A LA FACULTÉ DES LETTRES
(4 décembre 1882)
Messieurs,
Depuis la première fois (c'était en 1840) que, comme suppléant de M.Boissonade, j'ouvris dans cet auditoire le cours de littérature grecque, bien des changements ont eu lieu en Sorbonne comme autour de la Sorbonne. L'affiche de nos programmes, en 1840, offrait au public vingt-deux leçons par semaine, réparties entre onze professeurs ; aujourd'hui, en jetant les yeux sur notre affiche, j'y vois pour cette seule journée l'annonce de dix-huit cours. Le contraste n'a-t-il pas quelque chose de saisissant? Comme vous le pensez bien, il ne s'est pas subitement produit; les années ont fait lentement leur œuvre. Plusieurs chaires nouvelles, plusieurs conférences, avec des maîtres spéciaux pour chacune d'elles, ont singulièrement élargi et varié nos programmes. Nos auditoires se sont ouverts à des candidats pour les dilférents concours, candidats volontaires ou soutenus dans leur zèle par des bourses de l'État. Enfin, chose plus neuve encore dans cette antique Sorbonne, les femmes ont été librement admises à suivre nos cours. Tant d'innovations et de réformes (et je ne parle pas de celles qui
XIV IMIlOltrCTION.
oui iiKxiilit- le rru'iinc (if nos ('\;iiii('n>} i)ro\(i(]ii('iil des rt'dexions s«''rieusL's. Aussi ai-jo pliisioiii-s fois regardé coninie un devoir do faire ici devant vous une sorte d'examen de conscience (1) ; et anjoiinl'hiii en particulier, c'est à quoi je vous convie, avant de m'ent^auer dans r6l,ude du sujet que mon programme vous annonce pour les levons du lundi.
Veuillez, messieurs, remonter par le souvenir ;\ ce qu'était r»''ducation de la jeunesse chez les anciens. Le jeune Hellène n'allait chercher dans les écoles el il n'y recevait qu'une éducation jiuiement hellénique. Hésiode et Homère lui apprenaient sa religion en mOme temps que l'histoire primitive de sa race, qu'il tenait pour autochthone et douée tout exprès parles dieux pour le culte de la poésie, de l'éloquence et des arts. Autour du domaine de l'Hellénisme, on connaissait bien quelques nations ennemies ou rivales, mais que le nom de barbares signalait au dédain sinon à la haine de l'Hellade civilisée. Très simple était donc alors le rôle des instituteurs de la jeunesse.
Dans l'Italie romaine, dès le temps des guerres puniques, qui est celui môme oii l'on peut dire que commence chez les Romains un régime national et tant soit peu savant d'éducation, ce régime ne comprend encore que deux langues el deux littératures. La langue latine n'existe guère que dans la pratique journalière du peuple; elle n'a que peu d'oMivres littéraires qui puissent servir à riiislruclion de la jeunesse studieuse; le temps approche seulement où les modèles vont paraître et se multiplier, et cela sous Tinfluence des Grecs, grammairiens, poètes, orateurs, dont le talent ou le génie s'impose h la jeunesse romaine et va désormais se partager avec les lettres latines l'attention et les loisirs du peupie-ioi. Kn dehors de ces deux traditions, toute notion des langues et des civilisations étrangères tient fort peu de place dans l'éducation d'un llomain. L Kirurie à peine y compte pour quelque enseignement religieux ou plutôt liturgique; avec le reste des peuples, on comtuinii<iiie tout au plus [)ar interprètes pour les néces-
(V ^<>i^, dans c<- vuliiiix', !i' n" X\. p. '.'(Jî.
INTHODUCTION. XV
sites de la guerre, pour les besoins du commerce et de l'administration.
A cette simplicité de l'éducation classique chez les anciens, comparez, je vous prie, sa complexité actuelle dans notre Europe tant de fois bouleversée par les révolutions, enrichie au milieu de ces révolutions mêmes par tant d'acquisitions de l'histoire, de la géographie, des sciences naturelles. Douze ou quinze siècles qui se sont ajoutés aux annales de l'humanité, trois continents qui se sont ouverts à la curiosité des voyageurs et à l'ambition des conquérants, le ciel fouillé dans ses profondeurs par l'astronomie, l'obscurité des anciens âges de notre planète sondée par la géologie, les origines du genre humain explorées par l'anthropologie et par la linguistique; plusieurs langues modernes, nées de la transformation des idiomes classiques de l'antiquité et qui ont pris place dans le monde par d'innombrables chefs-d'œuvre littéraires; tant de nouveautés que je ne puis rappeler toutes ici, et qui semblent appartenir de droit au domaine de l'enseignement supérieur, à l'éducation libérale de tous les esprits qui ne se borneront pas à la pratique des arts usuels et des industries lucratives : quel embarras pour les instituteurs de la jeunesse, et combien il leur est difficile de faire un choix et de prendre un parti entre tant de sujets qui se disputent notre attention ! Eh bien, dans cet embarras même et dans les difficultés d'un tel choix, l'hellénisme garde son privilège d'efficacité supérieure pour l'enseignement des jeunes générations.
Jetons, en effet, un coup-d'œil rapide sur ce qui l'entourait dans l'antiquité; sur ce qui, dans les civilisations modernes, pourrait lui disputer son noble privilège.
Hors du cercle relativement étroit dont Athènes occupe le centre, parcourons, dans les sens les plus divers, le monde qui l'entoure.
Dans les régions extrêmes de l'Occident, ni la Gaule, ni les Iles Britanniques, ni l'Espagne, ni l'Afrique sa voisine, ne nous offrent rien de plus que des sociétés parvenues t\ divers degrés de culture encore proches de la barbarie, sinon de l'état sau-