‹ La tradition et les réformes dans l'enseignement universitaire: souvenirs et conseilsChapitre 94 sur 212 · XII. — HISTOIRE ET BON USAGE DE Lk LANGUE FRANÇAISE. U · texte numérisé non relu

XII. — HISTOIRE ET BON USAGE DE Lk LANGUE FRANÇAISE. U

Nous sommes donc loin de voir disparaître les patois. Et pourquoi, vraiment, voudrions-nous les faire mourir? Pourquoi chacune de nos provinces n'aurait-elle pas le droit de garder ces souvenirs originaux de son ancienne indépendance ? Pourquoi lui envierions-nous Tinnocent plaisir d'exprimer à sa guise les sentiments et les pensées qui lui sont propres ? Notre langue académique, la langue de Corneille, de Molière et de Bossuet, est admirable sans doute ; mais elle est quelquefois trop grande dame pour se prêter aux inspirations modestes de la poésie du village. Certains patois ont un charme particulier de naïveté locale, et comme une saveur du terroir que rien ne peut remplacer ; ils répondent aux variétés du climat et comme aux divers aspects de la nature dans nos provinces. Laissons le villageois, laissons le bourgeois des petites villes écrire et chanter, quand il lui plaît, à la manière de ses aïeux, pourvu que d'ailleurs, à l'église, à la mairie, chez le notaire ou au tribunal^ il entende et pratique la langue commune, pourvu qu'en tout ce qui touche aux intérêts de la grande patrie, il reste toujours un bon Français (1).

l'invitation de M. William C. Bonaparte Wyse. Toulon, 1867, in-8 (extrait du Toulonnais du 18 juin).

(1) Grégoire demandait hardiment (p. 15 du Rapport cité plus haut) « qu^on tt ne pût être admis à se marier sans savoir bien écrire et parler la langue nationale. » Mais aujourd'hui la loi civile n*ose pas être aussi exigeante. Cependant Grégoire a cru commencer déjà la réforme qu'il avait si passionnément défendue. Dans son premier rapport à la Convention « sur les destructions opérées par le vandalisme », il dit (p. 16^ : « Le projet d'uniformer Tidiome et de donner à la langue de la liberté le caractère qui lui convient, commence à s'exécuter. Déjà plusieurs sociétés populaires du Midi ont arrêté de ne plus discuter qu'en français. » — Ces divers Rapports de Grégoire viennent, fort à propos, d'être réimprimés, sur mon conseil, par un bibliophile normand, M. Ch. Renard, en un volume in-8 (Caen, chez Massif; Paris, chez Delaroque) .

La langue française nous offre d'autres diversités et de plus regrettables que celles des dialectes provinciaux. Elle en a qui dépendent des différences mêmes de l'éducation entre les diverses classes de notre société ; elle en a qui tiennent aux diverses professions, enfin elle en a de tout artificielles. Par exemple, dans un certain monde, aujourd'hui, se répand l'usage de mots nouveaux ou employés dans un nouveau sens. Ces nouveautés sortent on ne sait d'où, et deviennent à la mode ; on les entend au théâtre, on les lit dans les feuilletons et les romans du jour, et les meilleurs esprits ont parfois de la peine à s'en défendre. Tel est le mot chic^ soit pour désigner une habileté particulière, soit une façon pittoresque de s'habiller ou d'arranger les choses. Tel est le mot chien^ pour signifier la verve et l'entrain d'un esprit original (1). Il y a longtemps qu'on tourmente ainsi notre langue, pour lui faire dire les choses au rebours du naturel et quelquefois du bon sens. C'est ainsi qu'au temps de Louis XIV, régna pendant quelques années, un jargon tout plein d'une fausse élégance, celui dont Molière s'est si gaiement moqué dans sa comédie des Précieuses l'idicules. Affecter d'employer de ces termes peu usuels ou de donner un sens particulier à des mots d'ailleurs usités, c'est ce qu'il faut nommer, par son nom, du pédantisme. Les gens du meilleur monde en donnent

(1) Tous ces mots et bien d'autres du patois faubourien et même de Targot des voleurs sont réunis dans le Dictionnaire de la langue verte (Paris, 2« édit., 1867), par M. Delvau, compilation assurément utile pour les curieux et pour les historiens de notre langue, mauvais livre à mettre en des mains inexpérimentées, car il pourrait s'intituler : Dictionnaire des mots et locutions à éviter pour le bon usage de la langue française.

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