‹ La tradition et les réformes dans l'enseignement universitaire: souvenirs et conseilsChapitre 187 sur 212 · XXIV. — LE ROMANISME. — DIVERSITÉ DES COURS · texte numérisé non relu

XXIV. — LE ROMANISME. — DIVERSITÉ DES COURS

indiscrets sont de toute espèce. 11 y a les désœuvrés qui cherchent à employer une heure de leur journée oisive et qui entrent dans la première salle ouverte devant eux ; il y a, surtout en hiver, les pauvres gens qui cherchent un abri contre la pluie et le froid ; il y a même le mendiant qui subira lennui d'une heure d'attente pour se donner le droit d'aborder le professeur à la sortie et de le complimenter sur la leçon en lui demandant Taumôme. Tant que dure la séance, tout ce mélange d'auditeurs fait nombre, comme Ton dit, meuble la salle d'une foule plus ou moins élégante qui, de loin, satisfait le regard; mais j'entendais naguère un des professeurs les plus justement aimés du public, analyser avec une ironie mêlée de tristesse, la composition de son nombreux auditoire. Il est prudent quelquefois de n'y pas regarder de trop près; il faut, à l'occasion, tenir bon contre le bruit des entrées et des sorties intempestives, contre les jugements maladroits de tel auditeur qui n'a entendu que dix phrases d'une leçon, contre les questions indiscrètes qui, même de la part d'un honnête curieux, ne laissent pas de nous causer quelque impatience. Je n'ai jamais professé en Sorbonne que la langue et la littérature grecques; or un de mes auditeurs ne s'estil pas autorisé, un matin, de mon « grand savoir » pour me prier de lui dire quel baron du Moyen Age avait pu construire trois châteaux dont les ruines dominaient son village natal en Dauphiné? Tel autre (c'était en 1848), petit vieillard d'aspect vénérable, m'abordait, à la fin d'une leçon sur Platon, pour m 'offrir de me porter candidat aux prochaines élections politiques ; tout fier d'être devenu électeur depuis un mois, en quoi j'avais le même honneur que lui, il osait me promettre de recruter dans son département au moins deux mille voix ! A vrai dire, il en aurait, je crois, fallu quarante mille pour réussir, ce

qui ôte à mon refus tout mérite de modestie. Je ne sais pas un de mes collègues qui ne puisse avoir à citer quelque anecdote du même genre. N'en abusons pas et reyenons tout droit aux réflexions utiles.

L'enseignement public s'adresse à deux classes d'esprits: à ceux qui ne cherchent qu'un plaisir mêlé de quelque instruction sérieuse, et à ceux qui, entrant dans la vie pour se dévouera quelque carrière savante, doivent être dirigés par le professeur, pour la méthode et pour le choix d'études qu'ils ont à poursuivre en dehors de l'assiduité aux cours. Les premiers sont des auditeurs dont il ne faut ni exagérer le mérite, ni décourager le zèle honorable ; les seconds demandent un régime de leçons plus approfondies et plus familières. Aux simples auditeurs suffisent le plus souvent de larges aperçus, des idées générales, exposées d'une manière intéressante ; si l'éloquence vient s'y joindre avec la popularité qu'elle mérite, ne nous en plaignons pas; assez d'autres enceintes recherchent une popularité moins innocente que celle-là. Toutefois, un cours de littérature étrangère, ancienne ou moderne, ne peut guère se passer de quelque enseignement de la langue dont le professeur analyse et juge les chefs-d'œuvre. Les meilleures traductions, fussent-elles faites par le professeur lui-même, ne laissent pas voirnettement les caractères de l'original. Il est donc bon que la critique littéraire soit toujours soutenue d'un enseignement philologique ; ce dernier même attirera plus d'une fois des auditeurs d'un âge mûr, mais qui prétendent toujours s'instruire en vieillissant. Et en vérité, pourquoi refuserait-on à un ancien magistrat, à un officier en retraite, le droit de se remettre sur les bancs pour y renouer les souvenirs du collège? Ces auditeurs-là forment un lien naturel entre la société indifférente à la science et les savants de profession. 11 y aurait vraiment du pédantisme à les

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