XII. — HISTOIRE ET BON USAGE DE LA LANGUE FRANÇAISE
français parisien, puis déclamant dans sa langue originale quelques pièces vraiment remarquables, par la délicatesse du sentiment ou par un bon sens exquis, quelques-unes où le talent s'élève jusqu'à l'éloquence. L'Académie française, créée pourtant en vue de défendre et d'encourager le français proprement dit, n'a pu résister à la séduction des vers de Jasmin, et elle lui a décerné, en 1852 (1), une de ses couronnes les plus enviées par les écrivains de profession. Jasmin est mort aujourd'hui ; mais il a laissé plus d'un successeur ; un de ses compatriotes, M. Mistral, est auteur de deux grands poèmes envers provençaux. Voilà un patois qui sait se défendre contre les envahissements de la langue française, et renouveler dignement les souvenirs de la patrie des troubadours.
A quel point ce langage aimable et sonore contribue aux joies de la vie, dans ces belles provinces du Languedoc et de la Provence, c'est ce que je veux vous faire comprendre par deux histoires toutes récentes.
Un de mes savants confrères, le botaniste Moquin-Tandon, mort il y a quelques années, était Provençal de naissance et plein d'un amour tout patriotique pour les patois de son pays ; il faisait collection de tous les livres provençaux ; il avait écrit lui-même en cette langue certain petit poème qu'il avait donné pour une œuvre du xiii® siècle, et qui avaittrompé la défiance d'habiles connaisseurs(2). Un jour, il s'avisa de demander par lettre circulaire à tous ceux qu'il savait tenir honnêtement la plume autour de sa ville natale,
(1) C'était un prix extraordinaire de 5,000 francs, sur la fondation Montyon. Voir le Rapport de M. Villemain, secrétaire perpétuel de TAcadémie, sur les concours de cette année 185?.
(2) Carga Magalonensis, ou Noyer de Magnelonne, 2* édition, avec traduction en regard.. Montpellier et Toulouse, 1844, in-l2. Cette deuxième édition est signée par l'auteur, qui, dans un Avertissement, avoue au public la petite fraude dont il s*était rendu coupable.
de vouloir bien traduire à son intention un chapitre de l'Évangile (c'était, je crois, la parabole de l'Enfant prodigue), et de le traduire dans le patois même du village ou de la petite ville où chacun d'eux était né. Il m'a conté qu'un matin lui arrivèrent à la fois, en réponse à sa circulaire, deux lettres dont je vous dirai à peu près le contenu. La première exprimait la plus vive reconnaissance pour le savant qui voulait bien s'intéresser au pauvre patois de tel village. L'autre, au contraire, était presque une lettre d'excuse ; le correspondant ne comprenait pas qu'un savant homme tel que Moquin-Tandon s'occupât d'une si petite chose, et fût si heureux de recueillir quelques pages de mauvais jargon. Savez-vous de qui était la première lettre? Elle était d'un gentilhomme, et la seconde d'un boulanger. Le premier était fier de n'avoir pas oublié le parler de sa nourrice ; l'autre (c'était le célèbre Reboul) l'oubliait de son mieux, et je dois dire d'ailleurs qu'il s'entendait fort bien à manier notre langue académique et qu'il était devenu, à ce titre de poète français, le correspondant de Lamartine, qui lui a écrit une belle épître en vers.
Voici mon autre anecdote, elle n'est pas moins caractéristique. 11 y a quelques mois, dans un château près d'Arles ou d'Avignon, chez un fort noble personnage de la contrée, étaient réunis dix à douze Provençaux qui, pendant une semaine, n'ont parlé que leur cher patois, et en verset en prose, n'ont bu que des vins de Provence, n'ont mange que des fruits de Provence et des mets préparés à la provençale par un cuisinier du pays. Les journaux ont rendu compte de cette espèce de congrès, où une élite d'hommes de goût se sont fait honneur de leur fidélité aux traditions de leur pays natal (1).
(1) Congrès des poètes provençaux et languedociens réunis à Avignon sur