‹ La tradition et les semi-pélagiens de la philosophie: ou, Le semi-rationalisme dévoiléChapitre 13 sur 52 · TIENT DANS LE MONDE COMME UNE ATHMOSPHÈUE LUMINEUSE. ON · texte numérisé non relu

TIENT DANS LE MONDE COMME UNE ATHMOSPHÈUE LUMINEUSE. ON

PROFITE DE LA LUMIÈRE DU SOLEIL MÊME EN LUI TOUR- NANT LE DOS. Depuis le christianisme, la raison publique est si fortement constituée et si sagement maintenue par la règle vivante de la vérité que les libres penseurs ne pourraient extravaguer ouvertement sans se voir déshonorés devant leur siècle. {Ibid.) »

Deuxièmement, ne l'avons-nous pas entendu, il y a un instant, s'écrier avec l'accent d'une trop légitime douleur : « Où l'indépen- « dance de la pensée eut-elle conduit la science si le monde n'avait « eu une règle supérieure et immuable? Si le flambeau de l'Eglise s'é- « tait éteint pour nous, nous retournions à la barbarie. Pour U7i mo- « ment qu'il s'est éclipsé, quel chaos ! » Eh ! n'est-ce pas là nous dire que si quelque vérité reste encore deboutdans un esprit, aussi bien que dans une société où l'incrédulité a promené son marteau démolisseur, cette vérité n'y a pas été découverte par lai'aison,\Y\a\s qu'elle s'y est maintenue par la force de l'enseignement divin social malgré la raison et en dépit de tous les efforts qu'a faits la raison pour s'en débarrasser }

Enfin nous avons aussi entendu, plus haut, le semi-rationalisme nous avouer, par l'organe du même auteur, avec une admirable candeur, « que, la révélation existant dans le monde dès l'origine du monde, les « enseignements divins n'ont jamais été complètement perdus pour « le genre humain ; que leurs effets ont accompagné toujours la raison, « et que lors même qu'elle y avait renoncé elle en recevait une lointaine « influence; que la société n'a j;jmais abandonné la raison à elle seule; « qu'elle lui communiquait toujours une part de ce qu'elle avait con- « serve elle-même ; qu'il n'y a point, dans le monde, de raison aban- « donnée à elle seule; que toute raison est enseignée, que nous pui- « sons tous^ depuis notre enfance, dans les traditions; que ses leçons « viennent se confondre, à notre insu, avec ce que nous tirons de « notre propre fonds, et qu'il en a été toujouhs ainsi?» Mais s'il en a été toujours et partout ainsi, à plus forte raison en est-il ainsi dans les sociétés chrétiennes, éclairées depuis seize siècles par les plus vives lumières du christianisme.

Nés et élevés dans ces sociétés, nos penseurs incroyants ont reçu, eux aussi , malgré eux, une connaissance plus ou mois complète des dogmes et de la morale du christianisme. Tout leur rappelle, à chaque instant, cet enseignement divin : les personnes avec lesquelles ils conver-

sent, les temples qu'ils voient, les ecclésiastiques qu'ils rencontrent, les fêles qu'ils sont forcés d'observer, et même le code qui les gouverne, et même la langue qu'ils parlent, et même l'air qu'ils respirent. Quelques efforts qu'ils fassent, leur raison ne peut pas se cacher aux rayons que lui darde partout le soleil de la vérité ; .\on est qui se abscondat a calore ejus. Elle ne peut se soustraire aux leçons de la tradition chrétienne, qui ne l'abandonne jamais à elle seule, qui la suit partout, qui raccompagne partout, qui lui fait partout ép' ouver ses influences et sentir son empire, lors même qu'elle y a renoncé. Leur raison puise toujours dans cette tradition, elles leçons de cette tradition viennent se confondre, à son insu, avec ce qu'elle croit tirer de son propre fonds. En sorte qu'ils ne doivent qu'à ces leçons les quelques traits de lumière qui, de temps en temps, déchirent les ténèbres de leurs systèmes et laissent entrevoir, dans leur langage ou dans leurs écrits, quelques vérités au milieu de la nuit de leurs rêves (1).

Voilà ce qui est reconnu, avoué, constaté par le semi-rationalisme lui-même. Il a donc été bien inspiré, comme nous venons de l'en louer, en appelant nos libres penseurs les païens de nos jolrs. A la différence près que nos libres penseurs sont les incrédules de la religion révélée, et que les anciens philosophes furent les incrédules de la religion qu'on nomme naturelle ;\i la différence queceux-làse révoltent contre toutes les croyances chrétiennes et ceux-ci se révoltèrent contre toutes les croyances humanitaires. Du reste, les uns et les autres ont suivi le même procédé païen, que saint Cyrille, cité plus haut {page 19), ap-

(l) Le Concile d'Amiens, que le serai-rationalisme ue cesse de citer contre nous , a fait cependant la même remarque touchant renseignement de la philosophie dans les écoles catholique-. Pour ce Concile, l'unité, la vérité, la certitude de l'enseignement pliilosophique, qu'on ne rencontre que dans ces éco- Jes, ne sont pas le résultat des dccouverle^ et de la puissance de la raison, mais de l'inlluence, mais de l'action qu'y exerce la religion. « Les professeurs, dit-il, •< ont , dans la doctrine catholique, une règle qui leur indique les thèses à reje- K ter et qui les avertit en outre que tel ou tel raisonnement renferme quelque « chose de vicieux par cela même qu'il est conduit à des conclusions contraires ■ aux dogmes. De là vient que, dans les écoles catholiques, il y a un parfait et so- « lide accord sur plusieurs vérités, démontrées par des arguments philosophia ques, vérités sur lesquelles on ne trouve que le doute (ou la contradiction et <> la confusion) dans les écoles aixql elles l.k lcmièke de la foi se sert pas de " FLAMBEAU.

