‹ La tradition et les semi-pélagiens de la philosophie: ou, Le semi-rationalisme dévoiléChapitre 12 sur 52 · ET HISTORIQUE DE LA RAISON · texte numérisé non relu

ET HISTORIQUE DE LA RAISON

En outre, toute puissance n'est jamais mieux connue que par son acte. C'est par les phénomènes des êtres que nous en devinons la nature. D'homme ou particulier ne se connaît que par ses œuvres : operibus crédite. Voulez-vous savoir ce que c'est que la raison, ce que peut la raison, regardez à ce qu'elle fait, à ce qu'elle a toujours fait. C'est par un procédé analytique, plutôt que par un procédé synthétique, que vous pouvez la bien connaître. Il faut interroger ses annales, il faut la considérer à l'œuvre, il faut la prendra; sur le fait, si on ne veut pas courir le risque de voir toutes les observations, toutes les hypothèses psychologiques qu'on s'est formées à son égard renversées pardfs réalités historiques.

Du reste, avec cette droiture d'esprit et de cœur qui le dislingue, le même auteur a flni par convenir de tout cela, malgré ce qu'il avait dit précédennnent dans un sens contraire; car c'est lui qui a tracé ces belles lignes : « Si on veut être complètement dons le vrai , ce n'est « pas la raison prise d'une manière ABSOLUE et ramenée à ses « seules conditions logiques qu'il faut seulement étudier ; c'est surtout « rhomme historique , réel, vivant, l'homme que nous sentons en « nous et que nous apercevons dans les autres qu'il faut considérer. « C'est en lui qii'û faut considérer la raison, dans ses ignorances né- « ccssaires, dans ses erreurs séculaires, ses préjugés héréditaires et « ses défaillances individuelles. C'est ainsi qu'après avoir loué bien « haut la raison il conviendra, par le tableau de sa propre histoire, « de la rappeler à la modestie et au sentiment de son indigence et « de sa misère. »

Très-bien dit cette fois, parce que c'est très-vrai. Mais c'est là reconnaître,c'estavouerquetoutcequi aétédit quelques pages plus haut sur la puissance logique de la raison n'est que du roman, que de la poésie

Cl.NQLIÈUE CUAL'llllK. 'îiS

dont il ne faut tenir aucun compte, qu'il faut considérer comme non dit et comme étant seulement propre a nous cacher Viitdigence et la misère de la raison, loin de rétro à nous donner mie juste idée de sa puissance. Voilà de la candeur philosophique, chose si rare aujourd hui ! Ainsi nos lecteurs n'auront pas le droit de s'étonner en voyant, tout à l'heure, ce même auteur entraîné par la force de ces principes jusqu'à devenir le plus éloquent apologiste de la méthode traditionnelle qu'il a eu lair de combattre; nos lecteurs ne devront point s'étonner de le voir nous prouver que, s'il s'éloigne parfois du sentier du vrai, il y est aussitôt ramené par une heureuse nécessité de sa bonne nafire; ils ne s'étonneront point s'il nous apprend ce que nous savions déjà, que le semi-rationalisme ne peut combattre la tradition qu'en attirant Ja discussion sur le terrain des abstractions logiques, en méconnaissant la réalité et en mentant à l'histoire !

§ 33. Autres conclusions accablantes que le semi-rationalisme a tirées luimême, contre ses principes, de l'histoire de la philosophie. Illusion qu'il se fait en croyant à une restauration de la philosophie spiritualiste. Les philosophes spiritualisles sont tombes dans la matière. Les Ëtudes miLosopuiQCEs de M. Dollfus. Grande infamie de ce livre, et infamie plus grande encore des éloges qu'on en a /ails.

