‹ La tradition et les semi-pélagiens de la philosophie: ou, Le semi-rationalisme dévoiléChapitre 14 sur 52 · PREMIÈRE ACCUSATION · texte numérisé non relu

PREMIÈRE ACCUSATION

tF.S TRADITIONALISTES SOCTIKNSENT QUE l'eNSEI(.?ÎFME1ST TRAIMTIONNEI. EST NÉCESSAIRE POVti PENSFR.

§ 39. Toute erreur est injustice. Tout système erroné est en trois manières injuste à l'égard de la vérité. On commence à montrer le semi-rationalisme injuste d'après la premièremanière à l'égard de la tradition : en lui attribuant des doctrines qui ne sont pas les siennes. Preuves que les traditionalistes n'admettent pas l\ nécessitk dk l'enseignement l'oun penser , et de l'injustice du semi-rationalisme à ce sujet. Réfutation du reproche fait aux traditionalistes de se trouver en désaccord avec saint Thomas, qu'ils protestent de suivre, touchant l'origine de la pensée. Le chef le plus illustre du semi-rationalisme professant lui, au contraire, dans les termes les plus formels, la nécessité de la parole pour penser.

1-j'errpiir n'est que l'injustice de l'esprit , comme l'injustice n'est que l'erreur du cœur. IMais, comme l'esprit et le cœur tendent mutuellement à se mettre à l'unisson l'un de l'autre, l'erreur, tôt ou tard, finit par corrompre le cœur et par y produire l'injustice, de même que l'injustice, tôt ou tard, finit par égarer l'esprit et y engendrer l'erreur. Il y a donc liaison, rapport secret, mais nécessaire, entre l'erreur et l'injustice. En sorte que toute erreur doit, tut ou tard, se traduire par des actes injustes , comme toute injustice doit, tôt ou tard, se manifester par des doctrines erronées.

On vient de voir que le semi-rationalisme e.vt un système reproduisant le semi-pélagianisme dans la philosophie^ se trouvant en parfaite harmonie de principes avec la grande hérésie du jour, le rationalisme, et que, pardessus le marché, il est lui-même un système logiquement absurde, grossièrement ohtus, historiquement faux.

Tout système d'erreur n'est Injuste que dans la mesure où il est

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erroné. Erroné donc sous tous les rapports, le semi-rationalisme est et doit être injuste de toutes les manières.

Ce n'est qu'en trois manières que tout système d'erreur est injuste à l'égard des disciples de la vérité : P En leur attribuant des doctrines qui ne sont pas les leurs ; 2" en leur faisant un crime , à eux, de professer des doctrines qu'il avoue et soutient lui-même; puis 3o eu présentant leurs vraies et propres doctrines comme des doctrines condamnées et faisant tort à la religion et à la raison.

Or, c'est précisément en toutes ces trois manières que le semirationalisme a signalé son injustice envers le traditionalisme : il est DONC SOUVERAINEMENT INJUSTE. C'est ce qu'on va voir par l'énumération que nous allons faire, dans ce chapitre, des principaux griefs allégués par les semi-pélagiens de la philosophie comme prétextes de querelle contre les philosophes de la foi et par la réfutation que nous allons faire de ces griefs. Sous ce rapport, ce chapitre est peut-être le plus intéressant de tout cet ouvrage.

Ceux qui ont parcouru les ouvrages des grands apologistes anciens et modernes en faveur du christianisme contre le philosophisme ou en faveur du catholicisme contre l'hérésie savent bien que ces grands chrétiens n'ont jamais menti en aUribitant à leurs adversaires des doctrines qui n^étaienl pas les leurs. C'est que la vérité n'a pas besoin du mensonge; elle se suffit à elle-même pour se défendre. Mais il n'en est pas , il n'en peut être de même de l'erreur. Mensonge ellemême, ne vivant que du mensonge et ne s'imposant que par le mensonge, elle ne peut être vraie, elle ne peut être juste envers les défenseurs de la vérité sans se détruire] elle-même. Elle a donc toujours commencé parleur imputer des doctrines fausses, des doctrines qui ne sont pas les leurs. C'est, on le sait, la tactique des protestants contre les catholiques et des philosophes incrédules contre les chrétiens, et c'est aussi la tactique dont le semi-rationalisme a d'abord fait usage contre le traditionalisme.

« Le nouveau système, » dit l'auteur de la Faleur de la raison, « a pris pour de¥ise générale : Nécessité de l'enseignement tba- « ditionnel pour penser (page 21). » Et plus loin le même auteur a dit encore : «L'impossibilité DE PENSER sans parole, « voilà le pivot du nouveau système, le grand principe du traditiona- « lisme (page 90). » Le dernier et le plus distingué parmi les ardents adversaires de la Tradition a dit, lui aussi : « La nouvelle école veut « expliquer l'intelligence par la magie des mots. Sa première maxime '< est que la parole fait naître les idées dans l'esprit, elle en est la « cause réelle et efliciente. » M. Rigaut, à l'endroit indiqué plus haut (page 44) , fait au traditionalisme le même reproche. C'est donc un

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mot d'ordre commun à toute la phalange semi-rationaliste et même a la phalange rationaliste pure que d'imputer à la méthode traditionnelle, pour la rendre ridicule, la grande extravagance: Que l'homme ne peut nullement penser, ne peut avoir aucune idée sans la parole, et que la parole seule résout le problème de la connaissance humaine. Or, il n'y a rien de plus injuste qu'une pareille imputation et un pareil reproche.

On vient devoir ci-dessus (§11) quelle est notre doctrine sur les conditions nécessaires de la pensée et sur Voriyîne des WeVs. D'après cette doctrine à nous, qui n'est que la doctrine pure et simple de saint Thomas, la pensée n'est que l'entretien de Vesprit avec lui-même , et l'homme n'a pas plus besoin de l'instruction ni de la parole pour commencer à s'entretenir avec lui-même que pour commencer à respirer. Car nous avons appelé respibation de l'ame la noble fonction par laquelle notre esprit pense et se forme les idées. D'après cette doctrine, nous le répétons, dès l'instant où l'enfant est en état d'apercevoir d'une manière claire et distincte les objets extérieurs, il extrait, par la faculté innée de son esprit, par l'intellect agissant , l'espèce expresse du fantôme que la sensation en a déposé dans sa phantasie ; il tire la conception universelle du particulier, et se forme l'idée ; et tout cela avant d'avoir appris un seul mot du langage humain, avant d'avoir reçu le moindre enseignement.