« Il y a plusieurs notions sur Dieu et 8esatlributs,sur l'origine de l'univers, sur « la Providence, la religion, les vertus, »ur la (m de l'homme, que les philosophes « chrétiens, après qu'ils les ont apprises de la révélation, prouvent par leurs « arguments, ffkii« <7t(t n'ont pas été inventées par la philosophie humaine.»

pelle diabolique , c'est-à-dire le procédé de vouloir comprendre par leur raison rincompréhensible, de ne vouloir rien .idinettre sur la raison de l'autorité, mais de vouloir faire dépendre lour croyance de l'autorité de leur propre raison ; le procédé de s'adorer, de s'idolâtrer eux-mêmes, dans leur propre raison, et de s'y évaporer et s'y perdre; le procédé, enlin, de vouloir combattre, effacer,— loin d'en établir de nouvelles,— toutes les vérités existantes dans la société où ils ont vécu, après avoir puisé, à leur insu, non pas dans leur propre esprit, mais les uns dans l'enseignement divin dont était dépositaire l'humanité, et les autres dans l'enseignement divin dont est dépositaire l'Église les quelques vérités qu'on rencontre dans leurs livres. Ainsi, selon le semi-rationalisme lui-même, les choses auraient toujours procédé de la même manière dans le monde ancien et dans le monde moderne. Les païens de nos jours auraient suivi exactement In même voie que les païens d'autrefois, la voie du mépris de toute révélation et de toute tradition; ils auraient abouti au même résultat, le doute au lieu de la certitude, et la folie au lieu de la sagesse; Dicentes seessesapientes,siultijactisunt. Ne faut-il donc pas dire que le semi-rationalisme, qui, en convenant de tout cela , n'en affirme pas moins que les philosophes incroyants anciens et modernes ont découvert quelques vérifés par leur raison, ment à l'histoire, ment à lui-même, et s'aveugle volontairement luimême sur ce qui s'est toujours passé, sur ce qui se passe, et sur ce qui se pnssera toujours dans la raison humaine voulant par elle seule découvrir la vérité?

§ 37. Étrange (lithy ïambe de l'école semi-rationaliste en l'honneur de la puissance de la raison. Les semi-rationalistes s'abusent pitoyablement en attribuant à leur raison inculte les grandes pensées sitr Dieu qu'ils ont empruntées à la philosophie et à la théologie. Qu'est-ce qu'ils sauraient de Dieu s'ils étaient nés parmi les infidèles ou dans les dernières classes de la société, là où ils n'auraient pic cuUiver leur raison par de longues et sérieuses études ?

Mais il n'est pas étonnant que les semi-rationalistes s'aveuglent d'une manière si pitoyable sur ce qui se passe dans la raison des autres,. puisqu'ils s'aveuglent d'une manière bien plus pitoyable encore sur ce qui se passe dans leur propre raison ! Certaines salles résonnent encore de l'hymne [)ar lequel ils ont célébré en style de dithyrambe l'excellence, la magnilicence, la puissance sans bornes, les exploits glorieux , les clartés éblouissantes {sic) de leur propre raison l Et voici ce qu'ils ont appris au monde, qui ne s'en doutait pas, comme s'étant vraiment passé dans leur esprit. En dehors de toute révéla-

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lion et de toute tradition, ils auraient tiré des profomleurs~de leur nature (excellente et riche nature!) les idées d'unité et de cause. Une fois en possession de ces \Ahs puisées en eux-mêmes., ils les auraient transportées au monde extérieur, et le monde leur aurait apparu alors comme une série de causes et iVe/fels. En joignant à ces idées les idées d'être et do substance, ils auraient conçu que les existences placées hors d'eux sont des êtres et des substances-, et, par différentes combinaisons fie leur raison,\\s auraient trouvé (toujours dans leur raison) six caractères propres à ces êtres et à ces substances: la Contingence, la Temporalité, la Mutabilité, la Relativité, l'Imperfection et la Dépendance, eu un mot, le /7h/. La raison n'étant que la plus vaine des choses si elle fiai'rice qu'au fini, et sa grandeur naturelle, le caractère divin qui est en elle étant de ne pouvoir concevoir le Contingent, le Temporel, le Variable, le Relatif, l'Imparfait, l'Etre dépendant, le Fini sans concevoir en même temps\e Nécessaire, l'Éternel, l'Imniuable, l'Absolu, le Parfait, l'Être par soi, l'Infini, ils en auraient aussi trouvé les idées toutes faites dans leur raison. Et ces idées ne s'expliquant pas par elles-mêmes et restant invariables dans leur esprit, //*• seraient parvenus, sur la foi de ces idées, à affirmer Inexistence de cet Infini, à afQrmer le Dieu vivant. L'idée de l'être, pure et dégagée de toute détermination particulière, leur aurait représenté l'Être infini de toute manière, F Infini infiniment infini, possédant toutes les perfections dans une seule perfection, qui est son essence et sa vie (I). Car dans l'idée de l'Être infini ils auraient saisi celle de la substance infinie, qui en est comme le support et à laquelle apjiartiennent des attributs également infinis (sic).

«■ La raison pure, ont dit encore ces vaillants semi-rationalistes, est cette faculté qui conçoit I'infini {sic); c'est là sa fonction propre.