Dans un autre ouvrage que nous avons cité plus haut, l'auteur de la Faleur, etc., après avoir constaté, à sa manière, la puissance de la raison seule à découvrir de nouvelles vérités, se contr^isant lui-même, a écrit ces lignes si frappantes de sens et de justeiSfe : « Il est vrai que contre cette doctrine il s'élève, dans l'histoire, une « objection formidable. Si telle est la puissance de la raison humaine, « pourquoi toutes les /ois qu'elle/ut abandonnée à elle-même mon- « tra-t-elle une faiblesse si DÉPLOBABLEPSi il est un fait incontes- « table, immense, c'est que tous les peuples de l'antiquité, à mesure « qu'ils ont perdu davantage les traces de renseignement divin , « sont tombés dans les erreurs les plus grossières sur Dieu et le culte « qui lui est dû, sur la nature de l'homme et la règle morale de ses

■ actions. Plus la civilisation se i>errectionnait sur les autres points , « plus la religion et les mœurs se dégradaient, s'avilissaient.

« L'esprit humain , dans les temps modernes, ne s'est pas montré

»plus capable LOBSQU'iL a VOLLU KEPOUSSER L'E^SEIGJÎEMEST « DIVIN POUa SB SUIYBE QUE SES LLMIÈBES SIPEBBES. AU grand

n siècle de la science et de la civilisation, on a vu les philosophes

■ ressusciter la plupart- des erreurs palennesyft, si le flambeau de « l'Église s'ktait étei.nt polk nuls, nous ketoubmg.ns a la « BABBABIE. Pour uu moment qu'il parut s'éclipser, quel chaos! On « prétend que la raison , aujourd'hui Tirile et parvenue au terme de

'224 LES SKMI-PÉLAGIEKS DE LA PHILOSOPHIE.

« son éducation, peut marcher seule et se passer de la religion. Quel « est Jonc le pays où elle se montra si puissante (les Tbaditiona- « LISTES ET LES RATIONALISTES, pBg. 51)? » Et jci l'auteur tracB un tableau, bien plus sombre encore que celui qu'on vient de contempler, des aberrations, des erreurs, des éuormilés, des traits de démence et d'impiété de la philosophie de nos jours, particulièrement au delà et en deçà du Rhin. Nous ne connaissons aucun écrivain traditionaliste qui ait peint avec plus de fidélité et d'éclat que ce semi-rationaliste les écarts et les ravages de la raison humaine dès l'instant où elle a secoué ce qu'elle appelait le joug de Cautorité de la révélation et de la tradition. Cet auteur est éloquent et fort toutes les fois, — ce qui, hélas! ne lui arrive pas trop souvent, — qu'il est dans le vrai. C'est une justice que nous ainions à lui rendre. Puis il continue ainsi : «Telles sont les erreurs dangereuses , fondamentales dont chacune « est enseignée , par quelques-uns des penseurs actuels, avec le pres- « tige de la science et de l'habileté que tout le monde leur connaît; o de sorte que l'on pourrait dire encore aujourd'hui ce que l'on « disait d'une autre époque ; Jl nest point d'absurdité qui ne soit « enseignée par quelque philosophe. On ne prouve donc pas que la « raison soit plus forte de nos jours qu'elle n'était autrefois ; on <n prouverait plutôt le contraire. Et nous ne savons, en vérité, oùles « sages modernes seraient capables d'aller si la religion n'était là li pour leur servir DE GARDE-FOU, et le bon sens public, nourri « par elle, pour les empêcher de se trop déshonorer. » Et enfin l'excellent docteur termine par ces étonnantes paroles: «Sur la puissance « de la raison, nialgré la théorie, voilà la réalité; malgré la logique, n voilà l'histoire, il faut bien se garder de la nier (les Traditiona- « LISTES , etc., pag. 53). »

