LA BOUSSOLB DE L\ FOI A CESSÉ DE DIRIGER LEUR MARCHE
« C'est à l'égard de ce philosophe et de cette philosophie légitime et « vraie que je veux poser la grande question de la suffisance ou de
• Vinsuffisance de l'esprit humain.
a Que de nobles esprits , purs de tous ces honteux excès, éclairés « des rayons de la vérité naturelle, veulent s'en tenir à elle, et se « font de ses pures lumières, dont toujours ils n'' aperçoivent pas ■ forigine, une sorte de rempart contre le christianisme! IVous som-
• mes donc en présence d'une philosophie noble, élevée, ne respirant « que \e plus pur spiritualisme (7), pleine de Venthousiasme plato- « nique (8) et faisant revivre toutes les traditions des meilleures
(1} Nous le croyoDS. Et c'est la philosophie qui ne se sépare pas de la religion.
(7) Ainsi nons sommes avertis que la philosophie dont vous allez nouseufretenir n'est pas réelle, puisque vous la supposez.
(3) En effet, il n'en vaut pas la peine.
(4; Mais la pliilosophie telle que vous LA FAITES n'est pas la philosophie telle qiCelle EST ; et cependant c'est de cette dernière philosophie qu'il s'agit
(5) Toujours de Vimagïnation ! Mais que notre lecteur ne s'effraye pas de tou" tes ces circoD?tances ; car la conclusion que l'auteur va tirer de cette philosophie/ai/e et imaginée par lui, dans les circonstances les plus heureuses pour trouver la vérité et sans qu'il puisse la trouver, n'en sera que plus triomphante.
(6) Fort bien! les plus nobles esprils ont toujours échoué contre de graves erreurs toutes les fois que la boussole DE LA FOI a cessé de diriger leur marche! Nous autres traditionalistes ne disons ni plus ni moins que cela. Pourquoi donc nous en voulei-vons tant ?
(7) Lecteur, ne fatiguez pas votre regard à la recherche de celle philosophie en présence de qui l'on vous dit que vous êtes : philosophie noble, élevée, ne respirant que le plus pur spiritualisme, tout en ne s'en tenant qu'à la vérité naturelle, et se faisant de ses pures lumières tin rempart contre le christianisme! L'auteur ne vous a-l-il pas prévenu que celte philosophie n'est que supposée, faite par lui, à l'aide de son imagination brillante, et qu'il ne s'inquiète pas de savoir si elle existe quelque part? C'est vous dire que \a présence de celle philosophie n'est qu'imaginaire , poétique, el n'a rien de réel. Vous seriez donc bien bon de vous désoler de ne la rencontrer nulle part !
(8) Cela s'adresse évidemment au dernier traducteur de Platon, M. Cousin ,
« écoles. On ne nous accusera pas, certes, de lui faire une part en-
« vieuse(l). »
Cela posé, l'auteur se met sérieusement à prouver et démontre victorieusement , en effet , que la noble philosophie platonicienne, cartésienne, mais pure et séparée de l'enseignement religieux , 1° mêlerait presque toujours des erreurs aux vérités qu'elle professerait (non qu'elle découvrirait) ; 2° qu'elle ne prémunirait pas suffisamment l'esprit contre le danger du doute et de l'erreur, INSÉPARA.- BLE, nous dit-il, DE LA. SPÉCULATION RATIONNELLE ; 3o que son enseignement offrirait des lacunes qu'il lui serait impossible de combler ; et 4° que le genre humain presque tout entier échapperait à son action.
Nous regrettons de ne pouvoir pas reproduire ici tout entière , h cause de sa longueur, cette solide et brillante démonstation ; mais nous ne pouvons nous empêcher d'en rapporter au moins quelques passages, en les accompagnant de quelques courtes observations.
Au sujet du premier des quatre points indiqués, l'auteur s'exprime ainsi : « Ne suis-je pas en droit d'invoquer l'expérience et les faits « que nous avons établis? Une expérience aussi ancienne que l'his- « foire, une expérience iiniverselle, une expérience qui s'est répétée « A CHAQUE ÉPOQUE ET A CHAQUE SIÈCLE, une expérience '. QUI NE S'EST JAMAIS DÉMENTIE ne révèle-t-elle pas UNE « LOI DE L'ESPRIT HUMAIN? Eh bien! celte expérience antique, « perpétuelle , universelle, invariable nous apprend que toute phi- « losophie qui a IGNORÉ , repoussé ou méconnu LA FOI est tou- « jours tombée dans quelque grave erreur sur la nature de Dieu et « sur celle de l'homme. Rappelons en quelques mots cette expérience « solennelle.
« La philosophie ancienne a jeté son grand éclat (2), a rendu les
nohle esprit s'il en fut jamais, plein d'enthousiasme platonique , mais qui , mallieureusement, ne s'étant point aperçu de l'origine chrétienne de ses lumières, et les ayant attribuées aux rayons de la vérité naturelle, s'est fait, pendant une quarantaine d'années, des prétendues lumières de cette vérité, îin rempart contre le christianisme, apprenant, pendant tout ce laps de temps, à la Jeunesse française à faire de même !
( I) Non, assurément; soyez tranquille là-dessus ; et, si cette nol)le pliilosopliie n'est pas contente de la part que vous lui faites ici , on vérité elle est bien difficile !
(2) Bien sombre, comme le mOmc auteur a bien voulu nous l'apprendre cidessus (pag. 2 1 5).