Nos adversaires, sous le même mot penser, confondent ici , comme toujours, — car le vague et le sophisme sont leurs armes de prédilection,— deux opérations très-distinctes de notre esprit , l'opération par laquelle notre esprit perçoit le pabticuliek extérieur et l'opération par laquelle il s'en forme la conception générale ou l'idée; confondent la cause matérielle avec la cause foj'melle et efficiente de la pensée. Sans doule l'enfant a, comme nous l'avons prouvé (§ 19), autant besoin de l'instruction pour connaître les particuliers du monde invisible qu'il a besoin des sens pour connaître les particuliers du monde visible. Mais, pour généraliser ces notions {jiotitias) particulières, ces fantômes de l'un et l'autre monde , que les sens et l'instruction lui ont transmis , il n'a pas plus besoin de la parule ou de l'instruction qu'il n'a besoin d'aucun organe corporel. Pour cette sublime fonction il se suffit à liii-méme. Et c'est là le caractère divin de l'esprit humain, le vrai tilre de sa noblesse et de sa dignité. Ainsi, pour nous, l'homme a vraiment besoin de l'enseignement extérieur pour être initié à la connaissance du monde des esprits, comme il a besoin des sensations pour être initié à la connaissance du monde des corps. Mais il n'a besoin ni de l'une ni de l'autre chose pour opérer intellectix^ement sur les objets de ces deux mondes, pourpf/wer. Nous

SriO LES SEMI-PÉLA6IE\S DE LA PHILOSOPHIE.

ne soutenons donc pas, nous n'avons jamais soutenu nulle part l'énorme grossièreté que nous attribue le semi-rationalisme : Quel homme ne peut guère penser saiis l'instruction et sajis In parole.

Nous ferons remarquer encore que nous n'avons pas attendu les criailleries de nos adversaires pour professer celte doctrine. Aucun de ces messieurs n'avait pas encore fait parler de lui dans aucun sens lorsqu'il, y A VINGT-SEPÏ A^,S, dans les O/jservatioiis que nous adressâmes de Rome en France au Cobuespondant de ce temps-là touchant le sujet de notre ouvrage De methodo philosophandi , nous avons, sur le mécanisme, — qu'on nous passe ce mot, — de la pensée humaine et sur l'origine des idées (1) , formulé précisément cette même doctrine Thomistique que nous venons de développer ci-dessus (§ 11) dans tous ses détails. Et postérieurement nous avions exposé la même doctrine dans nos Conférences (tom. I, pag. 1G5 et sujv.)^ dans notre livre DE la vbaie et de la fausse philosophie (§ 30), et dans notre ouvrage suu l'origine des idées (§ X). Ainsi nos bienveillants critiques, qui connaissent au moins ces derniers de nos écrits, puisqu'ils nous ont attaqué à cette occasion, ne peuvent pas prétexter l'ignorance de nos doctrines pour excuser l'impertinenre de nous attribuer à'avoîr pris pour devise générale : la nécessité de Venseignement traditionnel poun pensbk.

Il est aussi de notoriété publique que , par nos travaux philosophiques, qui précédèrent notre arrivée en France, nous contribuâmes, ainsi qu'on Ta dit si souvent, en Italie et en France même, à remettre en cours l'ancienne et précieuse philosophie de l'Ange de l'école (2).

Mais, quelle que soit la part par laquelle nous avons coopéré à rappeler la philosophie de saint Thomas de l'injuste ostracisme auquel le cartésianisme triomphant et le philosophisme impie du dix-huitième siècle l'avaient condanmée, il est incontestable que de[)uis bien des

(1) Voyez OSSERVAZIONI SULLE OPINIONI FILOSOFICIIF. DEl SICNORI bE BONALD, DE MAISTBE, etc. , INDIRIZZATE ALL' KDITORE DEL CORRESPONDANT, IIAI, P. D. G.

Vrntdra; § 10, Roina, 1829, piesso Percgo-S.ilvioni, Piazza di St-lgnazio.

(2) k propos de noire ouvrage de Melliodo, la Quotidienne lioiis fit, dans le temps, riiDnneur, dont nous sommes Irès-fiers, de nous proclumcr tout liaut comme le restaurateiir de la philosophie de saint Thomas au dix-neuvième SIÈCLE Un pieux et savant ecclésiaslicjUrt français (l'acluel monseigneur évoque deTripali), étant venu à Rome en l8'il, nous a d t, nous nous le rappelons bien, de la part et par commission de M. Cousin , que, grâce à nos écrits philosopliiq les, ce pliilosoplie avait couunencé à étudier sérieusement saintTliomas. Mais il paraît que ce pliilosoplie n'a pas poursuivi relte étude, et q l'Il ne l'aurait pas même commencée !

SIXIÈME CHAHTBB. 2M

années le traditionalisme français sympathise avec cette philosophie, et que, — comme nous l'avons constaté au cominencemput de cet écrit {pag. 5), — il lui a ouvert les portes des séminaires et des collèges et s'empresse de l'adopter. Or, cette philosophie, ou le sait, n'est fondée que sur ce principe : que i intellect humain pense et se forme les idées par sa propre vertu. Par conséquent les traditionulistes français sont bien loin de faire de la nécessité de la parole pour penser, ainsi que le semi rationalisme le prétend, le pivot et le principe ijénéra! de leur système.

Les chefs reconnus, avoués de ce système en France sont l'archevêque de Reims, la plus grande gloire des cardinaux français, les pieux et savants évêques d'Amiens (aujourd'hui archevêque d'Auch), de iMontaubau, d'Arras et les deux grands et zélés apologistes laïques du catholicisme, IMM. Bonnetiy et TSicolas. Or, ainsi qu'on peut s'en convaincre, en particulier, par les actes du concile d'Amiens, quant aux dt-ux premiers de ces cliefs vénérés, et quant aux autres par leurs importants et précieux écrits, nul parmi eux, ni de près ni de loin, n'a jamais soutenu que l'homme ne peut penser sans la parole. Nul, pnrmi eux, n'a jamais dit ni écrit un seul mot qui pût autoriser qui que ce soit à leur attril)uer une telle éiiormiié. Ils ont même tous, le saint et docte évêque de Montauban en particulier, d'jfendu la doctrine opposée. La preuve évidente de cela c'est que le semi-rationalisme , en imputant au traditionalisme cette erreur, n'a pas cité, — parce qu'il ne l'a pas pu, — un seul passage, une seule phrase tirée des écrits de ces respectables chefs à l'appui de cette imputation. Mais il est resté dans les généralités et dans le vague; il s'est contenté, avec l'insolence propre à l'erreur, de les accuser de tenir à cette opinion, sans se donner la moindre peine de justiOer son accusation. Voilà comment il a été juste envers le traditionalisme, en affirmant que ce système a pris pour devise génébale: la nécessité de renseignement traditionnel pour penser ; et qu'il a voulu expliquer l' intelligence et l'origine de la peniée par la magie des mots.