Or, conçoil-ou, d'abord, que le même auteur qui a qualifié indistinctement les sages modernes^ les penseurs actuels, les philosophes incrédules comme des esprits à l'élat de démence complète et inguérissable à l'égard de la vérité et dont il est impossible de prévoir les excès si la religion ne leur servait de GARDE-FOU, conçoit-on que le même auteur ait pu affirmer qn'-en dehors de toute croyance à la révélation et à la tradition l'homme puisse atteindre quelques vérités? Conçoit-on qu'en présence d'une telle réalité malgré la théorie; d'une telle histoire, malgré la logique, — qu'il recommande tant de ne pas nier, — réalité et histoire conslatées, proclamées par lui-même et démontrant V impuissance de la raison seule, le même auteur ait écrit un livre sur la valeur de la raisoti et de ce que peut la raison par elle seule? Le semi-rationalisme, il faut en convenir, est bien aseugie et malade lui-même; et nous ne savons pas, en vé-

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rite ou il serait capable (Tôlier si la religion n'était là pour lui servir de oabde-fou !

Ed second lieu, qu'on conipnre ce hideux portrait que le semi-rationalisme vient de nous tracer lui-même de la laideur, de la monstruosité, des bizarreries, des ravages de la raison philosophique moderne, qu'on le compare avec le portrait également hideux que le semi-rationalisme nous a tracé de la laideur, de la monstruosité, des bizarreries, des ravages de la raison philosophique ancienne, et l'on aura la démonstration la plus rigoureuse et la plus éclatante de ce triste fait :

Que toutes les fois que la raison philosophique, se plaçant ^ndeliors de toute réiélation et de toute tradition et ahjurant toutes les croyances religieuses et morales de l'humanité, a prétendu marcher seule à la conquête de la vérité, elle n'a jamais pu obtenir une somme suffisante et suffisamment pure, une science à peu près complète de vérités intellectuelles, morales et religieuses; elle n'a jamais rien fondé de satisfaisant en morale ni en religion; enfin que, loin d'avoir jamais découvert une seule verilé nouvelle et de l'avoir assise sur la base d'une certitude inébranlable, elle n'a réussi qu'à obscurcir, a rendre incertaines, à détruire tontes les vérités connues déjà avant elle et sans elle, et que ce n'est pas sa faute si quelques vérités ont surnagé au-dessus de cet horrible naufrage de toute vérité! Que l'on compare ces deux portraits hideux, dans lesquels le semi-rationalisme a eu le talent et la bonne foi de résumer lui-même l'histoire de la raison philosophique ancienne et moderne, et l'on aura la mesure la plus précise et la plus exacte de la valeur de la raison^ ou de ce que peut la raison par elle seule. De là nécessité d'avouer que, semblable à un homme ivre ou frénétique, la raison n'a de puissance que pour le mdl et pour la destruction, et que le semi-rationalisme, prétendant que la raison privée du secours de la tradition et de la révélation peut découvrir, — même dans Tordre naturel, — quelques vérités intellectuelles, morales ou religieuses, est en contradiction avec lui-même, et qu'il est convaincu par lui-même de mentir à l'histoire de la philosophie.

Pour se consoler de l'horrible désarroi dans lequel est tombée la philosophie de nos jours, un honnête semi-ralionalisfe, ne voyant les choses qu'à travers le prisme de la bonté de ses dé>irs et de la candeur de son âme, vient de se féliciter lui-même et de féliciter son pays et son siècle d'un mouvement, selon lui , bien marqué, de retour aux doctrines spiritii.ilistes dans les écrits des libres penseurs. Illusion ! C'est le contraire qui est vrai. Lors même qu'on pourrait accorder que le matérialisme, dernière conséquence du rationalisme, est moins que parle passé dans les doctrines, malheureusement on ne pourrait accorder encore qu'il est moins que par

le passé dans les mœurs. Demoiidez-le donc à la police correctioiinelle, aux cours criminelles, aux statistiques, aux feuilles judiciaires et même aux journaux quotidiens, et ce qu'ils vous diront c'est que les crimes de toute espèce^, qui augmentent toujours davantage dans des proportions effrayantes, n'ont leur cause que dans des désirs effrénés de jouir et de dominer et dans la fureur de s'enrichir, qui ont gagné toutes les classes,

