité sereine de notre clier doyen, et la maladie qui vient de nous l'enlever aura laissé intactes, jusqu'à la dernière heure, ces vertus delà raison et du cœur, qui formaient comme la noble unité de son àme. Uniquement épris du vrai et du beau, uniquement dévoué aux lettres, aux plus pures affections de la famille et de l'amitié, récompensé de tous ces dévouements par la tendresse d'une épouse exemplaire, d'une fille et d'un gendre dignes de lui, par les constants témoignages de l'estime publique, il s'est éteint presque sans souUrance.

10 LA ÏHADITION l- T LES RI^FORMIiS.

,111 iiiilini ili'N plu- ((ni-dlaiilcs (iii'visioii>(iiii |iiiiss('ii( adoucir raiiici'liiiiii' ilr 1.1 iiioi'l.

.M('ssii'm<, je Llt'Mai< marirtor. surtout n'étant pas ici le sou! iiiti'iprclc ilu !.Maii(l dcnil (pii nous réuuit autour de orllr IdUilif. i'cruu'llcz-uioi poiirlaul un souvenir encore, uu suuNeuir (|ui convieutà nolredouleur. La poésieanlicjue, dont M. l'aliu savait si |iarl"aileinent la langue et le génie, a maintes fois marqué en traits éloquents le contraste de nos destinées, souvent interrompues par une fin j»récoce, rarement achevéesjusqu'à leur juste plénitude eu ce monde. Dans le cours de sa longue vie, M. Patin avait au t<unber a\anl làgc plii-^icnrs des vaillants soldais de ncdre ai'iuée universitaire: .lonllroy, Ad. (larnier, Uzanam, Saisst^t, Arnould. Ad. Berger, (îaudar. Lui-même, il est mort trop tôt jtour nous fous, piiiscpiesa vie n'avait pas un seul jourcessé d'être acIiAc ci incufaisante ; mais il était mùr poui- cette autre |iali'ii' dont la religieuse pensée nele quitta jamais, et n'a pas niauipu', nous en avons l'assurance, à ses derniers monicnh.

TOMMASO VALLAURI ^'^

L'éditeur d\in recueil des discours académiques de M. Vallauri, recueil publié à Turin en 1803, atteste que Tauteur jouit, en France et en Allemagne, d'une grande réputation (2). En Allemagne, et surtout depuis quelques années, nous ne contestons pas que le nom de Vallauri ne soit devenu célèbre, notamment à l'occasion d'assez vives disputes qu'il a soutenues contre les pliiloîogues de ce pays sur des questions de littérature latine. Mais il nous faut avouer que le professeur le plus populaire peut-être de l'université de Turin, celui dont les écrits seraient le plus utiles à nos professeurs français, est beaucoup moins connu en France qu'il ne mériterait de l'être. C'est là une injustice de l'opinion publique, et nous voudrions contribuer à la réparer en consacrant quelques pages au moins à l'examen des. opuscules réunis dans le volume dont nous rappelons le titre, dans le volume de 18(33, et dans diverses publi-

(1) Journal des Savcuits, de janvier 1877: Thomœ Vallaurii Oprisci/fa varin in sex classes dir/es(a. Augustaî Taurinorum, ex officina lihraria Fodratti, 1876, in-8.

(2) Thomœ Vallaurii orationes, liabitoe in auditorio maximo rogii Athenœi Taurinensis, ab anno 1842 ad annum 1855; éd. tortia, Augustoe Taur. 1863, in-12 (Il en a paru, depuis ce temps, une 4' édition).

r.ilidiis (le firc<>i|v<t,iiicc. doiil r.iiilnir ii"a uiicrc l'iiil jouir, fil (Iclini- lir ritilir. (|iic (| U('l(|iii's jiliilolot: ucs IVaiiciis, (lui slutiiort'iil (le son amitif.

