‹ La tradition et les réformes dans l'enseignement universitaire: souvenirs et conseilsChapitre 96 sur 212 · XII. — HISTOIRE BT BON USAGE DE LA LANGUE FRANÇAISE · texte numérisé non relu

XII. — HISTOIRE BT BON USAGE DE LA LANGUE FRANÇAISE

Mais ce que je regrette, ce que j'ai peine à excuser, ce sont les mots populaires ou, comme on disait encore dans ma jeunesse, les mots faubouriens, qui ne se distinguent de leur équivalent, ou (pour parler avec les grammairiens) de leur synonyme en bon français, que par la grossièreté. On dit proverbialement parler comme un cocher de fiacre pour parler grossièrement. Les cochers de fiacre peuvent s ofifenser du proverbe ; mais à qui la faute ? Je ne sais en vérité d'où leur vient cette manie ; mais il est certain que deux cochers ne peuvent guère se heurter dans la rue, eux ou leurs chevaux, ou leurs voitures^ sans en venir tout de suite aux gros mots, et nous devons nous tenir heureux quand ils ne les emploient pas même avec les gens qui les paient. C'est là ce que j'appelle une impolitesse purement gratuite : la langue n'y gagne pas en force ce qu'elle perd en civilité. Quand vous voulez dire tu m'ennuies^ vous dites plus souvent, n'est-ce pas? tu m'embêtes ; vous avez même pour cela un ou deux autres synonymes plus vilains encore. Si vous voulez renvoyer un importun, vous ne lui dites pas d'aller se promener^ ce qui serait déjà peu civil ; vous employez un mot que je ne puis ni ne veux répéter ici : tout cela fait peine aux gens bien élevés, qui aiment à se rapprocher de leurs concitoyens, même les moins instruits ou les plus pauvres, mais qui ne peuvent se défendre d'une répugnance bien légitime pour ces mauvaises façons de parler.

Dans l'intérieur des familles, les conséquences de ce méchant usage sont plus tristes encore. Un gros inot est toujours près d'un acte brutal, et à se rudoyer en paroles, on risque bien vite d'en venir aux coups. La rudesse des maris est contagieuse pour les femmes, puis elle inspire aux enfants une crainte de leurs parents qui n'a rien de commun avec le respect ; puis l'enfant s'armera bientôt lui-même de ces

mots violents, comme d'une défense contre les façons violentes dont on use avec lui. Les mœurs ont beaucoup à souffrir de ces déplorables habitudes, dont il serait facile de s'abstenir. Carl'éducation primaire la plus modeste suffit à nous pourvoir du bon langage, utile aux principales relations de la vie. Il n'y a pas un élève de nos écoles municipales qui ne puisse au besoin, s'il le veut, parler convenablement au maire de sa commune, au préfet de son département, au curé de sa paroisse, en un mot à un homme plus savant et d'un esprit plus cultivé. Le tout est de s'y accoutumer de bonne heure, et de sentir combien une telle habitude est favorable aux rapports d'égalité que la loi établit entre les citoyens.

Je parle ici, bien entendu, je parle du langage courant, du langage qui sert aux relations morales de tous les jours, et qui s'apprend plus encore par l'usage que par les livres. Le langage scientifique et technique a des aspérités qui le rendent parfois difficile pour ceux qu'on appelait en vieux français les petites gens, et je confesserai sans peine, à cet égard, le tort des savants. Les savants aiment à se faire valoir, et pour cela ils ont souvent préféré à des mots très simples des termes pédantesques. On ne m'accusera pas d'aimer peu le grec; je l'ai, toute ma vie, étudié, et, plus je l'étudié, plus je l'admire. Mais je n'approuve pas qu'on surcharge notre langue de mots transcrits du grec, sans nécessité, quand il y a pour dire les mêmes choses des mots fort simples et d'une physionomie toute française. Je déplore surtout qu'on nous ait imposé ainsi des mots qui ont le double tort de n'être ni français d'apparence, ni correctement dérivés du grec d'où on les tire. C'est le tort, faut-il l'avouer? de bien des termes aujourd'hui consacrés pour le système métrique. Un habile professeur, M. Tarnier, a naguère exposé ici l'histoire de nos poids et mesures ; il a

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