SIXIÈME CHAPITBE. 303
R plus grands services à l'humanité (1), et, ce qu'il y a de plus grand « dans sa destinée, a été une préparation humaine à l'Évangile (2). « Que d'erreurs sont venues obscurcir, altérer les nobles vérités « quelle enseignait (3)! « Et, ici, l'nuteiir reproduit en miniature le triste tableau, qu'il a tracé plus haut, de la vanité, des extravagances , des platitudes, des erreurs que cette même philosophie, qui a jeté un si grand éclat et rendu les plus utiles services à l'humanité, a répandues sur l'humanité là où on l'a laissée faire; et c^la à chaque époque, à chaque siècle, par une expérience qui ne s'est jamais démentie. Kotre lecteur nous saura gré de mettre sous ses yeux cette miniature; elle est de main de maître.
n L'école ionique professe le matérialisme; celle d'Elée, I'idba- • LisME et le PANTHEISME; Celle d'Italie, la métempsycose; les so- « phistes apprennent à la jeunesse à douter de tout. Le plus pur, le « plus élevé, le plus sublime des philosophes anciens, Platon, pro- « fesse Mw ira/ DUALISME. Aristote nie la Providence; le sensuan LiSME renaît dans son école; le scepticisme dans celle de Platon. « L'athéisme relève la tête avec Épicure. Le panthéisme ressus- « cite avec les stoïciens et les alexandrins.
« Sous l'empire du christianisme, LORSQUE LA PHILOSOPHIE «SE SÉPARE DE LA RELIGION et VELT SE SUFFIRE, n Y expérience se réitère- Les sectes philosophiques hétérodoxes qui « se forment dans le moyen âge aboutissent à des erreurs capitales, « les unes à un sensualime qui doit se résoudre dans le scep- « TiciSME ou dans l' athéisme, d'autres tombent dans un pan-
n THÉrSMB formel.
.1 A la renaissance, Vanini se déclare athée ; Jordano Bruno, pan- « ihé'iste. Au milieu des travaux, des découvertes, des progrès de « la pensée chrétienne au dix-septième siècle , au sein de cette ma- « gnifique lumière que la philosophie chrétienne fait briller sur le
(1) Qne riiumanité n'a jamais connus ni reconmisi
(2) Comme une maladie est taxe préparation à l'action médicale, la pauvreté est une préparation à ce qu'on reçoive l'aumône, et la destruction d'uue maison est une préparation à ce qu'on la bâtisse de nouveau.
(3) El qui ne lui appartenaient pas en propre, comme il est bien convenu entre nous et les semi-rationalisies , et les anciens pliilosoplies eux-mêmes. Ainsi les nobles vérités qu'elle enseignait, tout le monde les connaissait depuis longtemps, avant elle, mieux qu'elle et malgré elle. Elle n'a fait que les obscurcir, les altérer par de graves et nombreuses erreurs, ces nobles vérités qu'elle enseignai!; c'est-à-dire qu'au fait elle n'enseignait que des eneurs! Que le lecteur se souvienne que c'est un semi-rationaliste qui écrit ici, et il ne s'étonnera pas de ces contradictions.
« monde (l), les i^\us graves erreurs ont leurs défenseurs et leurs « apôlres : Hobbes est celui de I'athéisme, Spinosa celui du pan- « théisme; Bayle celui du scepticisme (2).
« Mais le scepticisme deviendra bien plus redoutable dans les « mains de Hume ou dans celles de Kant. Le panthéisme arrivera « à sa forme la plus savante (3) et la plus complète avec Fichte, « Scelling et Hegel. Et notre philosophie française , si elle a su se « préserver définitivement de tous ces excès (4) , n'a-t-elle pas eu « ses hésitations, ses obscurités, ses erreurs relativement aux dog- « mes les plus importants (5) ? Non , non , on ne citera pas UN SEUL « EXEMPLE d'une philosopliie indépendante (G) tant soit peu pro- « fonde, tant soit peu étendue, d'une philosophie occupée des grands « problèmes de l'esprit humain qui 7ie soit tombée dans de 'graves^ « de trop graves erreurs. »
(•■JJ universalité^ la perpétuité, \a constance de ces phénomènes n ne nous fournissent-elles pas une indication décisive? Le passé ne « nous apprendra-t-il pas ce que sera l'avenir ? Nous pouvons donc «. assurer, saris forcer les cJwses , que la philosophie séparée, dont « nous avons admis, PAR HYPOTHÈSE, la pureté (7) , parce que « cette pureté est absolument possible , ne s'y maintiendra pas tou- « jours, ne s'y maintiendra pas même longtemps, et qu'à un jour, « à une heure donnée elle tombera dans quelque erreur grave. » ,
Au sujet du second grief qu'il a formulé contre la philosophie séparée, à savoir qu'elle n'a pas de préservatif certain contre les dangers de la spéculation rationnelle, notre auteur fait ces remarques pleines de sens :
« Dans la spéculation philosophique, dans les travaux de la pensée « indépendante, l'esprit ne s'appuie que sur lui-même. Il n'a d'autre
(1) C'est ail Cartésianisme que l'auteur fait allusion ici , qui, triste restauralion du Platonisme, en a renouvelé toutes les erreurs, et a fait la nuit du dixliuitième siècle. C'est la seule magnifique lumière qu'il a fait briller dans le monde.
(2) N'oubliez donc pasMalcbrancl»e, qui a été celui de I'idéalisme, de rii.n;-
MINISME et du FANATISME !
(3) Cette épitète n'est pas lieurcusemcnt choisie, puisqu'il s'agit du panthéisme.
(4) Trait de (latlerie que tout ce qui s'imprime sous nos yeux dément.
(5) Elle ne s'est donc pas définilivenient préservée de tout excès. (G) De la religion. Légitime indépendance!
(7) Bien dit ; car, en THÈSE, cette purcténc se trouve pas dans la pliilosopliie.... séparée, comme, du reste, l'universalité , la perpétuité et la constance des phénomènes le prouvent.