(I) Sailli Thomas a Tuit la remarque que les plus {grands philosophes de l'antiquit*', tuiitH) admettant l'unité de Dieu, n'ont jamais soupçonné, par leur raison, que Dieu est l'clie au-dessus duquel oh ne saurait rien concevoir de plus parfait, et que celle idée complè'e et parfaite de Dieu n'a été transmise à l'iiomme que |)ar la révélation : IS'on omîiibus dicenlibus Deuvi esse umtm Deus est id quo nihil per/ectius cogilari polesl. Mais, comme le »eini-ralioiialisme va nous le dire tout ii I lieure, est-ce que saint Tliomas a rien com[)ris à la vraie pliilosophie? Et d'ailleurs est-ce que la raison linmaiiie n'a pas fait d'étonnants progrès depuis saint Thomas? Uien donc de plus simple que celle conquête de la raison moderne, que la raiAon du moyen âge, hébétée par la scolaslique, ne put atteindre; cette couquèle de la raison, d'avoir iileiat,par elle seule et sans iu moindre tecotns de la révélation, à l'idée complète et parfaite de Dieu.

Elle est la faculté du Nécessaire, de rÉteruel, de l'Absolu, de l'Immuable, du Parfait, de l'Infini, du Divin, et là se trouve sa grandeur.» Ils conviennent, il est vrai, que toutes les vérités marquées au sceau de rinûni,^Mf .se trouvent dans notre intelligence^ ne peuvent provenir d'elle ni lui appartenir; qu'elles sont de Dieu et qu'elles so7it à Dieu; mais ils ajoutent que « de même que nous affirmons l'existence « du monde sur le témoignage de nos sens, nous aflirmons celle de Dieu « ET SA PERFECTION sur le témoignage DE NOTRE RAI- « SON(sjV)(I). »

C'est là le dithyrambe que des semi-rationalistes, auxquels on ne peut certainement pas refuser d'avoir dataient, de l'érudition et même du génie comme écrivains, ont composé et chanté en l'honneur de la raison! Oui, le dithyrambe; c'est le mot: car un pareil langage ne peut être inspiré que par l'ivresse et l'aveuglement des préjugés rationalistes. En parlant ainsi, les semi-rationalistes confondent évidemment le procédé de la raison éclairée déjà par la révélation chrétienne, de la raison formée par de fortes études aux déductions philosophiques et voulant démontrer l'existence et les perfections du Dieu qu'elle connaît avec le procédé de la raison étrangère à toute révélation, à toute tradition, à toute étude des sciences sérieuses et d'ellemême. Ils n'ont pas vu ou n'ont pas voulu voir que la raison, dans ce second cas, dans cette condition d'ignorance de tout, la raison telle qu'on la suppose dans la présente discussion ne fait rien , n'a jamais rien fait, ne fera jamais rien de tout ce qu'ils attribuent ici à leur raison comme ayant été fait par elle.

Nos semi-rationalistes ont, du reste, emprunté aux rationalistes absolus , leurs pères , cet étrange procédé d'attribuer à la raison le fait de la tradition. Avec le ton tranchant et propre à ces philosophes, lorsque, trop confiants dans l'ignorance de leurs lecteurs, ils énoncent une fausseté historique ou une grande absurdité, M. Cousin avait dit ceci en 1845 : « Qui a montré aux hommes, par delà les limites et « le voile de l'univers, un Dieu caché, mais partout présent?... Qui « leur a inspiré cette touchante et solide espérance que^ cette vie ter- « minée, l'âme immortelle sera recueillie par son auteur?... Je le de- « mande, qui a enseigné tout cela à tant de millions d'hommes avant « la venue de JésusChbist , sinon cette lumière naturelle qu'on o traite aujourd'hui avec une si haute ingratitude?... Et cette légis-

(1) Dans ce cas, la révélation n'est plus nécessaire pour connaître parfaitementDieu. Voilà donc le semi-rafionalisme se dévoilant lui-même et professant le rationalisme le plus absolu ! En lisant ces choses, qui ne croirait avoir un li- . vrerfe V illustre chef des rationalistes français entre les mains?

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CINQlilÈBlB CHAFiMEr"r5

> latiou romaine qui, pendant de si longs siècles, a donné au monde « le gouvernement le plus équitable qui /ut jamais (!!!), qui l'a ins- « pirée ? qui l'a soutenue? Apparemment encore la raison naturelle. « Or voici la réponse qu'un journal non suspect ni hoslile à M. Cousin (la Gazette de l'instruction publique du 10 novembre 1845) lit alors à celte incompréhensible tirade du philosophe rationaliste, et voici les paroles par lesquelles il le rappela à l'ordre : « Ceux qui connaissent l'histoire de la philosophie et de la religion (1) n'ignorent pas que toutes ces vérités sont DES VÉRITÉS DE TRADITION, empruntée aux sages de l'Egypte et de l'Inde, qui eux-mêmes les avaient reçues d'ailleurs. Dieu, qui institua les sociétés, pour leur donner des moyens de se conserver, leur révéla toutes ces vérités qu'on appelle naturelles et que j'appellerais providentielles (trèsbien). Chez les Juifs les prophètes, chez les païens les philosophes accomplirent presque la même mission (2) eu RAPPELAJNT aux hommes les vérités que Dieu lui-même avait promulguées ^ comme législateur de la loi primitive. Quant à ce qu'ajoute ÎM. Cousin sur les législations, qu'il montre aussi comme un des résultats de la philosophie, qu'on lise l'ouvrage de M. Troplong sur l'influence du chrilianismedans la législation romaine, et l'on verra combien l'action du christianisme fut puissante dans cette partie de la civilisation. M. Cousin, par cette apologie Aa;i6- réserve ni mesure, s'expose à ce qu'on lui rappelle la poétique image d'un de ses confrères de l'Institut (M. Victor Hugo), en le comparant à un homme qui voit des étoiles à travers les branches d'un arbre, et les prend pour des fruits de ses rameaux. •>

Cette image est très-jolie, parce qu'elle est très-vraie. Tous nos adversaires en sont là vraiment; ils prennent les étoiles de la révélation et de la tradition, qu'ils voient à travers leur raison , pour les œuvres de leur raison.

