‹ La tradition et les réformes dans l'enseignement universitaire: souvenirs et conseilsChapitre 20 sur 212 · II. HENRI PATIN · texte numérisé non relu

II. HENRI PATIN

Normale, qui jadis l'ont vu ébaucher dans les leçons de leur maître, et les nombreux lecteurs qui, depuis sa publication, y ont cherché une forte et attrayante nourriture, témoignent hautement de la solidité de nos études universitaires, contre le chagrin de ceux qui en accusent la faiblesse ou en prédisent la décadence.

A côlé de ces travaux de la chaire et du cabinet, la Faculté des Lettres, en sa reconnaissance, ne doit pas oublier ce qu'était, chez elle, M. Patin comme examinateur : l'heureuse fidélité de sa mémoire, toute pleine des meilleures pages de la prose et de la poésie classiques, la fermeté constamment bienveillante de ses jugements. Elle doit, et elle aime à dire combien il a soutenu le savant Victor Le Clerc dans ce qu'on peut appeler la réforme de notre doctorat, combien il a continué, dans les fonctions de doyen, les traditions de son ami et prédécesseur.

Ajoutons que, comme président de l'Association des anciens élèves de TÉcole Normale, comme président et collaborateur de l'Association pour l'encouragement des études grecques en France, il restait partout le patron, le conseiller vénéré de toute une école d'esprits studieux.

Parmi des devoirs si multiples, si bien remplis (j'ai omis, vous le voyez, par une juste réserve, les devoirs de l'académicien), l'âge semblait respecter l'activité sereine de notre cher doyen, et la maladie qui vient de nous l'enlever aura laissé intactes, jusqu'à la dernière heure, ces vertus delà raison et du cœur, qui formaient comme la noble unité de son âme. Uniquement épris du vrai et du beau, uniquement dévoué aux lettres, aux plus pures affections de la famille et de l'amitié, récompensé de tous ces dévouements par la tendresse d'une épouse exemplaire, d'une fille et )ii'j d'un gendre dignes de lui, par les constants témoignages oit* de l'estime publique, il s'est éteint presque sans soutfrance.

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au milieu des plus consolantes prévisions qui puissent adoucir l'amertume de la mort.

Messieurs, je devrais m'arrêter, surtout n'étant pas ici le seul interprète du grand deuil qui nous réunit autour de cette tombe. Permettez-moi pourtant un souvenir encore, un souvenir qui convient à notre douleur. La poésie antique, dont M. Patin savait si parfaitement la langue et le génie, a maintes fois marqué en traits éloquents le contraste de nos destinées, souvent interrompues par une fin précoce, rarement achevées jusqu'à leur juste plénitude en ce monde. Dans le cours de sa longue vie, M. Patin avait vu tomber avant l'âge plusieurs des vaillants soldats de notre armée universitaire : Jouffroy, Ad. Garnier, Ozanam, Saisset, Arnould. Ad. Berger, Gandar. Lui-même, il est mort trop tôt pour nous tous, puisque sa vie n'avait pas un seul jour cessé d'être active et bienfaisante ; mais il était mûr pour cette autre patrie dont la religieuse pensée ne le quitta jamais, et n'a pas manqué, nous en avons l'assurance, à ses derniers moments.

TOMMASO VALLAURI ")

L'éditeur d'un recueil des discours académiques de M. Vallauri, recueil publié à Turin en 1863, atteste que Fauteur jouit, en France et en Allemagne, d'une grande réputation (2). En Allemagne, et surtout depuis quelques années, nous ne contestons pas que le nom de Vallaurine soit devenu célèbre, notamment à l'occasion d'assez vives disputes qu'il a soutenues contre les philologues de ce pays sur des questions de littérature latine. Mais il nous faut avouer que le professeur le plus populaire peut-être de l'université de Turin, celui dont les écrits seraient le plus utiles à nos professeurs français, est beaucoup moins connu en France qu'il ne mériterait de l'être. C'est là une injustice de l'opinion publique, et nous voudrions contribuer à la réparer en consacrant quelques pages au moins à l'examen des opuscules réunis dans le volume dont nous rappelons le titre, dans le volume de 1863, et dans diverses publi-

(1) Journal des Savants^ de janvier 1877: Thomx Vallaurii Opuscula varia in sex classes digesta, AugustsB Taurinoruin, ex offlcina libraria Fodratti, 1876, în-8.

(2) Thomœ Vallaurii orationes, habitas in auditorio maximo regii Athenaei Tanrinensis, ab anno 1842 ad annum 1855; éd. tertia, Auguste Taur. 1863, iD-12 (U en a paru, depuis ce temps, une 4* édition).

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cations de circonstance, dont Fauteur n'a guère fait jouir, en dehors de l'Italie, que quelques philologues français, qui s'honorent de son amitié.