SIXÙME CHAPITBE. 305
« règle de ses jugements que révidence, d'autre moyen pour conquérir « la vérité que le raisonnement, l'expérience, l'observation. Ces
■ moyens, sans doute, sont bonSj ces instruments sont puissants (1); « ils mettent l'homme en possession de nombreuses et fécondes vé- « rites. Ce n'est pas assez dire. Ils sont nécessaires, leur emploi est « indispensable (2) et d'une continuelle application. La certitude hu- « maine repose, en déOnitivp, sur l'évidence. := Nous ne nous ren- « dons, a dit un philosophe célèbre, qu'à l'autorité de l'évidence ou
■ à l'évidence de l'autorité. = Mais il faut convenir qu'en dehors « du cercle des vérités premières^ et évidentes par elles-mêmes, il n est très-facile d'abuser de tous ces grands moyens de vérité et de « lumière, et qu'il est très-facile de faire un tnauvais emploi de l'obser- « vation, du raisonnement, de l'évidence elle-même (3). On peut aisé- « ment prendre pour évident ce qui ne Test pas. Vous croyez perce- « voir une lumière, vous la suivez. Enchantés, charmés, vous oubliez « toutes les considérations qui auraient pu faire naître en vous des » doutes, et vous vous abandonnez sans réserve à ce /dn/dwerfereriYë « qui a séduit votre esprit, is'est-ce pas l'histoire de tous les systèmes « philosophiques, qui ne sont que des vues partielles incomplètes et « par conséquent erronées de la réalité? Et plus l'esprit a de force « logique, plus il a de fermeté et de puissance de réduction, plus il
« VA LOIX DANS L'eBREUB (4).
« Mais, me direz-vous, contre ce mal il n'y a pas de remède, ou il « n'y en a que dans nos moyens naturels de connaître et de parvenir • à la vérité. A un mauvais raisonnement il faut opposer un bon rai-
■ sonnement, et la lumière d'une évidence trompeuse doit s'effacer « devant la véritable. — La philosophie séparée doit tenir ce lan- « gage (5) ; mais il n'en est pas moins certain que les moyens qu'elle
(1) Ah !... et de \'universalité, de la perpétuité, de la constance des phénomènes qui prouvent exactement le contraire, qu'en feroos-oous donc ? Mais attendez ; on va TOUS dire tout de suite qu'en vérité ces moyens ne sont ni Iwns ni puissants !
(2) Pas tout à faif ; pas au moins ponr tout le monde.
(3: Comme l'a remarqué Descartes lui-même, et comme il l'a confirmé par sa propre expérience.
(4) Cest déclarer en termes polis que, lorsqu'il s'agit de la recherche de la vérité , il vaut mieux être bêle ; et c'est donner raison à Roassean, qui a dit : L'homme qui pense est un aiùmal dépravé. La Tradition n'a jamais rien dit de pareil !
(5) Très-logiqne, du re«te ! comme tout ce que la philosophie séparée affirme !'.! car c'est dire que le moyen sûr d'éviter les mauvais raisonnements
306 LES SEMI-PÉLAGIENS DE LA l'HILOSOPHIE.
« propose, légitimes en eux-mêmes, ne réussissent pas souvent, et « que ïerreur systématique ne se rend guère aux raisonnements « qu'on lui oppose, à la lumière qu'on lui présente.
« L'esprit humain est donc toiyours réduit à lui-même; il n'a que « lui-même pour règle et pour point d'appui. Est-ce là une constitu- « tion de l'esprit humain tout à fait satisfaisante? IV'est-il pas permis « de désirer autre chose? Une règle distincte, mais en même temps « reconnue pleinement , acceptée pleinement par lui , une règle di- « vine, vénérée comme elle, ne serait-elle pas un précieux secours pour « lui, un moyen assuré de se préserver des erreurs presque insépa- « râbles de la spéculation philosophique?
« Le raisonnement peut démontrer que l'homme a été créé, et « même créé adulte; il \ieut prouver la spiritualité, l'immortalité de « l'ame. Il peut établir la souveraine perfection de Dieu ; il peut «justifier la nécessité d'un culte.
« J'ai accordé à la philosophie séparée toutes les vérités rigoureu- « sèment démontrables. IMais il faut bien qu'elle reconnaisse que « plusieurs de ces vérités lui sont venues fort tard et d'une lumière « qui ne se donnait pas pour être la sienne. Je ne prends pour exemple « que la vraie notion de la perfection divine, impliquée dans celle « de la création. Cette notion n'était pas dans le monde ancien (1), « elle est dans le monde moderne par le christianisme, qui invoque « une origine divine. Il y a là une question bien grave à éclaircir ; et « s'il était certain que des vérités démontrables sont arrivées à la « raison par une lumière distincte de sa propre lumière, il n'y aurait « plus de difficulté à reconnaître qu'elle a besoin de cette lumière « pour parvenir à des vérités qui , de son aveu , ne sont pas suscepti- ▼ « bles d'une démonstration rigoureuse. »
Or, qu'on s'en souvienne, notre bon philosophe semi-rationaliste ne dit tout cela que d'une philosophie séparée de toute tradition^ telle qu'elle a existé chez les anciens païens, et qu'elle existe toujours chez les païens modernes; et de plus, ïioble, élevée, pure de tout excès honteux, ne respirant que le spiritualisme le plus pur, pleine d'enthousiasme platonique, et faisant revivre toutes les Ira-
c'est d'en faire de bons, et le moyen snr d'échapper aux évidences trompeuses c'est de s'en procurer de véritables.