Aiijniii'<riiiii sc|itiiai:»'iiair<'. et \(uit'' (l{'|iiii< iiii (Iniii-sièclf a rcii^iMLinfMiK'iit |iiilili('. d aliord (•(niiiiic iii~-liliitciii' de rciit'aïu'c. puis coiiimc piorcssciir de ceux (|ui devaient un jour eiiseiiriier. atlaclié de|inis long-temps ;ï l"illiisli-e iini- Aci'sité de Turin, dont il a eeiit Ihistoire (1), et pendant ([M( l(pie< années nn'niltre dn j»arlement italien. .M. Vallauri ^"(•sl ninlliplie avee un infatigable dévonenient, surcesdi- \i'i- théâtres, j)onr la défense des humanités, (lommeàtous lo lions ('<piits, I aiiliipiil('' ciassifpn' dans son cnsemldc lui a [on jours paru la nieilleui'einstitnli'ice de Tesprit moderne, et il est fernuMuent persuach' que le progrès acliud des scienees lu' doit en lien alVaildir les vieilles traditions universitaires de ri^urope. sans (pioi la civilisation niènu' dont nous sommes si tiers serait en péi'il. Mais dos deux langues et des deux littératures qui rejtrésenlent pour nous Tanti- (]iiile elassiipu'. la langu(> et la liltéi'atnre latines on! lonjotii-s eu SCS predileelions. il a été le disciple el i ami. el il s'est l'ail le biographe de (^diarles Boucheron . (pii lui. lui aussi en -on iem|is. tm maître de |iremierordre en helle lalinit('' i^'i. Or. autant qiu' je puis comparer liruvi-e du maître cl cidle du disciple, celui-ci nn^ |iaraîl avoir rendu aux lellre> la fines des services plus nomlireux el pi n- \ a ries. Sans conipreniire. il s'en laiii de hcancoiq», tous ses écrits originaux, le xohnnc (pi'il \ienlde former avec ses 0/)//,çc?/A/ rarifi divisés en six classes, nous donne l'idée d'une vie sin-

(1) Dans co livro d'un inU'rùt plus poiieral : Storin dclle Universilù degli slu'ti ili'l I'ieiii"7)lc, 1 vuL in-S, dont il a paru rocomnicnt une socoiulo édition.

(2) Nf- (Il l'To, mort en l«:t,S. Sa biograpiiic, roimprinn'o dans les Opuscula, routieiit nin' liste exacte de ses œuvres, dont quelques-unes out été U-aduJtes du latin 'ii italii-n par >L \allauri.

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gulièreinent active, d'un espril qui a répandu autour de lui les plus vives lumières. Qu'on en juge par un simple coup tUœil jeté sur la table des matières contenues dans ce volume. Yoici d'abord onze discours (Acroases) prononcés de 1865 à 1875, à l'ouverture du cours de littérature latine que 31. Yallauri professe, et, seul aujourd'hui, professe en latin (1) à l'université de Turin ; puis quinze dissertations, dont trois seulement en italien, sur diverses questions de critique et d'histoire littéraire. La troisième section contient treize OratiimciiL-e ou compliments académiques, tels qu'ils sont en usage en Italie et dans quelques universités du ?sord, pour la réception des jeunes docteurs. La quatrième section renferme quarante-quatre Préfaces pour des éditions d'auteurs latins, soit anciens (2), soit modernes, pour des dictionnaires latins, pourdes livres de grammaire et des manuels d'histoire. La cinquième section ne nous présente que deux Vies : l'une, celle d'un saint piémontais (Evasius), qui, ce nous semble, n'a guère de notoriété de notre coté des Alpes ; l'autre, celle de Charles Boucheron, ([ui est un vrai modèle d'éloquence grave et touchante. Mais à ces deux biographies il est juste de rattacher, ce qui n'a pas occupé une médiocre place dans la vie laborieuse de l'auteur, d'innombrables inscriptions historiques, conçues selon la savante méthode dont Morcelli a rédigé les règles dans un livre resté classique. Parmi les épigraphistes que j'oserais appeler/)r«//^?^(Ç5 de l'Italie contemporaine, M. Yallauri est certainement au premier rang, pour l'industrie flexible et pour la sûreté de sa plume, toujours prête a ex-

(1) C'est lui-mùrae qui nous apprend avec tristesse, que, depuis 18."(I. « latiiia lingua ex. Tauriiiensis Acadomiœ spatiis exulare jussa est. » Note première du discours : De latinis chrislianœ sapii-nticT scriptoribus (18âô . Cf. la neuvième Acroasis : De cnusis negkcta; latinitdti^.