Ils sont vraiment curieux, étranges, et même absurdes les semirationalistes! Quelques-uns au moins, parmi eux, sont de fortes têtes qui ont blanchi dans les recherches théologiques, qui ont à leur disposition une série d'idées que la révélation leur a fournies, que la philosophie a développées dans leur esprit, et une langue qu'ils ma-

(1) M. Cousin est donc convaincu de ne pas connaître cette histoire. Il est bien désagréable de recevoir de pareils soulllets de la main de ses propres écoliers! Tu qvoque Brute , fill mi!

(2) Avec la petite différence que les proijhèles ont rappelé et que les philosophes ont failli détiuirc toutes les vérités naturelles {lAfwi les (-euples, ainsi que le t^emi-ratiunaliMne vient de nous l'ap[irendre.

238 LES SEMI-PKLAGIENS DE LA l'IllLOSOPHIE.

nient très-bien pour les exprimer. Forts de ces avantages exceptionnels,— et qui, par conséquent, sont Ijien loin de se trouver au service de la raison de chaque homme, de la raison humaine, — ils analysent leurs idées, ils les composent^ ils en déduisent de magnifiques conclusions pour démontrer invinciblement l'existence et les perfections du Dieu qu'ils connaissent ; puis ils viennent vous donner toutes ces opérations si abstraites, si compliquées et si difficiles comme l'opération la plus simple, la plus naturelle de loule raison, ignorant tout et s'igno* rant elle-même, dans la recherche du Dieu qu'elle ne connaît pas encore! Ces étonnants résultats, que seule peut atteindre une raison corroborée par tout ce que la révélation enseigne de plus sublime et par tout ce que la science fournit de plus élevé, une raison, dis-je, exercée aux plus hautes abstractions métaphysiques, ils vous les offrent pour les résultats que peut obtenir toute raison n'ayant rien reçu de l'extérieur, ne pouvant rien emprunter aux travaux des autres et à ses propres travaux et ne pouvant disposer que d'elle-même. Ils vous présentent les conquêtes delà raison des théologiens et des philosophes consommés comme les conquêtes auxquelles la raison de tout homme le plus ignorant et le plus grossier peut aspirer, et là-dessus de s'écrier : « Voilà de quoi la raison elle seule est capable ! Voilà la puis- « sance, la grandeur, la divinité de la raison humaine ! »

Mais, nous le demandons au simple bon sens , n'est-ce pas fabriquer le roman de la raison , au lieu d'en tracer l'histoire qu'ils avaient promise à leurs adeptes.!" N'est-ce pas faire delà poésie au lieu de faire de la philosophie.' J\'rst-ce t^os Imaginer ru lieu de raisonner ? JN'est ce pas là l'abus le plus criant de la logique et du langage humain.' N'est-ce pas se prévaloir de leur posilion, de leur talent , de leur caractère pour faire partager aux autres les hallucinations de leur esprit égaré par le fanatisme de la raison ? Et, tranchons le mot, n'est-ce pas tromper leurs lecteurs après s'être trompés eux-mêmes.' Cela s'explique cependant.

L'auteur semi-rationaliste que nous avons si souvent combattu dans cet écrit a dit quelque part : «Quand on ] arle trop longtemps « dans le sens d'une supposition , on finit par admettre et par croire « la chose comme on la suppose. On finit surtout par la faire ad- « mettre aux autres, d'autant plus sûrement qu'on attire sur elle « leur attention, et qu'ils y croient et qu'ils s'y aXtnchent presque « sans s^en apercevoir, par la seule habitude de la supposer comme « vraie. Nous signalons ce dari,i;er à tous les écrivains el professeurs « de l'Université, nous le signalons à tous les catholiques, et spécia- « lemert à la vigilance du clergé (Les tbaditionalistes, etc., • pag. 67). .

CINQUIÈME CHAIMTRE. 239

Mais il parait que cette jiKiicieuse remoniue, qui renferme l'histoire véritable du semi-rationalisme, n'a proflté ni à tous ceux à qui elle a été adressée ni même à celui qui l'a faite. Cnr il n'a pas, plus que ses adeptes, évité lui-même le danger qu'il avait signalé aux autres. Les chefs du semi-rationalisme ayant parlé trop longtemps dans le sens de celte supposition : Que ce que peut la raison éclairée par la foi et par la science, la raison par elle seule, la raison privée de ces ressources le peut aussi ; ils ont fini par admettre et par croire la chose comme ils laçaient supposée ; ils ont fini, surtout, par la faire admettre aux autres, d'autant plus sûrement qu'ils ont attiré sur elle leur attention, et quils y croient et qu'ils s'y attachent presque sans s'en apercevoir, par la seule habitude de la supposer comme vraie! De là cet amas d'idées les plus extravagantes, exprimées dans le langage le plus enthousiaste, que des maîtres, fanatisés par la SKpposition, débitent avec l'assurance et l'aplomb qui ne convient qu'aux choses sérieuses et dont leurs élèves se repaissent avec la facilité et le bonheur auxquels la vérité seule a droit. De là, enfin, cet engouement pour la valeur et la dignité de ]a raison au berceau, et nién)e de la raison encore à naître, encore à se former, de la raison étonnée eile-mên)e de se voir attribuer une puissance qu'elle ne se connaît pas et des conquêtes qui lui sont parfaitement étrangères, même par le nom !