(1) Pardon , Monsieur, ce que vous dites là n'est pas exact, à moins que par le monde ancien y om n'entendiez pas Ze monde des philosophes. Car, en dehors de ce monde, qui, seid, a nié la notion de la création, celte notion était vraiment dans le monde des nations, pat Uculièrement chez les Juifs, qui l'avaient conservée dans toute sa pureté.
SIXIÈME CHAPITHE. 307
dilions des meilleures écoles, quoique la boussole de la foi ait cessé de diriger sa marche. Notre philosophe ne dit cela , en un mot, que d'une philosophie telle qu'elle n'a jamais existé nulle part et n'existe pas même aujourd'hui, mais telle qu'elle a été supposée, imaginée, faite par l'indulgent auteur, qu'on ne peut pas accuser àt faire à cette philosophie une part envieuse. Et cependant il est évident pour cet auteur que même cette philosophie ne peut éviter l'erreur, ne peut s'assurer d'aucune vérité.
Et, s'il en est ainsi delà philosophie séparée detmde tradition, mais hypothétiquement placée dans les meilleures conditions possibles , qu'en sernit-il de l'esprit humain se/jore de foute tradition, et, pour comble de malheur, n'ayant point encore atteint son entier développement, étranger à toute science, à toute philosophie, à toute étude des choses intellectuelles et même à l'exercice du raisonnement et à toute raison? N'est-il pas évident, d'une évidence mathématique, que, d'après la doctrine établie ici par le semi-rationalisme lui-même, on tel esprit ne pourrait découvrir aucune vérité de l'ordre spirituel et moral, mais qu'il serait obligé de rester à l'état d'enfance perpétuelle, assis dans les ténèbres et dans les ombres de la mort, jusqu'à ce que les rayons de la tradition et de l'enseignement vinssent l'en tirer et l'initier aux lumières et aux réalités de la vie?
Qu'on efface donc des admirables passages qu'on vient de lire les mots presque, plus souvent et tous les autres lénitifs que ces passasages renferment, qui ne sont là que pour la forme et auxquels un écrivain semi-rationaliste ne peut renoncer tout à fait sans s'exposer à se faire lapider par ses confrères, et il n'y restera plus que la démonstration rigoureuse des propositions suivantes :
1° Que la raison peut démontrer, prouver, établir, justifier les dogmes de la perfection souveraine de Dieu, de la création de l'homme, de la spiritualité, de l'immortalité de l'âme, de {la nécessité d'un culte, de l'existence d'une loi morale et de la vie future après que ces dogmes lui auront été révélés; mais que, si personne ne les lui révèle, la raison ne saurait y atteindre par elle seule, et que de ce qu'on accorde à la philosophie séparée que ces dogmes sont démontrables ^zx elle après qu'elle les a connus il ne s'ensuit pas qu'ils soient trouvables par elle avant qu'elle en ait eu la moindre idée.
2° Que les premières et les plus importantes notions du monde spirituel n'arrivent à la raison que par une lumière distincte de sa propre lumière.
3o Que l'esprit humain livré à lui seul n'a en lui-même aucun moyen de s'assurer d'aucune vérité touchant le monde spirituel et moral.
4"» Que l'erreur et le doute , étant inséparables de la spéculât ion
308 LES SEMI-PÉLAGIEiS'S DE LA PHILOSOPHIE.
purement rationnelle, c'est une loi de l'esprit humain, quelque noble, élevé et pui' qu'il soit, de vl aboutir qu'à l'erreur et au doute dès l'instant que la boussole de la foi cesse de diriger sa marclie^ ou qu'il ait IGNORÉ, repoussé ou méconnu la foi; enfin que ce faitest constaté par une expérience solennelle^ par une expérience antique ^universelle, perpétuelle^ invariable , aussi ancienne que t histoire, par une expérience qui s'est répétée à chaque époque, à chaque siècle et QUI NE s'est jamais démentie.
5" Qu'il est faux que l'homme non éclairé paraucune tradition trouve l'idée de la perfection de Dieu dans l'idée de sa propre perfection, la loi morale dans sa propre conscience et la conviction delà spiritualité, de l'immortalité et de la condition de l'âme après la mort dans l'étude approfondie de l'âme.
G" Que tout ce que le même auteur avait dit antérieurement sur les conquêtes merveilleuses que la raison, séparée de toute tradition (1), peut obtenir par elle seule doit être considéré comme non dit, comme n'ayant été dit que par condescendance pour certains préjugés ou par pure plaisanterie.
IMais c'est là, en propres termes, le traditionalisme le plus rigoureux, le plus absolu. Voilà donc le semi-rationalisme enseignant, défendant, professant lui-même, dans ses écrits, la nécessité, la vérité, l'importance de la méthode traditionnelle, qu'il combat avec tant d'acharnement dans les nôtres. Le voilà en disant plus que nous n'en disons nous-même. Le voilà évidemment contradictoire, grossièrement inconséquent, et par cela même souverainement injuste!
SEPTIÈME ACCUSATIOX,
lE TRADITION A LISMU A njÎJA ÉTÉ CONDAMNÉ PAR LE CONCILE d'AMIENS.
§ /if>. On commence à faire voir que le semi-rationalisme est encore injuste envers la Tradition de la troisième manière dont l'erreur est injuste envers la vérité, et h le réfuter à cet endroit. Décret du Concile d'Amiens, allégué par les xemi-rationatistes comme condamnant la Tradition et indiqué par eux-mêmes comme n'y ayant aucun trait. Le traditionalisme ne professe aucune des doctrines condamnées par ce décret. Vraie portée de
(1) Un antre savant semi-rationaliste, son collègue, en défendant l'anteiir de c<s morceaux, a prononcé celte belle parole, qui est i'apo!oi5ie la plus complète du traditionalisme : « En fait, l'étude et la discussion des modernes systèmes de «philosophie prouvent avec une suprême évidence QU'EN S'ÉCARTANT DE « LA DOCTRINE TRADITIONNELLE de Dieu on aboutit INFAILLIBLEMENT « aux plus profonds abîmes. (Fei'pel, Défense de MM,.) »
ce même décret, favorable à la méthode traditionnelle. Approbation formelle de celle méthode et condamnation du semi-rationalisme résultant de différents passages remarquables de Bergier et du P. Perrone, cités par le même Concile, au commencement du décret, qu'on a analysé. Mauvaise foi du rationaliime d'avoir supprimé cette partie du décret.