IMais le fait est que le matérialisme n'a point cédé au spiritualisme un seul pouce, même sur le terrain des doctrines ; le fait est qu'il règne encore à l'école aussi puissamment qu'au cabinet, au salon, à l'atelier, à la boutique, au hameau, et que c'est parce qu'il est plus que jamais vivace dans les idées qu'il se traduit d'une manière toujours plus ébontée par les actions. Seulement, d'après la loi du progrès, par cela même qu'il est devenu plus universel, il saute moins aux yeux, il cho' que moins, et l'on est devenu plus tolérant ou plus indiffèrent à son égard; mais voilà tout. Loin d'avoir rien gagnée les doctrines spiritualistes ont beaucoup perdu et perdent toujours davantage jusque dans l'estime des pbiloso[)bes. Ceux même qui en avaient fait l'objet de leur culte les ont abandonnées comme des pagodes dont on n'a plus de faveurs à espérer, et sont allés demander au positivisme humanitaire de quoi les remplacer. Ainsi nous voyons bien des esprits, désillusionnés du vide, de la vanité, de l'impuissance de leurs systèmes métaphysiques, se ravaler jusqu'à faire de \di physique de bas étage; nous les voyons, au lieu de s'occuper des grandeurs de l'Être inllui, ne s'occuper qu'àf<iire revivre le souvenir de femmes qui n'ont été grandes que par les prétentions de leur orgueil et la légèreté de leurs mœurs. Psous voyons d'austères platoniciens pensant s'honorer à faire l'apologie de l'adultère et de la vie facile d'Épicure. Nous voyons le philosophe devenu romancier et feuilletoniste à l'usage des plus basses passions. Nous voyons, en un mot, la philosophie tombée en quenouille (1).

(1) Voici comment le savant et zélé évêque, de Poiliers a jugé celte transformation de la philosopliie-de-rcsprit eu plii!oso|)liii!-de-la-cliair : «C'est un « triste spectacle, a-t-il dit, de voir à quel point des honimt-s qui se font uu « niéiilc d'avoir ressuscité le spirituali.>-me dans les réj^ions pliilosopliiques « traliinsent la cause de la morale et de la pudeur dans leurs ouvrages liis- « toriques et littéraires , trop souvent accueillis avec éloge par dis clirélicus « aussi peu prëcaulionnés contre le mal que contre l'erreur! Le sensualisme y « coule à pleins bords. Ce n'était pas la peine d'afficher le puritanisme doctri- « naire ni de te larguer d'iuie austérité semi-stoicieni:e et del)^i-jansér]i^le pour « en venir à ces descriplioris lascives, à ces rat'lincments dhin pinceau volup' « tueux. Certes, il n'y a là rien de platonique; tout cela est né de la chair et du

CINQUIÈME CHAPITBE. Îî7

L'ouvrage de l'école rationaliste qui, à In fin de Tan dernier, a fait le plus de bruit n'est qu'une production infime, c'est le mot: et, sous le titre modeste (ÏLfudes philosophiques, l'auteur y étale au grand jour et pousse au delà de Lutrèce et de tous les écrivains matérialistes du dernier siècle le dévergondage de l'épicuréisme et le cynisme de l'impiété. Voulez-vous savoir quel est le Dieu de ce jeune insensé ? (fnsipiens.VsB\.) Son bienveillant critique (1) va nous le dire : «• Le Dieu 0 quil conçoit, nous a-t-on dit, et auquel il rend un culte n'est pas ce- « lui que les hommes ont fait à leur image; il n'est honoré ni reprét sente dans aucun temple; il n'est ni païen, ni juif, ni mabométan , « ni catholique, ni prostettant ; son Dieu c'est celui qui se révèle à « la raison pure, un Dieu dégagé de toute forme et de toute manifes' « tation sensible, un, universel, absolu. Le jf une philosophe nous « le dit nettement : Dieu n'existe pas en dehors de l'homme, en ■ dehors du monde et de la création même ; il est Vidéal de la rai- • son et de la conscience humaine, il est l'HOMMe ÉLEVÉ, POL'R . AINSI DIRE, A SA PLUS HALTE PUISSANCE : il est NOTRE « Être suprême. En dehors de l'homme, Dieu, c''est la loi, Pensem- « ble des lois qui gouvernent l'univers. »

