I. JOSEPH-VICTOR LE CLERC
des vers en dialecte éolien; et ces difficiles hardiesses nous rappellent, en plein xix® siècle, l'école des Estienne et des Casaubon. S'il réalise un projet de Fénelon en rédigeant pour la jeunesse une Rhétorique, même dans ce modeste manuel on voit percer le profond connaisseur des anciens. Une édition complète, avec traduction en regard, des œuvres de Cicéron, l'a surtout désigaé à vos suffrages : c'est que là encore se joignaient aux leçons du goût celles de l'érudition. Pour ce grand travail, M. Le Clerc s'était associé plusieurs habiles collaborateurs ; mais sa part de philologue y était restée distincte et principale. Enfin ses dix années d'enseignement public, dans la chaire d'éloquence latine à la Sorbonne, avaient achevé de le recommander à l'estime des connaisseurs, comme un des premiers critiques de notre temps, dans les matières d'antiquité.
L'Académie, qui le récompensait en l'appelant à elle, put bientôt se féliciter à son tour d'un pareil choix. Ses beaux mémoires sur les Annales des Pontifes, et sur les Journaux chez les Romains, montrèrent ce que valait son ferme jugement, aux prises avec les plus délicates questions de l'histoire romaine ; ils ne firent pas moins apprécier en lui les qualités, chaque jour plus sévères, de l'écrivain. Aussi, lorsque la mort ouvrit une vacance dans la Commission chargée, en votre nom, de rédiger ÏHistoire littéraire de la France, l'Académie n'hésita pas à y faire entrer M. Le Clerc. Subitement appelé sur ce terrain un peu nouveau pour lui, M. Le Clerc s'y engagea aussitôt avec une vive et méthodique ardeur, si bien qu'en peu d'années il avait à la fois doublé (c'est beaucoup dire) sa bibliothèque et les richesses de son savoir. 11 apportait à cette œuvre un mérite qu'on pouvait dire original, même après les Rivet, les Brial et les Daunou : on n'avait pas encore exploré notre vieille littérature avec une si parfaite
connaissance des littératures grecque et latine, qui ont fait l'éducation de TOccident chrétien, et cette connaissance était une merveilleuse préparation pour approfondir et apprécier toutes les transformations des langues, des institutions, des idées, qui remplissent le moyen âge. Le collaborateur de MM. Lajard, Paris et Fauriel fut bien vite salué par eux comme leur président naturel. 11 devint le guide sûr de leurs travaux et le consciencieux éditeur de l'ouvrage où concouraient tant de volontés studieuses. Mais les excellentes notices qu'il a fournies en si grand nombre à l'histoire du xni® siècle, ne devaient pas être le dernier effort de son talent, sans cesse affermi et assoupli par l'exercice. On venait d'atteindre le xiv® siècle ; il a été donné à M. Le Clerc d'en tracer le tableau général, tableau qui, préparé par vingt ans de recherches et de méditations, écrit d'unemain vraiment magistrale, restera son chef-d'œuvre. 11 en avait conscience, et nous ne l'en blâmerons pas, puisque cette conscience de la pleine maturité de son talent ne Ta rendu que plus scrupuleux et plus exigeant envers lui-même. D'ailleurs, ne l'oublions pas, notre coûfrèrc savait, il aimait à rappeler avec une modestie sincère, ce que, dans ces œuvres collectives et continues, comme V Histoire littéraire de la France, le mérite de chaque auteur gagne à s'appuyer sur la science de ses collègues et sur les exemples des maîtres. 11 a jugé ses devanciers dans le travail commun, avec un respect et un accent de piété qui touche à l'éloquence. On ne le regrettera pas plus qu'il ne les regrettait lui-même ; on ne le louera pas mieux qu'il ne les a loués. Ses successeurs, en profitant des matériaux qu'il amassait lentement et patiemment pour eux, ne laisseront rien perdre, vous en êtes sûrs. Messieurs, ni de ses traditions, ni de l'autorité qui s'attachait à l'esprit libéral et élevé de sa critique.