Ah! si messieurs les semi-rationalistes étaient nés aux beaux jours, — qu'ils regrettent tant,— de la philosophie païenne d'Athènes et de Rome! Comme on peut supposer, sans leur faire le moindre tort, qu'ils n'auraient pas eu plus de génie que Platon, Aristote et Cicéron, il est plus que probable qu'ils ne seraient jamais parvenus à se former de Dieu lidée qu'ils ont maintenant de Dieu, l'idée d'un être réunissant en lui toutes les perfections, et qu'ils prétendent s'être formée par leur laison. Ils en seraient au dieu de Platon, à la figure ronde et assujetti à la fatalité d'idées existantes hors de lui •, ou bien au dieu d'Aristote, coexistant avec la matière éternelle; ou enfin au dieu de Cicéron, se fourvoyant tantôt par défaut de prévoyance et tantôt par défaut de liberté. Et comnie ces philosophes encore, ne consultant que leur raison dans leurs créations touchant Dieu, la morale et la raison, nos semi-ralionalistes auraient été aussi moins sages, moins raisonnables que le peuple lui-n»ênie, qui ne consultait que les traditions.

Sans doute, s'ils l'avaient voulu, ils auraient pu, tout autant que ces philosophes encore, éviter ces malheurs. Mais, à en juger par ce qu'ils sont maintenant , des rationalistes voilés, combattant la tradition el la révélation , l'on peut croire qu'après avoir connu Dieu ils

lie Vauraientpas nonplus glorifié ; qu'ils se seraient^ eux aussi , éoanouis dans leurspensées^ et qu'ils auraient mérité cette épitaphe humiliante que saint Paul a, de sa main inspirée, écrite sur le tombeau de tous les anciens philosophes : Dicentes se esse sapientes, stultifacti sunt.

Que si, au contraire, ils étaient nés enChine ou dans l'Inde moderne, au lieu du Dieu nécessaire par soi, éternel, indépendant, absolu, infini et parfait, qu'ils veulent nous faire croire avoir découvert par leur raison, il y a toute probabilité que leur raison ne se serait point élevée au-dessus du Dieu-tout, ou du panthéisme des Bramines, ou du dieu des Budistes, se révélant aux hommes par des incarnations toujours nouvelles. Il y a toute probiibililé qu'ils n'auraient rien trouvé de plus raisonnable que de plier, pendant leur vie, le genou devant les fétiches de Fô, de Xaca et de Bouda ^ et d'espérer, comme le comble du bonheur, de passer dans le corps d'une vache après leur mort; et qu'ils n'auraient pas écrit sur le vrai Dieu ces pages si belles et si chaleureuses qui nous édifient tant dans leurs écrits.

Si enfin, tout en naissant en France, dans ce pays de bon sens lucide et dans ce temps oij la raison publique se trouve si fortement constituée par la sève qu'elle puise à la révélation chrétienne, ils n'avaient cependant pas été appelés à l'état ecclésiastique, et n'avaient guère développé leur raison par de fortes études ; si, au lieu d'être théologiens et philosophes, ils n'étaient que des simples laboureurs, des ouvriers, des cochers de fiacre ou des balayeurs des rues, très certainement qu'ils n'auraient jamais rencontré dans tous les êtres créés les six caractères de la Contingence, de la Temporalité, de la Mutabilité, de la Dépendance, de l'Imperfection et du Fini, qu'ils nous assurent y avoir découverts par leur raison ! Très-certainement qu'en fouillant dans leur esprit ils n'y auraient guère trouvé non plus les idées du Nécessaire, de l'Éternel, de l'Immuable, de l'Être indépendant, de l'Infini et du Parfait que, dans leurs conditions exceptionnelles, ils se vantent d'y avoir trouvées. Ils auraient cru tout bonnement à Dieu sur. le témoignage de leur catéchisme, si on le leur avait appris; mais ils ne seraient jamais parvenus à a/Jirmer l'Être infini^ le Dieu vivant, sur la foi de leurs idées. Ils ne se seraient jamais rencontrés, comme ils veulent le donner à croire, face à face avec l'Essence infinie, ni ne se seraient extasiés devant le miroir de ses perfections. Leur raison, cette faculté ç«i conçoit l'Infini, n'aurait pas même pas conçu le fini ; elle ne se serait point conçue elle-même. Elle ne serait qu'une raison lourde, grossière, impuissante, ne découvrant rien, ignorant tout, jusqu'à ses propres fonctions et à son caractère divin , et obligée de mendier le pain de la vérité aussi bien que la vérité du pain auprès du premier venu! Et assurément ils ne déploieraient tant de suffisance conjointe,

CINQUIÈME CHAPITRE. i4i

à ce que disent les mauvaises langues, à tant de fatuité et à tank d'orgueil!