Les idées de ce savant improvisé sur l'immortalité de l'âme et sur la morale sont au niveau de ses idées sur Dieu. Écoutons encore son panégyriste: «Ce qui, dit-il, nous étonne et nous embarrasse un « peu plus , c*e>t le langage du jeune philosopiie sur la croyance à une o autre vie. Ici point d'équivoque. ^\. Dollfus (c'est le nom de ce » philosophe à robe courte qu'on dirait ne s'être gUssé dans les sa- « Ions qu'en sortant des jardins dÉpicure) enseigne, sur le ton du « triomphe et de l'enthousiasme, que la foi dans un autre monde est « le plus grand obstacle au progrès de celui-ci; que la terre est le « seul bien, la selle espérance ds l'homme; que son devoir.

• sang [Instruc. synod. de mons. l'cv. de Poitiers; sec- edit., p. g9). » Ici l'illustre prélat ajoute la note suivante , cmprnistée à une plume i:on suspecte , à un pliiloso|>lie du Journal des Débats : « Pour moi, dit ce journaliste, je ne « puis me faite à l'idée de voir le tiaflucteur de Platon, le rc-fanrateurde l'é- « clectisme devenu le Plutarque des dames el le continuateur aincnié, périt fectionné de Brantôme. 11 n:e semble que dans ces jours iVamères épreuves « pour la philosophie les pliilosnphes devraient être les prrmiers sur la brèche, « et ne pas la quitter. Je souffre (le biave homme !) de les voir gaspiller dans « l'archéologie des ruelles et des boudoirs, dans les détails de la chronique moi- ■ tié galante et moitié dévote les mâles qualités d'un talent qu'ils devraient

• consacrer à dis travaux plus digne* d'eux {i\ov. 1854). »

(I) M. L. Alloury, dans le Journal des Débats du 30 noTcmbrc 1855.

2i8 LKS SEMI-PÉLAGIENS DE LA PHILOSOPHIE.

« c'est d'y concenlrei* toutes ses pensées, tous ses désirs et de ne « plus songer à des deux imaginaires; que Venfer et le paradis « sont sur la terre^ dans la conscience de chacun de nous, et non

« ailleurs » Quand on lit les articles de ce nouveau code religieux,

on y rencontre des dogmes tels que ceux-ci : « Ce n'est plus l'abné- « galion, c'est la jouissance qu'il faut prêcher. Ne refuse pas les (< jouissances qm fleurissent sur ton chemin; cueille-les. Ce n''est <( pas un crime, C'EST UN DEVOIR; si elles ont des parfums, « c'est pour toi ! »