[tj Ceux-ci font presque tous partie d'une collection publiée par la librairie Poni))a, 5, l'imitation, je crois, de notre collection Lcmaire.

hiiiiicr .iM'i- la |i!ici>i<)ii. la Miiiplii'ilc, la iioltlcssc', (|iii coiiN iniiiciit au ^l\l' la|ii(lairc, tdiis les sninciiiis de la \ic |iiilili<|iii' t't (le la \ir |ii'i\('(': souverains t'f pfiiiees, pei-soniia^cs et-lcluc- (laiiv l'I^iilise on dans l'I^lat, siinples parliciiliei». tiiii-. |Miiir les événements lieureiiv on niallienreux (le liiir \ il'. |K)iii- ItMiiN \ eitn< o(i lenrs services, ont trouvé (lan> I lialiilc ciiiiiiaidiiste un opportnn interprète. Les «•(liliccv ( i\il- el reliuienx, les marbres des cimetières, sont aiiiiiiii d'Iiiii e(»;i\('i-ts de ses inscriptions. Dès 1855, nn ii(dtle l'ii-niiinlais. le conile de lN)iisillon. en taisait nn recueil, qui lui Idcnlôl aiiiiniente dans deux éditions successives (1). et If dcrnific édition serait a coiupléter anjourd'lnii |iai' liieri des appendices, entre autres par des fastes, sous forme épii:raplii<pn'. du pontilical de Pie IX (2). C'est là, chez nos voisin^, une littérature dont nous ne pouvons guère, en l'raiicr. ap|treciei- la richesse et la popularité. Le vieux lalin, sur son sol natal, garde encore, malgré les révolutions (pii en ont l'ait sortir l'italien et ses nombreux dialectes (3). une sort»' de \erdrur (|n il n"a jioint dans les auhcs pa\s d(? ILuropc. Il \ vit encore dune vie à peine ai'lilicielle. Un le parle cl on l'écrit, à Rome, à Florence, à Tur-in. avec une liciircox- i'aiililc el une élégance presque naturelle : cCsl là

(Ij Tlii)iii:i- \allaiirii SpKciinim hiscriptioniDii lotinanan cd'ulit nique ndiiotntionibu-i nurit Vtncentius Fervents Ponsillonus, Aug. Taur. ex (ilTicina rogia, 18.I.J, in-8. La '1" édition est de 1858, iri-8; la troisième, d'un format ])lus iiiodi>st(> (ISd.'i, iM-12), est augmeiitéc"de deux lettres sur l'épigrapliie, et d'un alin'ij;!' de la doctrine de .Morcclli, par AL Oswald Berriiii, disciple de AL \'a!lauri. La préface du comte d<; Ponsillun y reparait, enrichie de plusieurs additions liililiiigrapliifjuos. VLiis jo ue sais poui'(|Ui)i elle porto en tête : Offichudor ti/jiariu< lectori scilule/n.

Ci) \oir plus bas dans ce volume le morceau \u\U\\\é: /d Ldtinilé nioilei-nc en Frttiirr d m Italie.

(3) Notri- SiM-i.té de Linguistique recevait naguère l'iiommage d'un volumo impriuié il Liviinrin- par AL Papanti, rpii contieut une page de Boccacc traduit»^ en 'iKi di.diTtes itali( n^ !

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im don rare dans les universités du Nord, et qu'on ne retrouve iiuère aussi complet qu'en Hollande, surtout dans l'école illustrée par les noms de Ilemsterhuys, de Ruhnkenius, de Wyttenbacli, de Mahne et de Cobet.

Ce que nous disons du latin appliqué aux besoins journaliers de la Aie moderne, nous ramène précisément à la sixième classe des Opuscida varia, qui contient vingt-quatre lettres du plus beau style, adressées à des personnages de tout rang-, depuis le pape Pie TX jusqu'à de modestes philologues français, parmi lesquels nous retrouvons avec plaisir notre confrère Louis Quicherat.

