III. TO.MMASO VALLAURI
les corrections de M. Ritschl et de M. Fleckeiseii sur le texte de Plaute le trouvent très rebelle. 11 a publié là-dessuset il reproduit, dans ses Opuscida varia et dans son édition du comique latin (1), plusieurs dissertations, oîi l'on ne retrouve pas la sérénité habituelle de son beau langage. Je sais bien qu'il y a de vieilles habitudes, auxquelles il est pénible de renoncer :
. . . . et qiia^ Imberbes didicere, senes perdenda fateri.
Par exemple, au sujet du nom même de Plante, faut-il désormais, comme croit l'avoir démontré 31. Fr. Ritschl, nous habituer à écrire et à dire T. Maccnis Plantas, et non plus 3f. Accius Plaatas? Chez nous, pour ne citer que deux autorités considérables, M. iNaudet hésite, M. L. Ouicherat résiste; et, à Turin, M. Yallauri conteste plus vivement encore, quoique son jeune ami, notre compatriote Eugène Benoist (2), tienne pour les arguments et les conclusions du philologue allemand. Dans une dissertation, écrite d'ailleurs du ton le plus courtois envers l'éminent professeur de l'Université de Bonn, 31. Yallauri reprend une à une toutes les preuves alléguées pour changer le nom traditionnel de Plaute; il les affaiblit notablement, excepté la dernière et
« fluxeruut. Augusti animi esset quibusdam, pêne dixeriin, cancellis studia « nostra circummunire, extra quos egredi non liceat. Quin ego coiifiteor et « praa me fero, sequenda esse quœcumque extei-uo lonte mauarunt, etc. i- Cf. le Monitum de la page -37.
(1) M. Accii Plauti Comœdis cum adnotationibus et commentnriis, Augustae Taurinorum, 1873. Ce volume coniieni : Auluhiria, Menœchmi, Miles fjloriosus, Tri?iummus. M. Vallauri avait déjà publié séparément des éditions classiques de quelques comédies.
(2) Que M. Vallauri appelle plusieurs fois Emile Benoist. Ces erreurs sont très rares dans les livres de M. Vallauri, ordinairement imprimés avec le plu.s grand soin. Aussi lui signalerons-nous, p. 4'JO, 1. 10. une transposition de mots qui altère la phrase, au début de son éloge de Boucheron. D'autres menues fautes d'impression, notamment dans les textes grecs, ne méritent pas d'être relevées. ^^
18 LA TRADITION ET I.KS UKrOHMES.
1.1 [iriiici|'alc. crllf (|ni ^c l'<»iiil(> ^iir raiitni'itr |ii('(M'i(> d'un iiiaiiiisciit .lu IV ^iccli'. Ii' |i.irmi|K('^ii' aiiilti'osini de .Milan, autorité .Idiit la ilicciuvcitt' aiiiciit' bien natiirclicmonl les rriti(|iits a ici'licrflii'r si les leçons diveriientes, dans (Tantres textes, ne sont |ias <les ciiriiiv de copiste. Le paliiniiseste anihrosien est dans le plus triste vU\[] il csl mutile, ilime ('critni'e souvent évanide, nous ravonons; mais ciiliii M. Nallauii (|ui. par un scrupule légitime, a voulu l'examiner de ses propres yeux, n'y a pas lu autre chose, à la page 372, que ce qu'y avait lu M. Ritschl : T. .Ma»! I Pi.Ai Ti (^ASiNA KXPLiciT. Cela est fort grave, et Ton comprend bien la Ni\acit('' des disputes sur une cpu'slion aussi intéressante pour lliistoire littéraire. Mous ne voudrions pas la résoudre ici en passant, et par un argument qui relèverait plutôt du sentiment que de la raison critique. Mais, pour peu que la chose fût démontrable, ne serait-il pas l)icn séduisant de rendre au plus grand poète comique de Home un nom propre dérivé de ce mol Macota, qui désignait, dans les\ieilles Atellanes, le héros, encore vivant en Italie, du drame populaire, le seigneur Polichinelle? M. Vallauri nous j)ardoiinera bien ce caprice d'étymologisfe, lui qui saiilorise. poui' (Icléndrc .1/. Acciits IHoutiis, d(î riionneur (pi'il a dèli-e comme lui un citoyen de Sarsina, grâce au droit de cité dont la récemuuMil lionoiv' le conseil municipal de cette ville. Ouoi quil en soit, la discussion sur ce sujet a suscité bien vile laigreur des contradictions. Le patriotisme italien n'a pas voulu laisser le dernier mot au patriotisme allemand : mais M. \'allaui-i s'est sagement retire du clianip de bataille, el il a laissé à des jouteurs moins graves (pie lui le soin de repli(pier dans les journaux aux vivacités de Al. llitschl (1). Sa criti(|ue n'est point celle
(1) Une réplique do ce genre, en distiques latins fort médiocres, a paru naguère, dans le journal i\o Turin La Sveglia : une autre, dans YUnitàCatlolica de ISCD.
