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XII. — HISTOIRE ET BON USAGE DE LA LANGUE FRANÇAISE

les avocats dans les tribunaux, que les prêtres dans la chaire chrétienne, n'emploiraient pas d'autre langue ; qu'elle serait seule enseignée dans les 30 ou 40,000 écoles de nos communes; c'était beaucoup déjà, mais ce n'était pas l'abolition radicale qu'on avait un instant rêvée. Nous sommes à quatre-vingts ans du rapport de Grégoire ; le progrès naturel des mœurs et le développement de l'éducation populaire ont produit à cet égard d'heureux effets. Les patois ont perdu du terrain, comme en ont perdu les préjugés provinciaux; mais enfm ils vivent encore, et quelques-uns prétendent ne pas mourir. Non seulement on parle toujours basque sur notre frontière occidentale des Pyrénées, on parle breton en Bretagne, on parle flamand dans notre département du Nord, et à plus forte raison on parle allemand dans l'Alsace, qui n'est pas pour cela en arrière de patriotisme sur les autres départements de la France : ces idiomes provinciaux ne sont pas des dialectes delà langue française. Mais on parle bourguignon dans la Bourgogne, forésien autour de Lyon, picard en Picardie, languedocien dans la Haute-Garonne. Les dialectes de ces provinces n'ont pas tous, d'ailleurs, la même beauté, la même importance : quelques-uns n'ont jamais produit de littérature, et ceux-làsont les plus menacés de périr ; quelques-uns ne diffèrent de notre bon français que par une prononciation particulière des mots de la langue commune. Les uns sont pauvres et grossiers, les autres riches, élégants et sonores. 31ais ce qui surtout assure à quelques patois une vitalité durable, c'est d'avoir produit et de continuer à produire des œuvres littéraires. Plusieurs d'entre eux ont cet avantage, et je vous en citerai pour exemples le picard, le provençal et le languedocien.

Le picard ne me séduit, je l'avoue, par aucune grâce particulière ; j'en trouve la prononciation lourde et traî-

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ii.iiiti'. ('('[u'iid.iiil il a. aiijoiiid liiii riicdrc, un [toctc i|iii s'csl l'ail lire, iiiriiic t'ii (Icliors tic sa |ii'(i\incc iialalc. i\'r<[ llcrtor Criiioii, lalxttirciir et sciil|il('iir en bois des environs lie l'éronne. ('e brave lioninie, \>bic dune nombreuse famille (|iril a lionorablement élevée, a écrit plus de trente pièces (Il vers picards. Il a exprimé dans son naïf palois les joies el les douleurs de la famille ; il a donné aux paysans de son voisinage de sjtiriluels el excellents conseils durant nos troubles révolutionnaires, et il a eu le boulieur de se voir écouté. Ses vers, publiés d'abord au joui' le jour, dans les feuilles du pays, ont paru dignes dètre réunis en un volume, et les protecteurs ne lui ont pas man([ue pour mener à i)ien celte entreprise délicate (1), car son taliiit et son honnêteté lui ont fait beaucoup d'amis. Aujourtrinii Crinon est fort malade, retenu au lit pardes inlirmités j»rrcoces ; mais il n est jias oublié, et tout ii'cemment enccu-e je puis vous dire que la main généreuse de la [)rotecti'iee de votre Asile s'est étendue |)()ur venir en aide au poète picard, et comme pour le l'emercier, au nom de la France, des bons exemples ([U(! sa \ie a ddiiiies.

Mais c'est surtout dans nos [uoxiuces mcridioualcs (|iie les patois jouissent encore d'une popularité très visaïf et pciit-ftrc mieux jii-'liiii'e. Dans le pays où llcniil auli-efois la riche littérature des troubadours, il \ a aujourd'lnu nuMue des poètes, et dc^ jioètes éminents, (pii se font liouneiir de n/'crire (|n"('ii Iciii' langage natal, (".erlainemciit vous connaissez le nom de Jasmin, le j)erru(juier d'Ageu, auteur de petits |)oèmes dont i|uelques-uns sont des chefsd'œuvre. Je l'ai entendu moi-même, à Paris, traduisant en

[i) Satires picardes, par II. Criiiuu, Fcronue, I8G;î, in-S (avec uno uotice sur l'auteur par M. \. Brcuil). Quelques titres suffirout à faire apprécier la variété des sujets sur lesquels C.riuon s'est exercé : les Partageux, les Incendiaires, Restons Villafjeois, sur les Femmes, la Crinoline, etc.

