‹ La tradition et les réformes dans l'enseignement universitaire: souvenirs et conseilsChapitre 95 sur 212 · XII. — HISTOIRE ET BON USAGE DE LA LANGUE FRANÇAISE · texte numérisé non relu

XII. — HISTOIRE ET BON USAGE DE LA LANGUE FRANÇAISE

souvent Texemple. Mais, à vrai dire, il y a parmi nous des pédants de toute condition et de tout grade. J'en connais beaucoup qui portent Thabit noir (si tant est que Thabit noir soit une distinction bien précise entre les classes dont se compose le peuple français) ; je crains d'en connaître aussi qui portent la blouse ou la livrée.

Beaucoup de gens, d'une condition qu'il faut bien appeler inférieure, quoiqu'elle n'ait absolument rien de contraire à l'égalité civile et morale, fuient comme une offense certaines désignations qui sont en elles-mêmes les plus innocentes du monde, et qui expriment ou des idées fort simples ou des sentiments fort louables. Par exemple, l'usage est depuis longtemps consacré d'appeler domestique une personne qui s'est librement mise au service d'une autre, et qui, comme le nom l'indique {domestique vient de domusii maison »), vit attachée à la maison d'une autre. Aucune injure assurément ne s'attache à ce titre, et cela est si vrai que, dans l'ancienne société française, de grands seigneurs s'appelaient les « domestiques » des princes et des rois, de grands écrivains se faisaient honneur de cette domesticité. Regardez maintenant comment nous appelons les femmes attachées au service de nos enfants : nous les appelons des bonnes^ c'est-à-dire que nous leur prêtons une vertu qu'elles n'ont pas toujours, et que nous leur faisons ainsi les avances d'une politesse toute confiante. Il dépend donc des bonnes et des domestiques d'honorer le nom que l'usage leur donne, et qui, en soi, n'a rien d'offensant pour ceux qui le portent, même dans la société la plus démocratique du monde. Autre exemple de vanité, à mon sens, puérile. J'ai ouï dire que naguère les portiers de Paris se sont réunis et ont essayé de s'entendre, pour obtenir qu'on les appelât désormais des concierges. Je sais bien que, si j'ouvre un dictionnaire, il m'apprendra que

le concierge est le portier d'une grande maison ou d'un palais (1) ; mais, dans les deux cas, la fonction est la même. Déplus, concierge est un mot d'origine obscure, et ce qu'on a pu en dire de plus probable est qu'il vient du latin cofiservius; alors, il signifierait compagnon d'esclavage, ce qui est beaucoup moins honorable que d'être librement attaché à garder la porte d'une maison bourgeoise ou d'un palais. Quoi de plus simple d'ailleurs, que de garder le liom de la profession qu'on exerce ? Un cuisinier fait la cuisine, un pâtissier fait des pâtés, un ébéniste travaille le bois (primitivement le bois d'ébène), un latiniste s'occupe de latin, etc. Il est tout naturel que l'on garde, sans humiliation comme sans offense, le titre du métier qu'on exerce, pourvu que ce métier soit honorable.

D'autres variétés de la langue vulgaire n'ont pas besoin d'excuse, tant elles se justifient parles usages mêmes de la vie professionnelle. Chaque atelier a son dictionnaire, et quelquefois ses tours de phrase, qu'il faut lui permettre, bien qu'il en résulte quelque obscurité pour ceux qui, comme on dit, ne sont pas du métier ; de même, chaque science, l'histoire naturelle, la physique, l'anatomie, etc., a son vocabulaire : c est là un effet nécessaire de la spécialité des travaux. En ce genre, je ne sais si le vocabulaire des ateliers ne vaut pas souvent mieux que celui des plus savants laboratoires ; j'ai même admiré quelquefois, quand je visitais des manufactures, les expressions pittoresques par lesquelles l'ouvrier désigne, soit les instruments de son travail, soit les opérations de son industrie : j'y trouvais une véritable poésie de langage.

(I) Voir le Dictionnaire de la langue française j par E. Littré, au mot Concierge. On pourra comparer Thistoire et le sens des mots Connétable et Maréchal,

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