Lvi troisième manière dont l'erreur est injuste envers les disciples de la vérité consiste à les représenter comme professant obstinément des doctrines condamnées et faisant tort à la raison et à la rti ligioD, à l'homme et à Dieu- Or, le semi-rationalisme n'a pas omi^ d'user de cette troisième manière non plus pour témoigner son injustice à l'égard de la Tradition , et la rendre odieuse.
C'est , d'abord , l'auteur de la / aleur de la raison qui , avec ce sans-façon dont il fit preuve déjà en dix endroits de son ouvrage, affirme que le traditionalisme a été condamné par le dernier concile d'Amiens; ce sont ensuite tous les journaux de la secte, c'est enfin le dernier champion du semi-rationalisme, qui ont reproduit le décret du même concile et qui le présentent à leurs lecteurs comme confirmant le système semi-rationaliste et coDdamnantjla méthode traditionelle.
On le voit donc, cette affirmation : que le traditionalisme' a été condamné par rantorilé ecclésiastique., est répétée trop souvent et avec trop d'assurance, de la part de tous les maîtres et de tous les adeptes du semi-rationalisme, pour que nous ne nous croyions pas obligé de prouver ici que le mensonge le plus évident en est Ja base et que la mauvaise foi la plus insigne l'exploite pour tromper les simples.
Le voici donc, et avant tout, ce fameux décret, tel que nous le donnent nos adversaires.
« En attaquant le rationalisme, qu'ils prennent garde de réduire à « une sorte d'impuissance l'infirmité de la raison humaine. Que « l'homme jouissant de C exercice de la raison puisse, par l'applica- « tion de cette faculté, concevoir et même démontrer plusieurs véri- « tés métaphysiques et morales, telles que Yexislence de Dieu, la « spiritualité, la liberté et Vimmortalité de Came, la distinction « essentielle du bien et du mal , etc., etc., c'est ce qui résulte de la « constante doctrine des écoles catholiques. Il est faux que la raison « soit tout à fait impuissante à résoudre ces questions , que les ar- « guments qu'elle propose n'ont rien de certain et qu'ils soient dé- « truits par des arguments de même valeur. Il est faux que l'homme 6 ne puisse admettre naturellement ces vérités qu'autant qu'il choix «■ d'abord a la bévélatios divine, par un acte de foi surna- «i tubelle; qu'il n'y a pas de préambules de la foi qui puis-
*: sent être connus naturellement, ni de motifs de crédibilité par les- « quels l'assentiment devient raisonnable. Ces erreurs ne fortifieraient « pas assurément, elles compromettraient au contraire la réfutation « du rationalisme. Si quelques-uns, sous le nom de traditionalistes « ou soîts tout antre nom , tombaient dans ces excès, ils s'égareraient « certainement de la droite voie de la vérité... VhommQ jouissant « de l'exercice de sa raison peut concevoir la vérité au moins des « préceptes de la loi divine naturelle, lors même qu'il n'a pas de « connaissance des monuments de la révélation ou qu'il ignore « s'il y a eu wie révélation; mais il ne peut connaître les préceptes « propres de la loi divine positive qu'autant qu'il connaît préalable- « ment, à quelque degré, les documents de la révélation dont l'Église « conserve le dépôt (cap. xvi, n" 3). »
Voilà ce que dit le concile d'Amiens sur la question qui nous occupe ; et nous, non-seulement partageons-nous complètement ïadmiration de nos adversaires touchant la sagesse et la fermeté avec lesquelles le concile s''€st prononcé dans ce décret, mais nous en sommes enchanté. Ce décret, qu'on nous jette si souvent au visage comme une condamnation, n'est, au fond, pour ceux qui veulent bien le comprendre, qu'une confirmation éclatante de notre doctrine. Nous allons le prouver.
L'auteur ;de la Valeur de la raison lui-même a fait précéder l'insertion de ce décret dans son ouvrage par cette observation importante : « Il est à remarquer que, pour apprécier la valeur de la rai- « son, le Concile s'est placé précisément au point de vue où nous « sommes en ce moment; c'est-à-dire qu'il a supposé la raison hu- « maine formée, ou plus ou moins développée, pour déterminer « ce qu'elle peut en cet état {pag. 397). » Mais, comme on vient de le voir par les objections mêmes de nos adversaires contre notre do3trine, aussi bien que par l'exposition que nous eu avons faite nousmême, la question tout entière, entre les traditionalistes et les semirationalistes, est sur la manière dont la raison se forme, et non pas sur ce que peut la raison déjà formée et développée. La question tout entière est de savoir si, en dehors de toute révélation, de toute instruction et de tout enseignement domestique, la raison humaine peut ou ne peut pas se former, se développer, et deviner par elle seule l'existence du monde des esprits et des devoirs; mais la question n'est nullement de savoir si la raison formée et développée peut ou ne peut pas atteindre et prouver des vérités qui ne j-urpassent pas sa portée. Il est donc aussi clair que le jour que le concile d'Amiens ne s'étant placé, de l'aveu de notre antagoniste, qu'au point de vue delà r&hon formée et développée, et ayant SUPPOSÉ la raison dans
SIXIÈUB CHAPITBE. 311
CET élat^ il s'est placé en dehors de la question entre les traditionalistes et les semi-ratioualistes, et que par conséquent tout ce qu'il dit dans ce dët^ret n'a rien à faire dans la question de la raison a former ti^décelopper ou de la raison SUPPOSÉE DAKS TOUT AUTRE ÉTAT. Et il est aussi clair que le jour qu'en citant ce décret contre une doctrine avec laquelle, de l'aveu du seini-rationalime lui-même, le décret n'a pas le moindre rapport ce système se trouve dans le faux, et qu'il n'a pu compter que sur l'ignorance, la légèreté et les préjugés de ses lecteurs pour se faire pardonner une telle citation.