Voilà ce qu'un jeune homme de vingt ans, sentant encore le hanc du collège, a osé imprimer dans la métropole du royaume très-chrétien! Miiis ce qui révolte, ce qui effraye le plus dans cette puhlication, triste écho des doctrines qui depuis deux siècles ravagent le monde et peuplent l'enfer, ce n'est pas qu'il se soit trouvé une imagination de vingt ans capable d'insulter de cette façon, sur le ton du triomphe et de l'enthousiasme, à toutes les croyances constantes et universelles, à toutes les idées, à tous les instincts, à toute raison et à tout sens moral de l'humanité. Il y a longtemps que l'enseignement païen de certains collèges nous a accoutumés à de pareils écarts de la part de la malheureuse jeunesse, que des lois homicides avaient livrée aux vrais bourreaux des âmes. Et, d'ailleurs, qui ne sait pas ce que peuvent produire, chez de petits écervelés, le délire de l'orgueil, l'arrogance du jeune âge et la présomption naissant de l'ignorance complète de ce qu'il importe le plus à l'homme de savoir.' Ce qui révolte, ce qui effraye le plus à propos de cette publication, c'est qu'il se soit trouvé pour y applaudir des esprits se prétendant sérieux, au lieu de stygmotiser, au lieu de flétrir de la manière la plus énergique cet abus du talent, cette prostitution de la parole humaine, ces blasphèmes tels que la soupape de l'enfer n'en lit jamais transpirer de plus éhontés ni de plus hideux. Voyez! après leur avoir opposé les objections les plus mitigées et les avoir moins châtiés que caressés, ils ont battu des mains, ils ont encensé, glorifié leur auteur d'avoir nié Dieu et l'espérance d'une autre vie avec hardiesse et dans un style élégant ; ils ont demandé au goût littéraire des honneurs et des couronnes pour cet épicurien de vingt ans, qui blesse toute morale en préchant la volupté (1).

(1) Voici, en effet, comment l'organe précité delà presse soi-disant conservatrice s'est exprimé an sujet de ce monstre précoce d'impiété et de sensualisme et de son infernale proiiiiction : «D'autres s'indigneront et crieront au blas- « plième. Le seul sentiment q\\\n\ pareil langage (iusnitant Dien et les hommes) « fasse naître en nous est celui de l'étonncment... QUEL QUE SOir le jugeai, ment que Von porte sur 51. Ciiarles Dollfns comme [thilosophe, il ne peut « manquer d'être vivement apprécié, comme écrivain , par tous ceux qui

CINQUIÈME CUAPITBE. ii9

Ces téuioignages solennels d'indifférence et de mépris de la vérité, joints aux témoianages du plus sot engoument et même de rifloîâtrle pour les lettres, lorsqu'ils passent sans exciter une indignation générale, sont d'horriltles symptômes; ils «ont de sombres et funestes augures! Ils annoncent que le sceptre de l'opinion, cette reine du monde, est tombé dans les mains de la rhétorique et de la pédanterie athées. Ils annoncent que le sophisme a remplaré le raisonnement et le scepticisme la foi. Ils annoncent un grand abaissement dans la raison et dans le sens public. On en était là à Tépoque qui précéda la chute de l'empire romain/

Voilà les exploits de la raison voulant marcher seule en dehors de toute révélation et de toute tradition. Pour toute compensation, elle n'a laissé à la société qu'elle a ravagée que la fureur pour les affaires, pour les places, l'or et les plaisirs, que le culte idolàtrique des lettres, — et quelles lettres! — elle n'a laissé que l'indifférence complète en matière de religion : fléaux qui ont envahi cette pauvre société de haut en bas et qui en achèveront la ru me ! La raison moderne a démoli tout ce qui lui est tombé sous la moin de vrai, d'honorable, de vertueux; assise enfin sur ces immenses débris, elle n'aspire qu'à s'endormir dans les bras de la volupté!

Or, en présence de tels arguments, de telles preuves, qu'admet, qu'avoue et développe même aver tant de force et d'éloquence le semi-rationalisme lui-même et d'où ressort la puissance de la raison, mais seulement à tout détruire, ainsi que son impuissance à rien édifier