Dans son opuscule: Les rationalistes et les traditionalistes .,c\iédiS^c. éloge par ses confrères de la Civiltà cattolica de Rome, l'auteur de la /Vj/e«r avait reproché au traditionalisme en général, etàM. Bonnetty en particulier, de soutenir « qu'il est impossible d'avoir une pensée » avant toute révélation, et après la révélation de découvrir une vérité 0 nouvelle qui n'ait pas été donnée de Dieu ou [.'ar ceux qui la tien- <i nent de Dieu. » Or, voici les termes, bien vifs, dans lesquels ce zélé Rédacteur des .innnles de philosophie chrétienne, l'un des chefs les plus prononcés du traditionalisme, a repoussé celte attaque au nom

de tous ses confrères. « Voilà encore, a-t-il dit, une exposition contre laquelle nous proteatons de toutes nos forces. Oui, nous défions le P. C.,nous défions la Civiltà de citer le traditionaliste qui a soutenu cette proposition. C'est \h une accîisation/aiisse, et nous la qualifierons telle jusqu'à ce que le P. C. ait désigné le livre où elle se trouve. Cette proposition est née dans son cerveau, ou bien elle est une conséquence de quelques propositions qu'il a détournées de leur sens. Nous gémissons devoir une revue grande, savante et jouissant d'une réputation comme celle de la Civiltà venir lancer une telle accusation contre tous les traditionalistes, sans autre garantie que Vassertion gratuite du P. C, et contre les réclamations et les textes précis de tous les adversaires qu'elle combat {Jnnales., etc., nov. 1854). »

Ailleurs, le même docteur semi-rationaliste dit : « Tous les tradi- « lionalistes, sans exception., soutiennent que les premtère.v idées., ou « les premières vérités, — ils ne Aheul jamais lesquelles, — doivent être « données par l'instruction. C'est là le grand principe, le principe fon- « damental de la nouvelle école. Et elle le défend par cette raison : que la. « pensée est impossible sans l'expression (pag. 129). » Or, on vient de le voir, il est faux que la nouvelle école croie que lapensée est impossible sans l'expression. Il est donc faux, aussi, qu'elle ait pour grand principe, pour principe Jondamental que les premières idées, ou lespremières vérités, doivent être données par l'instruction. Pour nous, au moins, on sait déjà depuis longtemps ce que nous soutenons louchant les premières idées ou les premières vérités. On sait que, pour nous, l'esprit de l'enfant se forme , lui, les premières idées, qui sont ses premières connaissances, indépendamment de toute instruction; car l'intellect ne connaît que par les idées. On sait que, pour admettre que l'enfant ne peut pas plus se former des idées des objets éloignés du monde invisible avant qu'ils lui soient révélés par l'enseignement qu'il ne peut se former des idées des objets présents du monde visible avant qu'ils lui soient révélés par les sens, nous ne pouvons pas être censés A'OM^emr que les premières idées sont données par l'instruction. On sait que la nouvelle école partage, elle aussi, cette doctrine. 11 est donc faux que tous les traditionalistes, sans exception, %outiennent la doctrine qu'on leur impute ici. Enfin, dans nos Conférences, que l'auteur a lues puisqu'il les a attaquées, non moins que dans cet écrit-ci, nous avons dit, eu termes très-clairs, lesquelles de nos premières idées ne nous sont pas données, mais sont formées par nous-mêmes. On le voit donc, autant de mots, autant de faussetés, et par conséquent autant d'injustes accusations dansées quatre lignes du savant semi-rationaliste !

• Les traditionalistes d'aujourd'hui, dit encore le même auteur, ne

« sont pas moins embarrassés pour dire comment l'instruction donne « la première idée. Les uns en appellent volontiers à la toute-puis- « sauce de Dieu. D'autres coutinuent à soutenir que la parole donne • la première pensée ; mais ils se refusent à examiner comment cela « se fait, et ils prétendent n'y être point obligés (pag. 213). « >ouvelleg imputations aussi gratuites que toutes les p.-écédentes. N'admettant pas du tout ce phénomène : que rimtructioii donne la première idée, nous ne sommes ni plus ni moins embarrassés^ et nous n'en appelons pas à la toute-puissance de Dieu pour expliquer comment ce phénomène s'opère. Par la même raison, nous nous refusons, prétendant n'y être point obligés, à examiner comment se fait une chose qui, pour nous, ne se fait pas. Et les traditionalistes d'aujourd'hui sont en cela eu plein accord avec nous. La logique de cette attaque est donc à l'unisson de sa justice !

Mais nous ne pouvons nous empêcher de relever, avant de terminer ce paragraphe , un trait de gentillesse toute particulière du semi-raiionalisme à notre égard. Après les paroles que nous venons de réfuter, l'auteur de la f'aleur de la raison a continué ainsi : « Les «• traditionalistes, en admettant que la présence des corps, ou la sensa- « tion, sufUt pour donuer à l'enfant l'idée particulière de chaque objet « sensible, prétendent que, pour lui donner après cela des idées abs- « traites, générales ou intellectuelles, il faut l'enseignement par la « parole ou par des signes quelconques; tandis que, suivant la grande •• école péripatéticienne, l'esprit de l'enfant, ayant reçu par la sensa- « tion les images des objets seuïibles, produit par lui-même, et par lui « seul, des abstractions, des idées générales et intellectuelles. C'est là « la fonction propre qu'ils assignent à rj/t/eZ/eo^ o^/jfsan^ Ainsi d'un « côté saint Thomas et les péripatéticiens attribuent à l'activité inn telleclueile la formation et la naissance des premières idées généra- « les et universelles , et les traditionalistes nient formellement que n cette activité de P esprit suffise pour une telle opération ; ils exi- « gent le secours indispensable de l'enseignement extérieur^ et la <■ transmission traditionnelle de ces idées et de ces connaissances. « Peut-on concevoir entre ces deux systèmes une contradiction si « manifeste? Et imagine-t-on que la nouvelle e'co/e s'autorise de saint « Thomas et des péripatéticiens, en citant leurs paroles et en se re- « tranchant derrière leur doctrine {f'aleur, etc., pag. 90) .' •

Or, ce nouveau réquisitoire, de la part de l'avocat général du semiralionalisme, u'a été lancé que contre nous. Sans nous indiquer, c'est nous qu'il a voulu particulièrement atteindre. Car, connue on vient de le voir, c'est à nous qu'on a fait l'honneur d'avoir rappelé en France la philosophie Thouiistique, que nous avions inaugurée en Italie; et.

25 i LES SEMI-PÉLAGIENS DE LA PHILOSOPHIE.

avant nos travaux sur ce sujet, il n'était pas plus question parmi les traditionalistes que parmi les semi-rationolistes de la grande que de la petite école péripatéticienne de saint Thomas.