m. TOMMASO VALLAURI. 19
d'un polémiste, bien qu'elle soit souvent militante. Elle se complaît dans la région plus sereine des controverses générales. 11 y a de Flsocrate dans les formes de son talent et dans les habitudes de son esprit. Les belles humanités, et ce qui s'y mêle d'enseignement moral pom^ tous les cages de la vie, la haute culture de l'esprit et du cœur par l'étude des lettres, voilà sa constante préoccupation. Un bon sens et un bon goût presque infaillible, dans les limites où il se renferme, telle est la règle de ses jugements. La tendresse qu'il a pour ses maîtres romains ne lui ferme jamais les yeux sur les défauts d'un auteur latin, à quelque date, à quelque école qu'il appartienne Elle ne lui fait pas non plus illusion sur les facilités que peut offrir la langue latine, pour exprimer bien des idées modernes. Il admire, dans la vie, écrite par Boucheron, de Valperga de Caluso, qui fut un savant presque universel, l'art merveilleux avec lequel l'habile écrivain a su rendre les idées de la science moderne, en apparence les plus rebelles à l'expression latine. Mais il n'est pas homme à rechercher, pour la gloriole d'un tour de force, les occasions de mettre ainsi à la torture le lexique de Cicéron et de Tite-Live. Excellant à rédiger des inscriptions en ce vieux langage, il ne croit pas cependant que toute inscription, sur un monument public ou privé, doive être écrite en latin. On peut citer, à cet égard, comme un chef-d'œuvre, le discours De re epigraphica, qui termine la première classe de ses Opuscules. Les conseils qu'il y donne sont un peu surannés pour nous, ([ui sommes devenus si sobres d'inscriptions sur nos monuments. A cet égard, on se croirait avec lui en plein siècle de Louis XIV. Mais bien d'autres questions, disculées dans les harangues universitaires du professeur piémontais, h; sont ou pourraient l'être dans les nôtres; car elles touchent aux intérêts les plus réels de notre temps. Ainsi, dans
20 \.\ THAlilTlON ET LES REFORMES.
lo (liscoiiis Dr Sdtdiis latimtrwn littcrarum (1), il coinbal les ^cns « (jiKis ;i(lv(Milifio et r('|M'iilino vocmImiIo positivi appellamiis, » c't'sl-à-dii'r les partisans (riiiir ("(liicalinn (|ni nail (Ml MIC ipic la pi'atiipic et les utilités de la vie: ij les (•(Militât, lion seulement av(>c ses prnjires armes, mais avec eellc- (le (".iecroii. en eilant une adiiiiialile page dn lirufus (eli. i.xxiii), oii roratenr romain (»|tp()se le pénie des arts el la passion dt'sinlt'resséc des belles choses aux calculs (•lniil< des âmes vulgaires. Notons, en passant, un des traits caractéristiques de ce savoir élégant. M. Yallauri a la mémoire toute pleine des plus belles pensées de ses modèles elassifpies; il l(>s ins(M'e avec Itonlieur dans le tissu de ses di^coiiis. on bien il les y ajoute en note av(U' d Cxactes citations, et Ion aime à voir chez lui nos meilleurs écrivain-^ français, cités en compagnie de Cicéroii, de Sénéque, de Oiiiiitilieii: par exemple, c'est dans un discours de M. 1 liiers, prononce en IS.'iO, à propos de la loi sur 1 instruction pul)li(pie, (pi il clierche des aigumeuts pour la vieille méthode universitaire, contre les réformateurs (|iii, clia(pie j<»iir. surchargent nos programmes de (pielipi(> enseignement nouveau (2).
Les programnies eux-mêmes, il les combat avec vi\acile (troisième .4 fv'o^/s/y ; />'<" Elrtidiis rnuin in sr/m/is tradoi- <lnru7n] ; l't il n a pas moins de mauvaise humeur contre les manuels n'(liiz('s en Mie diiii |U'ogramnie scolaire, auti'c lleaii ([lie iioii^ coniiaissuns trop bien dans nos écoles fran- (•aises. I.e premier discours de cette section est dirige contre ce (pi il ap|ielle les ///y;/ ^/;<///o/oy/ro//, c"est-à-dii"e les recueils de morceaux choisis. On se rappelle, à ce propos,
(I) .\uK(Jst.i! 'rauriiioruiii, 1S.'>0, iiotf^ 3, p. 43 de l'ûdition originale. Ce di^ri>urs ost rùimprimi} dans le n-cucil do 18(i."j, p. I(!0 el suiv.