Ce simple aperçu ne donne-t-il pas l'idée d'une vie bien doucement et bien utilement vouée au culte des belles-lettres, à Téducation de la jeunesse, à l'entretien des plus honorables amitiés? Parce qu'il renferme et par les travaux qu'il rappelle, ce volume est donc comme le testament de son auteur, et il fait penser aux beaux xers d'Horace sur le poète Lucilius :

« . . . . Quo fit ut omuis Votiva pateat veluti descripta tabella Vita senis. »

H ne dot pas, on doit l'espérer, la série des travaux de M. Vallauri, dont la verte vieillesse suffit encore à tous les devoirs du professorat, et à d'autres occupations littéraires. Mais il marque nettement le caractère comnum à toutes les parties de l'œuvre du savant italien, et il nous permet de l'apprécier dans son ensemble.

Si nous xoulions résumer par un seul trait l'impression que nous laissent tant de lectures diversement attachantes, nous dirions que l'œuvre de Vallauri est, au point de vue littéraire, celle d'un virtuose en belle laliuile. et. au poiul de vu(; de l'enseignement, celle d'un llollin iiiéinoutais. Le

16 LV THADITION ET LES HÉFORMES.

liiMii laliii r^t |ii>iir lui iiniiii-- iiicoïc iiiio science ([ii un seiilimiiil il une passion. Il sait l)ien que la grammaire a ses Ininmies lt'clini<iMes, (|ne la criti(fue des textes a sesconditinns tic rcclierche niinnliens(> el de contrôle sévère; il avouera \(»lonliers (|m"iiii lalinislc mode nie sail mieux i|ii un INIiaïqiir "tii nn Lanrenl Valla l(!s snbtilités de la giamiiniic l.iliiic; mais il uarde une invincible défiance ])onr les iiiiin\,ilions de notre siècle en matière de philologie. 11 sait iiui- le t('\l(> don auteur ancien ne peut être solidement établi ipie sur la comparaison des meilleurs manuscrits ; mais là encore, il redoute les excès de zèle, et il ne supporte pas sans impatience la diligence des éditeurs allemands, (|ui accumulent au bas des pages des centaines de variantes recueillies et souvent rapprochées sans choix, il craini plus encore la hardiesse des reslitii lions conjeclurales. De même ([u'en histoire les paradoxes d un Niebiilir. dun Mommsen, de tous ceux (pie Villcinai!i a|ipelail >piriluelleuH'ut <' les ])erturbateurs di; Ihisloire romaine ), tintiblent son admi ration pour TiloLive. de mènu" il redoute, pour le texte de ce giand historien, la sagacité tro[> ingénieuse de M. Madvig 1 . (lest un conservateur, non |ias ennemi du progrès, mais (pii coiumenee \idoiilier> jiar l'aiie la sourd(> oi-eille aii\ nouveautés (\\\v \c progrès amené, saiil à en aeceplei' jieii à peu (pi(di|ues-nnes. (piand leur bon di-oil lui parait (b'nionire. .Mai^ il e^l peu docile aii\ <lemonslralioii-. el. ipioiqn'il •-(■ détende. e[i |ilii<ieiirs occasions li , di' loiit parli \\v\< C(tMli'e renidilioii gernian iipie.

(1) ()pu\cula varia, p. '.)(>, note : . Qiioniam lucus adiiioiict, stinliosMS rtinni " atriuo otiani luirtaimir ul lavi'aiil à Liviaiiis (Mncinlationibus .1. X. Madvijïii, .. «11! <|uibus complura scribcnui*;. » Nous ne croyons pas que cotte promesse ail été remplie.

(2) <)/))isritln varia, p. lO'i : » Xef|ue tameiiis e^o sum (|ui, aut dcsidia" aut a iiianis arnij;antia> causa, omiiia fasiidiam, (|ua' aliuii(l(^ ad nos afferuntur, •< prœserlim vero uova iia-c pliilologia- studia improhem, f|ua' gerujaiiico fonte

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