En second lieu, ce n'est pas à l'homme, quel que soit l'état ou le degré de développement de son esprit, mais c'est seulement à l'homme JOUISSA>T DE L'EXERCICE DE SA RAISO> (1) et faisant l'a/jpUcatioH de cette faculté ([dt le concile reconnaît la puissance de concevoir et même de démontrer plusieurs vérités métaphysiques et morales.Mzh Vhomme jouissant de T exercice de]sa raison, au point de pouvoir concevoir et même démontrer ces vérités, n'est que l'homme possédant les principes sans lesquels, loin de pouvoir rien démontrer, il lui est même impossible de raisonner, et il n'a pas Vexercice de sa raison. Le concile ne parle donc que de l'homme qui s'est déjà formé toutes les idées ou les conceptions générales des choses corporelles sur les fantômes que lui en ont présentés les sens, et ,les conceptions générales des choses spirituelles sur les notions que lui en a fournies l'enseignement. Le concile ne parle que de l'homme ayant formé et développé sa raison avec le secours de la sensation et de l'instruction. Et par conséquent, loin de la mettre hors de cause, le concile suppose, comme ayant eu lieu déjà, dans l'homme jouissant de l'exercice de sa raison l'instruction traditionnelle, qui , de l'aveu du semi-rationalisme lui-même, est une des conditions INDISPENSABLES de \a formation , du développement de la raison et de son exercice. Mais qu'est-ce que cela , si ce n'est une conûrmation formelle du système traditionaliste?
Le concile réprouve, il est vrai, la doctrine qui refuse à l'homme JOUISSANT del'exebcice db SA RAISON Ui pulssancc de concevoir^ et même àe démontrer l'existence de Dieu, la spiritualité, la liberté, l'immortalité de l'âme, la distinction essentielle du bien et du malj la vérité au moins des préceptes de la loi naturelle. Le Concile réprouve aussi la doctrine qui proclame la raison impuissante à résoudre tous les arguments contraires à ces vérités et ini puissante
(1) Qu'on remarque qae, dans ce môme décret, le concile revient deux fois s!ir cette expression : L' liomme jouissant de l'exercice de sa raison ; car toute la question est là, et non ailleurs.
à établir ces mêmes vérités d'une manière certaine et inébranlable. Mais le traditionalisme, comme on vient de le voir, n'a jamais et nulle part professé de telles doctrines. Bien plus, il professe et il met en pratique, avec plus de succès qu'aucun semi-rationaliste n'en a jamais obtenu, des doctrines tout à fait contraires. Dans ses luttes avec le rationalisme absolu et la philosophie incrédule, en suivant la méthode de saint Thoma?, — qui est, du reste, la méthode de tous les apologistes du christianisme, —c'est par des arguments et par des raisons purement rationnelles qu'il démontre d'une manière certaine, invincible les dogmes fondamentaux de la religion et de la morale, les dogmes touchant Dieu, la création, l'âme, la vie future et la règle des devoirs. Et il n'a jamais dit, jamais pensé que la raison, éclairée parla vraie science, est impuissante à résoudre ces grandes questions que le philosophisme antichrétien soulève tous les jours contre ces dogmes importants.
Le décret rejette encore, avec raison, comme fausse, la doctrine que l'homme ne peut admettre naturellemeiit les vérités précitées qu'autant qu'il croit d'abord à la révélation divine par un acte de foi surnaturelle; il rejette la doctrine qui n'admet ni préambules de la foi qui puissent être connus naturellement^ ni motifs de crédibilité pur lesquels l'assentiment devient raisonnable. Mais, encore une fois, le traditionalisme n'a jamais, ni nulle part, professé de pareilles énormités; il n'a jamais prétendu qu'il faut commencer par admettre les révélations de la Bible afin d'être certain de la divinité de la Bible, et qu'il faut croire d'une foi divine avant d'avoir connu l'enseignement divin de la foi. Ce sont là, comme on vient de le voir, les doctrines des Huetiens , que le traditionalism.e regarde simplement comme de vrais sceptiques religieux. Si, en signalant ces erreurs, le concile a dit : « Si quelqu'un, sous le nom de traditionaliste ou « sous tout autre nom, tombait dans ces excès,» c'est qu'il y avait encore il y a quatre ans des Huetiens pur sang, qui se donnaient le nom et qui prenaient le masque de traditionalistes. Ce sont ces étranges apôtres du christianisme que le concile a voulu stigmatiser; c'est d'eux qu'il a pu dire et qu'il a dit, en toute vérité, que, par leurs erreurs, tVs compromettent la réfutation sérieuse du rationalisme., qu'ils nuisent à la cause qu'ils veulent défendre et s'égarent de la droite voie de la vérité. Quant au traditionalisme véritable, complètement étranger à de tels excès et même les reniant solennellement dans tous ses écrits, ce décret du concile ne le regarde en rien, ne le touche eu rien; et, loin de s'en inquiéter, il l'a admis, il l'a accepté il y a souscrit sans la moindre difficulté. Car c'est, ni plus ni moins, l'expression (idèle de ses opinions.