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français parisien, puis déclainant dans sa langue orij^inale quelques pièces vraiment remarquables, par la délicatesse du sentiment ou par un bon sens exquis, quelques-unes où le talent s'élève jusqu'à l'éloquence. L'Académie française, créée pourtant en vue de défendre et d'encourager le français proprement dit, n'a pu résister à la séduction des vers de Jasmin, et elle lui a décerné, en 1852 (1), une de ses couronnes les plus enviées par les écrivains de profession. Jasmin est mort aujourd'hui ; mais il a laissé plus d'un successeur ; un de ses compatriotes, M. Mistral, est auteur de deux grands poèmes envers provençaux. Voilà un patois qui sait se défendre contre les envahissements de la langue française, et renouveler dignement les souvenirs de la patrie des troubadours.

A quel point ce langage aimable et sonore contribue aux joies de la vie, dans ces belles provinces du Languedoc et de la Provence, c'est ce que je veux vous faire comprendre par deux histoires toutes récentes.

Un de mes savants confrères, le botaniste Moquin-Tandon, mort il y a quelques années, était Provençal de naissance et plein d'un amour tout patriotique pour les patois de son pays ; il faisait collection de tous les livres provençaux ;il avait écrit lui-même en cette langue certain petit poème qu'il avait donné pour une œuvre du xni" siècle, et qui avait trompé la défiance d'habiles connaisseurs(2). Un jour, il s'avisa de demander par lettre circulaire à tous ceux qu'il savait tenir honnêtement la plume autour de sa ville natale,

(1) C'iitait un prix exti-aordiaairc do 5,000 francs, sur la fondatiou Montyon, Voir le Rapport do M. Villemain, secrétaire perpétuel de rAcadémie, sur les concours do cette année 185?.

(2) Carga Maqnlonensis, ou Noyer de Magnelonne, 2' édition, avec traduction en regard. Montpellier et Toulouse, 1844, in-12. Cette deuxième édition est signée par l'auteur, qui, dans un Avertissement, avoue au public la petite fraude dont il s'était rendu coupable.

de vouloir lùcn traduiro à son intontion iiu cliapilro de rÉvaii^ilc ("t'Iait, je crois, la paraliolc de ll-jifaiit prodigue), et de le traduire dans 11' patois nirnic du viliairt; (ni de la petite ville où chaciin deux était né. Il m'a cont('' (piiin matin lui arrivèrent à la fois, en réponse à sa circulaire, deux lettres dont je vous dirai à |mii preslecontenn. La pi-emière exprimait la plus\ive reconnaissance pour le savant (jui voulait bien s'intéresser au pauvre patois de tel villag^e. L'autre, au contraire, était prescpie une lettre d'excuse :1e correspondant ne ei»m|»renail pas([u"ini savant homme tel (\yiv .Moquin-Tandon s'occupât d'une si jietite chose, et lut si heureux de recueillir (juehpies pages de mauvais jargon. Savez-vous de qui était la j)remière lettre? Elle était d'un gentilhomme, et la seconde d'un boulanger. Le premier était lier de n'avoir jias oublié le j>arlerde sa nourrice; l'autre (c'était le célèbre Uelioul l'oubliait de son mieux, et je dois dire d'ailleurs ipi'il s"ent(>ndail Iml bien à manier notre langue; academi([ne et ([n il était de\enu, à ce titre de poète français, le correspondant de Lamartine. <iui lui a écrit une belle épître en vers.

Voici mon autre anecdote, elle n'est pas moins caractéristique. 11 y a quelques mois, dans un château près d'Arles ou d'Avignon, chez un fort noble personnage de la contrée, étaient réunie dix ;i dnii/e Proveneaiix (pii. pendant une semaine, n'ont parle (pie leur cher jtatois, et en verse! en prose, n'ont bu ([ue des vins de Provence, n'ont mangt' (pie des fruits de Piovence et des mets prépares a la |u"ovencale par un cuisinier du pays. Les journaux (Uil rendu compte de cette espèce de congrès, où um» élite d JKimmede goût se sont fait honneur de leur fidélité aux tradition-de leur |iays natal (1).

(I) CongW.'s (les poiîtos provençaux et languedociens rc'uiiis à Avignon sur

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