Mais où noire adversaire a-t-il trouvé, dans nos ouvrages, qu'il a eu entre les mains, un seul mot qui ait pu lui servir de prétexte pour affirmer que nous avons formellement nié que l'activité que saint Thomas attribue à l'intellect de se former les preynières idées générales suffit pour cette opération , et que nous exigeons le secours indispensable de renseignement extérieur, et la trajismission fradiliotinelle de ces idées et de ces connaissances? N'avons-nous pas, au conlraxxe, formellement déclaré et constaté, par les preuves tirées de l'expérience, que l'esprit de l'enfant, aussitôt qu'il reçoit les images des objets matériels par les sensations, et les notions des objets immatériels par l'instruction, s'en forme lui, et lui seul, sans avoir besoin d'aucun enseignement, les conce()tions générales ou les idées?

Cette doctrine, ne l'avons-nous pas formulée, expliquée, défendue de la manière la plus claire, la plus frappante, dans tous nos écrits, depuis 1829? Tout le monde en Italie, en France, en Belgique, en Allemagne ne sait-il pas que c'est là, depuis vingt-sept ant , notre doctrine, toujours uniforme et invariable? ]N 'est-ce donc pas le comble, nous ne voulons pas dire de l'impudeur, mais de l'oubli de toute justice et de toute vérité, de la part de notre antagoniste, de fausser notre vraie doctrine sur les idées, et de nous attribuer une doctrine tout opposée et que nous avons constamment combattue? N'est-ce pas le comble de l'oubli de toute justice et de toute vérité de dissimuler nos vrais principes sur les opérations de l'esprit humain, si universellement reconnus, si solennellement constatés et par ceux qui ont bien voulu en faire des éloges (I) et par ceux qui les ont violemment attaqués ? N'est-ce pns le comble de l'oubli de toute justice et de toute vérité de nous prêter ses propres principes, ses propres contradictions, afin de se donner la pieuse et charitable satisfaction de nous dénoncer au monde comme étant tombé dans une contradiction manifeste, et comme nous étant donné le tort inimaginable de citer à faux les paroles de saint Thomas et de nous retrancher hypocritement derrière son autorité?

Quant aux savants catholiques qui, il y a vingt ans, combattaient encore sous le drapeau de BI. de lîonald, ceux, parmi eux (ils sont en très-petit nombre), que la foi religieuse et l'imposante autorité de ce grand homme avaient complètement égarés et rendus fanatiques de ses doctrines y sont restés attachés avec la ténacité, pour user d'une

(1) Voyez noire correspondance philosophique, à la fin de cet Écrit.

SIXIÈME CUAPITUS. tt5

expression de Cicérou, avec laquelle les célacés s'accvuchent à un écueil sous'marin, et iront jamais rien compris ou voulu comprendre aux sublimes tlieorirs de sairuThomas. Ceux au contraire, parmi les mêmes savants, qui , amis de M. de Bunald, étaient cependant bien PLLS LES AUis DB LA.\ àRné,amicus Plalo,sed ttiagis amica ceritas^ sont revenus', plus ou moins promptement, à ces théories; ils ont fait cause commune avec nous; et, comme on va le voir tout à l'heure, ils ont entièrement rejeté des doctrines plus spécieuses que vraies auxquelles ils s'étaient arrêtés, faute de mieux, sans en être satisfaits. Et ce sont eux qui forment à eux seuls, à présent, Vécole traditiona' liste. En sorte que, s'il y a encore de ceux qui tiennent à la doctrine de l'impossibilité de la pensée sons la parole, ils ne tiennent pas du tout à la doctrine de saint Thomas de \ intellect agissant, et ILS ne sont mllbment de l'école tbaditionaliste. Et. au contraire, les membres de cette école qui ont tout bonnement embrassé la doctrine de ïintellect agissant ne sont pas le n)oins du monde pour la doctrine de la nécessité absolue de la parole pour penser. Si donc l'auteur de la f aUur de la raison a vraiment voulu comprendre dans le reproche qu'il vient de nous adresser toute l'école traditionaliste, il n'a pas été moins injuste. Car il est matériellement et notoirement faux que cette école admette en même temps deux doctrines opposées; et la contradiction vianijeste, de principes et de conduite, dont le bienveillant docteur semi-rationaliste l'accuse avec une légèreté sans pareille, n'a jamais un seul instant existé en dehors du cerveau poétique de ce même docteur.

Mais voici quelque chose de plus piquant et qui révèle encore da> vantage l'injustice du semi-rationalisme à l'égard delà Tradition. Le chef le plus distingué de l'école semi-rationaliste, dans le même ouvrage où il a si durement réprimandé la Tradition d'admettre que Vhomme ne peut pas penser sans la parole, sVst lui-même déclaré, dans les termes les plus formels, partisan de cette doctrine, que laTradition ne suit pas. « Dès le moment, dit-il, où l'enfant répète le mot « avec intention, intelligence, réllexion, Vidée prend corps dans sa « pensée, et elle acquiert un degré de clarté et de fermeté qu'elle n'a- « vait pas auparavant... Quoique les idées soient antérieures aux mots, « et, jusqu'à un certain point, iodépendantis d'eux, il n'est pas « moins évident que les mots et le langage sont nécessaires à la d s- « tinction, à la clarté, à la persistance des idées, qu'ils aident à la ré- • flexion et en sont peut-être la condition essentielle. « Une idée sans expression serait vague, confuse, fug'tive, et laisserait à peine une faible trace dans Vesprit. Tout le monde con- « vient que les mots sont nécessaires à la comparaison, au jugement, au

^56 LKS SEMI-PËLAGIEiNS DE LA PHILOSOPHIE.

« raisonnement (1). Dans ces opérations Tliomme emploie une parole « mentale, se parle à lui-même. Une dernière conséquence de tous les « faits que nous venons de rappeler, c'est qu'il n'y a pas de vie intel' « lectuelle, morale, sociale un peu formée et développée, suffisamment « formée et développée pour que l'homme ait la conscience de liii- « même et de sa destinée sans Vusage mental et extérieur de la pa- « raie, sans que l'homme se parle à lui-même et aux autres, sans « qu'il PENSE sa parole et parle sa pensée {Maxime de M. de Bo- « nald). Quoiqu'elle soit une simple condition, un instrument docile « de l'esprit, la parole cependant n'en est pas moins nécessaire à la « vie inteltectuelle, morale et sociale. »

Mais ou nous ne savons pas lire^ ou c'est dire en propres termes qu'on ne peut pas connaître les idées, qu'on ne peut s'entretenir soi-même avec ses propres idées, qu'on ne peut pas vivre la vie de l'esprit, qui est la pensée, et qu'on ne peut pas penser sans la parole. C'est là par conséquent la doctrine de M. de Bonald dans toute sa rigueur, dans toute sa crudité. Ce n'est pas seulement la même pensée, ce sont encore les mêmes expressions. Que penser donc de la justice d'un auteur tonnant de toute la colère d'un zèle outré contre une doctrine que ses adversaires repoussent et qu'il professe hautement lui-même? Que penser d'un auteur vomissant tant d'invectives contre M. de Bonald pour avoir dit ce qu'il a dit lui-même, à savoir qu'il n'y a pas d'idées sans mots (2) ?

