INTRODUCTION. XIX
pouvait qu'être vivement touché de l'entendre ainsi comparer, en un français presque irréprochable, la langue de Lao-Tseu avec celle de Sénèque et de Cicéron. Mais, en même temps, on demeurait convaincu que, comme les Indiens, cette ingénieuse et industrieuse nation chinoise, objet pour nous d'une très juste curiosité, n'aurait pu contribuer en rien à l'éducation de l'Occident et qu'elle peut, sans grand dommage pour nous, rester hors des cadres de l'instruction classique.
Maintenant avons-nous besoin de nous arrêter à la Scylhie et à ses populations nomades, avant de rentrer sur le terrain où, du siècle d'Homère à celui d'Alexandre, l'Hellénisme s'épanouit avec la merveilleuse fécondité d'un génie qu'on peut dire complet, dans les arts comme dans les sciences. Dans les arts, il est vrai, Rome, après avoir soumis la Grèce, eut l'honneur de rivaliser avec elle par l'éloquence et la poésie. Elle sut se donner une littérature qui mérite de prendre place à côté de la grecque dans l'éducation des peuples modernes. Mais, pour la science, il faut bien avouer que Rome fut vraiment stérile. Le Christianisme a inspiré chez elle de grands théologiens, qui furent eux-mêmes les maîtres de nos scholastiques. Mais, ni la géométrie et les sciences qui en dépendent, ni l'astronomie, ni l'histoire naturelle ne comptent un Romain parmi les grands esprits qui ont su les développer, depuis Aristote jusqu'à Newton et à Guvier. C'est de l'hellénisme que relèvent le plus directement ces puissants promoteurs de la science moderne.
D'autre part, en poUtique et en philosophie, l'Hellénisme garde au plus haut degré l'honneur de la priorité pour toutes les doctrines sur lesquelles repose l'organisation de nos sociétés occidentales, les principes de leur vie morale et religieuse. Le citoyen, tel que le comprend l'État moderne, même chez les peuples où il est encore le plus loin de la plénitude de ses droits, même quand il les délègue à une m;igistrature temporaire ou à une monarchie héréditaire, le citoyen proprement dit ne nous apparaît en aucune contrée du monde ancien, avant la Grèce et Rome. C'est encore la Grèce qui, la première, a pro-
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(iiiit dans U> inoiulo, non seulement des modèles achevés de la i'oni|)osilit>n pi>éli(iuc et de la composition oratoire, mais aussi, chose non moins prccieuse, le /ivre méthodique, où la science est exposée dans toute sa rigueur. Nous pouvons donc le dire avec assurance : ce n'est i)oint le hasard, ce n'est point l'ignorance ou l'ohslination d'un étroit pédantisme, qui perpétue dans nos sociétés civilisées le privilège de l'Hellénisme, pour l'éducation des générations nouvelles. Ce privilège, il le doit bien ;\ son génie, à sa puissante action pendant tant de siècles, h la beauté durable de ses œuvres. Et notre conscience est d'aulanl plus tranquille, dans celte conviction sur l'efficacité d'un loi enseignement classique, que nous entendons bien y donner place à la critique ainsi qu'à l'admiration. 1^'Hellénisme est à nos yeux une expression complète de l'humanité, au sens le plus large et le plus élevé de ce mot; mais par cela même, il a les défauts de l'homme ;\ côté de ses vertus supérieures. Dans sa vie nationale, il a subi toutes sortes de revers, et de revers mérités par l'esprit de discorde ; dans sa vie privée, rilellène s'est trop souvent déshonoré par des vices honteux, fruits de la mollesse et des raffinements du luxe. Chez lui, l'orgueil de race est légitime, mais il est exagéré.
.\u temps d'Alexandre, l'orateur Eschinc s'écriait : « Npus « avons vécu d'une vie plus qu'humaine, et nous sommes nés « puni- faire l'élonnement des hommes à venir. » En un sens, l'avenir donne raison à cette fanfare du patriotisme hellénique. Au commencement de ce siècle, une femme de génie. Madame de Staël la renouvelait, mais avec plus de sagesse et de mesure : <i La Grèce, et dans la Grèce l'Attique, était un petit pays civi- « lise au milieu du monde encore barbare. Les Grecs étaient « peu nombreux, mais l'univers les regardait. Ils réunissaient
« le double avantage des petits États et des grands théâtres
" Ce «[u'ils disaient entre eux retentissait dans le monde (1). » Elle avait raison, et le patriotisme uni à la religion a perpétué, durant le moyen-ige, et jusque sous la domination musulmane,
(I) De la littérature considérée dans ses rapports avec les i7islilulioiis sociales, cliaj). !•'.