{1) lltid., note IS, p. r>0, où M. Tliiors ne sera certes pas oITeuscJ de se voir .iHKOcié à Platon illip/>ias minor).
m. TOMMASO VALLAURI. 21
la circulaire iViiii de nos récents minisfros de rinstruction publique, qui suscita de si vifs débats dans TUniversité. Ainsi nous sommes, presque à cbaque page, ramenés d'Italie en notre pays. Si elles étaient écrites en français, ces pages de M. Vallauri trouveraient aussi bien leur place dans une de nos solennités universitaires, que devant un auditoire italien. On en peut dire autant de ses plaintes un peu moroses, mais justes enlin, contre les écarts du journalisme et contre les romans, Milesiœ fabulœ^ comme il les a})pelle, en souvenir de leurs inventeurs.
Il est vrai que M. Vallauri se permet au moins Tusage des choses dont il Itlàme l'abus. Il a écril lui-même, et en italien, pour trouver plus de lecteurs, quel([ues Milesiœ fahulse^ qu'il a nommées modestement des Novelle, et qui apparemment ont eu un grand succès, puisque j'en ai sous les yeux la cinquième édition, publiée en 1873 (1).
Quoique ennemi de la routine et des manuels pour renseignement élémentaire, il a cependant publié trois ou quatre manuels, dont le succès est aussi attesté par plusieurs éditions successives : un abrégé d'histoire grecque, un abrégé d'histoire romaine, que je préfère de beaucoup aux livres qui y correspondent dans nos classes ; une histoire sommaire de la littérature latine: un abrégé de l'histoire du Piémont (2).
A quelques-uns de ces manuels, il a joint de petits lexiques
(1) Quelques-unes de ces Novelle sont plutôt des contes satiriques, à la manière de Lucien, où l'auteur introduit, avec plus ou moins de bonheur, ses controverses de savant contre les écoles rivales de la sienne en philologie et en cpi^raphic.
{;!) Epitome Hlstorix patri.v, in-12, dont j'ai sous les yeux la 4^ édition, publiée en 18G7. On en peut rapprocher avec intérêt le cinquième discours du recueil de 1805 : Du studio Historié patriœ, et le discours de M. Vinc. Lan- Iranchi, élève de M. Vallauri, De Litteris Subalpinorum (Turin, ISGi)), dont le texte est accompagné de notes bibliographiques fort instructives.
des iiidN (|iic l(S ('•colicrs li-oiivciil dans cos livres; niic f(iis mriiic. il .1 ilnmii' rcxitlicitidii ilc> mots en l'l■;lIl(•.•li^ cl non en il;ili(Mi il), soit (piil cnil [loiivoir C(tm|il('i' sur l;i coiinaiss;uici' (|Mt' la jeunesse italienne a de notre langue, soit qu'il songeât aux écoles françaises Je la Sa\oie. Si donc son cspi'it, aini des grandes choses, souhaite Noloiilieis |i(inr l.i jeunesse une instruction généreuse, une lai'ge lecture de tous les grands ouvrages que nous a légu(''s l'antiquité classique, diiii antre côté, en maître indulgent de l'enfance, il sait avec quel niénagcnient et dans quelle mesure on doit l'initier à la littcTatiiic et a lliistoii-e. comme à la grammaire.
Il y au l'ait plaisir à suivre, sur tous les degrés de l'enidilion et dans ses formes diverses, l'œuvre singulièrement riche du professeur piémontais: (die est pleine d'utiles exem|des et de bons conseils. ^lais il faut liien nous ari-èter. Sui- le détail, d'ailleurs, nous aurions jdus dune fois la tentation de conte^tei'. D'ahord. ce heau latin n'est pas sans soulever çà et là ipiehpies siiMipides. (^iCux mêmes qui n'oseraient pa< liiltcr a\i'c .M. \ ;ill:iiiri ne sont pa^ v.ins relever certaines inadvertances, dans le tissu oïdinairement si correct (le sa phi'ase ciei'-ronieiuKv l']st-il liien sur, par exemple, d'emidoNer exaclenient laïUerlie dcmiuii, lorscpiil le fait (comme ctda lui arrive i|U(li|uefois) synonyme de tmidcm ou (\i' (hiiifjiu'.' .\c it'iuar(pie. a le sujet, (ju'en réimiM'imanl jiHMi' les écoles le petit lexiipie d'Ausonius Po|mia, Dediffrrcnliis rrrli(innii 1 . avec des additions et des eoi'i'eelions, il y laissait subsister romission de dciiiuni et de (lc)U(jit<\ cpii
(1) A la suite do la '1' édition, pul)li('(^ en 1S,')T, do l'ouvrage que nous citons dans la note précédente.
(2) .\usoiiii Popma;, De liiff. v., cuni additaiiiontis J. V. Hokelii, A. 1). Pucliteri, J. Ciir. Mcssorsclimidii ot Tli. Vallaurii, r|ui opus dili^^ontissiiuo rclractavit, cditii) altéra. Augustaj Taurinoruin, I8G5, iii-12.