(1) c'est faux. L'enfant de deux ans, ainsi qu'il le donne à entendre par ses opérations, non-seulement se forme des idées, mais fait de vrais raisonnements avant d'avoir appris le langage. Voilà donc notre auteur semi-rationaliste admettant, même jusqu'à l'absurde, la doctrine de la nécessité de la parole pour penser ?

(2) Cet auteur avait commencé sa carrière pliilosopliique par la profession pure et simple des doctrines de M. de Bonald. Car, au sujet des idées, il s'était exprimé ainsi : « Comme dans notre condition terrestre les idées ne sont pour « notre esprit qu'autant que nous en possédons l'expression, et qu'une idée in- « nommée est pour nous coHjme si elle n'ctail pas , il suit encore que la pa- « rôle nous a été dounée avec les idées, it qu'elle est révélée comme elle. » Plus tard il déclara dans les journiuix qu'il no. tenait plus à cette doctrine de M. de Bonald ; et aujourd'hui il s'est mis à la combattre, comme on l'a vu, dans un endroit de sou ouvrage, puis à la soutenir dans un autre. Donc, d'abord profession de la doctrine sans déclaration de vouloir la suivre ; ensuite déclaration de ne vouloir pas la suivre, mais sans la réf\iter; enfin profession et réfutation de la môme doctrine dans le même livre. Voilà du ptofirès... dans la contradiction. Mais c'est moins la faute de la penonne que la condition du système. On serait bien simple de s'étonner qu'un scmi-ratiunalisle ne soit pas cohérent à luimême !

DEUXIlvME ACCrSATIOX.

TOIS I.F8 TBADITIONALISTES SnVENT LtS FAtSSES ET nANCEIlErSES DOCTIllNES DE M. DE BOMAI.D Sl'R L'ORIGISE DES IDÉES ET LA PASSIVITÉ DE L'AHE.

§ lO. // n'fsl que trop vrai que crrfaincs doctrines de M. de Bonald sont fausses et dangereuses. Il y a vingt-sept ans que le traditionalisme les a combattues comme telles. Fourberie insigne du semi-rationalisme, affublant de ces doctrines les traditionalistes, qui les repoussent, dans l'impossibilité où il se trouve, sans cela, de les calomnier avec une apparence de raison.

Aussi ancienne que le inonde , aussi vraie que la religion , la mélliode traditionnelle, bien entendue, ne donne pas, ne peut pas donner prise à une censure sérieuse de la part des philosophes catholiques qui se respectent. La nieilleuve preuve entre mille en est que, dénoncée aux conciles provinciaux en France et aux congrégations à Rome, avec le zèle le plus ardent, avec l'empressement le plus vif, — qu'on eût bien mieux fait d'employer contre le rationalisme, — ni à Home ni dans les conciles, comme on va le voir bientôt, on n'a rien décidé contre elle. Le moyen donc, si on l'eût laissée ce qu'elle est vraiment en elle-même, de la combattre avec succès et de la faire passer pour une nouveauté et une erreur?

Malheureusement certaines doctrines de M. de Bonald donnent réellement lieu à celte double critique. Elles sont «o«i''c//e.s-, et, déplus, elles sont erronées en elles-mêmes, elles ont de secrètes affinités avec les erreurs les plus dangereuses. Heureux de cette découverte, dans laquelle il a été aidé d'ailleurs par le traditionalisme lui-même, le semi-rationalisme n'en a pas voulu davantage. « Voilà une bonne fortune, s'est-il dit^ Dans ma lutte avec le traditionalisme, qui me gêne, si je puis parvenir à le faire passer pour du Bonaldisme tout pur et à le rendre solidaire des torts trop réels de ce système, par cela seulement j'en aurai raison à peu de frais, mon affaire est faite, ma victoire est assurée. » Et il s'est mis à l'œuvre.

Ceci vous explique la persistance qu'il a mise et qu'il met toujours à présenter tous les philosophes catholiiiues qui ne partagent point ses principes et ses sympathies rationalistes comme des BonaUliens ., et même comme des Lamennaisiens. On a entendu plus haut {pag. 35), l'auteur de la l'aleur de la raison affirmer que INL de Bonald est incontestnblement Tauteur du système traditionaliste, et que c'est lui que TOUS les partisans de ce système reconnaissent pour LEUR maître et pour le vrai fondateur de la doctrine. Ce qui est affirmer,

en propres termes, que TOUS les traditionalistes sont des Bonaldiens. En vingt endroits de ce mêine ouvrage, l'auteur s'exprime toujours de la même manière (1). Le plus récent, parmi les antagonistes delà méthode traditionnelle, parle tout à fait dans le même sens , et tous les écrivains semi-rationalistes, sans exception, aussi.

Cette tactique, que, du reste, le semi-rationalisme emprunte au rationalisme absolu et aux ennemis les plus acharnés du christianisme, est bien habile. Une fois qu'on est parvenu à faire croire, une fois qu'on a établi que le traditionalisme n'est ni plus ni naoins que le Bonaldisme, on n'a qu'à montrer, — ce qui n'est pas difficile, — que ce dernier système n'est qu'une iiouveauté dangereuse ou suspecte, pour on conclure qu'il en est absolument de même du tradionalisme.

