XIII. — LES SYNONYMES DANS LA LANGUE FRANÇAISE
• ruiie délicatesse effrayante. J'ouvre au hasard son charmant petit livre, et je lis : « Le larron prend en cachette : « il dérohe ; le fripon prend parla finesse : il trompe; le '< filou prend avec subtilité : il escamote ; le voleur prend « de toute manière. » Passe encore pour ces jolies nuances, pourvu qu'on n'en abuse pas devant les tribunaux; mais Girard ajoute : « Le larron craint d'être découvert, le fri- « pon d'être reconnu, le filou d'être surpris, et le voleur « d'être pris. » Voilà qui commence à me troubler, et le jour on Ton m'aura enlevé ma bourse, j'aurai besoin de longtemps réfléchir, pour savoir au juste si le coquin dont j'ai à me plaindre est un voleur, un filou, un fripon ou un hirron. Encore la liste du bon abbé se trouve-t-elle incomplète. Sans parler du brigand, qu'il négligeait comme trop reconnaissable, je pense, voici \ escroc, que peut-être il ne connaissait pas et qu'il a fallu faire entrer dans la liste avec un signalement particulier, et M. Lafaye n'a eu garde d'omettre ces deux mots. Une fois en si beau chemin, et c'est là le péril, on ne sait plus où s'arrêter. A force de regarder les mots au microscope pour y découvrir les moindres nuances, on finit par y voir ce qui n'y est pas. J'ai beau faire, entre périphrase et circonlociiticn, je ne puis trouver de différence, sinon que l'un nous vient du grec et l'aulre du latin, et qu'à ce titre le second est toujours un peu plus français que le premier. J'en distingue moins encore entre zéphire et zéphir, quoiqu'on en rapproche martyre et martyr : ici du moins la distinction est consacrée par l'usage qui, en cela d'accord avec l'étymologie (1), reconnaît dans martyre le supplice d'un confesseur de la foi, et dans martyr le confesseur lui-même. Mais quand l'usage ne parle pas très haut, ne nous hâtons pas d'atta-
{\) AIartyriu7)i, martijrii, — martyr, niartyris.
Egger. H
162 LA TRADITION ET LES RÉFORMliS.
clicr un sens particulier à (linsi^iiiliaiiles vaiiiiés trorlhographe.
Four éviter l'abus des distinctions arbitraires, l'iniportant est donc de savoir à quel point l'usage s'est prononcé, ot cela surtout dans le style des bons ('crivains. Aussi notre auteur a-t-il voulu soigneuseniciit recueillir les décisions de ce genre en lisant, la ])lunie à la main, tous nos classiques et les meilleurs écrivains du second ordre. L'abondance des exemples et des citations est une des qualités qui recommandent le plus son Dictionnaire. Et cependant voyez où la passion peut entraîner les plus sages esprits; voyez comme les synonymistes, ces nouveaux législateurs de la langue, oublient facilement l'autorité suprême de l'usage ! Il ai-rive à M. Lai'aye déciire quelque part que « Girard travaillait pour l'avancement dune langue imparfaite » et d'opposer à cette langue le français « parvenu à son point de maturité. » J'ai lu à deux reprises pour m'assurer que je ne me trompais pas. Ouoi I le français, après Pascal, Bossuet, La Bruyère et Fénelon, n'était |)as encore une langue parfaite? Ouaud donc le serait-il devenu? et l'éci'ivons-nous mieux aujoiird bui parce que nous ne suivons, en matière de synonymie, ([uc « d(\s principes de distinction non jdus instinctifs et [)arlanl ar-^ bitraires, mais scienlificjues et par consécjuent légitimes et sûrs (1)? » M, Lafaye ne le pense pas plus que nous sans doute : c'est lui-même qui dit ailleurs : « La justesse cm- « (doie les mots qu'il faut, la précision n'em|)loie que les « mots qu'il faut, et l'exactitude emploie tous les mots qu'il « faut... .\vec trop àc justesse, le style deviendra austère et « timide, on ne se permettra ni saillie ni métaphore... ; « avec trop àa précision, on sera d'une excessive sobriété,
(1) Introduction, paj;. LWIl.