« lironl ses Études. Kous les avons lues, quant à nous, AVEC UN VÉRITABLE « PLAISIR. M. Dollfus réunit les plus rares et les plus PRÉCIEUSES qualités « qui/ont Vécrivain. Il a i'indi-peudauce et la liaMie&se île la pensée, la Torce, o la candeur et la sincérité des toiivictions. // a la délicatesse et la pureté « du goût. Son sljle est d'une fraîcheur et d'une grâce exquises. En somme, a nous avons la meilleure opinionde ce début littérairr, où l'auteur semble " aToir mis toute son âme avec tout son talent. Nous lui savons gré de l'a- « mour vif et ardent qull professe pour les lettres, Les SCIE^■CES et les « arts, et de l'enthousiasme avec lequel il parle du rôle que Yintelliçence et le •'génie (...du mal) sont appelés à jouer dans notre sciècle. Rare et vraie « distinction dan» nu temps comme le nôtre et dans un jeune homme que la • fortune a comblé de ses faveurs. L. allourï. »> On le voit donc, le scandale de M. Dollfus, d'avoir fait un livre qu'on ne peut regarder que comme une mauvaise action, n'est plus qu'une peccadille en présence du scaudale que donne M, Alloury lorsqu'il eu fait l'œuvre du génie. Cela dépasse toutes les bornes: c'est à ne pas en troire sps ycnx. On n'a jamais été, je crois, plus stupide ni plus dévergonde à louer l'ignorance, à flatter l'orgueil, à encourager le crime, à faire l'apologie de l'impiété. Lorequ'on pense que de tels hommes ont, en quelque sorte, le monopole des honneurs littéraires, et qu'ils travaillent à saisir celui des places de l'État, il y a de quoi trembler pour l'avenir de la société...

330 LES SEilI-PÉLA.GIENS DE LA PHILOSOPHIE.

touchant les vérités de l'ordre intellectuel, moral et religieux, le semi-rationalisme ne devrait-il pas être plus réservé dans ses vanteries sur la valeur de la raison^ et sur ce que la raison peut par elle seule dans la découverte de ces vérités? iMais point du tout; il persiste dans ses affirmations, même après en avoir démontré hii-mênie le néant et la contradiction ! Ce qui nous donne le droit de persister, nous, à notre tour, dans notre aflirmalion que le senii-ralionalisnie est historiquement faux par rapport à l'histoire du présent aussi bien que par rapport à l'histoire du passé; et que, par surcroît, il est volontairement aveugle, et ne se comprend pas lui-même !

§ 36. Objection contre le traditionalisme tirée de ce qu'ofi tkouve des vérités DANS LES ÉCKiTS DES iNCliÉDDLEs , et Tcfutée par le semi-rationalisme lui-même. Les incrédules n'ont pas découvert par leur raison, mais ils ont reçu par la tradition chrétienne les quelques vérités qu'on rencontre dans leurs liores. Ces philosophes méritent bien le titre de païens de nos JOURS, dont le semi-rationalisme les a gratifiés.

« Mais enGn, nous oppose-t-on, vous ne pouvez pas nier qu'au milieu delà boue de doclrinessi corrompues et si abjectes on ne trouve souvent, dans les écrits de nos libres penseurs, quelque petit morceau de l'or de la vérité. Et ces hommes qui se sont placés en dehors de toute révélation et de toute tradition ne peuvent l'avoir découvert que par le travail de leur esprit et par la puissance de leur raison. Voilà donc encore une preuve que la raison, par elle seule, peut bien découvrir quelques vérités. »

Nous ne nous chargeons pas de réfuter cet argument ; le semi-rationalisme l'a réfuté lui-même, et d'une manière bien plus frappante que nous n'aurions jamais su le faire. Ainsi nous le laisserons parler seul, et l'on verra qu'il fait mieux nos affaires que ne pourrions les faire nous-même. On n'a qu'à l'écouter.

« Nous savojis, nous autres chrétiens, a-t-il dit, que Dieu, dès « l'origine, s'est montré généreux envers l'homme, sa créature de « prédilection, en l'élevant à une destination supérieure à toutes les o exigences de sa nature^ eu lui faisant connaître cette (In surnatu- <i relie et tous les moyens d'y arriver; il lui enseigna en même temps « les principales vérités qui sont du ressort de sa raison; et ces vé- « rilés, du moins les plus élémentaires, se sont conservées et perpéo tuées dans la société (I). Cependant, comme elles s'oblitéraient

(1) Mais c'est le tradilionaliime pur. Pourquoi le combaltez-voiis donc? Estce que vous ne savez i»liis ijen de tout cela? Est-ce que vous n'êtes môme plus chrétien quand vous avtz affaire à vos confrères dans la foi ? Pensez-y l)ieu.