Aujourd'hui septuagénaire, et voué depuis un demi-siècle à l'enseignement public, d'abord comme instituteur de l'enfance, puis comme professeur de ceux qui devaient un jour enseigner, attaché depuis longtemps à l'illustre université de Turin, dont il a écrit l'histoire (1), et pendant quelques années membre du parlement italien, M. Vallauri s'est multiplié avec un infatigable dévouement, sur ces divers théâtres, pour la défense des humanités. Comme à tous les bons esprits, l'antiquité classique dans son ensemble lui a toujoursparu la meilleure institutrice de l'esprit moderne, et il est fermement persuadé que le progrès actuel des sciences ne doit en rien affaiblir les vieilles traditions universitaires de l'Europe, sans quoi la civilisation même dont nous sommes si fiers serait en péril. Mais des deux langues , et des deux littératures qui représentent pour nous l'antiquité classique, la langue et la littérature latines ont toujours eu ses prédilections. 11 a été le disciple et l'ami, et il s'est fait le biographe de Charles Boucheron, qui fut, lui aussi en son temps, un maître de premier ordre en belle latinité (2). Or, autant que je puis comparer l'œuvre du maître et celle du disciple, celui-ci me paraît avoir rendu aux lettres latines des services plus nombreux et plus variés. Sans comprendre, il s'en faut de beaucoup, tous ses écrits originaux, le volume qu'il vient de former avec ses Opuscuk varia divisés en six classes, nous donne l'idée d'une vie sin-

(1) Dans ce livre d'un intérêt plus général : Storia délie Università degli studi del Piemonte^ 1 vol. in-8, dont il a paru récemment une seconde édition.

(2) Né en 1773, mort en 1838. Sa biographie, réimprimée dans les Opuscula^ contient une liste exacte de ses œuvres, dont quelques-unes ont été traduites du latin en italien par M. Vallauri.

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gulièrement active, d'un esprit qui a répandu autour de lui les plus vives lumières. Qu'on en juge par un simple coup d'œil jeté sur la table des matières contenues dans ce volume. Voici d'abord onze discours {Acroases) prononcés de 1865 à 1875, à l'ouverture du cours de littérature latine que M. Yallauri professe, et, seul aujourd'hui, professe en latin (1) à l'université de Turin ; puis quinze dissertations, dont trois seulement en italien, sur diverses questions de critique et d'histoire littéraire. La troisième section contient treize Oratiunculse ou compliments académiques, tels qu'ils sont en usage en Italie et dans quelques universités du Nord, pour la réception des jeunes docteurs. La quatrième section renferme quarante-quatre Préfaces pour des éditions d'auteurs latins, soit anciens (2), soit modernes, pour des dictionnaires latins, pour des livres de grammaire et des manuels d'histoire. La cinquième section ne nous présente que deux Vies : l'une, celle d'un saint piémontais (Evasius), qui, ce nous semble, n'a guère de notoriété de notre côté des Alpes ; l'autre, celle de Charles Boucheron, qui est un vrai modèle d'éloquence grave et touchante. Mais à ces deux biographies il est juste de rattacher, ce qui n'a pas occupé une médiocre place dans la vie laborieuse de l'auteur, d'innombrables inscriptions historiques, conçues selon la savante méthode dont Morcelli a rédigé les règles dans' un livre resté classique. Parmi les épigraphistes que j'oserais appelerjor«//ywe5 de l'Italie contemporaine, M. Yallauri est certainement au premier rang, pour l'industrie flexible et pour la sûreté de sa plume, toujours prête à ex-

(1) C'est lui-même qui nous apprend avec tristesse, que, depuis 1851, « latina lingua ex. Taurinensis Academi» spatiis exulare jussa est. » Note première du discours : De latinis chrisiianœ sapientix scriptoribus (1855). Cf. la neuvième Acroasis : De causis neglectœ latinitatis,

(2) Ceux-ci font presque tous partie d'une collection publiée pai* la librairie Pomba, à l'imitation, je crois, de notre collection Lemaire.

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primer avec la précision, la simplicité, la noblesse, qui conviennent au style lapidaire, tous les souvenirs de la vie publique et de la vie privée : souverains et princes, personnages célèbres dans TEglise ou dans TÉlat, simples particuliers, tous, pour les événements heureux ou malheureux de leur vie, pour leurs vertus ou leurs services, ont trouvé dans Thabile épigraphiste un opportun interprète. Les édifices civils et religieux, les marbres des cimetières, sont aujourd'hui couverts de ses inscriptions. Dès 1855, un noble Piémontais, le comte dePonsillon, en faisait un recueil, qui fut bientôt augmenté dans deux éditions successives (1), et le dernière édition serait à compléter aujourd'hui par bien des appendices, entre autres par des fastes, sous forme épigraphique, du pontificat de Pie IX (2). C'est là, chez nos voisins, une littérature dont nous ne pouvons guère, eu France, apprécier la richesse et la popularité. Le vieux latin, sur son sol natal, garde encore, malgré, les révolutions qui en ont fait sortir l'italien et ses nombreux dialectes (3). une sorte de verdeur qu'il n'a point dans les autres pays de l'Europe. 11 y vit encore d'une vie à peine artificielle. On le parle et on l'écrit, à Rome, à Florence, à Turin, avec une heureuse facilité et une élégance presque naturelle : c'est là