Donc toutes ces merveilles qu'ils nous assurent avoir opérées par leur raison, et rien que par leur raison, et qui, selon eux, révèlent la puissance, la grandeur et la dignité naturelles de la raison, toutes ces visions claires, toutes ces intuitions directes, toutes ces ascensions sublimes, toutes ces trouvailles heureuses de leur raison ne sont que des contes, que des rêves, des jeux d'imagination, des mots vides de sens, des illusions, que des extravagances par lesquelles, dupes eux-mêmes de la vanité et de l'incohérence de leurs pensées, ils font tant de dupes parmi les esprits légers et irréfléchis, parmi les ignorants et les niais ! En voici une preuve sans réplique que nous choisissons entre mille.

§ 38. Continuation du même sujet. Un savant semi-rationaliste qui, ayant affirmé avoir, dans ses visions, découvert d'étranges choses en Dieu, quatre ans après est venu dire au public qu'à la vérité il n'avait rien vu en Dieude toutes ces choses. Ce sont des avertissements de bons amis qui lui ont/ait changer les prétendues découvertes de sa raison contre un acte de foi. Les serni-rationatistes s' imaginant que leur raison porte leur foi, au lieu que c'est leur foi qui porte leur raison, comparés à des enfants à califourchon sur des roseaux. Une cavalcade semi-rationaliste sur des bâtons.

IS'otre lecteur doit se souvenir de ce savant semi-rationaliste si distingué, — nous aimons à lui rendre cette justice, — par l'élévation de son esprit et par la droiture de son caractère qui, plus haut, voulant édifier le public sur la puissance de la raison, l'a mis dans le secret de ce qui s'était passé dans sa propre raison , et lui a appris qu'un beau jour, s'étant, « dans le silence de la méditation, élevé à la con- « ception de l'unité, de la simplicité, de l'infit)ité divines, il s'est trouvé « en présence d'une existence indéterminée où il voyait que toutes « perfections étaient comprises sans en pouvoir cependant déter- « miner aucune j que, tant qu'il n'eut conçu aucune des propriétés « divines, il fut pris de vertige , l'InOni ne fut pour lui qu'une abs- « traction, un mot, une lettre morte; » eu un mot qu'il ne rencontra en Dieu que le Dieu des athées. Cela se passait en l'an de grâce 1844. Mais en 1849, ayant publié une seconde édition de l'ouvrage où il avait consigné cette étrange vision, le même auteur a dit encore au public, avec une franchise qui l'honore, qu'en vérité, dans cette même vision, les choses s'étaient passées bien autrement qu'il l'avait dit dans sa première édition. Car, eu s'elevant, toujours dans le silence de la méditation, à la conception de l'unité, de la simplicité, de l'infinité divines, il ne s'était pas trouvé du tout eu présence d'une existence indéterminée, d'une abstraction, d'un mot, d'une let-

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tre morte, mais « d'une a(/irmat ion absolue, renfermant en elle-même toute perfection, A'nm façon si claire (ju'il put/ç6' discerner toutes, aussi bien que tous les attributs et les propriétés de la nature divine ; » en un mot, qu'il avait été assez heureux pour découvrir en Dieu le Dieu des chrétiens !

En 1844, il avait dit aussi à ses lecteurs qu'il avait surpris m Dieu, « comme la première des propriétés de l'Être infini, le pouvoir-être « (sic), avant d'être, une force, une énergie première, une activité, '« une causalité {sic) soutenant cet être, et le portant et le réalisant « sans cesse ; en un mot une puissance réalisant en Dieu la substance.-» Mais en 1849 il lésa détrompés, ayant l'air de leur déclarer que, cinq ans avant, il n'avait dit cela que pour |)laisanter ; qu'en effet il n'avait jamais rien vu, dans le miroir de Dieu, de ces étranges choses que des hérétiques rationalistes et des rationalistes hérétiques seuls ont pu y voir ; mais que lui, prêtre catholique, n'y avait vu que ce que la théologie et la philosophie catholiques y ont toujours vu : «L'être néces- « saire, seul existant par lui-même, jamais à l'état de pure puissance, « mais toujours en acte; l'être dans lequel la puissance d'être ne pré- « cède pas l'être, mais en qui l'être et la puissance sont la même chose, « et se confondent dans une réalité toujours subsistante, nécessaire, « absolue. »

Eu 1844, il avait assuré à ses auditeurs que, dans une de ses visions philosophiques (qui n'ont rien à faire, comme on le voit, avec les visions des Saints), il lui avait été donné de découvrir « trois facultés « nécessaires, trois principes coéternels, distingués entre eux et exis- « tant dans la divinité. » C'est-à dire la Trinité persane ou indienne. Car trois principes coéternels, distingués entre eux dans la même nature ue sont, ni plus ni moins, que trois dieux. Mais en 1849, *il se hâta de les avertir que, la première fois, il s'était mal exprimé. Car il avait réellement rencontré en Dieu, au lieu de trois facultés nécessaires, trois propriétés fondamentales, et, au lieu de trois piincipes coéternels, un seul principe, une seule nature en trois personnes, c'està-dire ni plus ni moins que ce que voit en Dieu l'enfant qui vient de passer son examen de catéchisme.