Qu'on se rappelle que ce concile a été présidé par le grand archevêque de Reims et par l'évêque d'Amiens lui-même; et que le décret que nous examinons est spécialement leur pensée, leur inspiration et leur œuvre. Or, personne n'ignore que ces personages sont les plus illustres chefs, les défenseurs les plus zélés de ce qu'on se plaît à appeler la nouvelle école. A moins de dire donc que le traditionalisme a voulu se condamner lui-même, ce décret doit être considéré comme l'expression officielle de la doctrine traditionaliste. Le traditionalisme a voulu saisir cette occnsion solennelle pour faire sa confession publique et pour l'environner des caractères les plus solennels d'autorité. Par conséquent ce décret dit, de la manière la plus éclatante, à qui veut l'entendre que ce qu'il condamne, le traditionalisme le condamne; que ce qu'il approuve, le traditionalisme l'approuve; et que letraditionalisme renie, rejette, comme contraires à la doctrine constante de toutes les écoles catholiques^ les extravagances, les opinions, les erreurs que le semi-rationalisme lui reproche avec tant d'impudence. Voilà ce que dit ce décret, et il ne dit pas autre chose.
Mais nous n'avons nul besoin de consulter les opinions particulières des illustres membres du Concile pour connaître au juste sa véritnble pensée touchant le traditionalisme. -S'ous trouvons cette pensée nettement formulée dans la partie du même décret qui précède immédiatement celle que nous venons d'analyser. Car voici ce qu'on lit en toutes lettres dans cette partie du décret : « Autre chose est de « considérer spéculativement une opinion , et autre chose est de trans- « mettre la même opinion aux jeunes gens, dans les écoles , comme « une discipline capable de former leur esprit. Dans l'enseignement « de la jeunesse il faut prendre une grande précaution pour éloi- « gner toutes choses qui, attendu la disposition actuelle des esprits « eXVinjTuence des erreurs dominantes, peuvent devenir dangereii- « ses; il faut les remplacer par d'autres thèses, capables d'éloigner a plus sûrement tout danger. Comme il est certain que la plis « GBANDE séduction qui se fasse sentir de nos jours est dans ce qu'on « appelle le rationalisme, et comme les jeunes gens, quittant les éco- « les pour entrer dans le monde, sont poussés de tous côtés vers « cette mute funeste, nous avertissons nos professeurs qu'ils doivent « choisir les opinions les plus propres à fermer la voie du ratio- « nalisme, et éviter celle qui paraîtrait en faciliter l'entrée (1). «
(l) « Aliufi est opinioncin spéculative consideiarc , aliud eam adolescenti- « bus in scholis tradere taniquam disciplinam qua eoruni inentfS iurormandac « sunt. lu liuc magua cautela adhibeiida est, ut scmoveautur thèses «iiiae, attenta « aiiiaiorum propensione et errorum grassaniium injluxu, inducunt in
Or, il e^t évident, par la haiae furieuse que les philosophes rationalistes portent aux partisans de la méthode traditionnelle, qu'il y a quelque chose d'incompatible et d'inconciliable entre lerationalisme et le traditionalisme, et que ce dernier système, qui place dans la révélation primitive, répandue dans le monde par la Tradition, la connaissance des premières vérités religieuses et morales^ est le plus propre à fermer la porte au rationalisme. ïl est évident, au contraire, par les sympathies les plus marquées que les philosophes rationalistes témoignent aux soi-disant rationalistes catholiques et par les éloges qu'ils leur adressent, qu'il existe de grandes affinités, autant par les doctrines que par le nom, entre le rationalisme absolu et le semirationalisme, et que ce dernier système, qui attribue à la raison particulière de chaque homme la puissance de découvrir les mêmes vérités, est le plus capable de faciliter Feutrée du rationalisme. Donc il est évident aussi que ce n'est pas le traditionalisme, mais bien le semirationalisme que l'assemblée d'Amiens a voulu frapper dans le passage qu'on vient de lire.
Et pour qu'il n'y eût pas le moindre doute sur cette intention du Concile, le même décret porte encore ceci: « Afin que nos professeurs « puissent plus sûrement accomplir cette tache, nous leur indiquons « d'abord les arguments par lesquels le Docteur Angélique a démon- « tré la nécessité qu'il y eût que les hommes reçussent, par mode de foi, « non-seulement les vérités qui sont au-dessus de la raison , mais cel- « les aussi qu'on peut connaître par la raison (1). » Les arguments de saint Thomas, auxquels fait ici allusion le Concile, sont ceux que nous avons expliqués plus haut (§ 27); ceux par lesquels le saint docteur a établi, de la manière la plus évidente, la nécessité de la révélation primitive et de l'enseignement traditionnel pour que les hommes connussent tous, facilement, certainement et sans mélange d'erreur le dogme de l'existence de Dieu; ceux par lesquels il a prouvé la complète ignorance où serait resté le genre humain touchant ce dogme si
« periculum, et illae doceantur quœ periciiliim ttitius âvertunl. Ciim autem « nosfri tempoiis MAXIMAM SEDUCTIONEM in rationalismo, ut aiunt , sitam « esse constet , et adolescentes e scliolis in mundnna excuntes in hune perver- «^ sum tramitem undeqtiaque impellantur, nostros professores] inonemiis «t « opiniones ad prxcludendam 7'aHonalismo viam apdores seWgant, vitantes « eas i\ni» faciliorem istius vix ingressum viderentur reddere. »
(1) « Quod ut tutiiis prœstent, indigitamus eis tnm argumenta qnibus Doclor « Angeliciis ostendit nccesse fuisse nt iiomines, per modum fidei, accipiant non " non solum ea quaî supia ratiouem sunt , scd etiam ca quai par rationem co- « gnosci possunt. »
Dieu avait laissé ù la raison b lâche de le découvrir. Voilà donc le Concile proclamant par cette citation le principe fondamental du traditionalisme.