En effet, comme nous l'avons remarqué plus haut {pag. 35), l'ouvrage de la Valeur de la raison n'est, dans ses deux tiers, qu'une réfutation perpétuelle et détaillée des doctrines de M. de Bonald.La dernière production du semi-rationalisme n'est, elle aussi, ou à peu près, au point de vue philosophique et tliéologiqiie, qu'une critique sévère des mêmes doctrines. 11 ne sort rien de la presse semi-rationaliste où, sous de menteuses apparences de respect pour l'auteur de la législation primitive, sa philosophie ne soit eu butte aux plus violentes attaques, ne soit honnie, bafouée et traînée dans la boue. Ce n'est pas que le semi-ration;ilisnie se préoccupe vraiment de cette philosopbie qui, morte avant son illustre auteur, est devenue fort innocente, et ne peut inspirer à personne des inquiétudes sérieuses. Mais c'est qu'ayant conunencé par confondre le vrai traditionalisme avec les

(1) L'injiistife de ce semi-ralioiiallste de nous attribuer des doctrines que nous n'avons jamais professées est un fait si patent qu'il n'a pu écliapper

l'œil, très-bienveillant d'ailleurs, du rationalisme lui-même. Voici comment une revue rationaliste, qui ne lui est pas hostile, il s'en faut, s'est exprimée sur son savoir et sur su justice : « L'auteur de la Valeur dé la raison, dit-elle, « a des intentions excellentes; il voudrait fixer avf c précision les rapports de la « Raison avec la Foi. Mallieuieusemcnt, pour une telle entreprise, la bonne vo- « lonté ne suffit pas; il faut une science bien silrc d'elle-même et un grand « sens pliilosoplnque. La science du P. C. est confuse, et, dans son aideur h « traiter les questions métaphysiques, il a oublié la méthode. On pourrait croire « aussi qxiHl ne se soucie guère de la charité et de la bonne foi; mais non; « quand il attribue à ses adversaires des opinions QU'ILS N'ONT JAMAIS •<■ PROFESSÉES, ce n'est pas en lui le fuit d'un esprit liaineux, c'est encore " ignorance et prccipilation (Ilevue des Deux- Mondes ). « Voilà donc un certificat d'ignorance et de mauvaise foi , sur papier doré, délivré à notre auteur par une plume amie 1

opinions particulières de M. de Bonald , combattre ces opinions, les rendre odieuses et même ridicules, c'est combattre, c'est rendre odieux et ridicule le traditionalisme lui-même.

Mais, pour être très-habile, celte tactique n'en est pas moins injuste. Les opinions particulières de M. de Bonald ne sont pas plus le vrai traditionalisme que les opinions particulières de certains théologiens catholiques ne sont le vrai catholicisme; et loin de les suivre et de les défendre, le vrai traditionalisme les désavoue, les rejette et les combat.

Quant à nous , d'abord , il n'est pas, il ne peut être douteux pour personne que nous ne sommes pas Bonaidien. Car c'est nous qui , le premier, avons dénoncé, auprès des philosophes catholiques, l'auteur de la législation primitive comme s'étant dooné le tort de se poser en fondateur d'une philosophie nouvelle, dont le monde ne se serait jias douté avant lui, au lieu de se faire le continuateur de l'ancienne philosophie chrétienne en en reprenant la chaîne à l'anneau où le protestantisme, suivi du cartésianisme, lavait brisée (Con/ere«c«'5,tom. I, pag. 162}. C'est nous qui , le premier, avons reproché à M. de Bonald d'avoir complètement ignoré la philosophie de saint Thomas, de l'avoir traitée avec un injuste dédain, et d'avoir abordé les questions les plus importantes et les plus délicates sur la nature et les opérations spéciOqaes de l'esprit humain sans en avoir compris le premier mot ilbid.). C'est nous qui le premier, a\ons découvert les nonjbreuses contradictions du système bonaidien , ses exagérations et ses absurdités {De la f:raie philosophie^ pag. 89-92). C'est nous, enûn, qui avons montré que, sur la question de Yorigine des idées, en combattant Locke, et le sensualisme, M. de Bonald paraît , sans s'en douter certainement , leur avoir donné raison ; qu'à l'exception près que , l>our I^cke, les idées nous arrivent par tous les sens, et que, pour M. de Bonald , elles nous arrivent seulement par l'ouïe ou par la vue, la doctrine, quant au fond, est la même, c'est-à-dire que les sens sont la source unique de toutes les idées; que, pour M. de Bonald comme pour Locke, l'entendement humnin, avant d'avoir senti, n'est pas seulement une lable rase, ce qui est vrai ; mais qu'il est privé de toute verlu aclice^ ce qui est radicalement faux; et que, par cela même, M. de Bonald, en méconnaissant l'intellect de l'homme, le ravale jusqu'à la brute et l'anéantit {Conférences, tom. I , pag. 165- 168). On ne le sait que trop, c'est là ce qui a soulevé contre nous lessusceptibilités des parents, des amis, des admirateurs aveugles du noble vicomte. Ils sont tous tombés sur nous de tout le poids de leur sentiment froissé; ils ont traduit leur colère contre nous par une avalanche d'injures, aussi peu chrétiennes qu'elles étaient peu philoso-

260 LES SEMI-PÉLAGIENS DE LA PHlLOSOPIlIK.

phiques, et qui ont failli compromettre bien plus sérieusement ceux qui se les sont permises que celui qui en a été l'objet (1).

Etaliii qu'on ne croie pas que c'est par esprit d'opposition, et seulement depuis notre arrivée en France, que nous nous sommes pris à combattre la philosophie de M. de Bonald, nous rappellerons ici le jugement que nous en avions prononcé en 1829 dans notre opuscule cilé ci-dessus.

A propos de la définition de l'homme par M. de Bonald : Une intelligence servie par des organes, que nous avions louée dans notre jeunesse (en 1822), nous avons dit ceci sept ans après : « INI. de Bonald « a combattu avec un véritable succès les systèmes des modernes ma- « térialistes touchant l'ame. Mais il est bien loin d'avoir restauré la « vraie psychologie chrétienne. C'est pourquoi , après y avoir beau- « coup et sérieusement réfléchi, nous nous sommes cru obligé de nous « éloigner un peu de sa définition de l'homme,, qui , à notre avis, est « plus belle que vraie, pour nous attacher, sur ce sujet , à la doctrine « scolastique que l'Église a en quelque sorte consacrée {Observa- « lions adressées au corkespondant, etc., pag. 8). »

C'est de cette même époque que date notre opinion sur les tendances sensualistes de la théorie bonaldienne sur Vorigine des idées par la parole. Car voici ce que nous avons dit dans le même opuscule : « Cette doctrine, au fond, est vraie et ancienne ; c'est un ample com- « mentaire de ces paroles de saint Thomas : Intelleclus humarius, in « statu prxsentis vitœ y nihil videt sine phantasmate. Mais n'ayant

(1) Dernièrement un savant semi-rationaliste a fait, presque dans les mêmes termes, à la doctrine bonaldienne, sur los idées , exactpmenl le même reproche de donner raison au sensualisme. « S'il faut prendre à la lettre, atil dit (et « poiinpioi ne les prendrait-on pas à la lettre?), les textes où M. de Bonald « semble attribuer à la paroi»; l'origine des idées, n'est-on pas conduit à une « doctrine qui .se rapproche BIîAUCOUP du sensualisme P Ce sjstème place « l'origine de l'iiUelligence dans un fait sensible ; mais la parole n'est-elle jias « un fait extérieur et sensible? n'est-elle pas une sensation? » Mais vous allez voir qu'on laissera tranquille cet auteur, comme on a laissé tranquille l'auteur de la Valeur de la raison, qui a bien autrement foulé aux pieds M. de Bonald. Vous verrez qu'on ne lui demandera pas compte le moins du monde d'avoir fait, lui aussi , de la théorie de M. do Bunald sur la parole une théorie tendant la main à la théorie de LocKe. C'est que cet auteur est bon Cartésien, et, par surcroît, Malehraiicliiste pur sang. Il est donc aussi de la famille, et certaines libertés lui sont permises. Quant à nou.s, étranger, svolastiqne et Romain, c'est différent! Voilà encore de la justice semi-rationaliste! Ces mes.sieurs , — tous leurs écrits ne le prouvent que trop, — oui une justice à par t, comme une logique et une politesse à part, que nous n'avons [)as riionn«'ur de partager.