CINQUIÈME CHAPITIE. S3I

• inseusibleinent et tendaieut à disparaître , Dieu a voulu, ù diverses

■ époques, (u renouveler l'éclat par de nouvelles révélations. Mais « on demande si , sans le secours de la révélation, l'homme, avec « les facultés dont il jouit, aurait pu connaître ces vérités, et,

■ par conséquent^ si la raison en a toujours la puissance radicale. « La est le point précis de la question; mais là aussi apparaît, dans « toute sa force, la difliculté d'une solution catégorique. Pour ju-

• £;er de ce que nous pourrions sans l'enseignement divin, il fau-

■ drait nous mettre en dehors de ce même enseignement. Or, il « existe dans le monde, // remplit le mondes et il ne dépend pas de « nous que nous ne soyons pas enseignés de Dieu. Dans celte conm dition qui nous est faite (quel dommage !) toutes Its connaissan- « ces dont l'humanité slionore peuvent être attribuées ou à la

• raison^ ou à cet enseignement primitif, sans qu'il paraisse un « moyen de faire la part de Cune et de C autre. Et nous voilà, ce «semble, dans ti/je impasse (les Tbaditionalistes, pag. 22). >•

Mais il parait qu'a l'aide du temps et de la réflexion le semi-rationalisme est enllu parvenu ù se débarrasser de cette difliculté, à sortir de celte impasse. Car deux ans après, et précisément dans l'ouvrage de la Valeur de la raison, et à l'endroit même où il a fait l'horrible réquisitoire qu'on vient de lire à la charge des savants incrédules, ses protégés, le semi-raiionalisme s'est d'abord exprimé de manière à faire croire que pour lui , dans la condition, — dure condition ! — qui nous est faite de ne pouvoir nous soustraire à l'enseignement divin qui remplit tout, et de ne pouvoir nous empêcher d'hêtre enseignés de Dieu., il n'est pas difûcile de distinguer parmi les connaissances dont thu^ manité sltonore celles qui peuvent étie attribuées à la raison de celles qui sont du ressort de l'enseignement divin, et de faire la part de l'une et de l'autre. Et défait, pour le semi-rationalisme, les vérités morales et religieuses que nos incrédules ont l'air de connaître encore, ils les doivent moins à leur raison qu'à Faction que l'enseignement divin exerce sur eux et malgré eux, par le moyeu de l'instruction domestique, des croyances sociales et des traditions.

Il est vrai qu'il a conuneucé par dire qu'au sein de la civilisation moderne, fruit incontestable du christianisme, l'esprit de chaque homme [sic, même d'un paysan ou d'un cantonnier) est plus propre c[}xaiUXrt^Ql%'^idécouvr'lr\^^iïW\^mèl\^*ih\tl'\iésalu prendre pour guide la révélation et renseignement de l'Église (Valbub, etc., pag. 449). Mais, d'abord, c'est par complaisance qu'il a dit cela, et pour ne pas renoncer tout à fait à sa phraséologie chérie. Car il a aussitôt ajouté ces lignes, bien belles, parce qu'elles sont bien vraies : « iMais igaore-t-on que^ vivant au uiilieu d'une société dont le sens moral et

intellectuel est nourri et Jormé par Venselgnement divin , TOUS PROFITENT, A LEUR INSU, D'UN PAREIL MILIEU; et que les intelligences se trouvent, pour ainsi dire, portées sans efforts etsowtenues au niveau commun'? La. kévélation chbétienne entbe-

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