« En second lieu, continue le Concile, nous recommandons à nos » professeurs les preuves p^r lesquelles cet apologiste célèbre de la re- « ligion, au dernier siècle (Bbbgieb, Traité de la vraie religion), si " connu parmi nous, a démontré la nécessité de la révélation contre « les déistes et les athées (1). » Or, voici les passages de cet apologiste que le Concile a eus certainement en vue en le citant.
« Par la conduite de Dieu envers le genre humain , dès l'origine du « monde , par les égarements des peuples qui ont oublié la révélation « primitive, par les erreurs des philosophes anciens et modernes il « est prouvé jusqu'à l'évidence que la raison seule est trop faible et tt qu'elle n'a JAIMAIS SD dicter a l'homme cb qu'il devait
« CBOIRE ET pratiquer. »
« On n'établit pas le pyrrhonisme en se fixant A LA TRADITION «CONSTANTE, UNIFORME, UNIVERSELLE DE TOUS LES « PEUPLES, dans leur origine, qui attestent une révélation. C'est, au « contraire, f« suivant une route différente, en donnant tout au rai- « sonnement, et bien a la tbadition, que les philosophes ont fait « naître le pyrrhonisme. Tous ceux qui veulent tenir la même méthode « aboutiront au même terme. DIEU A VOULU NOUS INSTRUIRE « PAR LA TRADITION ET PAR LA VOIE D'AUTORITÉ, etnon « PAB le raisonnement (Traité de la vraie relig., t. I). »
« A parler exactement, l'homme n'a que des lumières d'emprunt; « Dieu l'a créé pour être FAÇONNÉ PAR L'ÉDUCATION ET LA « SOCIÉTÉ. Abandonné à lui-mcme, il serait presque réduit à l'ani- I malité pure. Il est de la nature de Vhomme que la religion lui soit « transmise par l'éducation (Ibid., t. IV). »
Voilà ce qu'a dit Bergier. Jamais aucun traditionaliste ne s'est expliqué d'une manière plus claire et plus énergique en faveur de la Tradition. Et voilà encore par cette citation le Concile d'Amiens recommandant la méthode traditionaliste !
En troisième lieu , le même Concile ajoute : « Nous vous signalons tt enfin cette remarquable sentence d'un éminent théologien de nos o jours : Lorsque nous parlons de la faculté dont jouit la raison hu- « maine de connaître Dieu et de démontrer son existence, nous par- « Ions de celle qui est assez exercée et développée, CE QUI se FAIT
(I) n Tum probationes quibiis celfbris, in praecedenti seculo , religionis apon logisla apud nos vulgatissimus, adversus Deistas et Atheos, hanc revelaliouis « necessilatem adstruit. ■>
316 LES SEMI-PÉLAGIENS DE Là PHILOSOPHIE.
« PAR LE SECOURS DE LA SOCIÉTÉ, et des moyens gui se trou- « vent au milieu d'elle, secours que, certainement, ne pourrait se « donner celui qui est nourri et élevé hors du commerce des autres « hommes. Celui qui serait né dans les forêts non-seulement devrait « au défaut de cet exercice et de ce développement de ne « point acquérir la connaissance de Dieu^ mais encore n'aurait ni ft la connaissance ni l'usage des autres choses qui concernent la « vie , choses pourtant que tout le monde avoue pouvoir être ac- « quises par la raison seule (1). » Mais, on le voit, cette sentence, vraiment remarquable , du grand théologien romain , le P. Perrone, que le Concile a fait à cet auteur l'honneur de citer e n entier, n'est que l'afOrmation formelle de la doctrine : Que la raison humaine se forme par renseignement social \ qu'autant il est possible, pour la raison formée, exercée^ développée par cet enseignement, de connaître Dieu et de monlrer son existence , autant il est impossible, pour la raison seule, pour l'homme dépourvu de tout enseignement, dénué de toute Tradition, d'atteindre à aucune vérité religieuse ou morale, fût-elle la simple idée vague de Dieu. Cette sentence n'est donc que la réfutation la plus péremptoire du semi- rationalisme et la confirmation la plus éclatante du système traditionnel. Voilà donc, encore une fois, par cette citation qu'il s'est appropriée, le Concile d'Amiens adoptant la doctrine de la nécessité de l'instruction sociale pour que l'homme puisseyo?«r de Vexercice de sa raison; le voilà sanctionnant et consacrant le traditionalisme!
Mais nos loyaux adversaires se sont bien gardés de reproduire cette partie si importante du décret, qui fait un tout avec celle qu'ils ont publiée. Voilà donc, ici encore, le décret d'un Concile tronqué, afin de détourner et de fausser la véritable pensée de ce Concile. Lecteur, vous avez là la mesure de la bonne foi que le semi-rationalisme a mise dans cette discussion , et vous savez à quoi vous en tenir sur la sincérité de son enthousiasme pour ce Concile et pour son décret .
(1) Tiim deniqiie nof abilem illam eminentis theologi hodierni senlenliam : Cum « loquimur de faciilfate qua pollet liiimana ratio Deum cognoscendi ejusque « existeiitiam demonstrandi, eaiii signiiicamiis .salis cxercitam atqne evolutam, « qiiod fit ope societatis alqne admiuiculorum qiiae in societale reperiunlur « qiineque certe sibi comparare liaiid potesl qui extra caîterorum consortium « nutrilur et adolescit, etc. [De Loc Theol., part, lll, sect. I, c. 1). >•
SIX1ÈUB CHAPITRE. 317