‹ La tradition et les réformes dans l'enseignement universitaire: souvenirs et conseilsChapitre 196 sur 212 · XXIV. — LE DOCTORAT ES LETTRES · texte numérisé non relu

XXIV. — LE DOCTORAT ES LETTRES

que repos au candidat et à ses juges, ne durait guère moins de six heures; souvent même elle dura davantage. Le savant doyen ne s'y épargnait pas, pour sa part ; et je Tai vu un jour argumenter à lui seul pendant deux heures sur les sermons de saint Thomas d'Aquin (I). Etions-nous assez loin déjà du temps où l'on pouvait reprocher au doctorat de n'être qu'une élégante passe d'armes, sur des lieux-communs familiers à tous les humanistes !

Ce n'est pas à dire que toute banalité d'érudition et de littérature fût à jamais exclue du doctorat et que toutes les thèses soient, depuis cinquante ans, de solides monographies, pour me servir du mot que les sciences naturelles nous imposent. L'examen préalable qui en est fait sur le manuscrit par le doyen de la Faculté, ou par un professeur, permet d'écarter un travail trop indigne de la publicité ; il permet d'en demander ou l'abandon ou le remaniement ; il prévient ainsi les graves accidents d'audience. Le visa du doyen et celui du recteur sont une garantie utile contre le scandale d'une incapacité qui, de gaîté de cœur, affronterait l'humiliation de la défaite publique; aussi est-il presque sans exemple, depuis quelques années, que les deux thèses soient refusées après l'examen oral (2) ; il est assez rare que l'une des deux le soit et que le candidat se voie ajourné jusqu'à présentation d'une meilleure thèse. Mais que voulez-vous? la critique a ses moments d'indulgence et avant et après l'épreuve solennelle. L'épreuve même de la soutenance, pour peu qu'elle soit forte et brillante, protège quelquefois une thèse médiocre. D'un côté comme de

(1) C'était^ si je ne me trompe, le jour des obsèques de M. de Salvandy, auxquelles plusieurs des professeurs ne pouvaient se dispenser d'assister; ils revinrent bientôt après prendre séance à côté du doyen.

(2) C'est seulement sur les registres de nos Facultés qu'il serait possible de constater le nombre de ces refus sans réserve, parce que les bibliographies du doctorat s^abstiennent avec raison de les mentionner.

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Fautre du bureau vert devant lequel le candidat siège en présence de ses juges, il y a des hommes. M. Victor Le Clerc, qui relevait si fermement Tépreuve du doctorat par l'autorité de son érudition et de sa critique, se relâchait quelquefois de ses exigences. Un jour (j'en sais la date, mais on verra pourquoi je ne veux pas la dire ici), il ouvrit la séance par ces mots à l'adresse du candidat : « Enfin, « Monsieur, voilà des thèses qui nous apprennent quelque « chose ! » Sans doute, il regrettait un peu de s'être montré trop facile dans q^uelques-uns des précédents doctorats. Quoi qu'il en soit, si l'on parcourt la liste des six cents docteurs environ examinés à Paris ou en province depuis 1810 jusqu'en 1879, et surtout si l'on examine leurs thèses, on y suivra le progrès sensible des études savantes en philosophie, en histoire, en géographie, même en grammaire, sur l'antiquité, sur le moyen âge et sur les temps modernes (1). Dans ces derniers sujets surtout, le savoir des candidats se donne volontiers libre carrière : on a des thèses qui sont de gros volumes. 11 est vrai qu'elles gagneraient un peu à être moins longues. Abondance n'est pas toujours richesse. Dans les thèses latines, cet abus est plus rare : le latin force à plus de brièveté, même les professeurs de lettres et de grammaire qui enseignent journellement cette langue à leurs élèves et qui sont un peu tenus de la pratiquer avec aisance. Mais ceux même qui l'écrivent correctementn'apportentpastoujourspour cela des thèses bien correctes ; leur dissertation est d'ordinaire le premier ouvrage qu'ils fassent imprimer, et l'on sait qu'il faut du temps, avec beaucoup de pratique, pour apprendre à corri-

(1) La Notice et le Catalogue publiés par MM. Mourier et Deltour s'arrêtent en janvier 1869, date de la troisième édition. Dans le chiffre ci-dessus je comprends, d'après des relevés officiels, les docteurs reçus dans le cours des dix années suivantes. [Une quatrième édition a paru en 1880.]

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