‹ La tradition et les réformes dans l'enseignement universitaireChapitre 84 sur 205 · XII. — HISTOIRE ET BON USAGE DE LA LANGUE FRANÇAISE · texte numérisé non relu

XII. — HISTOIRE ET BON USAGE DE LA LANGUE FRANÇAISE

Par ce détour, Messieurs, qui semble nous avoir éloignés du sujet de notre conférence, j'entre, au contraire, tout naturellement dans la seconde de nos trois périodes, celle que j'ai appelée romane.

A partir du quatrième siècle, la Gaule, depuis longtemps romaine, avait été envahie, des Alpes à rembouchure du Rhin, par des nations barbares qui, après de longues luttes, avaient iîni par l'arracher à la domination de Rome. Au Nord, c'étaient les Francs; plus bas, les Rourguignons ; au Midi les Yisigoths. Parmi tous les désordres et tous les déchirements de ces invasions, la culture des arts et des lettres avait presque disparu, ou s'était réfugiée dans les monastères. Peu ou point d'écoles, pour transmettre les traditions du bon langage latin : peu ou point de grammairiens, pour les iîxer dans des livres d'enseignement. Les écrivains eux-mêmes, tels que le célèbre Grégoire de Tours, qui a raconté d'ailleurs d'une manière si dramatique Thistoire de nos premiers rois, ne parlaient plus qu'un latin tout à fait indigne de la belle littérature qui avait jadis fleuri en Gaule, à l'imitation de l'Italie. Mais si le latin dépérissait alors,, ce n'était pas pour mourir, c'était pour se transformer (1).

Abandonné à lui-même, l'instinct populaire fit alors ce qu'il fait toujours en pareil cas : il altéra les mots, les raccourcit, les allongea; il simplifia la déclinaison et la conjugaison latines et, par suite, les règles autrefois suivies pour la construction des phrases; si bien qu'au bout de quelques siècles, le latin se trouva changé en une langue

Chevallct, qui a pour titre : Oi-ujine et j'ormalion de la langue française (18.J8).

(I) A vrai dire, la transformation datait de plus haut; car, selon le mot d'un ancien, les langues sont toujours en mouvement. Mais le mouvement s'accélère, lorsque les écoles littéraires ne le contiennent pas, et dans les régions sociales où elles ont peu d'autorité.

141) I.A TUAhlTION HT LES ItKFOUMliS,

miin rllc. (|ii (Ml .iiiiM'I.iit \ (•luiilirrs |r r'niii.iii en souncii ir (le son orifiiiit" ti |>ar ()|t|»(isili()ii ,iii\ (li.ihn'los iinporlt's on (^.uilc parles coïKiiK'iaiifs harltarcs 1). Dans le l'oiiiaii, (|ii('l(|iics mois ('laiciil rcslc^ des aiicii'iis dialectes ('(>lli- (jiies; (|iiel(iiie.s mots ^-ermaiiifines s'y étaient iiilfodiiits avec le< l'iancs, les Hiir^oiide.s. les \'isi^(itli> et le< .NoriiiaiidN : mais le l'oiid (dait, (M1 (l('diiiiti\e, la laiiLiiie latine, la lamelle de^ v(»|da|v de .Iides ( '.('-sai' (d de rempereiii- .1 iilii'ii [-!', peu à peu dtdiiiiii'ee par nii tra\all in-tiiK dit' id populaire.

C'est là encore un l'ait notahle, et (pie j'ai à nous signaler. Le génie d'nn seul homme, si ^avind (piil tuf. a toujours été impuissant à ci-eer une lani:u(> «d a la l'aire accepter par nne nation, si p(dite (pr(dle lût. Partout ou paraît une langue nouv(dle. teiie/ |iour certain (juil s'e>t pi'odiiit une nation no u\ (die, (d (pie ((dte laiiiiue est \\vn\ re (le la nation. En ce sens, on peut dire (jne la foianation des langues est nne œuvre essentiidlemeiil populaire. Sur le fond nne fois constitué par un travail commun, les esprits d'élite, les grammairiens, les sa\ants. les littérateurs, réunis ou non en corpoi'ations t(dles qin^ nos acad(''niies, peuvent exercer (|U(d(pie inlluence : ils aiiudiorenl. ils corrigent la langue du peu|de ; ils (>u lixent les lois; ils en rediLîcnt le dictionnaire. .Mais tout C(da est un fi-avail postei'ieiir (d secondaire: lieiiNic jniiieipale a jioiir a iiteiir

(1) J'ai iii(liqu(5 somiuair(?nient les principaux caractères de cette transformation, dans lecliapitrc xxi de mes Notions élémentaires de Gramniaire comparée (6' édit., 18G5), où les notes indiqueront plusieurs autres ouvrages utiles k consulter sur le môme sujet.

(2) Je rapproche avec intention le principal conqutMvint romain de la Gaule et l'un des plus célèbres défenseurs de la Gaule romaine contre les liarijares. D ailleurs le palais des Thermes, la plus considérable des antiquités romaines qui subsiste à Paris, rappelle naturellement le souvenir du jeuno capitaine qui en lit pendant quelque temps sa résidence.

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