Or, comment s'est-il opéré dans cet esprit si distingué un si étonnant changement de scène? Comment, à quatre ans de distance, toujours à l'aide de sa raison, n*a-t-il plus vu dans l'Être divin ce qu'il y avait vu auparavant ? Et quant aux choses qu'il avait vues vraiment en Dieu, comment les a-t-il vues ensuite d'une manière aussi différente que la vérité diffère de l'erreur et la fiction de la réalité? Est-ce que le regard de sa raison avait acquis avec le temps quelques degrés de plus de puissance, de clarté et de pureté? Ou bien est-ce qu'il n'avait pas

encore découvert dans sa roison les idées qui, cependant pour lui, s'y trouvent nettement dessinées : les idées du Nécessaire, de l'Éternel, de riniuHiable, de l'Absolu, du Parfait, de rinliiii, sur la foi desquelles il vient de nous assurer d'avoir pu ajfirmer le Dieu vivant'^

Rieu de tout cela. Muis c'est que des laïques lui firent observer que, même en ne voulant pas qualilier comme des hérésies et des absurdités formelles certaines expressions de la première édition de son ouvrage, cependant on ne pouvait s'empêcher de les considérer ou moins comme malsonnantes et frisant l'hérésie et l'absurdité. Et l'excellent auteur, dont les intentions sont si pures et l'amour du vrai si généreux, n'a pas hésité un instant, dans la seconde édition de ce même ouvrage, à changer, à modifier ou à supprimer tout à fait ces expressions. ^Mais c'a été nous dire tout bas à l'oreille, avec une noble franchise, qu'au fait il n'a eu, ni avant, ni depuis, de visions d'aucune espèce; qvCil ne s'est pus çkcé du tout, par son propre esprit, dans le silence de la méditation, à la conception de l'unité, de la simplicité, de l'infinité divines; qu'il n'a vu Dieu ni à létat d'être contingent, ni à l'état d'être néces-' saire, ni à l'état de lettre morte, ni à l'état d'être vivant; qu'il n'a découvert, lui, ni trois principes , ni trois personnes dans la divinité, et que ce sont là des formes poétiques, mal choisies, si Ton veut, mais qu'il avait adoptées dans l'intention louable de revêtir de ces formes des pensées trop abstraites pour les rendre plus intelligibles. Ça été nous apprendre que tout cela n'est, conune nous l'avons remarqué nous-mêrae, que de l'ode ou du roman, rendant la vérité méconnaissable; qu'en tout cela l'auteur n'a fait qu'emprunter à la théologie catholique les plus pures notions de Dieu, et les altérer en les alliant à une philosophie de mauvais aloi; que s'il s'est élevé quelquefois au-dessus de lui-même, c'est entant que théologien, et non pas entant que ; hilosophe; c'est sur les ailes de la foi, et non pas sur les ailes de la raison; et quedans tout cela la raison n'est que pour avoir failli blesser la foi et le philosophe pour avoir failli compromettre le théologien. Ça été, enfin, nous prouver lui même, de la manière la plus éclatante, qu'en vérité la raison elle seule et par die seule ne découvre rien, n'invente rien touchant les premières notions de Dieu et de ses lois ; mais que tout vient à l'homme du dehors, c!e l'entourage qui Ta environné à son berceau et des études qu'il a faites dans sa jeunesse.

Ce Dieu donc que les semi-rationalistes aflirment devoir à la conscience et à la raison, ils ne le doivent qu'à l'enseignement divin qui, d'après eux, se trouve partout , remplit tout, qui est dans toute société et par lequel toute raison est nécessairement enseignée. S'ils étaient nés sourds et aveugles, c'est-à-dire dans un état où il leur eiit été impossible de participer à cet enseignement, ils auraient eu beau

244! LES SEMl-l'ÉL4GIENS DE LA J'HILOSOPHIE.

demander Dieu et sa loi à leur conscience et à leur raison, elles tie leur auraient rien répondu. Toutes les fois que la raison et la conscience répondent quelque chose à l'homme qui les interroge sur ces matières, leur voix n'est que l'écho de la tradition qui est arrivé jusqu'à lui et de l'instruction de la société où il a reçu le jour. Si, interrogées par nos rationalistes, la raison et la conscience ne leur indiquent que le Dieu des chrétiens, c'est parce que la société où cette raison a éclos, où cette conscience s'est formée est elle-même chrétienne. Et lorsqu'ils veulent faire croire que c'est leur raison qui lésa conduits à la première connaissance de Dieu, — tandis quec'est au contraire cette connaissance de Dieu, leur étant arrivée par la société, qui conduit leur raison, — ils mentent à eux-mêmes et aux autres, ils faussent l'histoire delà raison et de la philosophie.

Cela nous rappelle ce genre d'amusement des enfants, qui était en usage dès le temps d'Horace, déjouer quelquefois au cheval , se mettant à califourchon sur un long roseau : Equitare in arundine longa. Considérez l'un de ces étranges cavaliers. Un maréchal de France n'est pas plus fier sur un beau coursier arabe superbement caparaçonné que cet enfant sur sa frêle monture. C'est lui qui avance ou recule, qui court ou s'arrête, qui trotte ou galope, qui piaffe, qui secoue la tête, qui hennit,, qui imite de son mieux les allures et les mouvements du cheval fougueux ou rétif, pesant ou léger. C'est lui , en un mot, qui ne conduit pas seulement, mais qui porte sonchétif bidet; et cependant c'est ce bidet qui est censé faire tout cela et porter son cavalier.

