‹ La tradition et les réformes dans l'enseignement universitaire: souvenirs et conseilsChapitre 195 sur 212 · XXIV. — LE DOCTORAT ES LETTRES · texte numérisé non relu

XXIV. — LE DOCTORAT ES LETTRES

surprise, surprise fort agréable pour ma vanité de Français. Le savant Jules Mohl soupçonnait à peine ce mouvement d'études sérieuses, et il était presque étonné de trouver parmi ses confrères à l'Académie quelques-uns de nos doctes gradués. Il le fut plus encore quand je lui dis combien était longue et laborieuse 1 épreuve de la soutenance, quel public sérieux s'y presse d'ordinaire et y prend un vif intérêt, quand je lui citai tel candidat qui avait poussé le courage jusqu'à user du grec au lieu du latin pour l'une des deux thèses réglementaires. Tant il est vrai que, dans notre vulgaire parallèle des Universités allemandes et de notre Université, nous disputons souvent sur des mots qui n'ont pas le même sens.

Au reste, avouons-le tout de suite, notre doctorat es lettres n'a pas eu, dès l'abord, le caractère et l'importance qu'il a aujourd'hui. Jusque vers 1830, les thèses ne furent guère autre chose que deux courts programmes, l'un en français, l'autre en latin, pour la discussion publique, et cela sur des lieux-communs de philosophie et de critique littéraire, tels que l'Églogue, l'Épopée, l'Existence de Dieu, etc. L'École des Chartes admet encore des thèses très courte^ qui se bornent à des positions, mais qui du moins pQjrÏBit sur des sujets mieux déterminés, sur de vérri tables pr(]^lèmes historiques, où un « diplomatiste» peut exercer son talent de critique. La Faculté des Lettres renaissante se contenta longtemps de sujets très généraux et qui ne pouvaient être ni bien exposés en quelques pages, ni utilement discutés dans une soutenance de deux heures environ. Je n'ai pas assisté à cette première période de notre histoire scolaire, et je ne vois, hélas ! parmi ceux de nos maîtres qui survivent, aucun témoin qui puisse nous dire comment Renouard soutint ses deux thèses : De Identitate personali^ — Sur le Style des prophètes hébreux; comment

Patin discuta : De animas Immortalitate, — De remploi des Harangues chez les historiens; Joiiffroy : De Causalitate, — Sîir le Sentiment du beau et du sublime. Qu'on se figure Victor Cousin, alors disciple de Laromiguière, soutenant sa thèse, qui resta unique. De Methodo sive de Analysi; — Armand Marrast, soutenant une thèse latine, De Veritate, et une thèse française sur cette question : « Est-ce aux <( poètes ou aux prosateurs qu'appartient la gloire d'avoir le « plus contribué à former et à perfectionner la langue fran- « çaise ? » Qu'on se figure Michelet soutenant des propositions de Locke : De percipienda Infinitate. Celui-là, du moins, pouvait prendre quelque essor, lorsqu'il traitait en français de l'historien Plutarque ; et dans les pages qu'il écrit sur l'immortel biographe, on sent déjà frémir sa plume d'historien. Je ne dis pas d'ailleurs que des hommes tels que Renouard, Patin et Jouffroy ne laissassent rien voir, par ces premiers essais, des belles qualités qui plus tard les devaient porter si loin dans la science et dans les lettres. Mais on devait souhaiter que les essais mêmes des jeunes docteurs pussent être, sinon des œuvres de maître, au moins des dissertations d'une valeur durable. Ce progrès ne tarda pas trop à s'accomplir, et, dès 1830, on reconnaît que le troisième et dernier grade universitaire ne pouvait être obtenu qu'avec deux thèses, dont l'une au moins (c'était ordinairement la française) fît faire quelque progrès à la science.

Un autre signe de ce progrès était la durée des soutenances. Jusqu'en 1833, la Faculté de Paris procédait quelquefois à deux examens de docteur dans la même journée. A partir de cette année, M. Victor Le Clerc décida, sans demander pour cela l'intervention d'un règlement nouveau, que désormais la Faculté n'examinerait qu'un docteur à la fois. La séance, divisée en deux parties, pour donner quel-

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