« pas reproduit tout entière la belle théorie de ce sublime docteur " sur l'entendement humain, la doctrine bonaldieiine a paru à quel- " qu'un la reproduction de l'opinion cartésienne qui fait de l'intellect « une puissance purement passire dans sa sublime fonction de com- « prendre, et Vhumilie et le dégrade eu le réduisant à recevoir « toujours sans opérer jamais. D'autres ont aussi remarqué que la « parole ellemêine, en venant par les sens et avec les sens, et notre « esprit recevant nécessairement, d'après M. de Donald, l'idée qui yest « renfermée, cette doctrine bonaldienne /;ara<7 raffermir le seusua- « lisme de Loche, qu'elle eut d'abord l'air de combattre. On croit donc « qu'elle n'a pas de base solide, qu'elle n'explique pas, mais obscurcit « toujours davantage le problème de l'origine des idées ; qu'elle ne « détruit aucune erreur et ne développe aucune vérité {Observations, etc., § 6, pag. lô). » Voilà comment nous étions Bonaldien il y a vingt-sept ans; et depuis nous ne l'avons pas été davantage. Car tout ce que nous disons en France, depuis 1831, contre la philosophie de M. de Bonald n'est que la répétition et le développement de la même et sévère opinion que nous avions émise en 1829 sur cette philosophie (l).

(I) L'auteur du Vrai Point de la question entre Traditionalistes et Sem^' Rationalistes a consacré le sixième et le huitième .irticle de cet inléressanl livre (pag. 12-25) à l'analyse complète de tous les griefs que nous avons formulés contre la nhilosopliie de M. de Bonald. C'est un travail con.'ciencieux tt exact, dont nos amis nous sauront gré, peut-être, de lire ici au moins quelques bgnps. Après une introduction que nous n'osons pas reproduire, parce qu'elle est trop flatteuse pour nous, le savant professeur, peut ôlre trop hienveillanf, s'txpiime ainsi : « Le P. Ventura, reconnu pour un dfS cliefs principaux de l'ecde tradi- " tiunalisle , ne s'est |>as tonlenlé de foiniuier des assertions contraires aux « doctrines de M. de Bonald ; il a attaqué de fiont ce sy>lèu)e tout entier quant « aux opinions qui lui sont propres; il l'a écrasé de tout le poids de sa terrible « loijiqup, et il a développé, avec la force et l'évidence qui accompagutnt tous " ses raisonnements, les prouves qui en déiuoiitrent la fausseté et le daeiger. « Il a réduit en poussière les quelques raisons qui f.emb!ent venir à l'appui de • ce système... Aucun écrivain, même dfs écoles rationali-tcs ou senu-raliona- « liste, ne l'avait encore attaqué avec autant d'éner^'e et de persistance , avec « autant de lucidité et di fliocllé... La seule note sur le système de M. de Bo- « nald, ajoutée par le P. Veuluraii la seconde conférence du premier tome, a fait •< plus de mal à ce système (piene pourraient lui en faire cent volumes de la force « de celui que M. Bonnelty a appelé une œuvre informe (l'œuvre (ie la Valeur). « Que dirons-nous, ensuite, de la léfntaîio;! plus large que le R. P. Vt ntura a faite « de ce système dans son livre de la Vraie et de la fausse philosophie? C'est « là qu'il le safsit avec toute la force irrésistible de... c'est là qu'il le retourne en

Quant aux très-honorables chefs du traditionalisme que nous venons de nommer, comme l'a victorieusement prouvé le docte professeur de philosopiiie à TNîmes, dans le livre cité à la note prccétlente (ch. I, art. III, IV et v), ils ne sont pas plus bonaldiens ijuc nous. Pour eux aussi, les doctrines du noble vicomte ne sont depuis longtemps qu'une lettre morte, une théorie enterrée, dont ils ne se préoccupent pas plus que si elle n'avait jamais existé.

L'excellent iM. Bonnetty, ce vétéran des apologistes du calholicisme en France^ ce zélé et habile controversiste, 'en combattant avec tant de persévérance et de courage les erreurs et les impertinences du semirationalisme, — ce qui lui a valu qu'une conspiration puissante se soit formée de ce côté pour le perdre,' — n'a jamais pensé à s'abriter derrière l'autorité de IM. de Bonald; et, comme nous l'avons remarqué plus haut, il est depuis plusieurs années tout entier à saint Thomas el pour saint Thomas.

Le plus récent parmi les écrivains semi- rationalistes, — et bien plus sérieux et plus savant que tous ceux qui l'ont précédé dans cette carrière,—a reconnu, lui aussi, le même fait, quoique à moitié et à regret, comme ou devait s'y attendre, du reste, de la part du plus acharné adversaire de la méthode traditionnelle. Car il dit qu'aujourd'hui « une « partie des traditionalistes abandonnent /jresçr/e entièrement M. de « Eonald , et pensent fonder une nouvelle école au sein de l'ancienne. » Et avec ce noble sentiment d'équité qui lui est propre, quoique toujours avec la même timidité et la même réserve, il rend justice « aux « hommes honorables et profondénientcatholiques qui se sont montrés « favorables au traditionalisme, » an affirmant qu'il h\i paraît certain que ces traditionalistes n'ont jamais reconnu ni avoué les conséquences extrêmes du traditionalisme absolu, tel qu'on a cru le trouver dans les écrits de M. de Bonald.