Voilà la figure la plus propre, la plus fidèle de ce qui arrive à nos adversaires. Le roseau, plante dont le vide n'est interrompu que par des nœuds et qui plie à tout vent, exprime très-bien, ainsi que l'Évangile et saint Paul semblent l'insinuer, la triste condition de la raison livrée à elle-même, dont le vide naturel n'est coupé que par les nœuds de l'erreur et qui, par sa légèreté, est facilement agitée dans tous les sens, misérable jouet du premier imposteur et de tous les vents des mauvaises doctrines (1). Et l'enfant portant et promenant le

( 1 ) En parlant de saint Jean , de la solidité de sa foi et de ses autres vertus, le Sauveur du monde a dit : Dans la personne de Jean au désert, vous n'êtes pas allés voir un roseau agité du ve^nt; Cœpit Jésus dicere de Joanne ; Quid exislis indesertum videre ? anindinem vento agilatam {Matth.W)? Et saint Paul a dit que ce n'est que par l'unité de la loi, et de la connaissance du Fils de Dieu, etpar la vcrilé réalisée par les œuvres que nous pouvons éviter le mallieur àt flotter comme des enfants emportés çà et làpar tout vent dedoctrine, jouets (selon le grec) des hommes dont l'astuce nous engage artificieusement dans

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roseau, au lieu d'être porté et promené parle roseau, exprime admirablement, lui aussi, r.nctioii souveraine de la vraie foi, dirigeant et enseignant la raison, au lieu d'être dirigée et enseignée par la raison. Tous les rationalistes donc, philosophes ou catholiques, absolus ou mitigés, en nous racontant les mouvements, les marches, les progrés, la puissance, l'élan de leur raison dans la découverte de la vérité, s'abusent de la manière la plus étrange et la plus regrettable. Ils croient avoir tiré de leur propre fonds les vérités qu'ils doivent à la tradition et aux croyances de la société où ils vivent. Ils prennent pour des ascensions de leur raison élevant leur foi les ascensions de leur foi élevant leur raison. Ils pensent que leur foi est éclairée, conduite et supportée par leur raison, tandis qu'au contraire c'est leur raison qui est éclairée, conduite et supportée par leur foi. Ce sont de véritables enfants, jouant au cheval au moyen du roseau de leur raison; et cette raison , si la foi cessait de la soutenir, tomberait à l'instant dans les ténèbres de toutes les erreurs, dans le désespoir de toute vérité, comme le roseau dont l'enfant a fait sa monture, lâché par lui, tomberait à l'instant sur le sol pour y rester à l'état d'une complète immobilité. Mais ce sont de véritables enfants jouant au cheval, avec cette grande différence que l'enfant chevauche sur le roseau pour s'amuser, qu'il ne se trompe pas et ne trompe personne, tandis que nos philosophes-enfants se mettent sérieusement à califourchon sur leur raison , ont l'air de se bien tenir sur leur raison et aspirent à tromper tout le monde après s'être pitoyablement trompés eux-mêmes!

Mais ne disons pas cela trop haut , de peur d'être entendu par le Charivari ou par le Journal pour rire. Ces méchantes feuilles, qui n'épargnent rien et pour lesquelles rien n'est sacré, pas même les philosophes, ces prêtres de la Raison, seraient bien capables de s'emparrr de cette idée, et, sous le titre : Une cavalcade de Rationalistes de toutes les nuances., elles seraient assez irrévérencieuses et assez hardies pour exposer à la risée publique , dans une gravure à Veau forte., une foule d'individus respectables, hommes et femmes (I), appar-

l'erreiir; et que ce n'est qu'en faisant la vérité par l'amour que nous pouvons croître en toutes clioses en Jésus-Christ, qui est notre clief: « Donec occurramus « omnes in unitattm fidei et agnitionem Filii Dei. . . Ut jam non simus « parvull fluctuantes, et circum/eramur omni vento doctrine, in nequitia •• hominum, in astutia, ad circumvent ionem erroris; veritatem autemfa- * dentés in cfiaritate, crescannis in illo per omnia qui est caput, Christus m (Epkes., ly, 13 et 14). ..

(1) A la page 105 de son ouvrage, l'auteur de la Valeur de la raison nous

246 LES SEMT-PÉLAGIKNS DE LA PHILOSOPHIF.

tenant à l'enseignement, à la presse périodique, à l'Académie, au barreau, et même au clergé. En vérité, ce serait bien curieux de voir tout ce monde marchant pêle-mêle, la tête liante, avec l'air de conquérants de la vérité, inspiré par la même pensée, mais dans une si grande variété d'habits de toutes couleurs , de chnpeaux de toutes formes, de costumes de toutes classes et de toilettes de toutes heures, monté sur des bâtons de toutes les espèces. Mais ce serait cruel, ce serait sanglant. Le semi-rationalisme en a bien assez d'être historiquement faux; il n'a pas besoin d'être tourné en ridicule!

a appris, sur l'autorité d'une Revue nniversilaire , qu'une femme d'esprit du faubourg Saint-Ceriiiain a lait un jour, f?«ns nn salon, la réfutation complète du Iraditionalisuie... en dix mots. Il ne nous appartient pas d'évaluer au juste la puissance du génie de ce pliilosoplie en jupon. Il ne nous appartient pas nou plus do chercher à savoir si le traditionalisme, qui dans celte aièneasi hontenjemenl succombé de la main d'une femme, était en cliair et en os, on bien simplement en effi;.^ie. Ce que nous voulons conclure de cette révélation qu'on a bien voulu nous faire, c'est d'ahord qu'il y a des femmes affiliées au semirationalisme, comme il y en d'affiliées au janséiiisme, au maçonisme et au voltérianisme; et ensuite que, si notre grave adversaire a pu, sans compromettre le sérieux de son ouvrage, égayer ses lecteurs en présentant à leur admiration une femme en chaire, on ne peut s'étonner que nous ayons voulu égayer au>si les nôtres en les faisant assister en esprit à une cavalcade d'enfants. L'une de ces choses vaut bien l'autre !

ACCUSATIONS QUE LES SEMI-RATlONALlSTES FORMENT CONTRE LES TRADITIONALISTES. LE SEMI-RATIONALISME EST SOUVERAINE- MENT INJISTE.

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