(1) Thomse Vallaurii Spécimen Inscriptionum latinarum edidit atque adnoiationibwi auxit Vincentius Ferrerus Pon&Wonus, Aug. Taur. ex officina regia, 1855, ia-8. La 2* édition est de 1858, ia-8; la troisième, d'un format plus modeste (1865, in-12), est augmentée^de deux lettres sur l'épigraphie, et d'un abrégé de la doctrine de Morcelli, par M. Oswald Berrini, disciple de M. Vallauri. La préface du comte de Ponsillon y reparait, enrichie de plusieurs additions bibliographiques. Mais je ne sais pourquoi elle porte en tête : Officinator iibrarius iectori salutem,

(2) Voir plus bas dans ce volume le morceau intitulé : la Latinité moderne en France et en Italie.

(3j Notre Société de Linguistique recevait naguère l'hommage d'un volume imprimé à Livourne par M. Papanti, qui contient une page de Boccace traduite en 700 dialectes italiens !

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Lin don rare dans les universités du Nord, et qu'on ne retrouve guère aussi complet qu'en Hollande, surtout dans l'école illustrée par les noms de Hemsterhuys, de Ruhnkenius, de Wyttenbach, de Mahne et de Cobet.

Ce que nous disons du latin appliqué aux besoins jourlaliers de la vie moderne, nous ramène précisément à la ûxième classe des Opusciila varia, qui contient vingt-qua- Ire lettres du plus beau style, adressées à des personnages de :out rang, depuis le pape Pie IX jusqu'à de modestes philoogues français, parmi lesquels nous retrouvons avec plaisir notre confrère Louis Quicherat.

Ce simple aperçu ne donne-t-il pas l'idée d'une vie bien doucement et bien utilement vouée au culte des belles-lettres, à l'éducation de la jeunesse, à l'entretien des plus honorables amitiés ? Par ce qu'il renferme et par les travaux ju'il rappelle, ce volume est donc comme le testament le son auteur, et il fait penser aux beaux vers d'Horace sur e poète Lucilius :

((.... Qao fit ut omnis Votiva pateat veluti descripta tabella Vita senis. w

H ne clôt pas, on doit l'espérer, la série des travaux de M. Yallauri, dont la verte vieillesse suffit encore à tous les devoirs du professorat, et à d'autres occupations littéraires. Mais il marque nettement le caractère commun à toutes les parties de l'œuvre du savant italien, et il nous permet de l'apprécier dans son ensemble.

Si nous voulions résumer par un seul trait l'impression que nous laissent tant de lectures diversement attachantes, nous dirions que l'œuvre de Yallauri est, au point de vue littéraire, celle d'un virtuose en belle latinité, et, au point de vue de l'enseignement, celle d'un RoUin piémontais. Le

beau latin est pour lui moins encore une science qu'un sentiment et une passion. 11 sait bien que la grammaire a ses formules techniques, que la critique des textes a ses conditions de recherche minutieuse et de contrôle sévère; il avouera volontiers qu'un latiniste moderne sait mieux qu'un Pétrarque ou un Laurent Valla les subtilités de la grammaire latine ; mais il garde une invincible défiance pour les innovations de notre siècle en matière de philologie. 11 sait que le texte d'un auteur ancien ne peut être solidement établi que sur la comparaison des meilleurs manuscrits; mais là encore, il redoute les excès de zèle, et il ne supporte pas sans impatience la diligence des éditeurs allemands, qui accumulent au bas des pages des centaines de variantes recueillies et souvent rapprochées sans choix, il craint plus encore la hardiesse des restitutions conjecturales. De même qu'en histoire les paradoxes d'un Niebuhr, d'un Mommsen, de tous ceux que Villemain appelait spirituellement (( les perturbateurs de l'histoire romaine », troublent son admiration pour Tite-Live, de même il redoute, pour le texte de ce grand historien, la sagacité trop ingénieuse de M. Madvig (1). C'est un conservateur, non pas ennemi du progrès, mais qui commence volontiers par faire la sourde oreille aux nouveautés que le progrès amène, sauf à en accepter peu à peu quelques-unes, quand leur bon droit lui paraît démontré. Mais il est peu docile aux démonstrations, et, quoiqu'il se défende, en plusieurs occasions (2), de tout parti pris contre Térudition germanique,

(1) Opuscula varia, p. 96, note : « Quoniam locus admonet, studiosos etiam « atque etiam hortamur ut caveant à Livianis emendationibus J. N. Madvigii, « de quibus complura scribemus. » Nous ne croyons pas que cette promesse ait été remplie.

(2) Opuscula varia, p. 102 : « Neque tamenis ego sum qui, aut desidiae aut « inams arrogantiae causa, omnia fastidiam, quae aliunde ad nos afferantur « prœsertim vero nova hœc philologie studia improbem, quae gerraanico fonte

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