Il est donc absolument certain , puisque cela parait certain au semi-rationalisme lui-même, qu'au moins la nouvelle école traditionaliste n'a rien de commun avec l'imperceptible nombre de ceux dont l'opinion est toujours inféodée aux doctrines bonaldiennes, et qu'elle y est complètement étrangère. Mais, en présence de ce fait si patent, si certain, n'est-ce pas un fait aussi patentetaussi certain que les semirationalistes calomnient impudemment leurs adversaires en s'obstinant à les faire passer tous pour des entêtés, regnrdant torts M. de Bonald comme leur maître, le vénérant comme lexir fondateur et leur chef çX tenant à ses doctrines philosophiques quand même.^ Et n'est-

« tons sens, qu'il le met en pièces, qu'il le broie, qu'il l'anéantit comme un lion « acharné sur ga proie (Denza, Le Vrai point de la question, pag; 2?). »

SUIÈME CHÂPITBE. 363

ce pas encore un fait patent et certain que les semi-rationalistes ne font de leurs adversaires desBonaldiens que parce que ce n'est qu'à ce titre, ce n'est qu'à cette condition qu'ils peuvent les combattre avec une certaine raison, et les rendre odieux et absurdes?

Sil'on retranche, en elfet, de tous les écrits des semi-rationalistes tout ce qui, dans leur polémique contre les traditionalistes, ne se rapporte qu'aux doctrines exagérées ou erronées de M. de Bonald, dont ces derniers sont tout à fait innocents, il n'y restepresque plus rien qui puisse les atteindre. Dépouillés de cet habillement étranger, de ce costume de forçat, dont elle ne veut en aucune manière, la méthode traditionnelle devient invulnérable, et même inattaquable. On ne peut avoir raison d'elle que par les mêmes moyens et dans les mêmes conditions par lesquels et dans lesquelles l'erreur a quelquefois raison de la vérité, c'est-à-dire par le mensonge, par la cTloujnie, et auprès des ignorants, des imbéciles ou des hommes qui trouvent leur compte à s'associer à tout ce qui blesse la vérité!

Dans sa dernière levée de bouclier contre le traditionalisme, et sous la diuse: conséquence pJdlosophique du nouveau système^ le semiralionalisme lui adresse aussi ces graves reproches :

1° Que la doctrine traditionaliste qui présente la parole comme la cause productrice des idées est une nouveauté non-seulement inconnue aux plus grands philosophes et aux plus grands docteurs du christianisme , mais encore en opposition directe avec leur enseignement positif.

2° Que cette doctrine, en établissant exclusivement dans la parole le principe et le caractère de la connaissance humaine, et même de l'idée, change tout à fait ce principe et ce caractère, qui. jusqu'ici, pour tous les philosophes sans exception, n'est que dans les objets d'une part , et dans l'activité de l'esprit de l'autre.

3» Que, loin que la parole engendre l'idée, l'idée préexistante seule pouvant rendre intelligible la parole, cette doctrine rend incompréhensible la formation des idées.

4* Que tout le système traditionaliste {sic) étant dans la maxime que la parole engendre l'idée, ce système tend la main au sensualisme et à un nouveau nominalisme, qui en est la conséquence.

5* Enfin, que le traditionalisme absolu de M. de Bonald déplace le principe de la certitude, mène tout droit à la doctrine de M. de Lamennais sur ce sujet, et que toutes les objections élevées contre cette doctrine retombent sur le traditionalisme absolu ; car la parenté entre ces deux doctrines a été reconnue, avouée par ces deux philosophes eux-mêmes.

On le voit donc, c'est toujours la doctrine de M. de Bonald, et ce

:264 LES SEMI-PELAOIENS DE LA l'HlLOSOPIllE.

n'est que cette doctrine qui est mise en scène dans cet odieux procès intenté par le semi-rationalisme au traditionalisme. Malheureusement (ainsi que nous le constatons, nous aussi, depuis vingt-sept ans, et nous en avons même le premier donné l'éveil aux semi-rationalistes, qui ne s'en doutaient pas) la doctrine de M. de Bonald n)érite vraiment de tels reproches. Mais, on vient de le voir, les opinions de M. de Bonald ne sont pas les doctrines des traditionalistes, et il est aussi injuste de dire que les traditionalistes professent les erreurs de M. de Bonald qu'il serait injuste de dire que les semi-rationalistes professent les erreurs de M, Cousin. Si l'on av.iit donc assez de pudeur et de bonne foi pour décharger le traditionalisme de doctrines qu'il désavoue^ n'est-il pas évident qu'au point de vue philosophique il ne resterait pas un seul grief contre ce système, et que la guerre qu'où lui fait n'aurait plus de sens?

Il en est de même des trois cent trente pages que l'auteur de la râleur de la raison a consacrées à réfuter M. de Bonald, dans l'intention de combattre le traditionalisme. Si cet auteur avait voulu êire assez juste pour ne pas faire de tous les traditionalistes des disciples et des partisans de M. de Bonald, toute cette partie de son ouvrage aurait porté à faux ; tous ces coups redoublés seraient tombés dans le vide, et il ne lui serait même resté aucune raison de faire un si gros livre!

Ainsi presque toute la tactique du semi rationalisme se réduit à ceci : Que, n'ayant rien de solide et de sérieux à reprocher au traditionalisme tel qu'il est en lui-même, il l'affuble du Bonaldisme [jour avoir un titre légitime de le combattre. C'est le loup ne pouvant reprocher à l'agneau aucune faute personnelle, et le chargeant de la faute d'autrui pour avoir un prétexte de le dévorer. C'est donner le nom et les habits d'un mort qui était coupable à un vi\ant à qui on ne peut rien imputer, afin de pouvoir s'en débarrasser avec une. apparence de justice. ]\I. de Bonald, à Jamais vivant par son grand talent, par ses vertus chrétiennes et par la noblesse de son caractère politique, est philosophiqueuient autant que physiquement uiort, bien mort et enterré; et iious ne sonnnes pas fâché d'avoir été pour quelque chose, à ce qu'on dit (l),daus cette mcrtet dans cet enterrc-

(1) « Le système de M. de Bonald a péri sons la terrible massue du P. Ventura. « Conimi-nldoucse fail-ihme de modestes comballauls viennent eiicore.en 18âi, « alla(|iier les opinions de M. de Bonald, sans faire la moindre mention des « victoires nniiiorlées sur elles, ni 1851 et en 1832, par le P. Venlua .' Corn- » ment ose-t-on combattre, sous le nom de tradilionulisiite, des principes que « les clic Is tiadilionalistes ont combattus niieux que [lersoune (Bfnsa, Le vrai point, etc., page 22.).^ »

SIXIÈME CHAPITRE. :26o

ment philosophiques, qui ont débarrassé la religion d'un apologiste ay.int lui-même bc^oiIl d'ajiologic et dont les écarts métaphysique?, d'autant plus dangereux que sou nom était i>liis grand et ses intentions plus pures, ont engagé bien des catholiques dans une fausse voie, et ont, comme on le voit, louriii aux ennemis ducatholicisnje tant de prétextes de le combattre! Laissez-le donc en pcix; ne troublez pas le repos des morts pour livrer des chances aux vivai^ts. Et, si vous voulez cire injustes envers ceux-ci , respectez au moins ceux-là!

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